CHAPITRE IV
I^es négations.
§ I. — Les amis; les bons conseils. — Les idéologues; réponse de M. Rooss; la valeur d'une idée; les hommes d'expérience; pouvoir do la sottise.
§ II. — La peur du ridicule. — Les rétrogrades. — Les conservateurs. — A quoi servent les manches coudés et les soufflets. — Obstacles opposés h la science par les religions ; André Vésale ; défense aux vipères d'avoir du venin, à la foudre de tomber sur les églises; hérésies; anathèmcs aux chemins de fer; Romas accusé de sorcellerie. — Le paratonnerre interdit de par la loi ; Olivier Ewans et la législature de Pensylvanie; Fulton hué. — Les chemins de fer et les paysans duLancashire; la ville do Saint-Amand et Versailles. — La politique et le télégraphe; Charles Nodier et le gaz h éclairage. — Le wagon do M. Leprovost. — Nécessité pour les inventeurs d'aller en Angleterre; inventions rejetées par l'Angleterre; Erikson; Medhurst. — Les hommes pratiques; Caton et Olivier de Serres; les fumiers pailleux et les taupinières. — Triomphe du faux sur le vrai.
§ III. — Haines suscitées par l'intérêt contre l'inventeur; Arkwright; Jouve; Ilargreaves; Jacquard; dévastation des chemins de fer en 1848; M.Robinson et les ouvriers irlandais; Papin et les bateliers du Weser; Fulton; Parmentier; Riquet; l'abbé Chappe; cherche-fuites Maccaud; Sax; la calomnie. — L'amour-propre; William Lee et les dames de Marie de Médicis; Hergstrasser et le télégraphe de l'abbé Chappe; l'abbé Nollet et le paratonnerre. — Le patriotisme; les Anglais et Franklin; les Anglais et Papin; escamotage d'un document important; apaisement des haines nationales.
L'inventeur est uni à son œuvre, il ne peut plus la quitter; il l'aime d'un amour immense; il ne vit que par elle; il ne pense qu'à elle.
Mais en même temps, il la cache, il n'en fait part à personne. Il en est jaloux et il lui semble qu'il commet une mauvaise action.
Bientôt ses amis s'aperçoivent des changements qui sont
survenus dans ses manières et dans son existence. Ils se disent :
— Que diable a donc un tel?... L'autre jour je l'ai trouvé, marchant la tête basse, comme s'il avait commis un crime, et il ne m'a même pas répondu quand je lui ai dit bonjour.
— Ah 1 tu ne sais pas? répond l'autre, il est inventeur!... Il ne me l'a pas dit... mais je l'ai compris... il faudra l'envoyer à Charenton.
Et les deux amis rient d'un air de pitié dédaigneuse, en haussant les épaules, du pauvre diable qui s'en va la tête basse et ne rend pas les saluts, parce qu'il ne voit, n'entend, ne comprend qu'une chose : l'idée qui est devant lui.
Ou bien ils font une plaisanterie dans le genre de celle que l'on faisait à la cour sur le marquis de Jouffroy.
— « Connaissez-vous, disait-on, ce gentilhomme de la Franche-Comté qui embarque des pompes à feu sur les rivières et qui prétend faire accorder l'eau avec le feu.
— C'est un idéologue , disait Bonaparte ; et quand il avait dit ce mot, il avait condamné un homme.
Aux yeux des trois quarts des gens, l'inventeur aussi n'est qu'un idéologue, un homme à idée, c'est-à-dire un fou.
Dans les difficiles et longs procès qu'eut à soutenir James Watt, les avocats de ses adversaires lui reprochaient aussi de n'avoir inventé que des idées.
— Allez, leur dit M. Rooss, allez vous frotter à ces combinaisons intangibles, ainsi qu'il vous platt d'appeler les machines de Watt, et ces prétendues idées abstraites vous écraseront comme des moucherons, vous lanceront dans les airs, à perte de vue. »
Que de gens on trouve qui ne comprennent pas la valeur d'une idée !
Pour eux, et par cela même qu'ils n'ont pas d'idées, ils trouvent que ce sont choses toutes naturelles, qui viennent simplement dans la tête, qu'on acquiert sans travail.
