‹ L'invasion; souvenirs et récitsChapitre 8 sur 16 · GRAV£LOTTE · texte numérisé non relu

GRAV£LOTTE

lever les tcDtes et les bagages. Quelques chevaux , restés à la corde, fous de terreur, brisent leurs entraves, s'échappent et se mettent à galoper à l'aventure dans la plaine. Notre camp est incendié et brûlé, pour ainsi dire, sous nos yeux. Les tentes, les cantines, les bagages, tout est renversé, détruit, dispersé. Notre ruine est complète. Il ne nous reste plus que ce que nous avons sur les épaules.

La position des escadrons devient intenable. Nous somoies là comme une cible fixe offerte au feu de l'ennemi. Nous coounençons à manœuvrer -* peloton à droite et à gauche — afin de donner moins de prise aux projectiles. Nous continuons ce manège pendant deux heures.

L'infanterie se forme rapidement en avant. Les hommes se glissent, rampant dans les sillons. Les chasseurs à pied sont répandus en tirailleurs dans la vallée. Us font beaucoup de mal aux tirailleurs prussiens postés sur la lisière du bois de Lacusse, mais ils ne gagnent pas de terrain. Les Prussiens ont passé la nuit à s'installer solidement dans ce bois ; ils se battent derrière des tranchées et des épanlements.

A l'extrême gauche l'engagement est formidable. Le gros de l'action est là, en avant du 3* corps (Lebœuf). Notre escadron est envoyé en reconnaissance à la droite du 3^ corps, dans la direction du Gros-Chéne. Nous nous approchons à cinq ou six cents mètres. De là, avec la lorgnette, nous voyons, i^ès du Gros-Chêne, le maréchal Lebceuf, immobile sous le feu le plus vio-

lent. Derrière le maréchal, quelques officiers et le sonsofficier porte-fanion. On voit floUer la flamme tricolore. L*escadrou d'escorte a été laissé en arrière, assez loin.

Nous revenons sur nos pas, et nous allons nous remettre sous le feu des batteries du bois de Lacusse. Arrivée du général Ladmirault. Tout le monde est plein de bonne humeur et d*entrain. « Le. général! le général! Oh va marcher en avant. » Hélas, non ! Nous tenons fermement, nous n'abandonnons pas un pouce de terrain à rennemi, mais nous n'avançons pas.

Le fanion du général Ladmirault est porté par un sous-officier du 7* hussards. L'avant-veille, à Gravelotte, le porte-fanion du général, un jeune maréchal des logis, fils du général Henry, avait eu la tête emportée par un boulet. L'aide de camp du général, le capitaine de la Tour du Pin, s'était emparé du fanion pendant que tombait le pauvre enfant : « Permettezmoi, mon général, avait-il dit, de prendre la place du maréchal des logis. » Et c'était M. de la Tour du Pin qui, jusqu'à la fin de la bataille, avait porté le fanion.

Le général Ladmirault était très-reconnaissable avec sa haute taille, son grand couvre-nuque blanc flottant sur les épaules, son nombreux état-major et son fanion tricolore. L'ennemi l'aperçoit; avalanche de projectiles. Le cheval d'un de nos camarades est littéralement crevé; un autre cheval a la tête emportée ; il fait encore quelques pas, sans tête, puis va rouler, comme une masse, avec sou cavalier, qui se relève sans une égratignure.

Apparîtion de l'intendant. Sa bête, épouvantée sons ce feu violent d'artillerie, refuse d'avancer. L'intendant l a perdu ses chevaux et ses ordonnances, n demande ob guide. Deux hussards sont mis à sa disposition, sortent des rangs, emmènent l'intendant. Ce petit épi* sodé a été assez gai.

Nos munitions sont épuisées. Nos batteries réduites au silence. Arrive un aide de camp du maréchal Canrobert. Il vient demander des munitions au général Ladmirault. Le 6« corps est dans le môme dénûment que le 4«. Plus de cartouches. Plus de gargousses. Plus rien... Enfin de Metz, nous voyons venir un convoi de munitions. Il nous est destiné; mais le général Ladmirault abandonne généreusement un tiers des voitures au maréchal Canroberl.

Le maréchal Canrobert envoie un nouvel officier d'état-major. Le maréchal se sent déjà débordé; il est obligé de s*élendre extrêmement sur sa droite. Il deffliinde que nous bouchions avec de la cavalerie un trou qui s'est fait entre le 4* et le 3« corps. La bribade de dragons qui, l'avant-veille à Gravelotte, étant un peu en arrière, avait eu moins à souffrir, part aussitôt au galop et marche à grande allure au-devant <ïes obus prussiens. On la voit se mettre en position, ^ découvert. Elle est aussitôt criblée de projectiles, ^ais calme, ferme, impassible, elle garde, sous ce terrible feu, la plus belle attitude.

