‹ L'Invendable ... 1904-1970Chapitre 15 sur 64 · A l'abbé Mugnier · texte numérisé non relu

A l'abbé Mugnier

Monsieur l'abbé, je vous ai envoyé, en juillet, un exemplaire démon dernier livre, Mon Journal, et jo ne sais pas encore si vous l'avez reçu. Je vous serais reconnaissant de m'informer, quand vous n'aurez absolument rien à faire.

J'ajoute que ma conscience me presse de vous délivrer d'un souci. Le jour où vous m'honorâtes de votre visite, le 17 juin, veille de Waterloo, amené par mon ami Georges Desvallières, vous fûtes assez charitable, — sur l'aveu de ma détresse, — pour me donner l'espérance de certaines démarches qui pourraient m'être profitables.

Mon vieil ami défunt, Barbey d'Aurevilly, disait que l'espérance est un serpent qu'on a dans le cœur, un serpent d'airain. Je profite du Jour de l'An pour vous restituer ce bijou, en vous déliant de votre parole qui vous gêne peut-être, quelquefois, dans la pratique de vos autres œuvres de charité, et qui vous gênerait bien davantage si vous appreniez, par exemple, que

je suis mort de froid avec ma femme et mes deux enfants. Je vous offre, monsieur l'abbé, l'expression de mon respect.

[Sans réponse, bien entendu.]

3. — Lu la prise de Port- Arthur, le plus grand événement actuel. Je suis toujours dans les mêmes sentiments. Joie de la déconfiture des Russes, schismatiques infidèles à leur mission politique aussi bien qu'ils sont infidèles à Dieu et qui usent vainement, contre le Japon, une puissance qui leur fut donnée pour humilier F Angleterre. La moitié de son immense effort inutile aurait suffi pour prendre FInde.

0. — Jeanne me rapporte en pleurant ce que Véronique vient de lui dire : « Je rêvais que papa me prédisait ma mort. Il disait de trèsbelles choses, celle-ci entre autres : — Elle mourra de la fièvre de voir Dieu. Puis j'ai vu un livre où il *y avait une page déchirée et cela marquait la fin de ma vie. »

8. — Véronique nous chante une sorte de complainte en assonances dont elle a fait les paroles et la mélodie, [Première manifestation

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de ce doa lyrique et mélodique si merveilleusement développé depuis.]

10. — Retrouvé, au Luxembourg, l'aquarelle de Gustave Moreau vue, il y a plus de vingtcinq ans, chez Charles Hayem, chemisier millionnaire : la Chute de Phaéton qui m'avait paru un chef-d'œuvre et qui n'est rien. 11 y a quelques autres surprises du même genre.

Aperçu, chez Rachiide, Péladan et sa nou velle épouse, la première et, je crois, aussi, une seconde, ayant disparu dans les gouffres du divorce. Cette substitute m'a paru très-quelconque. Lui, passablement vieilli, a dépouillé le mage et le sar, au point de se faire couper les cheveux et peut-être de se laver les pieds. Il faut croire que cette chienlit est insoutenable passé quarante ans.

14. — Lettre en latin d'un prêtre de Moravie m'apprenant la mort du peintre Félix Jenewein dont j'ai parlé dans Quatre Ans de Captivité... Il est mort subitement de la joie d'être élu à l'Académie des arts de Vienne. Une telle chose ne paraît vraisemblable qu'en latin.

16. — Un monsieur qui collectionne des envois d'auteur me prie de lui en donner de moi ou des autres. Réponse : « Je ne m'intéresse qu'aux envois d'argent. »

A quel prix ai-je pu payer aujourd'hui mon terme I II me devient, chaque jour, plus difficile d'accepter cette iniquité d'un individu jouissant, à lui seul et sans travail, de Feffort si souvent désespéré de vingt familles.

17. — Mort de la mère de Loubet. Nouvelle bien indifférente, mais occasion d'attendrissement pour les crocodiles de la presse. Quel article à faire si j'avais un journal ! Supposer ce qui aurait pu se passer si cette vieille avait été une chrétienne d'autrefois, voyant son indigne ûlo devenu le complice et le protecteur des renégats.

19. — Nous sommes enfin débarrassés de cette odieuse crapule de Combes. Par quel scélérat fétide va-t il être remplacé ?

25. — Forcés de fuir la rue Girardon où les puanteurs combinées du propriétaire et de la concierge faisaient inhabitable notre demeure,

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nous trouvons au sommet de la Bulle, parmi les vieux arbres, un pavillon aimable qui nous semble donné de Dieu, rue de La Barre, dans l'ombre du Sacré-Cœur, C'est vrai qu'il y a l'ignominie de ce nom du triste chevalier de La Barre, substitué par nos canailles à l'ancien et délicieux nom de rue de la Fontenelle où fut inaugurée, il y a bien trente ans, la chapelle provisoire. Pauvre petite fontaine perdue ! Haurietls aquas de fontibus Salvatoris.