Ils admireront bien, ces gens, un hercule qui enlèvera un
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LES NÉGATIONS
tonneau avec ses dents ou qui, comme M. Paul, résistera à des chevaux.
Mais quant à admirer ces rêveurs, ces utopistes, ces cerveaux brûlés, ces visionnaires, ces originaux qui ne pensent pas, ne vivent pas, n'agissent pas comme tous les autres mortels, oh! ils sont bien au-dessus de celai Ce ne sont pas eux qui se laissent prendre à ces chimères et à ces lubies, eux hommes d'expérience 1
Et le malheureux inventeur, déjà écrasé par ses propres luttes avec son invention, voit arriver vers lui ses amis, ces Joseph Prudhomme, ces hommes d'expérience qui lui lui disent d'un air contristé :
— Mon cher, vraiment je suis désolé de vous voir vous enfoncer dans la voie où vous êtes lancé. Croyez-en mon expérience : tous les inventeurs se ruinent ; ce sont des têtes fêlées. Renoncez donc à toutes ces folies-là. Je vous ai connu raisonnable dans un temps, redevenez-le.
Et puis, il donne, cet homme d'expérience, une petite tape d'amitié sur l'épaule de l'inventeur qui reste, la tête basse, et sent par ces paroles, dites d'un ton de bienveillance et d'intérêt, toutes ses luttes morales se réveiller.
Les tourments recommencent plus vivaces que jamais; les morsures sont empoisonnées.
Ohl qu'elle est dangereuse la piqûre d'un homme d'expérience 1 Oh I quand un homme, tout brûlant d'enthousiasme, va se lancer à la recherche d'une idée, va se faire tuer pour une noble cause, va se ruiner pour sauver un ami, quand un cœur chaud bat dans une poitrine à tous les nobles sentiments, quand tout votre être est en feu, y a-t-il rien de plus douloureux que cette douche avec laquelle vient vous glacer un homme tranquille, à la conscience calme, en puisant une prise de tabac dans sa tabatière.
— Vous êtes fou, croyez-en mon expérience 1
Oh! «Dieu vous garde des hommes d'expérience! » dit Alexandre Dumas ; car ce sont les égoïstes, les Sganarelle,
les Sancho Pança, le laid dans la nature humaine; et il \aut mieux, croyez-moi bien, être Don Quichotte, chercher la justice partout , dût-on s'escrimer parfois contre des moulins à vent, secourir tous les malheurs et briser toutes les tyrannies, recevoir toutes les ignominies, toutes les railleries, tous les outrages, être abreuvé de toutes les amertumes, être roué de coups, être broyé par toutes les forces brutales, que de se plonger tranquillement dans un lit de plumes bien douillet, de se retrancher du mouvement humain dans un égoïsrae bien claquemuré, contre toutes les folles idées qui pourraient faire battre le cœur ou bouillonner le cerveau, que de devenir un homme d'expérience.
Les hommes d'expérience ! que de cerveaux ils brisent 1 que de flammes ils éteignent! que de généreux élans ils arrêtent! que de battements de cœur ils compriment!
C'étaient des hommes d'expérience qui disaient à Bernard Palissy, quand celui-ci avait déjà le cœur brisé par les gémissements de sa femme et de ses enfants :
« Il lui appartient bien de mourir de faim, parce qu'il délaisse son mestier. »
C'était d'eux qu'il « ne reeevoit que honte et confusion, n en retirant sa fournée.
C'étaient eux qui le traitaient « de fol » parce qu'il avait bris ' ses émaux manques, tandis que s'il avait voulu les vendre, h en eût eu « pius de huit francs. »
C'était deux qu'il pouvait dire : « J'estois méprisé et moequé de tous. »
Ils le méprisaient! ils le raillaient dans leur sagesse : et cependant lui était le grand homme et eux étaient des imbéciles ! Oh ! le pouvoir de la bêtise !
Pouvoir si grand, que parfois l'inventeur le subit et, mettant la tête dans ses mains, se dit :
— Allons! encore un qui vient traiter mes idées de folies!... Serait-ce donc vrai?... Tout !e temps que j'ai dépensé à mes travaux, toutes les souffrances que j'ai subies,