‹ L'inventeurChapitre 12 sur 22 · SARPI · texte numérisé non relu

SARPI

« Comment vous y prendrez- vous?

AVALOROS.

« L'argent, voilà le grand secret. Avec de l'argent à perdre, on gagne du temps ; avec le temps tout est possible ; on rend à volonté mauvaise une bonne affaire; et, pendant que les autres en désespèrent, on s'en empare. L'argent, c'est la vie; l'argent, c'est la satisfaction des besoins et des désirs; dans un homme de génie il y a toujours un enfant plein de fantaisies, on use l'homme et on se trouve tôt ou tard avec l'enfant, l'enfant sera mon débiteur et l'homme de génie ira en prison. »

L'argent, voilà tout le secret en effet. Malheur à l'homme de génie qui est pauvre I

Elles sont encore profondément vraies les paroles de Quinola : « Un homme pauvre, dit Quinola, qui trouve une bonne idée m'a toujours fait l'effet d'un morceau de pain dans un vivier : chaque poisson vient lui donner un coup de dent. »

La troupe est là hurlante et affamée; il faut que le cerf succombe. Comme Toussenel a eu raison de le prendre pour symbole de l'inventeur I

Mais, ne l'oublions pas, c'est au peu de durée des brevets qu'il faut surtout s'en prendre des difficultés que l'inventeur trouve à exploiter son œuvre.

« Nul n'oserait assurer, dit Jobard, qu'il n'existe pas des centaines de Watt en possession de découvertes immenses dont ils ne peuvent tirer aucun parti, faute de capitaux, qu'ils trouveraient en abondance, si leurs patentes étaient

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l'exploitation. 397

éternelles ou du moins beaucoup plus longues qu'elles ne le sont. »

Si la pérennité de la propriété industrielle était proclamée, nul doute que l'inventeur ne parvînt à trouver des capitaux fournis par des gens honorables qui, voyant un moyen de gagner une grande fortune avec le temps, n'hésiteraient pas à risquer une somme suffisante pour la réussite d'une nouvelle invention. Mais que faire maintenant? Qui sera assez audacieux pour oser se lancer dans une entreprise dans laquelle il faut avoir fait fortune au bout de quinze ans? Quelles sont les inventions, je le répète encore une fois, dont le succès a été si immédiat? Par conséquent, l'invention doit tomber forcément dans les mains de faiseurs, de chevaliers d'industrie qui entreprennent cette affaire comme une affaire véreuse.

Autre chose maintenant : Je suppose que l'inventeur n'a trouve que bons vouloirs, qu'il a trouvé des capitalistes pleins de confiance en lui, que le commencement de sa route a été déblayé de tous les obstacles que nous venons de décrire ; il se met à construire.

Il faut qu'il s'installe, s'établisse, monte ou fasse monter une fabrique; tout cela ne se fait pas en un jour.

Supprimons encore cette difficulté : Je suppose que le capitaliste a une fabrique toute montée qu'il lui livre ; l'inventeur n'a qu'à construire sa machine. Mais les ouvriers ne sont pas faits à cet ouvrage auquel ils travaillent môme avec une visible répuguance : il faut qu'il les forme. Cela n'est pas non plus l'affaire d'un jour.

Ils ont cependant la meilleure volonté du moude ; l'inventeur a tous les matériaux désirables, sa machine avance, il la construit.

Elle est prête, mais elle ne peut pas marcher. Un vice, qu'on pouvait seulement voir après la fabrication, l'empêche de fonctionner. Il faut la recommencer.

Les capitalistes savent bien qu'on n'a jamais vu une in-

vention réussir du premier coup. Ils ne se découragent donc pas et donnent encore de l'argent.

La machine est améliorée, cependant elle a encore quelques vices de détail qui empêchent son exploitation. U faut les corriger.

Le temps s'écoule et alors se présente, implacable, cet article de la loi :

« Sera déchu de ses droits le breveté qui n'aura pas mis en exploitation sa découverte ou invention en France dans le délai de deux ans, à partir du jour de la signature du brevet, ou qui aura cessé de l'exploiter pendant deux années consécutives, à moins que, dans l'un ou l'autre cas, il ne justifie des causes de son inaction. »

Et vous vous étonnez que l'inventeur, talonné par un pareil article, ne trouve pas des capitaux l Mais qui donc oserait faire des avances parfois considérables pour se voir tout enlever au bout de deux ans?

Mais la prolongation de la durée des brevets, la suppression de cet article, n'apporteront pas toutes les améliorations nécessaires à l'état de choses actuel pour que l'inventeur puisse exploiter librement et en sécurité son œuvre.

Le grand levier avec lequel il parviendra à surmonter les difficultés entassées sous ses pas sera ici, comme partout, l'association .

La plus grande difficulté que trouve l'inventeur est en effet la vulgarisation de son œuvre. Il ne parvient à l'obtenir qu'à grands coups de réclames, choses qui coûtent fort cher. De plus, comme la plupart de ces réclames s'adressent à plus de gens qui n'ont pas intérêt à ce que l'invention nouvelle réussisse, à qui elle est fort indifférente, qu'à des gens qui sont directement intéressés à son succès, ce sont autant de coups d'épée dans l'eau. Pour trouver un capitaliste, l'inventeur est obligé d'aller de porte en porte quêter l'aumône d'un peu d'attention pour exposer son œuvre et plaider les bénéfices qu'elle pourrait rapporter.

l'exploitation.

Dans cette quête, l'inventeur s'adresse ou à des gens indifférents ou à des gens prévenus; les gens prévenus le regardent comme un fou ou un importun et s'en débarrassent le plus vite possible ; les indifférents ne l'écoutent pas et le traitent en fâcheux. Je ne parle pas de la honte qui abreuve l'inventeur dans ces diverses démarches; je ne parle pas non plus du temps qu'il y perd. S'il réussissait, ce serait peu de chose. Mais il ne réussit pas.

Il faudrait pour que la vulgarisation d'une œuvre se fît rapidement et dans le milieu où il est utile qu'elle se fasse, que l'association vînt au secours de l'inventeur. Une association pour le tissage existe, par exemple. J'invente une machine qui a rapport à cette branche de l'industrie. Dès qu'elle est faite, je la présente à cette société. Tous ses membres la connaîtront rapidement; s'ils la jugent bonne, ils s'empresseront de la répandre, de la prendre sous leur patronage et de la vulgariser autant que possible. Le capitaliste qui se verra soutenu par eux n'hésitera pas à se lancer dans une entreprise qui a reçu le baptême du succès. Je n'ai pas eu besoin de faire de démarches, de payer des réclames. La société a prévenu mes désirs.

Si elle est société commerciale, elle me l'achètera peutêtre ou l'exploitera de concert avec moi.

Par ce moyen, on le voit, toutes les énormes difficultés sont aplanies, tous les obstacles qui se hérissaient entre l'enfantement d'une invention et son exploitation sont supprimés. Il y a profit pour l'inventeur, profit pour le consommateur: tous y gagnent. N'est-ce pas là ce que nous devons chercher?

Mais, nous dira-t-on, l'inventeur peut recourir au gouvernement, et comme le gouvernement est toujours sage,

éclairé, ami du progrès, nul doute que si son invention a quelque valeur, il ne lui prête son appui et ne lui donne la récompense qu'il mérite.

Je veux bien que le gouvernement ait toutes les qualités possibles et impossibles. Mais voyons un peu ce qu'a produit son intervention jusqu'à ce jour.

Riquet construit un canal avec l'agrément de Colbert; mais Colbert n'a pas le sou, et nous venons de voir quel moyen l'entrepreneur est obligé d'employer pour se procurer les fonds nécessaires.

Et encore, c'était bien beau; car les gouvernements, en général, se défient de toute invention et de toute idée nouvelle. Ils sont conservateurs par essence; ils reposent sur la tradition; ils sont fatalement ennemis du progrès.

Aussi comprends-je parfaitement la conduite de l'empereur du Japon. Les Américains ayant importé dans son empire une locomotive, des télégraphes électriques, les Japonais se hâtèrent d'appliquer leur prodigieux esprit d'imitation à construire des appareils semblables. Le Commodore Perry y revint trois ans après et demanda ce que toutes ces choses étaient devenues. Elles étaient enfermées, et il était défendu de les imiter sous les peines les plus sévères.

De môme, en Europe, quand le tabac parut, de nombreux livres furent échangés pour et contre; mais les gouvernements prudemment commencèrent par le proscrire.

Oberkampf dote la France d'une industrie nouvelle. Immédiatement l'administration lui cherche noise.

Arkwright fait des tissus qui ressemblaient à ceux qui viennent des Indes. Savez-vous de quelle manière on les encouragea ? Les douanes voulurent les imposer.

Et puis, pour obtenir la sympathie des gouvernements, il faut avoir l'échiné souple.

Or, le plus souvent, l'inventeur a encore, outre ses autres défauts, celui « d'avoir une entière incapacité de se

l'exploitation.

faire valoir autrement que par ses ouvrages, ni de faire sa cour autrement que par son mérite. »

Il ne sait pas être petit chien ; il ne sait pas ramper ; l'intrigue lui répugne; il aime bien mieux son cabinet que les antichambres ou les salons des ministres et des cours. Ce n'est pas en restant chez soi qu'on fait son chemin. Celui qui ne se vante pas sera toujours réputé pour un imbécile, eût-il découvert le mouvement perpétuel.

Amontons était doux, Amontons était timide. Invité à faire une expérience de son système télégraphique devant le dauphin, il fut gauche, embarrassé; il perdit la tète; le prince bâilla, les courtisans bâillèrent, les plaisanteries succédèrent, et Amontons et son système furent trouvés ridicules.