Saint-Privat commence à brûler. De nombreux blessés. Français et Allemands, sont morts dans le village.

an milien des flammes. Nous commençons à voir clairement combien notre situation devient critique. Plus rien à gauche; le silence. À.u centre le combat continue et nous faisons encore bonne contenance. Les détonations se multiplient à l'extrême droite. Les batteries prussiennes nous prennent d'écharpe, de flanc, et nous font beaucoup de mal. L'enveloppement prussien s*est effectué. Nous sentons que l'emprisonnement commence.

Et la garde ? la garde T Que fait-elle 7 Pourquoi ne voit-on pas la garde 7 II est sept heures et demie. Le jour commence à baisser. Nos batteries sont démontées et silencieuses. Nous sommes acculés à une espèce de carrière, à un escarpement dans lequel sont blotties, pêle-mêle, des voitures d'ambulance, de bagages, du train des équipages.

Dans cette demi-obscurité nos rangs s'ouvrent à un petit groupe de soldats qui viennent chercher un refuge parmi nous. Un ofBcier, un caporal, quelques soldats. Que portent-ils avec eux 7 Que cherchent-ils donc à sauver et à cacher? C'est un lambeau d'étoffe attaché à une hampe brisée. C'est le drapeau du 93«de ligne.

Tout à coup se font entendre les trompettes de l'artillerie de la garde et les clairons de l'infanterie. « La garde! c'est la garde! c'est la garde! » On reprend confiance. On veut encore espérer. On avait tant de peine k croire à la défaite.

La tête de colonne de Tartillene débouche de la

route da bols de Saniny. Le général Laôrnirauit place Ini-même deux batteries dans une admirable position . Les tambours de la garde arrivent au pas de course, battant la charge. Les clairons leur répondent. Les zouaves se jettent en avant eu tirailleurs. Le général Bourbaki lui-naéme apparaît. Il regarde le cbamp de bataille et voit où en sont les choses. < Comment I > s'écrie-t-il, on m'appelle et on bat en retraite I »

Moment très-court d*arrêtet d'hésitation de la part de l'en Demi. Puis l'attaque reprend furieuse, et les batteries prussiennes nous font bien voir qu'elles n'étaient pas; comme nos batteries, à court de munitions. La retraite de notre droite se prononce, s'ac* centue, se précipite. Le 6* corps est débordé. La nuit est venue et d'immenses incendies, de toutes parts, s'élèvent h Thorizon.

Nous nous replions sur Metz par le bois de Saulny. Nous tombons dans des fondrières. Nous suivons de petits sentiers de piétons. Nous marchons en colonne par un. Les projectiles prussiens bruissaient dans les feuilles, abattaient des branches, cassaient des arbres. Et, en sortant du bois, que trouverons^nous ? Les Prussiens peut-être. Nous traversons un ravin presque à pic. Des chevaux tombent, roulent, ont toutes les peines du monde à se relever. Les distances se perdent. De Tautre côté du ravin, on se retrouve, on se rallie. Une espérance nous soutenait encore : < Nous • allons, disait-on, faire une diversion derrière l'en- » nemi. »

On pressait le pas des chevaux, le fourreau du sabre dans la main, pour empêcher le cliquetis.

Nous traversons un petit village. Aspect désolé. Maisons fermées et silencieuses. Pas un habitant sur la route. Quelques portes s'entr'ouvrent. Nous apercevons des blessés étendus par terre sur de la paille. Je m*ât rète devant une de ces portes, et m'adressant à un vieux paysan :

— Oii sommes-nous ? lui dis-je.

— Vous êtes à Sanlny, mon paavre noonsieur, me répond-il.

Jamais je n'oublierai de quel ton cet homme m*a dit : mon pauvre monsieur. Puis, me montrant un blessé qui était étendu comme inanimé sur une méchante couchette :

— C'est un dragon, me dit-il. Tout le monde ici a pris des blessés, et moi j'ai choisi un dragon, parce qu'autrefois j*ai été dans les dragons.

Les routes sont encombrées. Nous nous jetons à travers champs dans les terres labourées. Des clairons d'infanterie de toutes parts, autour de nous, sonnent pour le ralliement le refrain distinctif de chaque régiment. Il y a quelque chose de triste, de plaintif, de désespéré dans ces appels de clairons. Ce n'est pas, comme au soir de Solferino, le joyeux et éclatant ralliement de la victoire.

