CHAPITRE III
1/lnventenr et la famille.
La femme. — NoutcIIc» luttes. — Nécessite- de changer l'éducation de la femme. — La femme ne comprend pas l'homme. — Elle ne comprend pus le travail. — Opinions de MM. Jules Simon, Kdmond Texier, Daniel Stern, Rigault, Féneton. — La mère. — Influence de la femme. — La Temme de l'industriel.
Voilà les premières luttes qu'a à subir l'inventeur. Ne sont-elles pas déjà effrayantes? Au moins doivent-elles s'arrêter là? Non, au contraire, elles ne sont que le prélude du combat. L'inventeur trouvera des ennemis partout, il ne fera pas un pas dans la voie douloureuse qu'il doit parcourir sans en rencontrer, et les premiers qu'il rencontrera sont ceux-là qui devraient l'encourager, le soutenir, le consoler dans ses échecs; ce sont les membres de sa famille. Comment en serait-il autrement? il néglige ses affaires, il ne s'occupe plus de ses enfants, il n'embrasse plus sa femme, il est distrait à table, il reste enfermé seul dans sa chambre des heures entières, la tete dans ses mains, en ayant l'air de ne penser à rien, ou bien tout à coup il se met à griffonner, à tracer des pattes de mouche, des chiffres et des lignes en tout sens, qu'on ne peut déchiffrer.
La femme peut môme dire à l'homme :
« J'ai montré cela à un homme capable... et il m'a dit qu'on n'y pouvait rien comprendre. »
Alors comme les affaires sont négligées, bientôt la femme commence à faire des reproches à l'homme; les scènes de ménage surgissent, les enfants pleurent aux oreilles de leur papa, la femme l'appelle mauvais père, et lui, lui qui poiie en germe dans son cerveau l'avenir de l'humanité,
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est obligé d'entendre les étroites et égoïstes observations d'une femme qui ne veut ni ne peut comprendre son génie; là où il voudrait chercher des consolations après les luttes solitaires de sa pensée en travail, il ne trouve que dédains et paroles amôres. C'est en vain qu'il voudrait se reposer sur le sein de sa femme, puiser des encouragements dans son sourire, s'entendre dire :
— Oh! oui, tu as raison, tu es un grand homme, jo t'admire et je t'aime!
Non, au lieu de ces paroles, il n'entend que reproches; lui qui aurait tant besoin d'encouragements quand il doute, de consolations quand il désespère, il est condamné à s'isoler ; il voudrait trouver quelqu'un qui le comprit, à qui il pût ouvrir son cœur et son cerveau, à qui il pût faire partager son culte et son enthousiasme, et il est condamné à se renfermer seul à seul avec sa pensée. Il voudrait communiquer son feu sacré à sa femme pour qu'elle l'aidât, si ce n'est avec sa tôte, du moins avec son cœur, et quand il veut montrer le nouveau venu, cette femme en est jalouse, le repousse comme un intrus, et alors l'inventeur entend ces dures paroles :
— Tu n'es qu'un mauvais père, tu foules aux pieds tes devoirs, tu ne m'aimes plus, tu oublies tes enfants, on a raison de dire que tu es un fou.
Et alors, s'il redresse la téte et s'écrie :
— Mais malheureuse, tu ne comprends donc pas que cet enfant est le plus beau que je puisse procréer, qu'il est appelé à faire plus dans le monde qu'Alexandre, César ou Napoléon?. . .
— Laisse-moi avec tes folies... tais-toi, tu n'es qu'un égoïste, lui répond-elle.
Ah ! oui, il est égoïste ce hardi pionnier de la civilisation qui veut féconder le monde. Il est égoïste Bernard de Palissy quand, au Heu de faire servir ses talents au bien-être de sa famille, il brise ses meubles pour alimenter son
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four. Aussi comme on le punit bien. Il a échoué, un accident a détruit le prix de six mois de travail. Il rentre chez lui las, abattu, désespéré, découragé. Trouve-t-il un visage souriant qui l'accueille, qui l'embrasse, qui lui donne de nouveau du courage ? Voici ce qu'il trouvait, il le dit lui-même :
a Je n'avois en ma maison que reproches; au lieu de me consoler, l'on me donnoit des malédictions. »
Sa femme, une autre Xantippe, le faisait fuir de chez lui.