Dom Gauthey présente un télégraphe acoustique ; il est plus heureux : il réussit, il plaît, on l'admire; c'est un passe-temps, un désennui, une nouvelle merveille à voir, une curiosité.

Pendant huit jours il est le héros de la cour et de la ville. Cependant le roi se trouve trop pauvre pour encourager ses essais. Dom Gauthey en appelle alors à une souscription publique. L'engouement est passé et il ne peut la couvrir. Un autre sujet Ta remplacé : c'est le corsage de mademoiselle une telle, c'est la robe de madame telle, une nouvelle fantaisie de Marie-Antoinette ou une serrure de Louis XVI.

Il avait cependant été bien heureux de faire une expérience devant la cour. Pareille faveur n'est pas accordée à tout le monde; le plus souvent l'inventeur est condamné, sans être entendu.

Marcel écrit lettres sur lettres au ministre, adresse un mémoire au roi dans lequel il ne lui demande que le transport de sa machine d'Arles à Paris ; et comme il ne recevait nulle réponse, un jour il jeta au feu ses dessins et sa machine, et en mourant il emporta avec lui son secret.

l'ihve.ntecr.

Ou bien si l'inventeur pan ieut jusqu'à nos grands personnages, ils prennent un air si imposant et si effrayant que le pauvre diable s'intimide et n'ose plus soutenir son œuvre.

En 1736, Hull présente un bateau à vapeur à l'amirauté anglaise :

* La force des lames ne brisera-t-elle pas en morceaux toute partie de machine qu'on placera de mauière à la faire mouvoir dans l'eau ? » lui dit-on.

11 a peur et il répond :

« Il est impossible que cette machine soit employée à la mer dans une tempe1 te et lorsque les lames font ravage. »

Quand le manuscrit de Thomas Grey, dans lequel il expliquait les principes des chemins de fer, fut remis au ministre anglais, on ne repondit pas.

Sous 1 Empire, alors que Napoléon eût voulu que tout se fit avec rapidité, eût \oulu entasser travaux sur travaux, progrès sur progrès, il en était absolument de môme.

Fui ton, après avoir poursuivi une foule d'études mécaniques et d'inventions en Angleterre, qui ne lui avaient servi qu'à recevoir des médailles et des lettres de remercîments, vint en France pour essayer d'en tirer parti. Au mois de décembre 171)7, les ressources lui manquant pour faire des expériences, il proposa au Directoire un système de bateaux sous-marins, destinés à faire sauteries vaisseaux. Ce projet fut, comme tout projet doit l'être, renvoyé à une commission qui, en bonne commission qu'elle était, commença par le déclarer impraticable. Alors il exécuta un beau modèle de son bateau sous -marin. Cela frappait les yeux. Il fut mieux accueilli : une nouvelle commission fut nommée, et cette fois présenta un rapport favorable; ensuite délais et obligations et, à la fin, avis du ministre de la marine qui annonçait que ses plans étaient rejetés.

Les expériences furent reprises plus tard par le premier consul ; mais comme elles traînaient en langueur et

l'exploitation.

qu'il avait d'autres choses à faire, il cessa de s'en occuper.

Ou les gouvernements sont trop pressés, ou ils ne le sont pas assez ; il leur est, paraît-il, bien difficile de faire les choses convenablement.

Fulton ne fut pas plus heureux avec son bateau à vapeur.

Après avoir été brisé une première fois par une bourrasque, il navigua enfin sur la Seine le 9 août 1803. L'expérience faite en présence de Cousin, Bossut, Garnot et Perrier, d'une foule de spectateurs, réussit complètement. Le bateau remonta le courant avec une vitesse de un mètre six centimètres par seconde.

Mais alors, on s'occupait de bien d'autres choses. Le public restait froid pour ces nouveautés qu'il ne comprenait pas. Il y avait des coups de canon, des tambours, des trompettes qui remplissaient l'air tout entier et ne permettaient d'entendre au milieu de leur chaos que le bruit des victoires. Aussi voyait-on avec indifférence le petit bateau de Fulton amarré sur la Seine.

Et puis, à cette époque, il n'y avait qu'un homme qui absorbait tout en lui, et à qui seul on pouvait s'adresser: c'était Bonaparte qui allait devenir bientôt Napoléon; et déjà ses jugements étaient sans appel, ses ordres étaient irrévocables. Il fallait son ordre pour que l'Académie se saisit de l'examen d'une question. Fulton le lui fit demander par Louis Gostaz; mais, malgré toutes ses instances, le consul refusa de le donner, regardant Fulton comme un aventurier dont il ne fallait pas s'occuper.

Dallery ne fut pas plus heureux. Le 29 mars 1803, il prenait un brevet pour un bateau à vapeur à hélice.

L'hélice servait à la fois de propulseur et de gouvernail. Sa chaudière était tubulaire, en cuivre; elle avait un hélice ventilateur pour activer le tirage.

On voit quec'était une machine déjà arrivée à un point de perfection excessivement élevé, et qu'on a été obligé de re-

faire peu à peu , parce qu'on en avait perdu le souvenir, grâce à l'incurie de ceux qui auraient dû le conserver.

Le bateau muni de cet appareil fut construit et mis à flot à Bercy. Mais, hOlas ! Dallery avait dépense tout ce qu'il possédait pour la réalisation de son projet; et, au moment de réussir, il lui manquait trente mille francs.

Alors il s'adressa au ministre compétent ou du moins réputé tel.

Le ministre le traita de fou, comme il était de son rôle de le faire.

Et Dallery, voyant toutes ses espérances anéanties, poussé à un désespoir allant jusqu'à la folie, brisa de fureur son œuvre de ses propres mains !

Sous la Restauration il en fut de même que sous l'Empire.

En 1821, une autorisation est accordée à la compagnie Pauwels de former un établissement d'éclairage par le gaz hydrogène. Une délibération du conseil d'État l'annule peu après et met au nombre de ses considérants ce motif: « Un certain parti pourrait faire usage de ses vertus expîosibles pour faire une révolution.

Sous Louis-Philippe, ce ne fut pas sans peine qu'on se décida à essayer le télégraphe électrique, alors qu'il était déjà pratiqué en Amérique et en Angleterre. Mais par amourpropre national, et c'est là l'un des caractères des administrations et gouvernements, on ne voulut prendre pour modèle aucun des télégraphes établis par MM. Morse, Steinheil ou Jacobi.

M. Foy, directeur de l'administration des télégraphes, qui voyait probablement d'un œil de regret disparaître le système aérien , voulut faire exécuter par le télégraphe électrique les signaux ordinaires de son prédécesseur. Et aussitôt de crier bravo, et la commission de faire exécuter, par M. Bréguct, des télégraphes sur ce modèle. On fit quel-

l'exploitation.

ques essais; puis on adopta définitivement ce genre de télégraphe et on décida son installation.

Il est vrai que ce télégraphe présentait les inconvénients suivants :

Il exige deux courants voltaïques et deux conducteurs ; par conséquent une double dépense.

Il a de grandes chances d'erreur, puisqu'il faut faire travailler distinctement deux appareils qui doivent cependant s'accorder.

Le nombre des signaux est très-restreint, de moitié plus restreint que dans le télégraphe aérien de l'abbé Chappe, car au lieu d'avoir trois pièces mobiles il n'en a que deux.

Aussi, bientôt après son installation, était-on obligé de le modifier, et en 1852 de l'abandonner en partie, et enfin en 1 854 de le mettre complètement de côté.

11 en est partout et pour tout ainsi. En 1826, c'était avec toutes les peines du monde que M. Séguin obtenait l'autorisation de poser un chemin de fer entre Lyon et Saint- Étienne. En 1830, les chemins de fer transportaient des milliers de voyageurs entre Liverpool et Manchester, ce qui n'empêchait pas qu'en France ils étaient fortement contestés. Cependant le chemin de fer de Saint-Germain se construisit tant bien que mal et eut du succès. Alors en 1835 M. Thiers accorda qu'on pourrait se servir de :ce mode de locomotion avec un certain avantage, en tant que l'usage en serait limité au service de certaines lignes fort courtes aboutissant à de grandes villes comme Paris. Le fer est trop cher en France, disait M. Passy, ministre des finances.

Du reste, avant les chemins de fer, les ingénieurs s'étaient opposés à toute espèce d'amélioration des routes : ils défendirent pied à pied l'empierrement à gros blocs, les écoulements d'eau superficiels, la largeur ridicule des routes qui, multipliant leurs frais de construction, diminuait par conséquent leur extension. Ils se sont opposés aussi de toutes

leurs forces à l'emploi des ponts suspendus qui, s'ils ont beaucoup d'inconvénients, n'en rendent pas moins, dans certains cas, d'immenses services.

En guerre, quand une invention est trop destructive, les généraux la repoussent : ce n'est qu'avec le plus grand regret qu'ils voient l'introduction de nouveaux engins ; la poudre à canon a gâté la guerre, la vapeur a gâté la marine : depuis la poudre, il n'y a plus de beaux coups d'estoc et de taille à donner, de ces luttes homériques où on se mesurait corps à corps ; depuis la vapeur, il n'y a plus de ces belles manœuvres si difficiles à exécuter qui faisaient la joie du marin quand il s'agissait de virer de bord ou de serrer le vent au plus près.

Aussi coraprend-on promptement la réponse du maréchal Soult à un jeune homme qui lui proposait un moyen aussi simple qu'économique de faire sauter les buttes Montmartre pour la somme de trente-deux francs.