Il est une heure du matin quand nous arrivons sous les glacis de Metz. Clair de lune éclatant. Interminable défilé de voitures et de cacolets. Près de la porte de

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ThionVille, le maréchal Gaorobert et le gênerai Ladmiranlt^ à cbeval, enveloppés dans leors manteanx, causaient. Les denx états-majors s'étaient arrêtés à distance. Devant les deux commandants en chef continuaient k passer les cacolets.

Nous mettons pied k terre sur les glacis. C'est là que se groapaient les régiments. Les ofGciers faisaient le compte de leurs hommes. Les clairons continuaient à sonner le ralliement.

Le lendemain matin, le jour éclaire cette grande armée entassée sur les glacis de la place. Le désespoir est dans toutes les âmes. Nous avions bien moins souffert matériellement qu'à Gravelotte, mais moralement nous avions souffert bien davantage. A Saint-Privat, à partir de quatre heures, nous avions eu le sentiment de la défaite et du désastre. Le soir de Gravelolte on se disait: « Pourquoi reculer I Ne pourrait-on pas, au 1 contraire, aller de Tavant ! » Et le soir de Saint-Privat on se disait : c II faut reculer. On ne peut pas ne pas 1 reculer. » L'armée, cependant, s'était admirablement battue. Elle avait lutté pied à pied tant que le combat n*âvait été qu'inégal. Elle n'avait cédé que sons les feux écrasants et irrésistibles de Târtillerie prussienne. Nous n'avions pas abandonné un canon, pas un drapeau aux mains de l'ennemi. Mais nous sentions déjà de toutes parts son étreinte autour de cet immense camp retranché qui allait devenir notre prison. L'anneau de ter était rivé. La manœuvre prussienne avait réussi. Pas complètement cependant, car

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le vieux Steintnetz aurait dû à tout prix pousser de l'a* vaut, et, nous coupant de notre ligne de retraite sur Metz, nous prendre entre deux feux.

Et la garde I la garde I Pourquoi la garde n'avaitelle pas donné ? Pourquoi ne s'était-elle montrée sur le champ de bataille que lorsque la partie était déjà perdue? Et le maréchal Bazaine, pendant le combat, où élait-il? Que faisait-il ? Personne ne Pavait vu.

Nous restons jusqu'à midi sur les glacis, inquiets, agités, anxieux... De longues files de charrettes se pressaient aux portes de Metz. Cet aient les paysans qui, de toutes parts, fuyaient épouvantés devant l'invasion. Les charrettes étaient chargées de meubles, de matelas, de femmes et d'enfants. De longs troupeaux de bestiaux suivaient, encombrant les avenues.

Enfin, des ordres arrivent. Un campement précis est indiqué pour chaque corps. On nous assipe un immense et magnifique carré de choux dont nous prenons immédiatement possession. Nos chevaux, en un clin d*œil, labourent et dénudent le champ. A peine ce ravage était-il consommé que de nouveaux ordres arrivent. II y avait erreur. Notre campement est ailleurs, un peu plus loin. Nous entrons dans de superbes jardins maraîchers, au milieu d*irrigations savantes et de plates-bandes fleuries. En un instant les haies de rosiers sont rasées, arrachées. La place est rendue nette. Les cordes sont tendues, les tentes dressées, les chevaux mis à Tentrave. Çà et là, autouî» de nous, s'élèvent de gentilles petites maisonnettes aux trois quarts

enfouies dans le chèvrefeuille et la vigne vierge, habitations des maraîchers on petites bàstides^ des bourgeois de Metz. Élevées sur la zone militaire, toutes ces maisons doivent disparaître.

Cependant, près de la gare devant les ponts, où sHnstalle une ambulance, nous avisons un petit cabaret de barrière avec des treilles, des tonnelles et des volets verts. Cette guinguette devient notre quartier général. La cabaretière,une pauvre vieille femme d'une soixantaine d'années, nous dorlote et nous chove de son mieux, nous fait la cuisine, nous déterre dans sa cave quelques bouteilles d'assez bon vin, et nous installe des matelas dans une grande chambre.

Nous passons quatre ou cinq jours sous le toit menacé de notre cabaretiëre. Elle ne cessait de nous dire : « Ma maison ! ma pauvre maison ! Promettez-moi bien » qu'on ne la démolira pas, ma pauvre maison I » Hélas! nous ne pouvions rien promettre, d'autant que le génie militaire rôdait constamment autour de la pauvre maison^ et que toutes les petites bastides dans les environs tombaient Tune après l'autre.

