Réponse d'un chrétien à qui j'ai envoyé
le Salut par les Juifs :
Quand on a votre livre devant les yeux, si on est assis, on se lève malgré soi, on se met à genoux, on joint les mains et on ne lit plus... On prie,
Quelle récompense 1
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Juin
1er, — Le petit roi d'Espagne, au retour de l'église où on venait de le marier, a failli être réduit en petits morceaux avec sa reine. Une bombe a tué sept personnes et deux chevaux sans l'atteindre. Parole magnanime attribuée à ce jeune monarque: Ce nest rien. Puis il serait rentré en pleurant, sans regarder les éventrés.
[Vérification faite, il y a eu plus de cinquante morts ou blessés.]
Quelqu'un remarquera-t-il qu'un attentat identique sur la personne du même Alphonse XIII eut lieu à Paris, Tannée dernière, à la même date?
11. — Saint Barnabe, 11 heures du matin. Abjuration de Jacques Maritain, son baptême, celui de sa jeune femme Raïssa et la bénédiction nuptiale. Baptême aussi de Véra,sœur de Raïssa. Me voilà parrain de ces trois êtres aimés de Dieu,
conquis par mes livres et que m'envoya, Tan dernier, le même grand seigneur du Paradis, suint Barnabe, mon protecteur. Leur bonne volonté, leur amoureuse candeur sont inexprimables. Marraines: Jeanne et Véronique. Gela 6'est passé en l'étrange église paroissiale de la rue des Abbesses, dédiée à saint Jean l'Évangéliste, à cette heure entièrement déserte. C'est une de ces journées qui durent la vie éternelle. Jacques m'a raconté que, dernièrement, lisant un de mes livres sur Fomnibus, un voisin lui dit : « Vous lisez du Léon Bloy >. Jacques l'ayant interrogé reçut celte réponse : « Je suis un de ses lâcheurs ».Ce lâcheur avoua s'appeler Georges Dupuis et souffrir beaucoup de mon amitié perdue, sans pouvoir surmonter sa vanité, sou amour-propre, tout à fait incapable d'une démarche vers moL Je reconnais bien la nature misérable de cet homme privé de volonté, aussi près du crime que de la vertu, animal suffisamment décrit dans mes précédents volumes autobiographiques. Ah 1 que ferais-jc d'un tel ami? Il m'a fort dégoûté, ce converti, le jour où j'ai vu de lui une sério de dessins anticléricaux dans l'Assiette au beurre. J'ai beau être parrain d'un de ses enfants. Gela lui est tout à fait égal de priver
de moi ce pauvre petit. Exactement le niveau d'Henry de Groux coupable de la même injustice et qui en est peut-être fier. Ces malheureux assassineraient, par vanité, leurspropres enfants.
14. — Anniversaire de Marengo et de Friedland. Que se passe-t-il donc dans l'Invisible ?
17. — Vous êtes un « merveilleux artisan du Verbe », m'écrit, avec majuscule, un jeune et irréparable crétin. C'est ainsi que les démons doivent parler à leurs captifs dans l'endroit de Fenfer où croupissent éternellement les imbéciles.
18. — Nouvelles. Huysmans est guéri et, diton, plus méchant que jamais.
19. — Une femme de ménage qui ne paraissait pas avoir besoin de conversion, se manifeste salope tout à coup, à propos de rien, et nous lâche en un instant. Je la reconduis en me souvenant de Huysmans et des belles âmes.
22. — Fêle du Sacré-Cœur. Foule énorme à la Basilique. Que viennent faire ici tous ces gens dont un peut-être sur dix croit à peine en Dieu ?
27. — Après plusieurs jours d'un horrible embarras intestinal, conféré par un médecin trèsfort que j'ai eu la sottise d'écouter, me voilà guéri de Fun et de l'autre, à peu près instantanément, par le moyen d'un vulgaire purgatif.
Pour que ce bonheur n'aille pas tout seul, reçu notre congé, en môme temps que les autres locataires du parc. On a tout vendu à d'immondes spéculateurs qui vont démolir les pavillons, couper les arbres, ouvrir une large rue avec marches au beau milieu et construire de chaque côté d'affreuses maisons à six étages. Ainsi disparaîtra Fun des derniers coins aimables du vieux Montmartre. Qu'importe à ces misérables le chagrin et le dommage causés à des gens comme nous?
Les journaux ne parlent, depuis plusieurs jours, que du « circuit de la Sarthe », c'est-àdire d'une nouvelle course enragée d'automobiles sur un parcours de 102 kilomètres à écraser en une heure. Prouesse qui dépasse tout ce que les hommes ont accompli, témoignage certain de la toute-puissance du démon sur ce misérable peuple.
juillet
8. — Le pèlerinage à la Salette, objet de notre désir depuis trois ans, est enfin décidé. J'ai reçu de la main de Termier, solliciteur infatigable pour moi, les billets de chemin de fer et l'argent nécessaire. Impossible de commencer le livre sur la Salette avant d'avoir accompli ce pèlerinage. Nous partirons dans quelques jours.