— Trouvez-moi, lui répondit-il, un nouveau genre de fusil qui rate deux fois sur trois coups et je l'adopte immédiatement. C'est une réponse de générai : la stratégiel

On admet bien que la guerre a pour but de se faire le plus de mal possible l'un à l'autre; mais on ne veut pas employer les boulets ramés sur terre, ils détruiraient trop vite une armée; leur usage n'est permis que sur mer.

C'est sans doute pour une raison aussi bien fondée que dans l'armée on s'est successivement opposé à l'introduction du fusil à piston, de la carabine Mi nié, du canon rayé : il a fallu de3 initiatives puissantes pour les faire accepter.

Il a fallu l'empereur Napoléon III pour appliquer les idées du prince Louis-Napoléon Bonaparte, qui avaient été repoussées pendant quinze ans.

Et cependant, à l'Aima, ce furent douze pièces, organisées d'après ce nouveau système, qui, en soutenant victorieusement, pendant deux heures, le feu de quarante ca-

l'exploitation. 407

nons russes, empêchèrent la division Bosquet d'être écrasée et sauvèrent l'armée.

C'est un Français, Prévôt, qui a inventé les fusées à la Congrève, que les Anglais ont appliquées.

La guerre entre la Prusse et l'Autriche vient de prouver une fois de plus les dangers do cette négligence. Dreyse, l'inventeur du fusil à aiguille, est livré pendant trente ans au ridicule; des systèmes analogues étaient successivement rejetés par tous les peuples; depuis deux ans, dit-on, le gouvernement autrichien était en possession d'un système supérieur, mais on trouvait quantité de bonnes objections pour ne pas l'appliquer : — Les soldats dépenseront leurs munitions tout d'un coup, disait-on, quand on ne savait plus que dire, objection dont la valeur a été parfaitement prouvée par la dernière campagne, dans laquelle les Prussiens n'ont tiré que trois coups par homme. Mais il n'y avait rien à répondre ; nous avons vu le succès auquel conduit le système de dénigrement que préconisent tous les comités d'artillerie à l'exclusion de tout autre. Puisse-t-il être une leçon pour eux et puissent, une autre fois, les hommes de guerre français qui sont chargés de cette mission ne pas reconnaître trop tard le mérite d'une invention.

M. Louis Noir publiait, l'année dernière, dans YOpinion nationale, un excellent article sur la giberne, dans lequel il démontrait comme quoi la giberne est impropre à tous les usages auxquels elle est consacrée.

Elle ne contient que vingt cartouches, quantité complètement insuffisante et qui laisse quelquefois tout un corps d'armée sans munitions; elle est de plus perméable, elle coupe les reins du soldat et écorche ses doigts quand il veut l'ouvrir; elle forme avec difficulté, et si on la laisse ouverte, elle laisse échapper tout ce qu'elle contient.

Les zouaves ont inventé une cartouchière à poil, grande, assez molle pour se mouler sur toutes les parties du

I/IHTEUTEUH.

corps, complètement imperméable, facile à ouvrir, etc.

Mais les conservateurs de l'armée sont partisans de la giberne; c'est un débris de l'ancien gréement, îl est vrai que ce gréement était lourd et mal commode, qu'importe! il faut le pleurer et il faut en conserver avec soin les derniers vestiges ; plutôt que d'abandonner la giberne, il vaut donc mieux laisser les soldats manquer de cartouches. Et puis, on peut encore objecter une raison pour la conservation de la giberne : il faut bien occuper le soldat, sans cela que ferait-il?... Donc la cartouchière se tenant propre sans soins et la giberne ayant besoin d'être astiquée, cette dernière considération doit remporter sur toutes les autres !

En Angleterre, c'est le contraire en ce moment pour les canons. Au lieu d'aller graduellement, elle veut faire tout d'un coup des pièces qui portent de Douvres à Calais.

Armstrong n'avait présenté au gouvernement anglais qu'une grosse carabine rayée, se chargeant par la culasse, lançant un projectile du poids de 12 livres et correspondant à notre calibre 4 (1).

Mais cela ne suffit pas au gouvernement. Il pressa Armstrong d'augmenter les dimensions et la puissance de son arme, l'inventeur demanda sept ou dix ans pour étudier cette question, on ne les lui accorda pas, et alors pressé, harcelé, ne pouvant pas hésiter à rendre un service qu'on le prétendait capable de rendre, il a abordé les plus gros calibres, et il a échoué en partie. Ici l'administration rend l'inventeur son esclave et lui ordonne de produire quand même ; là elle rejette son œuvre, toujours la même adresse.

En 1823, Delisle proposa en vain l'application de l'hélice. Erikson l'applique à un bateau que le peuple surnomma énergiquement le diable volant.

Mais l'amirauté, qui s'était prononcée contre les bateaux

(I) Revue des Deux Mondes, Xavier Raymond, 15 janvier 1864.

l'exploitation

à vapeur, ne manqua pas de rejeter de nouveau cette invention.

En 1855, Colis lui avait proposé aussi un système de navires cuirassés semblable au Monitor ; elle ne s'en occupa pas jusqu'au jour où le succès du monstre américain inspira un désespoir si grand à tous les Anglais qu'ils proposèrent de brûler tous leurs vaisseaux de bois.

Les magistrats de Hambourg forcent, par exemple, Robertson à partir quelque temps qu'il fît. Qu'importe à ces braves magistrats la vie d'un bateleur? On ne discute pas avec l'autorité.

Je trouve une phrase bien curieuse dans le discours de réception, à l'Académie des sciences, du général Morin.

On sait que M. Morin est l'auteur, avec M. Piobcrt, de ces nombreuses expériences et notes qui tendaient à prouver que le coton-poudre n'était qu'un joujou de salon, nullement dangereux, ayant à peine assez de force pour lancer une balle de Liège. Cependant M. Morin n'en rend pas moins justice à l'armée dont il fait partie et aux autres corps savants ou administrations. « Si l'on parvient à mettre en évidence que les lois qui ont régi pendant longtemps quelque grand service public n'ont été basées que sur des raisonnements plus spécieux que conformes à l'expérience, on se voit exposé à déplaire à des corps distingués et puissants ; si l'on prouve indiscrètement à quelque administration qu'elle fait fausse route en certaines circonstances, qu'elle pourrait améliorer certaine partie de son service, elle vous engage parfois, plus ou moins poliment, à ne pas vous mêler de ses affaires. »

C'est ce que vous avez fait, monsieur Morin, en votre qualité de membre du comité d'artillerie. Il est probable qu'en ce moment vous avez en vue quelque autre administration, à moins que vous ne vous contredisiez tout simplement, ce qui est encore fort possible.

C'est peut-être vous qui avez rejeté avec acharnement le

fusil à aiguille ou tout autre fusil se chargeant par la culasse, alors môme qu'une auguste volonté voulait son application : obstination qui nous eût mis dans une assez triste situation, il faut le dire, en face des Prussiens.

En 1746, ce fut une lunette de nouvelle invention qui permit à l'amiral Knowles de voir l'escadre française, qui ne se doutait pas de son approche, de l'attaquer à I'improviste et d'empêcher le prétendant de recevoir les puissants secours que lui envoyait la France. Si l'amiral Knowles avait cependant cru que ses anciennes lunettes étaient les meilleures?...

Ehhien! le monde eût été changé. La dynastie anglaise ne serait plus la môme. Détails 1 il valait mieux rejeter la lunette.

Il en est de même pour la belle machine à labourer de MM. Barrât qui doit transformer la face de l'agriculture en France. Son histoire est assez triste et assez curieuse pour que nous la racontions tout entière.

MM. Barrât ont inventé une charrue à vapeur, ou plutôt la piocheuse h vapeur.

Ses avantages furent reconnus immenses. La commission à l'examen de laquelle elle fut soumise la proclama supérieure à tout ce qu'on avait fait avant elle. En conséquence, pour indemniser MM. Barrât de leurs frais, de leurs pertes de temps, et pour leur permettre de construire une autre machine corrigée des quelques petites imperfections de détail que prouvent toujours les premiers essais, elle demandait au ministre une somme de 50,000 fr. C'était certes peu 1

Mais nul n'a la prétention de payer les inventeurs. Heureux quand ils ne meurent pas de faiml Leur sort ne regarde pas les ministres ni les gouvernements.

Les commissaires se montraient trôs-favorables à la nouvelle invention. Ils y mettaient tout le zèle possible ; ils prenaient la construction de la nouvelle machine sous leur responsabilité. Une seconde commission approuve à l'una- 1

nimité la machine de MM. Barrât frères et fait son rapport en termes favorables en 1850.

Et cependant V. Meunier pouvait dire en 1853 : « Il y a quarante-trois mois que, sur le conseil de M. Becquerel, le conseil général du Loiret adressait au gouvernement l'invitation précédemment rapportée.

« Il y a trente-cinq mois que la commission instituée par le ministre de la guerre lui faisait la proposition qu'on a lue. Il y a trente et un mois que la commission créée par le ministre de l'agriculture adoptait les conclusions de son aînée. )»

Et MM. Barrât attendent encore, sans doute, ou plutôt ils n'attendent plus la réponse des ministres !