Le 25 au soir, ordre de départ. L'armée doit prendre les armes à deux heures du matin, passer la Moselle. Allégresse générale. « On va percer! on va percer! » Nous partons au petit jour. Matinée brumeuse et triste. Interminable passage de la Moselle sur deux ponts de bateaux. Traversée de Mie Chambière. Il est déjîi midi quand nous prenons nos positions sur le plateau, en avant du fort Saint-Julien. Pluie torrentielle à travers

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laquelle, pour la forme, on échange quelques platoniques coups de canon. Sous ce déluge, nous allumons laborieusement quelques petits feux, et nous restons là, accroupis mélancoliquement dans la boue autour de ces misérables foyers. Nous étions déjà bien loin de notre joie et de notre espérance du matin.

Nous savions qu'un conseil de guerre se tenaità Grimont... Nous voyons revenir encapuchonnés, silencieux et mornes, sous la pluie, les maréchaux Bazaine et Lebœuf, le général Ladmirault. Nous arrêtons un officier d'état-major. Il nous répond en riant : c Mais » on ne se battra pas aujourd'hui. Bazaine n'a pas dés ménagé son quartier général. Ses marmitons sont à » Plappeville. »

Cinq minutes après, arrivait Tordre dé rentrer dans les anciens bivouacs. Désolation. Retolir sous une pluie battante. Au lieu de passer les ponts de la Moselle, nous traversons Metz. La ville est sombre, lugubre. Les habitants nous regardent passer, tristes, accablés, couverts de boue, mouillés jusqu'aux os, enveloppés dans nos grands manteaux. Tout le monde a l'air de nous prendre en pitié. On n'ose pas même nous demander d'où nous venons, ce qui s'est passé. On voit bien que nous n'avons rien fait et que nous revenons navrés d'une course inutile. On appela cette bataille manquée la bataille des Pas-Perdus.

Nous rentrons à notre bivouac de la nuit précédente. Nous espérions retrouver notre pauvre cabaret. Hélas! le matin même, le génie avait attaqué la maison. Le

toit était déjà enlevé. Il ne restait plus une tuile. Le salon d'en haut^ le salon de noces, le grand salon de trente couverts était à ciel ouvert et recevait abondamment la pluie. Nos petits lits de campagne avaient été jeté» dans Peau sur la grande route. Une charrette stationnait devant la porte, et notre pauvre hôtesse en ^,f«>!stnnes était en train de faire charger ses meubles sur f^ cette charrette.

27, 2 8, S 9 et 30 aodx. — Quatre jours dans la tris-

\ tesse, dans l'inaction et dans la boue.

f 31. — Nouveaux ordres, les mêmes que pour le 26.

A deux heures du matin, on lève le camp, on part,

mais sans confiance, je ne sais pourquoi. La journée,

! cependant, s'annonce mieux. Passage de la Moselle

plus rapide, plus facile. A dix heures et demie, nous

occupons les positions de combat qui avaient été prises

le 36. Abritée sous les redoutes de Grimont, sous les

ouvrages de Saint-Julien et de Bellecroix, notre triple

ligne de bataille se développe majestueusement. La

cavalerie se tient en réserve, à droite et en arrière, sur

les pentes de Saint-Julien. A l'horizon s'étale le sérieux

spectacle de la position ennemie à attaquer. C'est le

\ village de Sainte-Barbe, transformé en un véritable

[ camp retranché, hérissé de trois rangs de batteries

dont les lorgnettes nous permettent de compter distinc-

' tementles pièces.

Il est midi. On n'attaque pas. Ordre est donné de mettre pied à terre et de faire le café. Les hommes courent, les uns à l'eau, lee autres au bois. On

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allume le feu, non sans peine. L'eau va bouillir*

€ A cheval ! à cheval ! » nous nous transportons sur un autre point; et là, nouvelle tentative de café ! Oui, voilà le récit fidèle d'un de nos jours de bataille! Que serait-ce donc, si l'on voulait essayer de raconter les soixante journées pendant lesquelles on ne s'est pa$ battu?

Donc, nouvelle et encore infructueuse tentative de café... Il faut précipitaunnent remonter à cheval... Et ces deux armées, dont les positions prises s'accusaient nettement au soleil, continuent à se considérer en si* lence. On entendait répéter de toutes parts ; c Tirez » les premiers, messieurs les Prussiens I » C'était la plaisanterie du moment. Mais pourquoi ne pas attaquer?

