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CHAPITRE VII

§ I. — Difficultés de l'exploitation. — Les capitaux. — Un stratagème de Riquet. — Arkvvright, Ewaus, Reid. — Le cable transatlantique.— Kulton, Huolz. — Le faiseur. — Avaloros.— Obstacles apportés parla législation. — Déchéance du brevet.

§11. — L'intervention de l'Etat. — Hiquet. — L'empereur du Japon. — Encouragement:} donnés à Oberknmpf, Arkwriglit, A mon ton s. dom ftaulhey, Marcel, Hull, Fulton, Thomas tirey, Dallery, Crespel-Delisse, Philippe de (iirard, Pnuwels. — M. Foy. M. Thiers. M. Passy. Le maréchal Soult. Le» canons rayés». Le fusil h aiguille. La giberne. —

• Armstrong. Erikson. Le» magistrats hambourgeuis et Roberlson. — MM. Piobert et Morin. — Pioclieu.se Bai-rat. — L'Anthracite. — La f/ioscorea alnta. — Locomotive» Rarehaert. — Le système Nicklès. — Le» administrations et l'inventeur. — Règlements.

§ III. — Nécessité de l'association. — Maudslay et Bramah. — Maudslay et Brunei. — Rumsey et Fulton. — Slephen<on et Seguin. — Daguerre et Niepee. — Erreurs de l'inventeur. — Dinicultés de s'associer. — Maîtres de forges anglais : antagonisme et solidarité.

L'inventeur a produit son œuvre, malgré tous les obstacles; il n'a pas le droit de se reposer; alors commence pour lui un travail aussi difficile que la création; il s agit de l'exploiter.

Mais deux entraves, deux obstacles l'arrêtent tout d'abord : la législation et le manque de moyens de vulgarisation de son invention.

La législation, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, met une limite très-courte à la durée du bre-

l'exploitation

vet; il faut que l'inventeur, en quinze ans, paye les avances faites par lui, convainque le public de l'utilité de son invention, la fasse adopter et organise son exploitation sur une assez grande échelle pour pouvoir faire des bénéfices suffisants.

Dans un laps de temps aussi limité, ces conditions sont excessivement difficiles h remplir. Rien de plus hasardeux qu'une entreprise pareille. Aussi l'inventeur, qui rarement a les fonds nécessaires pour s'en charger lui-même, ne trouve-t-il qu'avec les plus grandes difficultés un capitaliste qui ait assez de confiance en son invention et ait les reins assez forts pour faire une avance souvent très-considérable qui pourrait bien n'amener que des pertes. Si le brevet était perpétuel, le capitaliste, confiant dans le temps, pourrait risquer ses capitaux ; mais sous le régime actuel, ce n'est qu'avec la plus grande répugnance qu'il se lance dans des entreprises de ce genre. On ne peut lui en vouloir : chacun calcule ses intérêts; il n'y a ici qu'un coupable : c'est la loi qui fait celte fausse position à l'inventeur.

Aussi sont-elles profondément vraies ces paroles de Claude Vignon : <* Quand, à force de peines et de veilles, un homme a fait une découverte utile ; quand il a créé une force nouvelle ou créé une application plus avantageuse d'une force déjà connue ; quand il a ravi à la nature un de ses secrets pour le mettre au service de son pays et de l'humanité, il peut contempler son œuvre dans la solitude et mourir de misère.

« — Au temps de Galilée, on mourait de persécution. »

Il y a progrès évidemment. Mais est-ce un progrès bien satisfaisant et devons-nous le célébrer bien hautement?

Trouver de l'argent a toujours été chose fort difficile; mais trouver de l'argent pour exploiter une invention, c'est saisir la plus insaisissable des chimères. Il faut être habile comme Hiquel, qui parvint à extorquer 500,000 livres aux

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fermiers généraux, qui le prirent pour un homme jouissant d'une haute influence auprès de Colbert.