« Il n'est pas impossible, ajoutait-il plus bas, qu'à l'expiration de votre brevet, votre grande invention réussisse en des mains étrangères. »

Et en effet, elle est là la pauvre machine, construite avec la sueur de ses inventeurs, alimentée par leur vie, exposée dans une cour, triste, solitaire, abandonnée à la pluie, à la gelée, toute rongée par la rouille « attestant le génie de ses auteurs et l'imbécillité de ses contemporains. »

Heureusement que maintenant il y a une puissance noble, dévouée et généreuse, à la compréhension large, à l'intelligence immense; puissance qui se compose d'hommes sincères, dévoués, d'employés qui agissent non comme les automates des bureaux, mais avec tout l'élan de l'homme libre, et qui sont toujours prêts à secourir toute misère, à tonner contre toute oppression, à flageller toute sottise ; cette puissance vous l'avez tous reconnue : c'est la presse.

Aussi l'article publié dans les journaux de Paris, par M. V. Meunier, appela-t-il l'attention sur l'invention; quelques semaines après, un nouveau modèle était en construction.

Mais d'anciens traités liaient les inventeurs avec le mécanicien, aussi au bout de neuf mois la machine n 'est-elle guère plus avancée que le premier jour. Elle ne put ni

L'IïÏV EXT Et' H.

paraître à l'Exposition de 4855, ni aux essais qui eurent lieu dans la plaine de Trappes.

Ce ne fut qu'à la fin de cette année, dans l'ancien parc de Neuilly, que MM. Barrât purent se livrer à des essais, d'abord faits à petit bruit, presque à huis clos, puis bientôt répandus partout par la presse et approuvés par tous.

Ce n'est pas tout, l'Empereur vit la machine et ses effets. Il ordonna alors qu'un nouveau modèle, muni de tous les perfectionnements indiqués par MM. Barrât, fût construit, et il ouvrit un crédit illimité sur sa cassette particulière à cet effet.

Ceci se passait en mars 1857; or, le 29 juillet 1859, MM. Barrât étaient obligés d'adresser à l'Empereur une pétition qui commence ainsi :

« Sire,

« Nous demandons justice à votre Majesté. Au mois de mars 1857, après une expérience de notre piocheuse à vapeur, à laquelle il avait assisté , l'Empereur ordonnait la construction, à ses frais, d'une nouvelle machine avec tous les perfectionnements dont elle serait susceptible. Le professeur de mécanique, sous-directeur du Conservatoire, M. Tresca, fut chargé de la surveillance des travaux.

« En deux mois, Sire, malgré les grondements de l'Europe, votre génie et votre vaillance ont triomphé de l'Autrichien et affranchi le Lombard.

« Mais en plus de trente mois, votre intelligence des ententes et des progrès de l'agriculture, votre sollicitude pour la solution du problème éminemment social de la culture du sol par la vapeur, votre ferme volonté de rétablir par la mécanique agricole l'équilibre économique, rompu par la prépotence de la mécanique industrielle ; ni votre magnificence si libéralement protectrice, de la science et de nos efforts, ni vos ordres réitérés, rien n'a pu vaincre le mauvais vouloir, les résistances systématiques, inertes ou violentes, que la direction du Conservatoire oppose inces-

l'exploitation. 413

samment à l'achèvement de travaux commencés, a l'expérimentation de cette machine. »

Cette hardie pétition eut le bonheur d'arriver directement à l'Empereur, qui ordonna aussitôt l'achèvement de la machine. Deux mois après, elle était transportée dans le domaine impérial de la Fouilleuse.

Or, le 20 août 1860, MM. Barrât étaient obligés d'adresser une nouvelle pétition à l'Empereur. La machine n'avait pas encore été expérimentée; une seule fois, au mois de décembre, ils purent, pendant une demi- heure, la faire marcher sur un sol détrempé. Cette nouvelle pétition n'eut aucun résultat.

Au mois d'octobre 1861, un nouveau crédit de 1,500 ir. leur fut ouvert pour faire nettoyer leur machine et la faire transporter à Vincennes.

Une nouvelle expérience réussit complètement. Malheureusement l'exécution de la machine avait été fort mal dirigée. La surface de chauffe était trop petite ; les arbres moteurs se cassaient à tout moment; rien d'étonnant: pendant la construction, l'entrée des ateliers avait été refusée aux inventeurs ; la machine, il est vrai, coûta cinquante à soixante mille francs; mais elle ne valait rien. L'arbre moteur se cassa du premier coup. La confection de celui qui devait le remplacer dura cinq mois, le temps de faire la machine tout entière. La machine, transportée de nouveau à Fouilleuse, y arriva dans un état de saleté déplorable. Il fallut la démonter pièce par pièce pour la nettoyer ; puis, la machine prête, on lui donna une seule petite bande de terre à labourer. Cela fait, elle fut remisée en plein air, où elle resta dix-huit mois.

Je ne parle pas des incidents qu'amenèrent les relations hostiles des inventeurs et des commissaires dans le cours de la construction de la machine et des expériences ; par exemple à Vincennes, un des commissaires menaçant de faire arrêter un des inventeurs et celui-ci menaçant de faire

venir ub huissier pour dresser procès-verbal de ces faits.

Mais il y a une chose certaine, c'est qa'après ces encouragements, si libéralement accordés par l'Empereur et que le mauvais vouloir de ceux qui avaient à les administrer a rendus nuls, MM. Barrât restent sans machine, ont perdu six ans et n'ont pas fait d'expériences sérieuses. La protection qu'ils ont eue les a tués.

M. Nicklôs, pour augmenter l'adhérence des locomotives sur les rails, sans avoir besoin de leur donner un poids énorme qui exige des rails puissants et des travaux d'art dispendieux, imagine d'aimanter les roues motrices en leurpoint de contact avec la voie ferrée. Après avoir été obligé d'abandonner ses recherches pendant plusieurs années, par suite de circonstances qui se trouvent sur la route de tout inventeur, il fut appelé en 1857, par une volonté toute-puissante, à soumettre le résultat de ses travaux à une imposante vérification. Mais quels furent les vérificateurs? Ici l'État montra son habileté habituelle. Les gens chargés déjuger cette invention étaient certes de gros bonnets, mais complètement étrangers à l'électro- magnétisme. Les expériences furent commencées, mais presque aussitôt discontinuées. Sur la demande de l'auteur, le sous-directeur du Conservatoire rédigea un rapport dans lequel il déclara l'application de cette invention impossible.

Pendant ce temps, on l'appliquait sur le chemin central de New- York, sous le nom de MM. S. -T. Armstrong et J.-W. Post. L'invention de M. Nicklès a fait son petit tour d'Amérique; elle reviendra en France.

11 en a été de môme pour le projet de chemin de fer souterrain, présenté par M. Mondot de la Gorce, il y a quinze ans, à l'administration.

En 1853, M. Planavergne ayant inventé une hydro-locomotive, véhicule destiné à révolutionner complètement la navigation, demandait au plus quelques centaines de mille francs pour expérimenter son invention.

l'exploitation.

M. Victor Meunier lui prêta courageusement l'aide de sa plume.

Et cependant il pouvait encore écrire en 1858: « L'espérance que l'inventeur des hydro-locomotives faisait reposer sur le concours d'un grand nombre d'hommes dévoués au progrès ne s'est pas encore réalisée. »

Tout le monde sait, du reste, ce que vaut le génie maritime. On attribue avec juste raison le dégoût que témoignent pour leur métier la plupart de nos officiers de marine à la mésintelligence qui existe entre le constructeur du vaisseau et celui qui doit le monter. C'est à un ingénieur qui n'a jamais traversé la Manche et qui ne peut aller du port de Cherbourg à la digue sans avoir le mal de mer, qui ne connaît rien des nécessités pratiques de la navigation, qu'est confié le soin d'édifier un vaisseau. Aussi à chaque instant se produisent des erreurs ridicules: ici c'est un vaisseau qui ne peut pas se servir de ses canons; là c'est un autre dont la manœuvre est impossible. La plupart de nos navires cuirassés, qui ont coûté cent millions, ne peuvent tenir la mer. Qu'importe! le génie a calculé; le reste ne le regarde pas ; c'est l'affaire du marin : voilà le vaisseau; s'il ne peut résister à un coup de canon ou à un coup de vent, cela regarde le capitaine, non l'ingénieur. Il est vrai que c'est le capitaine qui risque son honneur et sa vie; mais cette considération ne signifie rien. Le marin, sans cesse en voyage, ne peut toujours être là à assiéger la porte d'un ministère et à circonvenir un ministre. Il n'en est pas de môme de l'ingénieur, qui est toujours là, tout prôt à exhiber des plans et à plaider sa cause. Le marin doit se servir de l'outil qu'il lui donne; il n'est que l'ouvrier et il n'a pas voix au chapitre. Tant pis pour lui si l'outil est dangereux ou mauvais : qu'il ne se plaigne pas , il ne sera pas écouté.

— Mais, dit le capitaine, les Anglais ont un bien meilleur système que celui que vous employez...

L'iN VENTEUft.

— Gela ne me regarde pas...

— C'est ma vie, celle de mon équipage...

— Pas d'observation !... Allez I votre cheval est vicieux, nous le savons ; vous devez en être content : vous aurez occasion démontrer que vous êtes bon écuyerl

Les erreurs commises par les ingénieurs ont atteint une telle importance qu'enfin un décret du 30 décembre 1865 est venu prescrire rembarquement d'une année à tout jeune ingénieur.

L'on sait que le génie maritime n'a pas voulu adopter l'hélice, qu'il a fallu que l'idée de Sauvage allât faire son tour d'Angleterre, tandis que son auteur était en prison pour dettes au Havre. On sait encore que quantité d'excellentes hélices n'ont pas été adoptées.

Mais voici une œuvre immense, gigantesque, que tente le génie humain en ce moment, l'œuvre peut-être la plus colossale du dix-neuvième siècle; le gouvernement s'en occupe-t-il? Pas le moins du monde.