Une heure, deux heures, trois heures» Les glacis du fort Saint-Julien et les bastions couronnés de la grosse artillerie de siège se couvrent de spectateurs. Le bruit s'est répandu dans Metz qu'il allait y avoir une bataille. On est accouru. Et nous autres, avec nos lorgnettes, nous sommes partagés entre les canons qui garnissent les batteries prussiennes et les fratches ombrelles qui garnissent les parapets de Metz. Mais pourquoi ne pas attaquer?

Enfin, à trois heures et demie, grand mouvement sur la route de Bouzonville. C'est le maréchal Bazaine, Il désigne lui-même un emplacement pour une batterie. Le ^inie bâcle un fort épaulement avec une extrême dextérité, et à quatre heures se fait entendre le premier

coup de canon. Mais encore une fois pourquoi donc avoir attendu jusqu'à quatre heures? C'est le cri de toute rarmée. On avait une telle envie de se battre, de se bien battre et de sortir de prison.

Immédiatement s'engage un duel formidable d'ar«tillerie; puis l'infanterie s*ébranle et nous assistons, les bras croisés, à h magnifique marche en avant concen^ trique de toute l'armée. Le mouvement s'accentue rapidement an centre X4« corps). Mais l'aile droite rencontre de sérieux obstacles et ne peut agir que plus lente* ment. Les positions intermédiaires de Servigny d'une part, de Noisseville de l'autre, arrêtent longtemps Tef* fort de nos troupes. Le soleil commence à décliner et le résultat de la lutte ne parait pas encore appréciable quand soudain nous entendons battre et sonner la charge. Le général Gbangamier, disait-on, avait sup* plié le maréchal Bazaine de lui faire entendre encore une fois son vieux refrain d*Afrique«

La distance est franchie au pas de course par l'in^ fanterie, les jardins en avant de Servigny sont enlevés à la baïonnette, les Prussiens rejetés, refoulés dans le village, ns se défendent pied à pied, derrière de redoutables barricades et des murs habilement crénelés. La charge continuait à battre et h sonner de plus belle ; le jour diminuait, l'horizon s'empourprait d'incendies allu-^ mes par nous, l'infanterie marchait rondement à l'atta^ que, la cavalerie, sur ses talons, était au petit trot. Cette fois, les Prussiens reculent et nous avançons. Ordre de s'arrêter. La unît éttut vebue. Onestobligé

de prendre les dispositions les plus prudentes. Sur quelques points on est nez à nez, à quelques mètres de rennemi et cela sans même s'en douter. Cependant nous allunions des feux pendant que le camp prussien restait dans la plus complète obscurité. Metz, ce soirlà» illuminait et chantait victoire.

Le général Ladmirault, après avoir parcouru deux ou trois fois sa ligne et donné ses ordres pour la nuit, fait placer par terre une couverture, se couche et, en s*étendant, se heurte à un corps dur : « Il y a une > pierre là-dessous, dit-il, ôtez cette pierre. » C'était un obus chargé.

A onze heures du soir, mousqueterie furieuse. Les Prussiens revenaient à la charge dans la nuit et nous reprenaient Servigny. Nous ne l'avons su que le matin Pendant toute la nuit, nous avions cru que c'étaient nos troupes qui attaquaient et continuaient à avancer.

A quatre heures du matin, admirable lever de soleil et nos positions en pleine lumière, pendant que les positions prussiennes sont enveloppées du brouillard le plus épais. Tout était contre nous dans celte malheureuse guerre. Nous sommes réveillés par une grCle de projectiles... La cavalerie de la garde arrive et s'étage sur les pentes de Saint-Julien. L'action s'engage très-vive au 3* corps à Noisseville et à l'extrême droite à Hontoy. Les obus continuent à pleuvoir sur nous. Bonne humeur et confiance cependant. Tout le monde croyait au succès. Un homnie passe, l'homme aux mauvaises nouvelles. On l'interroge : « Ah ! ré-

» pond-il, c'est toujours la même chose. Nous perdons » du terrain.». Quelle pitié ( » Ou aurait étranglé cet booime.

Et, une heure après, poursuivis par l'artillerie prussienne, nous reculions et cédions le champ de bataille. Ces merveilleux carabiniers de la garde, dont les casques étincelaient au soleil, recevaient les premiers Tordre de faire demi-tour et retournaient à leur bivouac de rile Ghambière. Là, près du campement des carabiniers, on avait creusé la fosse commune de Tarmée. Les voitures d*ambulance apportaient les corps roulés dans une couverte... On secouait la couverte. Le cadavre roulait dans la fosse... Une courte prière, une pelletée de chaux, et tout était dit.

Nous retournons à notre bivouac, et de ce jour-là* commençait, hélas! notre captivité en Allemagne...

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