‹ L'Invendable ... 1904-1970Chapitre 24 sur 64 · A Florian · texte numérisé non relu

A Florian

Mon cher Josef Florian... Je tiens à vous dire que vous vous êtes trompé sur Véronique. Apprenez quelle est bien réellement, et de plus en plus, la « tourterelle » de 95. (Le Mendiant Ingrat, page 432.) Vous seriez rempli d'étonnement et d'admiration si vous saviez ce que Dieu fait en cette enfant de 14 ans, laquelle, ignorante encore des règles de la composition musicale et de la prosodie, se met au piano et trouve, presque sans effort, des mélodies et des paroles rythmées d'une douceur mélancolique et profonde qu'on croirait dictées par quelqu'un du Paradis. Cette fillette nous ravit et nous effraie. Quand je l'écoute, en pleurant, toutes mes pensées se précipitent vers un seul point lumineux où se précisent aussitôt de sublimes et redoutables images. Oui, c'est le « jardin des croix » que vous avez vu dans son écriture, c'est le Martyre ! Le merveilleux et désirable martyre, la plus grande grâce qui puisse être faite aux hommes, la Californie, l'Eldorado, le paya d'or et de diamant de la Volupté surnaturelle ! Je vois tout cela quand les petits pieds sonores de l'Annonciatrice des tourmenteurs se font entendre sur la mosaïque de mon vestibule. Chère et étonnante Véronique, fille première-née et bien-aimée de nos

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douleurs ! Ah ! Josef Florian, combien je voudrais que vous l'entendissiez I Quel moyen d'exprimer cela ? Vous pouvez me traduire en tchèque et je suis sûr que vos traductions seront très-bonnes. Mais moi, je ne peux traduire ma Véronique en aucune langue. C'est la splendeur de la toile d'araignée champêtre dans la rosée, au soleil levant ; c'est le gémissement lointain du chevreau qu'on égorge dans une ferme paisible environnée de pommiers en fleurs, au delà d'une prairie pascale; c'est le velours infiniment triste et doux des yeux des ânes ; quelquefois aussi, c'est le clairon guerrier ou le glas des morts, atténués dans les espaces de la prière...

Modèle féminin vu à Fatelier Brou. A cette occasion, vérifié,une fois de plus, le chapitre VII de la première partie de la Femme pauvre et l'affreuse misère, même physique, de ces malheureuses. Surtout physique, semble t-il. Leur corps, dévasté ordinairement par la prostitution, n'a plus que la ligne et la caresse est à peu près inconcevable sur ces pigments terreux que la fosse paraît invoquer.

17. — Salon d'automne. L'avilissement des âmes et des intelligences est ici manifeste, éclairant comme le phosphore des charniers. Le bon Coutelier en est ranimé, consolé du re-

fus de ses toiles. Rien ne peut exprimer l'ignominie des paysages qu'on a reçus. Le public s'arrête beaucoup devant l'exposition de Georges Desvallières. lia un portrait d'enfant que je n'aime guère; une sorte de fresque allégorique habilement composée, mais peinte avec je ne sais quoi; une série d'aquarelles pour une illustration de Rolla, meilleures que ses toiles, me semble-t-il ; enfin une manière de pseudo-primi(if,un Christ lamentable appuyé sur une Marie-Madeleine qui a l'air de tâtonner encore du côté de la pénitence, au-dessous d'un portique où le groupe est certainement à l'étroit. Cette dernière œuvre est impressionnante, mais je ne comprendrai jamais qu'un peintre ne peigne pas, et cela par principe. Tel paraît être le triste cas de Desvallières, le mieux doué, peut-être, de tous ceux qui sont ici...

La recherche du nu et du nu obscène est une des infamies très-particulières de cette exhibition. On aura beau faire, on ne pourra jamais être plus boueux, plus excrémentiel. En somme il est évident qu'on a tenu à recevoir beaucoup d'ordures et que toute œuvre supérieure, autant que possible, devait être éliminée. Mais, alors, pourquoi cette salle rétrospective remplie de

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toiles d'Ingres et de Manet ? Pourquoi ce voisinage écrasant de la très-savante peinture du premier et de Fart si probe, quoique si inférieur, du second ? Les organisateurs du Salon d'Automne sont-ils des aliénés ? Nous partons, exténués, à la dernière heure, et nous revenons par le Métropolitain, pour finir dignement cette journée en accomplissant un acte qui en résume expressivement la médiocrité.

18. — H y a une chose que je ne veux pas oublier dans cet odieux Salon d'Automne, c'est l'impardonnable gaminerie d'un tableau de Willette. Une Eve toute nue sautant à la corde qui est le Serpent, tandis qu'un homme également nu, qui veut être Adam, dort sur la croupe d'un lion de mardi-gras, — cependant qu'un ange, qui est le portrait de Willette, joue de la flûte ou de je ne sais quel autre instrument de mi-carême. Ce tableau, commandé pour un restaurant de nuit, est digne de sa destination et proclame la plus bourgeoise turpitude.

En 1884, au Chat noir et dans les Propos d'un Entrepreneur de démolitions, j'ai précisé le genre de niaiserie, irrespectueuse jusqu'au sacrilège, de ce peintre de talent qui ne voyait et

ne concevait que Pierrot et la petite femme de Montmartre. Ii en est resté là. Me voilà guéri de toute démangeaison de revoir cet ancien camarade. La gaminerie aux environs de vingt ans, c'est déjà bien stupide. A cinquante ans, c'est insupportable et, dans le cas actuel, c'est absolument dégoûtant.

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