Les enthousiastes de la navigation aérienne s'étaient plaints que le gouvernement n'avait rien fait pour en activer les découvertes : c'est se montrer bien exigeant envers le gouvernement. '

Sous le règne de Louis-Philippe, l'auteur d'une de ces mille solutions qui ont laissé le problème intact demanda une audience au ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine,. je crois. L'ayant obtenue, il exposa ses plans. Ils avaient de l'apparence ; l'Excellence écoutait avec le même genre d'intérêt qu'eût excité en elle la révélation d'un complot formé contre sa bourse. Quand l'inventeur putatif eut fini : « Nous serions bien fâché que vous réussissiez, » dit le ministre. Là se borna sa souscription. Ce ministre était dans son rôle. » (Victor Meunier.)

Et, en effet, c'est l'opinion de tous les gouvernements : toute invention les effraye, parce qu'on ne sait pas ce qu'elle cache, La navigation aérienne amènera sans doute la paci-

l'exploitation.

fication universelle ; alors il n'y aura plus de prétexte suffisant pour entretenir une armée de cinq cent mille hommes, sous prétexte que la guerre menace, parce qu'on a peur de la Révolution. La navigation aérienne amènera sans doute la liberté du commerce, l'abolition des douanes; comment fera-t-on ? Et pour éviter cet embarras, on la repousse en France. Heureusement qu'en ce moment une puissante société se fonde en Angleterre pour poursuivre cette invention ; sans être chauvin, on peut regretter que l'indifférence du public et de l'État nous laisse perdre un honneur de plus.

Il en est de même pour tout : on ne veut pas créer de nouvelles richesses et on dédaigne les richesses naturelles que nous possédons.

L'Amérique emploie avec succès l'anthracite dans ses hauts fourneaux ; nous en avons d'admirables gisements dans l'Isère qui ne servent à rien.

M. Rey de Morande propose d'introduire en France la dioscorea alata qui, en donnant une fécule plus agréable et plus saine que celle delà pomme de terre, atteint le poids de quinze à vingt-cinq kilogrammes, en sorte que cinq à six ares fourniraient la subsistance d'une famille.

Voilà vingt-huit ans que cet homme offre ce remède à la famine : il n'a pu l'exploiter par lui-même, faute de ressources ; il a demandé ces ressources sous tous les régimes anx chambres, aux ministres, etc. : personne ne l'a écouté 1

Vous voyez quelle confiance dans les gouvernements les inventeurs peuvent avoir pour l'exploitation de leur œuvre. Leurs démarches n'aboutissent qu'au néant : ce sont des pertes de temps et de pas ; rien de plus.

M. Rarchaert invente de gigantesques locomotives pour passer par-dessus les montagnes.

Le ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics veut bien nommer une commission dont M. Couche

est rapporteur. Voici quelques phrases de sou rapport, que je ne discute pas :

« La crainte de faire quelques essais infructueux, le souvenir d'autres dont il eût mieux valu s'abstenir, ne doivent pas faire repousser les inventions qui se présentent avec des chances de succès suffisantes. On répète souvent que les inventions sérieuses font leur chemin d'elles-mêmes, sans que l'État ait besoin d'intervenir. Il devrait en être ainsi, mais jusqu'à présent cela n'est pas. Si le premier martyrologe des inventeurs n'est qu'un lieu commun propagé parla médiocrité jalouse, il faut bien reconnaître cependant qu'il ne suffit pas, tant s'en faut, à une idée d'être bonne et pratique pour être acceptée. Si l'essai est facile, peu dispendieux, cela va de soi ; mais s'il exige des dépenses importantes et le concours des détenteurs des éléments indispensables, les obstacles deviennent très-sérieux, si ce n'est môme infranchissables. Sans remonter dans l'histoire connue de quelques grandes inventions, il nous serait facile de citer certains perfectionnements d'une valeur réelle, acceptés aujourd'hui, grâce au concours de l'administration supérieure, et qui, sans elle, seraient certes, de guerre lasse, abandonnés depuis longtemps par leurs auteurs eux-mômes.

« Un essai du système de M. Rarchaert nous paraîtrait donc désirable ; il serait utile et intéressant à coup sûr. »

Voilà, j'espère, d'assez beaux éloges donnés au gouvernement, et nous savons s'ils sont mérités. Mais la position d'un rapporteur oblige.

Or voyons le cas qu'on a tenu de sa conclusion ; il est curieux de le mettre en parallèle avec les bienfaits qu'il attribue à l'intervention de l'administration.

M. Rarchaert attend toujours l'expérience ; il ne l'a pas encore obtenue I

E:i i 806, Jean Combes meurt sur la paille, après avoir inventé un appareil propre à empêcher le déraillement par l'accouplement de deux paires de roues au moyen de bielles;

l'exploitation.

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l'ingénieur chargé du rapport de ce système ne le flt jamais. On ne commença à y prendre garde que lorsque, Combes ne pouvant plus payer les annuités de son brevet, il fut tombé dans le domaine public.

Napoléon Ier, qui aimait que les choses allassent vite, connaissait bien l'incurie de l'administration quand il écrivait :

« N'allez pas encore me demander des trois et quatre mois pour avoir des renseignements. Vous avez de jeunes auditeurs, des préfets intelligents, des ingénieurs des ponts et chaussées instruits; faites courir tout cela, et ne vous endormez pas dans le travail ordinaire des bureaux. »

Et cependant c'est sous cet homme actif que nous voyons repousser Fulton et Dallery. S'il en était ainsi alors, qu'estce donc maintenant? Un paratonnerre d'un beaucoup meilleur système que celui dont nous nous servons est en usage sur les navires anglais. Nous n'avons pas encore trouvé moyen de l'appliquer en France.

Il en est pour tout ainsi ; parce que partout les gouvernements sont impuissants à encourager véritablement l'industrie.

Comment, en effet, entendent-ils encourager l'industrie ? Louis XIV, qui ne donnait pas assez d'argent à Riquet pour entreprendre son canal, mais qui lui donnait des titres de noblesse; maintenant on donne des croix, des rubans, des hochets. Est-ce sérieux?

Quelquefois on donne de l'argent ; mais on a le temps de mourir de faim avant de l'obtenir. Eu 1855, les enfants de Leblanc étaient encore en instance auprès de l'Empereur pour obtenir la récompense due à leur père.

Le premier Empire promit un million à qui inventerait la meilleure machine propre à Hier le lin ; deux mois après, Philippe de Girard la présente. On trouve qu'il a trop facilement ^agné son million, on lui impose de nouvelles conditions. 11 les exécute. Le million ne vint pas. 11 ouvre une manufacture, il y jette tout ce qu'il a, espérant eniiu

que la récompense suivrait. L'Empire tombe, et il est obligé de fuir en Autriche. Pendant ce temps, deux de ses associés, MM. G. et L. (quel malheur de ne pas pouvoir dire leur nom !) vendent son invention en Angleterre 25,000 livres sterling. La machine devint anglaise.

C'est du moins ce que répondit un ministre du commerce à une réclamation de l'inventeur. Sous Napoléon III on a enfin donné à sa famille une rente de 12,000 fr. Cela ne suffit pas. C'est une demi-mesure. La France doit un million : si elle ne le paye pas, elle est un débiteur de mauvaise foi.

Voici comment on récompense ceux qui, seuls et sans secours, ont réussi.

Crespel Delisse, qui a doté la France de l'industrie du sucre indigène, a été forcé d'attendre jusqu'à sa soixantedouzième année la récompense qui lui était due.

La fille de Jean Althen, introducteur de la garance en France, mourait à l'hospice d'Avignon, le jour môme où on mettait au musée une table commémorative des services par lui rendus. Henri Cort, inventeur delà conversion de la fonte aigre en fonte malléable, est mort de misère. Son fils et ses trois filles sont réduits à demander des secours à l'Etat.

Il en est de môme de Robert, l'inventeur de la machine à papier continu. A soixante-cinq ans tombé dans la misère, il a laissé une fille sans ressources.

Du reste, ce n'est pas seulement en France qu'on agit ainsi : M. Dervillez, professeur de mathématiques à l'École des Mines du Hainaut, résout le problème de tirer l'eau des puits de mines à un kilomètre de profondeur. Un prix de 2,000 fr. devait lui être décerné. Il ne l'a pas reçu.

Il est vrai que de temps en temps le ministre de l'instruction publique ou des travaux, pris d'un beau mouvement, donne des encouragements aux chercheurs ; mais en général les chercheurs ne sont que des chercheurs de phalou, dont ils ne s'occupent pas, dont ils ignorent la langue. A

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l'exploitation

eux les bonnes gratifications, et les croix d'honneur, et les premiers prix, et les bonnes récompenses. Quels hommes utiles I ils doivent être entourés d'un respect universel; nul ne pourra jamais avoir trop de déférence pour leur grandes lumières; ils sont des soleils qui éblouissent 1... Voir la caricature que Léon Gozlan en a faite.

Ce que dit M. Boufflers des rapports de l'ancienne administration avec l'inventeur ne pourrait-il pas encore être répété de nos jours?

« On reçoit son mémoire d'un air importun. On le parcourt d'un air distrait, on le rend d'un air dédaigneux... Si par hasard l'inventeur obtenait que son affaire fût portée à l'administrateur en chef, ordinairement on lui nommait des commissaires, c'est-à-dire une censure pour donner et motiver un avis sur la chose proposée. »

Et voici de quels hommes se composai* la commission : « Quelquefois les censeurs étaient les agents du fisc, attachés par état et comme par religion à l'intolérance administrative ; quelquefois c'étaient des membres de ces corporations exclusives d'arts et métiers qui dans toute nouveauté, voient le germe d'une concurrence dangereuse, et qui regardent un inventeur comme un ennemi qu'il faut étouffer en naissant. »

L'inventeur est toujours le môme ennemi pour les administrations, nous venons de le voir constaté par M. Morin.