« Je m'allois souvent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes misères et mes ennuys; et sur toutes choses de ce qu'en ma maison même je ne pouvois avoir nulle patience, ny faire rien qui fût trouvé bon. »
Et la nuit quand la pluie ou le froid le forcent d'abandonner son four et qu'il rentre chez lui dans le plus pitoyable état, il trouve « en sa chambre une seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent esmerveille que je ne suis consumé de tristesse. »
Oui, en effet, il y a de quoi s'esmerveiller. Quel enfer que cette vie ! au dehors déceptions, labeurs continus, fatigues, moqueries; au dedans misère et gronderies. N'est-ce pas à s'arracher les cheveux, à se déchirer la poitrine de rage et de désespoir? et l'inventeur ainsi persécuté ne doit-il pas plus d'une fois se poser cette question :
— En admettant que mon idée soit bonne, dois-je la poursuivre? Quel est mon devoir ou de m 'acharner après elle, ou bien d'y renoncer; de ne m'occuper que de ma femme et de mes enfants, d'être bon flls, bon père et bon époux comme tous les autres hommes qui m'entourent?
Et alors quelles luttes terribles allument ces réflexions dans son sein ! Quels désespoirs le prennent et le plongent dans l'abîme! Quel combat a lieu dans ce cerveau entre
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l'idée lumineuse, l'idée d'avenir et la réalité sombre; entre l'idéal qu'il rêve et le morceau de pain que lui demandent ses enfants!
Quelle lutte! Où est le devoir? quel chemin suivre? Quelle situation! quelles pressions exercent sur un homme ces divers sentiments î comme elles écrasent, comme elles courbent son corps! comme les soucis qu'elles allument rident son front, font blanchir ses cheveux !
Ah l quand donc la femme comprendra-t-elle son rôle d'ange gardien ? quand donc sera-t-elle muse ? quand donc servira-t-elle de divinité inspiratrice et consolatrice au génie ?
Quand? le jour où son éducation sera changée ; le jour, où au lieu de chercher par tous les moyens possibles à l'empêcher d'apprendre, sous prétexte de morale, on la livrera à elle-même ; où, au lieu de la forcer à rester la femme du XVIIe siècle, on en fera la femme dn XIXe siècle; le jour où on renoncera aux idées du bonhomme Chrysale pour l'émanciper; le jour où le père dira : J'aime mieux que ma fille soit Aspasie que Mlle Prud'homme.
Jusqu'à ce moment, et je crois malheureusement que nous en sommes loin, nous pourrons admettre que les femmes auront toujours de la prédilection pour les sots, comme le dit irrévérencieusement un petit traité paru dans le XVIII* siècle, sur l'amour des femmes pour les sots ; jusqu'à ce moment sera vraie la maxime de Chamfort que «les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, nos folies, mais non avec notre raison » ; jusqu'à ce moment Balzac pourra dire : « Avez-vous remarqué que les femmes n'aiment en général que les imbéciles? »
Et comment, en serait-il autrement? La femme ne sait rien, ne comprend rien, est étrangère à tout ce qui occupe l'homme. La société pour elle est une énigme qu'elle ne cherche môme pas à déchiffrer. La politique est un grimoire qu'elle ne peut épeler; toutes les grandes questions vitales
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qui passionnent l'humanité n'ont pas de sens pour elle; elle ne comprend pas le progrès, elle ne sait ce que signifie le mot de liberté, pas plus qu'elle ne comprend celui de civilisation : elle se demande à quoi servent les débats parlementaires qui émeuvent tant les hommes ; elle a pitié de son mari qui en parle avec chaleur et discute les discours de Jules Favre et de M. Rouher.
Là est une des plus grandes plaies de notre société : M. Jtdes Simon l'a parfaitement signalée dans son livre de l'École en disant : « La femme est du XVIIe siècle...»
Mais est-ce parce que la femme est moins intelligente que l'homme, est-ce parce qu'elle est plus enfant que lui, qu'elle reste ainsi en retard ?
Non, évidemment. Si la femme n'est pas de notre siècle, c'est parce que l'éducation qu'on lui a donnée est fausse et mauvaise.
Le Voltairien de 1830, le libéral bâtard qui représentait le Constitutionnel de l'époque, rejetait tout culte catholique et traitait les prêtres de calotins ; mais il n'en voulait pas moins que son enfant fût baptisé, communiât, suivît son catéchisme, et exigeait que sa femme pratiquât les exercices du culte et élevât pieusement sa fille; il envoyait même celle-ci passer trois ou quatre ans dans un couvent.
Alors qu'en résultait-il, c'est que cette fille voyant la conduite de son père donner un tel démenti à ses paioles, tiraillée parles maximes de son confesseur, ne comprenait rien au mouvement social et ne pensait que par permission de son directeur.
De là éducation incomplète et fausse ; de là scission entre l'homme et la femme.