11. — En attendant le départ, travaillé vigoureusement à une Epopée byzantine, inspirée par les travaux si remarquables de Schlumberger. Je me plonge et me replonge, tous les jours, dans TEuphrate ou la Propontide.
14. — La Gourde cassation a réhabilité Dreyfus, promu aussitôt chef d'escadron et qu'on fera sans doute général très-promplement. Il va être décoré de la Légion d'honneur ! Occasion de gifles et dVngueulements. Je ne veux
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pas d'autres preuves de la culpabilité de cet homme que l'acceptation de telles faveurs, calculées manifestement pour outrager lame française. Un atome de cœur l'eût contraint de les refuser avec épouvante et de se cacher dans les plus profondes ténèbres.
Lu avec dégoût un article de Paul Adam sur Jean Lorrain, mort le 2 juillet, je crois. Cet article est une turpitude extraordinaire. J'ai beau être un vieil écrivain, je n'arrive pas à me représenter l'état d'esprit d'un homme qui passe pour être quelqu'un, écrivant deux cents lignes dans l'un des plus grands journaux de Paris, avec la volonté ferme de ne débiter que des mensonges et des vilenies.
C'est pétrifiant. « Stupide et infatigable, la mort frappe les meilleurs esprits. Aujourd'hui voilà que succombe, foudroyé, le plus brillant esprit artistique de notre e/K^ze, Jean Lorrain... Il fut, vingt ans, Y apôtre dune vérité sévère (?) illuminant le grouillis des médiocres et des hypocrites. Nul, en aucun siècle (I) ne fixa comme lui... Il fut le prêtre des belles idées... pour l'éternité ». Cette oraison funèbre ne sera sans doute pas prononcée à Saint-Ferdinand où ses obsèques auront lieu sacrilègement, devant
une assistance, que je présume devoir être nombreuse, des professionnels dont il fut l'apôtre.
16. — « Mendiant qui a dû tout mendier, qui a daigné tout mendier, — sauf la gloire». Dernières lignes d'un des meilleurs articles sur moi, signé Louis Latourrette, dans la Phalange.
22. — Dédicace des Pages choisies à mon filleul Jacques Maritain : « Mon bien-aimé Jacques, Voici mon secret pour écrire les livres qui vous plaisent. Cela consiste à chérir de toute mon âme — jusqu'à livrer ma vie, s'il le fallait — des âmes telles que la vôtre — connues ou inconnues — appelées à me lire un jour,
23. — Chagrin de notre petite Madeleine. Une toute petite poule avait étc adoptée par elle et cette bestiole va mourir. L'orage aidant, car nous en avons eu un terrible ce soir, la pauvre enfant a beaucoup pleuré sa chère poulette. Ce monde est si triste et si vain pour les petits comme pour les grands !
24. — Une visite. Façade magnifique de chrétienne, mais personne quelconque sur le cha-
pitre de l'argent. Toujours la môme chose. Manque infini d'héroïsme, vues bassement humaines, le visible toujours préféré à l'Invisible, ce qui est la formule même de l'Idolâtrie. Cette personne riche qui croit peut-être nous aimer, ne s'est pas informée, une seule lois, de nos moyens d'existence, nous sachant très-pauvres.
30. — Notre voyage a la Saiette, désormais imminent, ne me réjouit guère. Je m'attends à soutfrir. Puis, ce livre espéré de moi, auquel j'avais renoncé depuis tant d'années, trouve rai-je l'enthousiasme ou la lumière indispensables pour l'accomplir ?
31. — Lettre de Termier. II nous attendra, le 7 août, à la gare de Grenoble et nous donnera Thospitalité de sa maison de campagne, avant notre pèlerinage.
Josef Florian nous donne rendez-vous sur la Montagne, le jour de l'Assomption.'
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Août
3. — Première communion de mes filleul et filleules du 11 juin. On a pu les coucher, pour qu'ils fussent à portée de la basilique. Pour moi, nuit sublime ! L'excessive chaleur m'empéchant de dormir dans le hangar où je m'étais retiré, j'ai eu le loisir de prier dehors, pour mes enfants spirituels, abrité par l'auvent de notre cuisine contre la pluie torrentielle, dans Féblouissement ininterrompu d'un immense orage déchaîné.
Après la messe, peu de paroles. Que dire qui vaudrait le silence ? Plus tard, nous saurons pourquoi le jour de l'Invention des Reliques de saint Etienne fut choisi pour ce grand événement.