Heureusement, maintenant de pareils tours d'adresse sont difficiles à exécuter. Quoi qu'il en soit, la somme qu'il obtint ne constituait qu'un bien petit appoint pour une œuvre d une importance telle que le canal du Languedoc et n 'empêcha pas Riquet d'y dépenser toute sa fortune.

Heureux les inventeurs qui, comme lui, peuvent nourrir leur conception avec deux millions 1 S'ils se ruinent, ils réussissent du moins, tandis que l'inventeur qui n'a pas d'argent, non-seulement ne tire nul profit de son invention, mais encore est forcé de l'abandonner et perd la gloire qui lui est due.

Elle est étrange et terrible cette chasse aux capitaux, à laquelle est obligé de se livrer tout inventeur. Mais ici ce n'est pas le gibier qui est la victime, ce n'est pas à lui qu'on doit prendre de l'intérêt, mais bien au chasseur.

Si Arkwright n'avait pas rencontré Need qui le mit en relation avec Jedediah Strulle, il lui eût été impossible de sortir de son obscurité, de prendre un brevet et d'exploiter sa magnifique invention. Mais ils sont rares ceux-là qui trouvent des capitalistes ayant assez d'audace et de foi pour exploiter ainsi une invention. Le plus souvent l'inventeur doit s'entendre traiter de fou par ces Messieurs, comme Olivier Ewans. Il voulait mener une voiture sans chevaux, qui eût risqué un sou sur ce rêve. Repoussé en Amérique, il s'adresse à l'Angleterre, et n'obtient pas plus de succès. Quoi d'étonnant? Alors il renonça à son projet, qu'il poursuivait depuis vingt ans. Que d'autres sont forcés de suivre son exemple! Fitch, plus heureux, trouve des actionnaires pour la construction d'un bateau qui parfois atteignait , paraît-il , une vitesse de cinq et six nœuds. Ensuite ces actionnaires imitèrent ce nageur qui, ayant traversé les trois quarts de la largeur d'une rivière, tout à coup a peur de n'avoir pas assez de forces pour aller

jusqu'au bout, et, sans calculer qu'il lui reste bien moins de chemin à faire pour accomplir son trajet quo pour revenir, n'ose continuer. Ils abandonnèrent donc ce projet.

Si on s'était découragé après le premier échec qui compromit le cable sous-marin entre Douvres et Calais, si Reid n'avait pas formé une seconde compagnie d'actionnaires, qui sait de combien eût été retardée la solution de cette question ?

Les Anglais viennent encore de nous donner un exemple du même genre. Le cable transatlantique a échoué deux fois; on recommence une troisième. Cette troisième tentative échoue encore; aussitôt les actionnaires se réunissent et décident unanimement qu'on poursuivra cette entreprise. Le succès a prouvé en faveurdeleur audace et de leur ténacité.

Fuiton, lui, ne put môme pas commencer l'exécution de son bateau. Il trouva chez les Américains la même incrédulité qu'en France et en Angleterre. Comme les dépenses pour sa construction excédaient les calculs de Livingstone et de Fulton, ils proposèrent de céder le tiers de leurs droits à ceux qui voudraient participer pour une part proportionnelle dans leurs dépenses. Nul capitaliste ne se présenta. Au contraire, on regarda cette offre comme le présage de la défaite. — Quand M. Ruolz eut résolu le problème de l'argenture et de la dorure par les courants électriques, malgré l approbation de l'Académie, on hésitait à lui avancer cent écus. — M. Hugues avait trouvé un moyen de recevoir la gemme du pin, qui donne à cette exploitation un cinquième de plus-value. Il e*t mort pauvre à Bayonne, sans pouvoir le faire adopter.

La femme remarquable qui prend le nom de Claude Vignon a retracé dans une poignante étude l'histoire d'un inventeur qui réussit à réaliser une invention, mais rie peut l'exploiter cl , alors en butte aux railleries ou aux

l'invewteub

plaintes injurieuses de sa petite ville, finit par devenir le petit chien d'une vieille tante.