Ce n'est ni le cigare, ni la garde nationale qui ont amené cet effet. La cause est plus grande.
L'homme ne trouve pas dans sa femme la compagne qu'il cherchait : aucun lien sympathique ne les unit l'un à l'autre ; si l'homme veut parler à la femme de politique,
d'affaires, de sciences, la femme lui répond : — Tu m'ennuies!
Et c'est vrai, il l'ennuie; et pour lui plaire, il faut qu'il se mette l'esprit à la torture ; et comme cette contrainte le lasse, il laisse sa femme aller où bon lui semble, prend sa canne et va de son côté.
Les deux époux ne se voient que le moins souvent possible. Leur vie est séparée. Monsieur fait demander à madame si elle peut le recevoir. Chacun vit à part. Nul lien commun. Madame demande de l'argent à son mari quand* elle en a besoin. Si celui-ci lui explique qu'il ne peut lui en donner, lui parle de ses affaires, elle le boude, et si ces refus se renouvellent souvent, elle en arrivera à le haïr. Elle ne voudra entendre à rien et fera peser sur son mari les plus injustes soupçons. En vain celui-ci fera-t-il tous ses efforts pour lui être agréable, jamais elle ne trouvera qu'il remplit tous ses devoirs à son égard. S'il refuse de la mener à un théâtre parce qu'il a besoin de travailler, elle ne pourra jamais se figurer que cette raison soit autre chose qu'un prétexte. Ce n'est pas sa faute, elle ne comprend rien.
w On parle du cœur de la femme, de ses charmes physiques, des vertus de son âme ; mais de son intelligence, il n'en est pas question, disait il y a quelque temps un rédacteur de la Vie Parisienne. Il semble que cette intelligence est une laideur, un obstacle, une espèce de champignon moral contre lequel on lutte dès l'enfance... La mieux élevée est celle qui ignore le plus de choses... On l'a élevée à l'étouffée, on la fait vivre sous cloche, on l'entortille dans les bandelettes aux mille tours de la niaiserie... »
<(Je voudrais, dit le même M. Ed. Texier, qu'on les honorât plus en les flattant moins, qu'on pût leur parler comme à des êtres raisonnables et qu'on ne se crût pas obligé de préparer à leur usage une sorte de conversation fade, douceâtre, écœurante à force de niaiserie, qu'on les
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traitât en un mot, — non comme de jolis enfants, — mais comme des intelligences. »
« Vous laissez, dit Daniel Stern, nos petils esprits tout entiers entre nous à nos petites idées, à nos petites méditations, à nos petites médisances, à nos petits chiffons, et restez à l'écart comme des demi-dieux dans le monde des grands intérêts, des grandes affaires, des grandes pensées. »
H. Rigault a dit :
« Nous qui nous vantons du progrès de nos lumières, nous en sommes restés, pour la plupart, aux idées du bonhomme Chrysale sur l'éducation des femmes. Le dé, le fil et les aiguilles sont le fond de leur bibliothèque. Nous coupons les ailes à leur esprit... »
« On accuse l'esprit des femmes d:ôtre frivole, c'est l'éducation qu'on leur donne qui est frivole, » ajoute Jules Simon. Est-ce que Sophie Germain, en 1816, n'obtint pas le grand prix de mécanique?
« L'éducation donnée aux femmes est fausse, imprévoyante, superficielle, mal dirigée,» reprend Daniel Stern.
Fénelon dès le XVIIe siècle réclamait en faveur de l'instruction desiilles, instruction qui, encore à l'heure actuelle, est à créer aussi bien pour les familles riches que pour les familles pauvres.
Pour les familles riches, nous venons de voir où aboutissait l'éducation donnée aux filles.
Pour les familles pauvres, tout est à faire. Si en France en 4863, sur 100 hommes, 29,27 ne savent pas signer; sur 100 femmes, il y en a, dans les villes, 44,16, à la campagne 48,09 privées d'instruction.
Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que presque la moitié des filles ne sache pas signer en France? Notre pays se compose de 37,766 communes. Combien y a-t-il d'écoles publiques de filles? 14,059. N'est-ce pas monstrueux?
Ajoutez que sur 13,766 écoles, 7,861 sont dirigées par des religieuses.
Et nous nous plaignons, et nous accusons la femme de ne pas connaître ses desoirs. N'est-ce donc pas cette >ock té qui fait preuve d'une telle incurie que nous devons maudire ?