Et en outre, quel choix fera l'État pour juger de la valeur de quelque invention?

« Si un homme invente une machine à labourer, qui chargera-t-on , croyez- vous, d'examiner l'invention? Un paysan? Non, un général d'artillerie.

« Et s'il s'agit d'un nouveau système de météorologie , un météorologiste? non ; un marin? un agriculteur? non ; un mathématicien, un astronome, un bureaucrate qui, herboriste passionné, vous ferait avaler des couleuvres en pensant vous donner une infusion de violettes.

l'i.nvknteur.

« Et s'il s'agit d'appliquer l'électro-magnétisrae à la locomotion , un électricien? non , non, un monsieur, son nom ne fait rien, c'e^t Watt peut-être, mais assurément ce n'est pas Ampère.

a L'incompétence serait donc la première qualité du

juge.

« En fait de couleurs , la taupe ; de sons, un pot ; de mouvement,) un béquillard ; de pisciculture, avril; de patriotisme, M. le général Almonte... » — (Victor Meunier).

L'État ne se contente pas d'encourager de cette manière intelligente, il arrête encore par toutes sortes de petites entraves tout novateur.

Vous avez construit votre machine à vapeur, vous vous trouvez alors empêtré dans le règlement du décret du 15 octobre 1810 et de l'ordonnance du 22 mai 1843. Chacune des pièces de la machine est réglementée. « Nonseulement les chaudières et les tubes dans lesquels se produit la vapeur, sont soumis à des épreuves pour constater la résistance du métal dont ils se composent, dit M. Béhic, mais encore toutes les pièces qui sont destinées seulement à contenir la vapeur produite, les cylindres en fonte des machines, les enveloppes mêmes de ces cylindres doivent subir les épreuves... Ce n'est pas tout, le constructeur, quel que soit le métal qu'il doit employer, que ce soit du fer de qualité ordinaire ou de l'acier le plus solide, est assujetti à des conditions d'épaisseur dans lesquelles il doit obligatoirement se renfermer; en un mot, il n'a, pour ainsi dire, aucune liberté dans le choix des matériaux qu'il emploie, dans l'agencement des pièces qui doivent composer h machine. »

Comment voulez- vous, avec ces conditions, qu'on puisse alléger une machine? De par la loi, il est défendu de la perfectionner sous ce rapport. — Mais... — Il n'y a pas de mais, votre machine sera lourde. — Mais elle serait tout aussi solide. — Ça ne me regarde pas.

l'exploitation.

Enfin vous vous êtes conformé à tous les règlements ; toutes les pièces et parties de votre machine sont bien et dûment poinçonnées, votre chaudière est pourvue de tous les appareils de sûreté désirables ; cela ne suffit pas.

Les machines à vapeur sont rangées dans la deuxième classe des établissements dangereux et incommodes. Il faut, pour que je puisse l'utiliser, que je demande une autorisation au préfet, et dans cette demande je dois faire d'innombrables énonciations. Le préfet ordonnera, il ne peut faire autrement, une enquête de commodo et incommoda. Combien dure-t-elle? son terme n'est pas limité; elle traîne en longueur. Enfin, cependant, l'autorisation est accordée. Mais je ne suis sûr de rien encore ; les tiers peuvent attaquer l'arrêté du préfet par voie contentieuse devant le conseil de préfecture; en appeler, si l'arrêté ne leur convient pas, au conseil d'État, etc.

Heureusement qu'un décret du 25 janvier 1865, est venu un peu modérer cet état de choses. Il réduit les épreuves et simplifie la réglementation, quoiqu'il laisse encore le constructeur soumis à bien des sujétions.

Au moins il supprime maintenant l'enquête de commodo et incommodo. Les machines à vapeur ne sont plus classées hors du droit commun. Elles peuvent s'établir où bon leur semble.

Du reste, ce n'est pas le seul genre d'entraves que met l'État à l'invention.

Certains gouvernements semblent en avoir peur.

En Belgique le ministre des travaux publics, par exemple, défend aux ingénieurs de se faire breveter : c'est le moyen de les empêcher de faire des inventions. Il est impossible de trouver rien de plus ingénieux.

L'ingénieur Bouque fut obligé de donner si démission pour délit d'invention.

Habituons-nous donc à nous passer de l'État et à agir par nous-mêmes ; secouons en France le préjugé que les

penseurs commencent à ne plus partager, mais auquel le public est encore soumis : à savoir, que l'État peut tcutet qu'on ne peut rien sans l'État. Agissons par nous-mêmes et croyons-nous assez grands garçons pour l'avoir plus besoin de lisières.

L'État n'a jamais été utile aux inventeurs que par la publicité qu'il a pu donner à leurs œuvres.

Le Directoire avait bien compris cette mission quand il voulait qu'on répandit autant que possible la connaissance des brevets expirés par des dépôts de modèle, des distributions de dessins et d'explications aux administrations centrales des départements.

Et vous voyez qu'il n'avait pas en vue le bénéfice de l'inventeur dans cette mesure, puisqu'il ne favorisait l'invention qu'après l'expiration du brevet.

Ce ne sont pas les [quelques médailles que l'on distribue à tort ou à travers dans une exposition qui peuvent encourager l'industrie; c'est la publicité que donne cette exposition, « sa force d'expansion, » comme dit Renouard, qui est réellement le seul et unique encouragement.

Quant aux médailles, hochets ! ou réclames I Voilà donc la seule utilité que l'inventeur puisse retirer de l'intervention de l'État : une certaine publicité.

Maintenant il s'agit de savoir si cette publicité doit nécessairement être faite par l'État.

Je ne crois pas que cette question soit à discuter. La publicité de l'État n'est rien en comparaison de la publicité de tout le monde. Quant aux expositions, ne peut-il y avoir que le gouvernement à les organiser ? évidemment non. En ce moment chacun de son côté fait des expositions privées Une société doit élever un palais où se tiendra une exposition permanente. Voilà le seul vrai moyen depubliciU ; voilà le seul qui soit puissant et efficace ; une publicité de tous les instants qui permette à tous de connaître la der-

l'exploitation. 425

nière invention et non pas une publicité qui se produit tous les dix ans.

L'Exposition de 1 867 doit être magnifique, je le sais bien; mais on en a déjà exclu la photographie, faute de place; on a refusé, pour le môme motif, à MM. Robert et Portier, l'autorisation d'établir des offices servant d'intermédiaires et de bureaux de renseignement entre les producteurs des divers pays.

Donc, puisque l'initiative particulière peut faire mieux et plus que l'État, que l'inventeur cesse donc de s'adresser à lui, il économisera du temps et des souliers.

Quant à vouloir que l'État se fasse le père nourricier de toutes les inventions, qu'il les subventionne, les aide, en devienne le protecteur né, c'est impossible. D'abord je ne discute pas en ce moment la question de principes; je dirai seulement que rien n'est plus contraire aux idées modernes de liberté, de self goveimment , idées vraies et idées de progrès que cette intervention. De plus elle est chimérique. Si l'État, qui ne fait rien pour les inventeurs, est déjà encombré par toutes les demandes de subsides qu'ils lui adressent, que sera-ce donc quand ils pourront espérer qu'elles seront favorablement accueillies? Le ministère des travaux publics sera réellement inondé. Où prendra-t-il les fonds nécessaires pour faire exécuter tous les projets , lui qui ne peut déjà payer l'entretien de ses routes ; il en éliminera beaucoup sans doute, mais enfin i! se produira bien, dans la multitude des projets présentés, quelques idées sérieuses et qui vaudront la peine d'être appliquées. Si on les rejette, on commettra une faute et on se créera des ennemis. 11 faut le dire : si nous aimons à nous appuyer sur le gouvernement, nous aimons encore plus à le critiquer.

Que de reproches plcuvront donc sur lui quand il sera dans la nécessité d'examiner toutes les inventions et de proclamer les unes bonnes et utiles, les autres ineptes,

mauvaises ou inutiles ! les reproches seront sans doute trèssouvent immérité; mais si nous jugeons de l'avenir par le passif ils seront aussi quelquefois fondés. Quelle grande invention n'a pas trouvé d'adversaires parmi les représentants du gouvernement? Qui vous garantira qu'il n'en sera pas toujours ainsi? L'inventeur ne sera-t-il pas toujours soumis à l'arbitraire d'un employé du ministère? Quel critérium aura l'appréciation de son œuvre?

Si l'inventeur ne trouve pas toujours des adversaires parmi les représentants du gouvernement, il trouvera du moins toujours des indifférents. Ces Messieurs n'ayant aucun intérêt à ce que son invention réussisse et craignant au contraire quelque défaveur, si une invention patronnée par eux venait à échouer, ils ne se décideront qu'avec la plus grande répugnance à demander à l'Etat une subvention pour elle. Paresseux comme tous les employés, dont l'activité n'est aiguillonnée par rien, ils verront dans l'encouragement donné à une invention, un surcroît de travail pour eux, et ils jetteront plans et mémoires au panier, comme font les académiciens en ce moment.

Au contraire, qu'à la place de l'État soit une association qui encourage ou qui exploite une invention, comme là, il y a intérêt, l'inventeur trouvera tout le zèle possible. Il sera sûr que son projet sera toujours sérieusement examiné, parce que s'il est bon la société aura un intérêt que l'État n'aura pas à le faire réussir. Je crois donc que M. Gorbin est de tous points dans l'erreur quand il veut organiser un régime de subventions données par l'État.

