‹ L'Invendable ... 1904-1970Chapitre 14 sur 64 · Froid intense. Commencé à brûler notre mobilier · texte numérisé non relu

Froid intense. Commencé à brûler notre mobilier

24. — A un inconnu très-humble qui m'a envoyé 20 francs en me priant de lui pardonner son audace :

Cher monsieur, je commence par vous embrasser très-affectueusement, si vous me le permettez* Je ne vous remercierai pas, d'abord parce que vous me dites que cela vous ferait de la peine, ensuite parce que je ne sais pas remercier. Quand on fait quelque chose pour moi, je félicite la personne, quelle qu'elle soit, qui a eu ce mouvement charitable, persuadé que c'est une grâce précieuse qu'elle a reçue. Vous devez comprendre ma pensée, cher monsieur. C'est an grand honneur et un grand bonheur d'être appelé à réparer dans une mesure quelconque, l'injustice énorme que j'endure. Vous avez cru m'envoyer 20 fr. Mais ne connaissant pas votre richesse, vous m'avez envoyé, en réalité, 20 millions. Cette erreur n'arriverait jamais à un capitaliste. Il faut être pauvre pour se tromper ainsi...

29. — Euntes ibant et flebant. Notre vie est par trop terrible. Tout le monde semble vouloir nous abandonner. A l'exception de Brou qui vient, quatre ou cinq fois par semaine, partager avec nous le peu qu'il a, nous ne voyons plus personne.

30. — Quelques lignes d'un ami en exil et très-malheureux : «... J'ai eu l'impression qu'il était possible, après tout, que X... ou Z... vous délivrât un jour, mais que ce jour ne s'est pas

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encore levé, non par leur faute, — Us sont enchaînés, — mais parce que vous êtes un homme dont l'extraordinaire destinée est immodifiable avant V Heure ». L'Heure! Quand donc sonnerat-elle ? L'horloge semble arrêtée depuis trente ans.

La journée s'achève et Dieu ne &e montre pas. Ce qu'il y a de plus lourd dans l'homme, c'est son cœur ; mais il faut avoir beaucoup souffert pour le comprendre.

— Mon enfant, que savez-vous de Dieu? demande le prêtre aune petite fille du catéchisme.

— Je ne sais pas, monsieur, je Vai toujours çu souffrir.

Décembre

Ie*. — Souscription d'un grand journal de

Paris en faveur des assiégés de Port-Arthur. Il

s'agit d'offrir une épée d'honneur au général

Stœssel [mis en accusation depuis pour avoir

manqué à l'honneur] et je; ne sais quoi aux autres.

La liste atteint déjà 1)1). 000 fraacs. Une souscription pour moi, que donnerait-elle ? [Il est vrai que je n'ai pas capitulé.]

2. — Qu'est-ce que Dieu? — C'est le Fiîs de l'Homme. Chrétien absolu, tu es ineompréhen sible.

3. — Lettre d'un Belge qui entreprend de me mystifier. Le planisphère de la sottise humaine, est excédé, quand un Belge veut être spirituel.

5. — Lu un article de cet imbécile d'Hanotaux sur Carriès. Il parle naturellement de la céramique, affirmant que Carriès a été le dernier céramiste, sans rémission. Très-bizarrement l'article finit sur le nom dé Brou — lequel est autant céramiste que statuaire — l'idiot parlant occasionnellement delà célèbre chapelle de ce nom, dans l'Eure-et-Loir. C'est étonnant comme le crétinisme appelle quelquefois l'éclair!

11. — Un aveugle de naissance m'envoie 50 francs. Réponse : Je lui souhaite de souffrir, un jour seulement, comme je souffre depuis trente ans, pour voir clair.

13. — Notre petite Madeleine n'a plus de lit et couche par terre, sur deux bons matelas, il est vrai, et fort bien couverte, mais par terre et cela que nous n'avions jamais vu, même dans les pires jours, nous serre le cœur étrangement. Jusqu'où Dieu nous mène-t-ii ? Je n'ai plus ni linge ni vêtements, [L'un de mes deux ou trois meilleurs livres, Quatre Ans de Captivité, a été** écrit, je crois, sans chaussettes ni pantalon.]

14. — Énorme vacarme procuré par la mort plus que bizarre du député Syveton.

16. — Suite du prodigieux roman Syveton. On n'a jamais rien vu de pareil. La réclame se mêlant à une enquête de ce genre. Des industriels se faisant interviewer sous le prétexte qu'ils ont rencontré, çà et là, le mort ou les parents du mort, et profitant de l'occasion pour vanter leur industrie... Une tireuse de cartes infaillible qui avait lu la mort prochaine de Syveton dans la main de sa femme, par exemple, et cet étonnant professeur de boxe que le malheureux serait venu voir, faisant insérer son prospectus sur le drap mortuaire des feuilles publiques I

19. — Brou a exposé mon buste chez Rey, un des deux grands libraires du boulevard des Italiens. Après des courses désespérantes, je l'aperçois, en passant, au fond de la boutique où il est assez bien présenté. Je pense avec une excessive amertume, à ceci que le « grand homme » en effigie qu'on peut voir là est en train de mourir de chagrin dans sa propre peau, sur le trottoir.

24. — « Si les morts pouvaient parler ! » Tel est le lieu commun inspiré par l'étonnante affaire Syveton qui occupe, depuis deuxsemaines, Fhumanité. Seul, Dreyfus avait déchaîné une telle rage, une aussi furieuse folie de mensonges. Tout le monde ment et on voit des femmes, mères ou épouses, comme on n'en avait pas vu depuis les tragiques. On en est, dans certaines feuilles, à calomnier le défunt en grec et même en caractères grecs, et on met à profit cette occasion de copieuse réclame à un bordel nationaliste situé non loin de la gare Saint-Lazare. Dernier soupir de la République athénienne. Où est le pauvre mort et qui prie pour lui ?

Un jeune homme qui m'a aimé par mes livres m'écrit: « J'espère que je ne lâcherai jamais un

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homme attaqué par tous, défendu uniquement par une femme et deuxlillettes de treize etsept ans. »

28. — Lu dans une feuille à deux ou trois cent mille : « La fête de Noël n'a été célébrée nulle part avec plus d'entrain que dans le Palais de glace [du Démon], aux Champs-Elysées. »

31. — Dédicace des Dernières Colonnes : « à Frédéric Brou, envoyé spécialement pour remplacer tous les amis qui m'ont lâché depuis vingt ans. »

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Janvier

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