Tout s'enchaîne dans le monde : il vous semble à vous que l'éducation des femmes importe peu; et cependant vous venez de voir quelle influence elle a à tout moment sur l'avenir de la société. Sans vouloir la faire inspiratrice de tous les sentiments, on ne peut nier que son appui soit puissant pour l'homme, que son influence soit grande sur son enfant, a Si vous voulez faire des hommes, formez d'abord des mères, a dit Ch. Sauvestre. » Lisez les belles pages que Michelet a consacrées à cette cause.
La femme s'enthousiasme facilement, parce qu'elle est moins prudente et plus impressionnable que l'homme : elle croit bien ce qu elle croit : comme elle a toujours un peu de vanité orgueilleuse, elle emploie tous les moyens pour faire prévaloir son avis; elle aime à causer, elle est un excellent moyen de publicité : soignez l'éducation de la femme et alors au lieu de la trouver sans cesse contre vous, vous la trouverez à vos côtés et elle vous servira puissamment: elle partagera vos travaux comme madame Gay Lussac partageait ceu\ de son mari, comme la femme d'Euler prenait part aux siens.
Voyez quelle influence a toujours eue la femme, et plus les peuples ont été civilisés, plus elle a été reconnue. Périclès demandait des conseils à Aspasie; Socrate l'aimait ; la nymphe Egérie n'est pas une fable; c'est Ninon de Lenclos qui a formé Voltaire ; c'est Mme de Warens qui a fait Rousseau. Il n'y a pas un grand homme qui n'ait subi l'influence d'une femme, que cette femme fût sa mère ou sa maîtresse. Il a fallu l'enthousiasme d'une icm.ne pour découvrir l'Amérique : Oberkampf quitte son père, encouragé par sa mère, femme d'une grande force de caractère, qui l'envoie en France perfectionner son instruction : c'est sa mère qui a élevé Fairbairn et l'a fait ce qu'il est devenu.
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Voilà le rôle de la femme : — encourager, consoler, soutenir sou mari dans les diverses épreuves qu'il a à subir, dans les travaux qu'il poursuit; — élever dignement ses enfants comme Cornélie élevait les Gracqucs.
Alors on ne verra plus la femme être sans cesse en lutte contre l'homme et être un nouveau souci joint à ses autres soucis.
Je connais six inventeurs qui sont en possession de femmes. Les malheureux I vous ne vous figurez pas quels tourments ils éprouvent. Il ne reçoivent pas une lettre que leur femme ne jette sur eux un regard soupçonneux; ils ne reçoivent pas une visite, sans que leur femme leur fasse une scène quand l'étranger est parti. Défense à eux de sortir. S'ils veulent aller où leurs travaux les appellent, ils doivent se sauver furtivement.
Ces hommes sont, ils est vrai, dans l'industrie. C'est ce qui rend leur position si pénible. La femme ici est nonseulement ennemie du progrès par principe, elle l'est encore par intérêt. Elle a apporté en efTet un certain capital à son mari en se mariant avec lui. Elle s'occupe de ses affaires. Elle est non-seulement sa femme, mais encore son associée; et alors elle regarde avec épouvante tous les projets qui pourraient compromettre leur sécurité commerciale. Son mari lui dira en vain qu'il y a une fortune à gagner avec son invention, elle n'y croira pas; elle ne voit que le présent qui est sûr et solide, parce qu'elle est ignorante; elle ne peut pas comprendre ses plans, et par conséquent, comme elle ne voit que des épures, des dessins, des calculs qui ne lui représentent rien de sensible, comme la réalisation de ces plans coûtera de l'argent et du temps, elle ne veut rien risquer. Elle n'a pas de confiance dans le génie de son mari.
Bizarre chose que la femme ne croit pas dans la force de l'homme qu'elle aime; qu'elle doute sans cesse de sa puissance.
H8 l'inventeur.
Vous avez lu les Ressources de Qii'mola :
Là, l'inventeur trouve cette femme dévouée, qui a foi en lui et est prête à se sacrifier pour son œuvre et sa gloire; qui admire son génie comme un soleil et veut se réchauffer à lui ; qui, si elle ne comprend pas sa pensée, essaye du moins de s'y initier.
Et cependant cette femme, assourdie par le concert de dénégations qui s'élève autour d'elle, entendant tous les gens sérieux regarder Fontanarès sinon comme un fou, du moins comme un orgueilleux qui devrait se laisser guider par Don Ramon, en vient aussi, elle, à douter de lui !
Apprenons à la femme à comprendre, pour que ces doutes terribles ne se représentent plus; donnotib-Jui une forte et solide éducation pour qu'elle soit la digne mère de nos enfants; élevons-là, comme le voulail la Convention, pour la liberté et non pour l'esclavage, pour l'avenir et non pour le passé 1