Que d'histoires semblables 1 Aveugle est l'inventeur qui, ayant produit son œuvre, croit qu'il lui est facile d'en tirer parti 1 S'il a quelques ressources et qu'il veuille le tenter lui-môme, il n'est pas plus heureux. D'abord, très-souvent, il n'a pas l'habileté, l'entregent, l'esprit commercial, qui sont indispensables dans les affaires.

11 faut lire dans l'intéressant volume que M. Os. Cornettant a intitulé Un Inventeur au dix-neuvième siècle , et dans lequel il a retracé la vie de Sax, quelles difficultés trouve l'inventeur, même le plus habile, pour exploiter son œuvre. Sax tente lui-même cette entreprise. Alors chaque jour il se trouve en butte à de nouvelles difficultés. Tantôt il est sans asile, le hasard lui en procure un. Le lendemain ce sont les ouvriers qui lui demandent leur salaire. Puis ce sont des matériaux à acheter, l'idée à répandre, l'invention à vulgariser, à faire accepter, des ouvriers à former, tout le tracas d'un fabricant, plus celui de l'inventeur; ce sont des luttes de tous les jours, de tous les instants contre les rivaux, contre les envieux, contre le public; l'inventeur est dans un guêpier; il ne voit qu'embûches partout. La faillite et Glichy le menacent sans cesse. Il lui faut de l'argent, de l'argent à tout prix. Alors se présente un honnête usurier qui lui prête à 50 p. 100 pendant six mois. Il prend, il accepte, il marche, il voit tout crouler autour de lui, il va en avant; le chemin s'effondre sous ses pieds, il sent que chaque pas qu'il fait est un pas de plus vers le bourbier sans fond qui l'attend. Il marche toujours jusqu'à ce qu'il y tombe et y reste enseveli.

Oh 1 les corbeaux qui aiment le cadavre 1 ohl les vautours qui cherchent la charogne I Oh ! les chacals, qui le suivent partout comme ils suivent le lion ! oh ! les hyènes prêtes à absorber toutes les ordures ! Us sont là partout, autour de lui, rôdant, passant la langue sur leurs lèvres,

l'exploitation

montrant leurs dents et tressaillant de joie en pensant au beau festin qu'ils vont faire. Ils s'insinuent auprès de l'inventeur ; ils rampent comme le chat et font un ron-ron à sa louange; ils rentrent leurs griffes, et l'inventeur, homme naïf comme tout homme de génie, s'imagine qu'ils lui rendent service.

Pourquoi en ôtre surpris? Il a frappé à toutes les portes, et toutes ont été fermées.* Comment n'accueillerait-il pas bien ce produit de notre siècle, le faiseur qui s'insinue auprès de lui, qui vient en rampant, bas et vile, avec des paroles douces sur les lèvres, le geste protecteur; qui emprunte son allure au serpent dont il a le regard ; qui sait faire miroiter aux yeux de sa dupe des cascades d'or qui l'hypnotisent.

Gomment l'inventeur ne serait-il pas séduit? Il estime ce faiseur, il place en lui toute son amitié, il le vénère comme un saint, il l'adore comme un Dieu sauveur, il le regarde comme un bienfaiteur de l'humanité souffrante, et il a de la reconnaissance pour lui.

Il est si bon ce faiseur ! il est venu le trouver dans sa pauvre mansarde au moment où, arrivé à son dernier sou, il pensait déjà au suicide; il est venu lui remettre le courage au cœur et la Gerto sur le front. Il lui a ouvert un avenir splendide au moment, où il ne voyait plus que le gouffre vers lequel Bossuot dit à l'homme : Marche!... Gomment ne pas sentir son cœur déborder d'affection pour cet homme ? Aussi est-il prôt à passer par toutes les conditions qu'il lui dictera. Évidemment il ne peut vouloir que son bien, et puisque lui ne sait pas lancer son affaire, il doit se laisser guider par ce bon entremetteur.