Les petites compositions de Véronique nous ravissent un peu plus, chaque jour, au point que cette enfant de notre douleur devient pour nous comme un beau rêve. Manifestation d'un art profond chez une ignorante enfant I

Février

Ie'. — Des gens simples et bons me parlent d'un bienfaiteur qui me cherche partout, les mains pleines. Je prévois aussitôt qu'il ne me trouvera jamais, quoi qu'on fasse. [Il ne m'a ja-

mais trouvé et s'en est allé, dit-on; mourir de désespoir dans une solitude.]

5. — Georges Rouault me raconte les effets produits sur diverses personnes par mon nom seul. Quelques-unes applaudissent ; d'autres, en grand nombre, vocifèrent des malédictions. Il me parle d'une femme riche — et pieuse, par conséquent — dont il a fait une enragée en lu* disant que je communie tous les jours. Expérience très-sûre. Il est connu que les possédés s'agitent avec fureur dans le voisinage d un saint. La quotidienne Visitation du Corps du Christ chez un pécheur qui ne s'en fait pas accroire, peut avoir les mêmes effets.

7. — Il arrive à Véronique, comme à sa mère et à moi, fréquemment, au retour de la messe, ayant remarqué une forme, une expression liturgique, de la retrouver dans une lecture faite aussitôt après. Ce n'est pas une révélation, c'est pour tout le monde, cela, mais les clairvoyants seuls s'en aperçoivent et alors ?... Alors c'est magnifique. La résurrection de Lazare est l'histoire de tout le monde, la guérison de l'aveugle-né, du sourd- muet, du paralytique ou des

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dix lépreux, tous les miracles de l'Evangile sont riiistoire de tout le monde, mais on ne s'en aperçoit pas.

12. — Ecrit, en râlant de misère, les dernières pages de Quatre Ans. Nous sommes traites avec une rigueur adorable...

16. — Fin de Quatre Ans. Je pose, un instant, ma croix par terre.

23. — Déménagement. Transport de nos meubles dans un site norvégien procuré par une tombée de neige sur les arbres au milieu desquels se cache notre pavillon, procuré surtout par mon imagination qui trouverait de l'eau *ràîche au fond des citernes du Purgatoire. C'est le quinzième déménagement depuis notre mariage.

Mars

2. — On m'apprend que Lagny est ravagé par l'annonce de la publication de Cochons-

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sur-Marne et qu'on y parle déjà de me poursuivre.

7. — Visite d'un jeune homme de vingt ans qui me débite, en moins de douze minutes, une trentaine de lieux communs très-ramassés, tendant à rne prouver charitablement que je no suis pas dans la bonne voie. Entame d'une conférence. Il est impossible de discerner un imbécile plus satisfaisant. Mon silence est tel et mes yeux expriment une telle satiété qu'il prend la fuite.

8. — Mercredi des Cendres. Une partie de la nuit, j'ai vu notre maison encombrée de gens venus m'apporter des sommes... J'ai connu l'hallucinante misère qui veut qu'on lise le mot francs à la suite des numéros de fiacre et qui fait si cruellement désirer les consolations ou les délices représentées en vain par ces chiffres d'amertume et de désespoir.

11. — On m'apporte le livre récemment couronné par l'Académie Concourt : Force ennemie par Nau. Je suis curieux de voir ce que couronne lluysmans. La lecture des premières

pages me donne la sensation d'un livre traduit de l'arménien ou du hongrois par un bas-bleu très-savant que sa laideur condamnerait à des gestes irréprochables.

12. — Renoncé à Force ennemie, ayant lu environ cent pages. Arrivé à l'histoire d'un fou qui se croit possédé, qui Test peut-être, le dégoût me prive de tout courage. C'est une honte de couronner une pareille sottise. Ah ! il est joli et me fait honneur, le christianisme de Huysmans J

15. — Rencontré au Mercure Laurent Taiihade. Il est devenu épouvantable,

16. — Stock consent à publier Belluaires et Porchers. Editeur de Huysmans, il exige la suppression d'un chapitre désobligeant pour cet écrivain. Je me résigne pour ne pas perdre l'occasion de placer un volume de critique enfoui dans mon tiroir depuis environ quinze ans. Puis n'ai-je pas tout dit de M. Folantin dans la Femme pauvre et les Dernières Colonnes de V Église ?

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