4. — Le pèlerinage si prochain m'épouvante. 7. — Me voilà consolé, presque rassuré. On
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est à Grenoble où le bon Termier nous attendait. Le voyage m'a été douloureux. Le cœur étrangement bouleversé, angoissé, j'ai pleuré en voiture, le long du chemin de Montmartre à la gare de Lyon. Tel est mon goût pour les voyages en général et telle est ma crainte pour ce lieu de pèlerinage où j'ai souffert, il y aura bientôt deux générations, quelques-uns des plus beaux tourments de ma vie. Sensation d'être puissamment traîné par les cheveux en un endroit où il paraît que j'ai quelque chose à faire. La chaleur, au surplus, est extraordinairement insupportable, nuit et jour.
EnQn la vue de Termier m'apaise et nous arrivons chez lui, à Varces, dans la banlieue de Grenoble. Ici, je suis forcé d'avouer mon insuffisance littéraire. Je connaissais un peu le Dauphiné, mais je n'imaginais pas le décor de cette vallée, où les douces montagnes du Paradis terrestre semblent avoir laissé, en fuyant, quelque chose de leur ombre bienheureuse. J'ai senti comme du recueillement à me trouver au pied de cet énorme chaînon des Alpes drapé de velours vert et de satin bleu très-pâle, à peine au-dessous d'un ciel d'Assomption. Je me suis dit que c'était trop beau pour des hommes, cela,
et, quand il se sera passé des années, je me demanderai si cette vision fut bien réelle et non pas un ressouvenir d'une époque très-antérieure à ma naissance où le monde était plus beau, parce que les hommes étaient moins pécheurs, Ceux qui connaissent les montagnes savent que le son a une valeur, une quantité particulière dans leur voisinage. Les bruits, quels qu'ils soient, semblent mats, comme la voix humaine dans une maison où il y a un mort. C'est pour cela, sans duute, que les vallées profondes ont toujours paru avoir quelque chose de mystérieux et de sacré. La parole articulée ou le cri des bêtes qui, dans une plaine, se précipite et galope, ici a lair d'hésiter, de revenir. L'idée d'une bataille moderne à coups de canon, en un tel lieu, me dépasse. Il me semble que les montagnes n'y consentiraient pus et feraient quelque chose pour l'empêcher... Heureux Termier, heureuses gens de ce pays I
Visité, naturellement, la petite église parois siale, sans caractère, mais située, comme dans un rêve, sur le bras tendu d'un contrefort de la montagne et surmontée, pour la joie de mon ûme historique, d'un clocher bâti, assure-l-on, par les Templiers. L'appel des cloches n'a près-
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que pas Je chemin à faire pour descendre sur les humbles toits du village, lacustre jadis, on le suppose, en des temps extrêmement anciens.
8. — Onestun peu sentimental dans ce pays, circonstance qui fait ma survenue passablement miraculeuse. On y refuse de croire au mal et aux méchants. — Hélas ! ai-je dit, quand il se commet un crime quelque part, qui de nous en est innocent et comment chacun établira-t-il son alibi ?
9. — Je prends contact avec la laideur moderne. L'aimable docteur Joseph Termier, tVèro de Pierre, a une automobile pour les besoins de son art. Il me propose une petite excursion et j'y consens, par curiosité, à la condition qu'on ne fera pas de vitesse. Cette expérience me suffit. Je comprends l'espèce de jouissance physique procurée par la trépidation et la translation rapide ; mais il y a de la vilenie, comme dans toutes les choses modernes, et la laideur surabonde. On sait l'abus atroce de cette hideuse et homicide machine, destructive des intelligences autant que des corps, qui l'ait nos délicieuces routes de France aussi dangereuses que les
quais de l'enfer et qu'on ne pourra jamais suffisamment exécrer.
10. — Pèlerinage à la Salette. Chemin de fer de Saint- Georges-le-Commier à La Mure. Je ne verrai jamais rien de plus beau que ce gouffre au fond duquel rampe le Drac, sous les yeux des voyageurs, pendant plusieurs kilomètres. C'est une terrible splendeur. Certes, je parlerai de ce torrent qui épouvanta Huysmans et qu'il s'est efforcé de déshonorer, d'avilir bassement, par le moyen des plus abjectes assimilations *.
Voici Corps. Deux heures et demie de mulets. On arrive gelés, à la nuit tombante. Retour sur moi de l'ancienne amertume de 1880, procurée par les prétendus Missionnaires d'alors, ignominieusement balayés depuis... La Salette est le lieu où tout m'est hostile, hommes et choses, à l'exception de la bienfaisante petite fontaine que j'ai pensé grossir de mes larmes, quelquefois, il y a vingt-huit ans; et je le sens aussitôt, profondément, désespérément. C'est le lieu, semble-t-il,où Dieu aime à me voir souffrir, où il me