Et comme le faiseur a bien pénétré tous ces sentiments! comme il a bien suivi la marche progressive qu'il a faite dans le cœur de l'inventeur!

Alors, quand il sent le moment venu, il lui dit :

J'ai déjà commencé les démarches! j'ai trouvé un capi-

talisle assez osé pour aventurer ses fonds. II a compris votre génie!... Mais vous savez ce que sont les hommes d'argent, rien pour rien. Aussi demande-t-il la moitié des bénéfices.

— Soit, répond l'inventeur qui donnerait sa découverte à tout prix.

— Mais ce n'est pas tout. Vous conviendrez qu'il est bien juste quej'aie la récompense de mes soins. De plus, c'est moi qui dois lancer l'affaire. Votre bailleur de fonds n'en a pas le temps et ne saurait comment s'y prendre. C'est moi qui dois diriger tout ; m lis il faut vivre, j'aurais le plus grand plaisir à le faire par pur dévouement au progrès et à vous; malheureusement je ne le puis. Aussi je demande pour iuoi le quart des bénéfices l

L'inventeur, qui a tout fait, sans lequel on ne pourrait rien, concède encore ce quart.

Pour lui, il ne lui reste qu'un quart, autant qu'à cet homme !

Mais qu'importe? après quelques difficultés, le malheureux se résigne.

Au moins, il se croit délivré de tout, sauvé, et l'affaire peut prendre de grandes proportions, il fera alors aussi, lui, sa fortune, ou du moins il pourra vivre, travailler de nouveau, et il aura pour récompense la gloire 1

Erreur! le temps se passe, l'inventeur presse le faiseur, il voit ses ressources s'épuiser, il faut qu'il vive. Le faiseur vient toujours avec de bonnes paroles :

— Vous connaissez tous les mille petits retards qui se présentent dans toutes les affaires. Ce sont les grains de sable qui arrêtent le boulet. Hier c'était un acte à enregistrer, aujourd'hui ce sont des capitaux à faire rentrer.

Le lendemain, c'est une perte que vient de faire le capitaliste et qui le force d'ajourner les avances qu'il devait faire à l'inventeur... Et ainsi de suite, les jours succèdent aux jours ; les mois aux semaines, et rien 1 rien !

L'EXPLOITATION

L'inventeur a demandé à être mis en rapport avec le banquier; ce banquier est un ôtre insaisissable, il est à la campagne, ou à la Bourse, ou en affaires.

L'inventeur est renvoyé de l'un à l'autre comme un volant par des raquettes.

Mais ses ressources sont épuisées; il De peut plus vivre; alors le bon faiseur vient encore juste à point comme la Providence, il lui fait les avances dont il a besoin, mais naturellement il faut bien qu'il se sauvegarde, or comment si ce n'est en hypothéquant l'avenir? Or ces hypothèques-là, il faut bien l'avouer, sont soumises à mille chances, donc... le taux ne doit pas ôtre le môme que lorsqu'on prête do l'argent sur de bons immeubles bien et dûment responsables... et de conséquence en conséquence l'inventeur se trouve un jour avoir hypothéqué tous les bénéfices qu'il pouvait avoir en espérance; il est dépossédé de son invention quind vient le moment de l'exploiter, et tandis qu'à lui il ne reste que la misère et le désespoir, le faiseur fait fortune avec son idée.

Heureux encore quand il ne donne pas son nom à l'invention, et ne se pose pas en bienfaiteur, prétendant qu'il n'a affaire qu'à des ingrats 1

Comme Balzac a bien peint ce type dans cette scène du magnifique drame qu'il a intitulé les Ressources de Quinola!

AVALOROS.

« Depuis la poudre, l'imprimerie et la découverte du nouveau monde, je suis crédule. On me dirait qu'un hômme a trouvé le moyen d'avoir en dix minutes ici des nouvelles de Paris, ou que l'eau contient du feu, ou qu'il y a encore des Indes à découvrir, ou qu'on peut se promener dans les airs, je ne dirais pas non, et je donnerais...

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