L'inventeur ne doit avoir d'espoir qu'en la bonté de son œuvre et l'intérêt de l'association. Hors de là , pas de salut.

Après avoir vu combien d'entraves sont mises à l'activité humaine ; après avoir vu le défaut cl les vices de l'éducation

L'EXPLOITATION

que la plupart, si ce n'est la totalité des hommes reçoivent, les difficultés résultant non-seulement des imperfections qui se rencontrent dans les plus brillantes intelligences, mais encore du manque de documents, d'observations, de la peine qu'elles éprouvent à recueillir les travaux qui ont été faits sur le sujet dont elles s'occupent et qui pourraient leur être utiles ; difficultés provenant de l'isolement auquel elles sont condamnées; difficultés provenant des obstacles matériels qu'elles trouvent dans la réalisation de leur œuvre, l'accomplissement de leur plan, la mise en exécution de leur projet; après avoir vu les entraves avec lesquelles la famille de l'inventeur, ses amis, le public ignorant viennent enchaîner ses forces; après avoir vu quels mauvais vouloirs il trouve dans le monde savant, quelles négations accueillent son invention ; après avoir ensuite examiné les difficultés qui se présentent lors de son exploitation ; après avoir étudié les vices de notre législation actuelle; après avoir regardé avec efTroi les dangers qui en résultent et qui le menacent sans cesse, nous ne devons plus maintenant nous étonner de la lenteur du progrès; nous devons, au contraire, admirer quelle énergie et quelle puissance il faut à l'homme, pour qu'avec aussi peu de ressources il parvienne à surmonter de tels obstacles, à triompher de telles difficultés.

Certes, il n'y a rien [de plus admirable que cette lutte de l'homme contre la matière et contre la société; mais il n'y a rien non plus d'aussi effrayant.

Quand on l'a considérée comme nous venons de le faire dans ses diverses phases, une immense tristesse saisit le cœur, et on éprouve le besoin d'essayer selon ses forces, de remédier à cette situation dans laquelle la société actuelle met l'inventeur.

On veut y remédier d'abord pour lui, car on se sent ému à la vue de toutes ces souffrances, de tous ces combats qu'il est obligé de livrer, des efforts qu'il est obligé de faire pour

briser tous les liens qui le retiennent et l'empêchent de prendre son vol; on veut aussi y remédier parce qu'on pense à l'avantage que retirerait la société de la facilité que tant d'hommes d'une si grande puissance auraient pour accomplir leurs travaux.

Il faut donc améliorer le sort de l'inventeur, par justice pour lui et en vue de l'intérêt social.

Le progrès n'est si lent que parce que l'inventeur est isolé, comme nous l'avons vu maintes fois dans le cours de ce livre, comme les faits nous l'ont prouvé ; le plus puissant remède que l'on puisse donc trouver à ses maux est l'association, qui, par cela même qu'elle lui vient en aide, est le plus puissant levier du progrès.

Dans cet ouvrage, nous n'avons cessé de demander pour l'inventeur : propriété, liberté et union, et j'espère que nous avons prouvé que sans ces trois choses, il n'était, et ne pouvait être qu'un martyr.

La propriété et la liberté sont deux droits que l'on ne doit cesser de réclamer auprès de ceux qui les détiennent; quant à l'association, elle est une faculté que tous les hommes peuvent exercer, quand les gouvernements ne s'y opposent pas.

Il faut donc revendiquer auprès des gouvernements soupçonneux qui empêchent l'exercice de cette faculté, la liberté de le pratiquer ; il faut le revendiquer énergiquement et en même temps montrer sans cesse à l'inventeur qu'il se condamne par son isolement à toutes les misères qui l'accablent aujourd'hui.

Sans l'association, la marche du monde s'arrête : les perfectionnements ne naissent que lentement, difficilement, quelquefois môme l'invention ne peut pas se produire seule.

Faute de la rencontre de Fresneau et de Réaumur, l'industrie du caoutchouc fut retardée d'un siècle. Joseph Bramah avait pris des brevets pour des serrures

qu'il ne pouvait pas introduire dans la pratique à cause du prix élevé auquel revenait leur fabrication, et il n'eût pas pu réussir, s'il n'avait pas trouvé Maudslay, qui parvint à lui faire un outillage facile et commode.

Bramah perfectionna ou plutôt appliqua le principe de la presse hydraulique, formulé par Pascal. Mais il ne pouvait la rendre d'un usage pratique, à cause de la pression de la pompe qui chassait l'eau entre le piston et le cylindre dans lequel il jouait, en telle quantité que l'action de la machine était paralysée. Sans Maudslay, qui ajouta à cette machine son indispensable complément, le collier en cuir embouti, il eût dû renoncer à la réaliser.

Sans le môme Maudslay, Brunei n'eût pas été capable d'exécuter sa machine à fabriquer des poulies.

Rumsey, après avoir échoué dans son pays, vint à Londres, où il construisit, grâce au secours de quelques riches associations, des bateaux à vapeur. Ils furent essayés sur la Tamise, mais sans succès. .

Cependant, s'il ne lui fut pas donné de fonder la navigation à vapeur, ses efforts ne furent pas perdus, parce qu'il trouva Fulton et qu'il lui donna le choc d'où devait jaillir la lumière. Lié avec lui comme compatriote et par la conformité de ses goûts avec les siens, il jeta dans la téte de l'Américain ses idées sur la navigation à vapeur et amena Fulton, alors âgé de 24 ans, à s'en occuper.

En 1760, James Hargreaves invente les stock -cards, espèces de cordes qui donnaient un résultat double à celui des anciens modèles ; presque aussitôt les cordes à cylindre remplacent les stock-cards. L'auteur de cette découverte est resté inconnu. Voilà de ces choses que préviendra l'association.

La Fusée de Stephenson ne faisait qu'une lieue et demie ù l'heure, parce que les chaudières cylindriques ne présentaient pas une assez grande surface de chauffe. M. Seguin invente alors la chaudière tubulaire, c'est elle réellement

430 l'in VENTEUIl.

qui a donné aux chemins de fer leur importance. Mais le ventilateur n'était pas suffisant, Robert Stephenson alors obtient le tirage au moyen d'un jet de vapeur qui s'échappe des cylindres après son action, dans la cheminée où elle se condense et lait le vide, que vient remplir l'air qui passe par le loyer.

La photographie est née de l'association de Daguerre et de Niepcc.

J'ai cité déjà cet exemple et j'en ai cité mille autres du môme genre.

Toute invention est une œuvre collective qu'ont laite les générations successives. Chacun est venu y apporter sa pierre.

Les adversaires de la propriété intellectuelle ont une certaine raison de dire, comme je l'ai reconnu dans le chapitre précédent, que l'on doit espérer peu de perfectionnements de l'inventeur qui s'est épuisé sur son idée première; qui, placé sous l'empire d'une idée fixe, ne voit guère que ce qu'il a vu, s'agite sans cesse dans un cercle d*où il ne peut sortir, et n'aperçoit point ce qui parait fort simple à celui dont l'imagination n'a pas été fatiguée par ce laborieux enfantement. Quelquefois même, l'inventeur se rebute et abandonne la vraie voie : exemples Papin et Haller.

L'inventeur peut encore être de la meilleure foi du monde et cependant tromper en même temps que se tromper. Pourquoi? Parce qu'il est convaincu à priori et que, même involontairement, il aide l'expérience.

Ainsi Grey avait cru reconnaître que les corps attirés par le fluide électrique parcouraient une ellipse d'occident en orient.

Wehler fit l'expérience et elle échoua, parce qu'il n'avait pas la foi ; Grey aidait les corps à former leur ellipse sans s'en douter; et c'est pourquoi il recommandait bien de ne pas attacher le fil à un point fixe, mais de le faire soutenir par l'expérimentateur lui-même.

l'exploitation.

Vous voyez combien l'inventeur met lui-môme d'entraves au progrès, sans que cela soit sa faute, sans qu'il en puisse accuser la société.

Il faut donc supprimer toutes ces entraves, il faut remédier à cet état de choses.

L'État a le devoir dans ce cas, et ce devoir on peut l'exiger de lui, — parce que s'il ne le remplit pas, il refuse à l'homme l'exercice d'un droit, — l'Etat a le devoir, disonsnous, de donner la liberté d'association.

Cette liberté une fois obtenue, incombe alors à l'inventeur le devoir de quitter l'isolement dans lequel il s'est tenu jusqu'à ce jour, et de s'unir avec tous ceux qui poursuivent la même œuvre que lui.

Je n'entrerai pas dans le détail des associations qui existent déjà ; la France en possède quelques-unes : elle a une société d'inventeurs, fondée par le baron Taylor, le plus dévoué de tous les hommes qui essayent de secourir l'infortune en groupant ses victimes ; une société protectrice des animaux, des académies en province, une société d'agriculture, une société de tissage, une société d'encouragement pour la locomotion aérienne au moyeu d'appareils plus lourds que l'air, etc., etc.

Disons seulement qu'elles n'ont pas, qu'elles ne peuvent pas avoir de puissance bien grande, d'influence bien prononcée, parce qu'elles ne sont pas libres. Malgré cette absence de liberté, elles n'en font pas moins beaucoup de bien; elles travaillent avec persévérance et activité; mais elles ne peuvent pas étendre leur cercle comme elles le veulent. Notre législation les resserre. Celles qui n'ont pas de capital ne peuvent se former en sociétés commerciales, parce qu'elles n'ont pas la faculté d'émettre des actions de la valeur qu'elles veulent. Elles sont alors obligées de se former en sociétés d'encouragement, et, il faut bien le dire, quelque grands que soient le désintéressement et le dévouement, on ne peut calculer sans cesse sur ces deux vertus. Si, au

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contraire, elles avaient la liberté de se constituer en sociétés commerciales, nul doute qu'elles ne pussent alors prendre une extension beaucoup plus considérable, ayant à leur disposition des capitaux qu'elles demanderaient alors à l'intérêt, au lieu d'être obligées de les mendier à la charité publique.

Il est très-difficile à une société reposant sur le concours d'actionnaires, de se constituer. Le crédit en France n'atteint que de mesquines proportions ; il est, en effet, tout confiance et tout foi, et il nous est difficile d'avoir confiance, quand nous voyons les entreprises les plus honorables elles mieux conçues, comme celles de Mirés, par exemple, être arrêtées tout à coup et s'écrouler, parce que sur un soupçon, la loi] permet de saisir un homme, de le mettre au secret, de poser les scellés sur ses registres, de substituer l'action dissolvante de la poursuite à l'action vitale qui animait tout , et de traîner celui qui est tout dans ce cas, pendant plus d'un an, de juridictions en juridictions, jusqu'à ce que, toutes preuves manquant, on soit forcé enfin de reconnaître qu'on a fait erreur, et que, sous prétexte de sauvegarder les intérêts des actionnaires, on les a ruinés complètement.

Mais les gouvernements, d'accord avec le* législations, pleins de méfiance pour toutes les entreprises qu'anime le génie individuel, ne cessent d'arrêter leur extension par tous les moyens. S'ils favorisent les emprunts, qu'ils patronnent d'une manière si libérale qu'elle les met parfois dans l'embarras, ils sont d'une rigidité sans égale pour les sociétés qui se fondent en dehors de leur action.

Notre code, fils du code romain, fait à un moment où l'économie politique, discutée à peine par quelques théoriciens, était rejetée par tous les hommes d'Etat, en est encore aux doctrines de Justinien sur l'usure; et au lieu de favoriser la circulation des capitaux, qui est à nos sociétés modernes ce que le sang est à notre corps, il la restreint et la comprime, sous prétexte que son effervescence peut

L'EXPLOITATION

amener de terribles crises : et nos jurisconsultes, auxquels l'instruction classique, qui domine nos facultés de droit comme nos lycées, n'a montré que le passé au lieu de développer en eux le sens moderne, ne comprenant pas plus le mécanisme actuel du crédit qu'ils ne comprennent celui du télégraphe électrique, poussent toujours la loi à ses dernières conséquences, et, au lieu d'élargir son cadre si étroit par une large interprétation puisée dans les besoins nouveaux de la société, le resserrent d'autant plus que, comprenant moins les motifs de sa sévérité, ils éprouvent le besoin de les affirmer plus hautement.

Cette méfiance générale contre les associations de toute sorte est poussée à tel point que le gouvernement n'accorde l'autorisation d'exister à une société scientifique qu'avec la plus extrême répugnance.

Il parait avoir tellement peur qu'elle ne soit le prétexte de quelque complot qu'il fait traîner pendant deux ou trois mois les choses en longueur, soumet à une enquête chacun des membres de cette société, oblige à quantité de courses et de déplacements inutiles et fait dépenser une somme immense de temps et de force qui serait beaucoup mieux employée ailleurs.

Que le gouvernement se montre plus large et plus libéral , voilà son devoir ; que l'inventeur, à son tour, ne place pas tout son espoir dans le gouvernement, qu'il se guérisse de cette maladie française qui pousse chacun à demander sans cesse des secours à l'État, comme s'il ne pouvait rien faire sans lui; qu'il s'habitue à compter sur ses propres forces et non plus sur les protections des gens de bureau; qu'il s'aide lui-même... et il parviendra.

Pour cela il n'a qu'à prendre modèle sur l'Angleterre et sur l'Amérique. Là chacun est habitué à compter sur lui, sur ses forces, et non sur des secours toujours éventuels et pour l'obtention desquels on dépense le temps, la force et l'habileté qui auraient fait roussir dix fois son œuvre, si

l'inventeur les y avait employés, au lieu de les gaspiller en démarches inutiles.

En Angleterre, voyez, par exemple, la société des Lifebouts, c'est-à-dire des bateaux de sauvetage; c'est une institution nationale, fondée par des particuliers, entretenue par des souscriptions, dont ne se mêle nullement l'État. Les souscriptions volontaires lui constituent un revenu de 750,000 francs. En Amérique, voyez la commission sanitaire qui traitait, soignait, recevait les blessés fédéraux; elle ne dépendait nullement du gouvernement et cependant son service était supérieur à tout ce qui jusqu'à présent a été fait en Europe.

« Partout, dit Tocqueville, où vous voyez en France le gouvernement et en Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez aux États-Unis une association. »

Pourquoi donc ne pas suivre cet exemple? Pourquoi donc nous traîner encore dans la vieille ornière qu'ont creusée les préjugés? Pourquoi donc rester encore en tutelle et ne pas nous émanciper?

Demandons, demandons sans cesse au gouvernement des réformes libérales, mais rappelons-nous ce vieux proverbe : « Aide-toi, — le ciel t'aidera. » Aidons-nous, agissons par nous-mêmes, et, en attendant que nous puissions jouir de tous les droits qui nous appartiennent, usons de ceux qui nous sont accordés.

a Les pauvres travailleurs, dit Toussenel, hélas! cui aussi forceraient bientôt messieurs du capital à compter avec eux, s'ils savaient se servir du principe sauveur de l'association, ce levier puissant du progrès. Le travail soulèvera le monde en un jour. »

Associez-vous donc, travailleurs de la pensée; unissezvous, serrez-vous les uns contre les autres, oubliez votre amour-propre, abandonnez vos méfiances, quittez votre égoïsme, pensez qu'en vous unissant à vos frères, si vos idées fécondent leurs cerveaux, leurs idées aussi féconderont

l'exploitation.

le vôtre; songez qu'à l'aide des matériaux que vous grouperez et que vous entasserez, il n'y a nul édifice que vous ne puissiez élever; rappelez-vous que c'est le frottement qui fait jaillir l'étincelle électrique. L'association ! c'est le cylindre dans lequel se meut le piston.

Il serait aussi de l'intérêt des grands producteurs de fonder les sociétés et de les soutenir de leurs capitaux. En Angleterre vient de se former une association des maîtres de forges. La cotisation est fixée à 40 shellings par haut fourneau et 5 shellings par fourneau à puddlage. Mais à quoi est destiné ce fonds? à résister aux grèves d'ouvriers. Eh bien, supposez que ces gens, au lieu d'être poussés par un esprit de résistance aux légitimes demandes de leurs salariés , au lieu d'essayer, pour réduire leurs frais de production, de diminuer la rétribution nécessaire à ses agents, s'inspirant d'une haute pensée, se disent : L'invention seule pourra arriver au but que nous voulons atteindre, parce qu'en perfectionnant nos procédés elle économisera la main d'œuvre; par conséquent, n'essayons pas d'entraver le mouvement populaire par une lutte insensée qui nous conduira, quoi que nous fassions, à la ruine et mènera à la misère ceux contre lesquels nous l'engageons; laissons-le se produire, et au lieu d'essayer de lui tenir téte, rendons-le inutile par le progrès que nous apporterons dans notre fabrication; consacrons donc cette somme, non à fonder une ligue destinée à maintenir nos ouvriers dans la misère, mais une association destinée à tenter des expériences et à subventionner des inventeurs. — Croyezvous donc que les maîtres de forges ne donneraient pas un but plus utile à leurs capitaux que celui auquel ils les consacrent?

Les luttes d'homme à homme, de peuple à peuple, n'amènent que des résultats funestes pour tous, ne fondent rien, n'établissent rien, parent à peine le danger présent. Ce n'est plus dans l'oppression de nos rivaux que nous devons

chercher nos avantages. Cette politique est la vieille politique des despotes, la nôtre doit être celle de la liberté. Quand nous nous disputons le même prix, nous ne devons pas essayer de nous culbuter; ceci est immoral et lâche. Ceux qui agissent ainsi prouvent simplement qu'ils n'ont pas confiance dans leurs forces. Nous devons, au contraire, essayer de les dépasser, et pour cela que faut-il? Un bon entraînement. C'est donc dans ce sens que nous devons agir. Le traité de libre commerce nous gêne : mettons-nous à la hauteur des Anglais. Les grèves des ouvriers nous effrayent : donnons-leur un juste salaire ; mais pour que notre production se maintienne au même prix, perfectionnons ses moyens. La question doit être désormais posée de cette manière, et les producteurs devant la résoudre dans ce sens ont donc tout intérêt à aider l'inventeur. Qu'ils le fassent, en lui fournissant les capitaux dont il manque.

Les guerres privées et publiques n'ont tant duré que faute de s'entendre. Au lieu de chercher la cause du mal, on n'en a constaté que les effets, et pour les détruire on a appliqué des palliatifs pires que le mal même. Mais à mesure que le progrès, élargissant notre point de vue, nous fera remonter aux principes et nous montrera les grandes lois qui régissent l'homme, le chaos dans lequel nous avons été plongés se dissipera, la lumière luira là où étaient les ténèbres, et alors les combattants, acharnés la veille les uns contre les autres, reconnaîtront qu'ils sont frères ; et partout où ils trouvaient le désordre, ils trouveront l'ordre. A l'antagonisme des hommes et des intérêts succédera la solidarité.

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