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CHAPITRE V

L'Inventeur et la science officielle.

§ I. — Littérature et science officielle. — Le respect de l'autorité. — Un coup de boutoir. — La meute. — Un examen dan» l'ancienne Faculté de Pnri9. — Je hais lo sexe en gros; je l'adore en détail. — L'amour du repos.— La moralité de M. Pouchet. — Trop jeunes ! pas de. bruit!

— La béte noire de l'académicien. — Démon et bouc-émissaire. — Un calembour scientifique. — Napoléon et la marquise de Monldéjar. — « Écrasons l'infâme! » — La noblesse des corps savants; arbres généalogiques; la Faculté de Montpellier et Adam; la Faculté du Paris et Charlomagne; l'Université et le pape. — Uobertson, Biot et Gay-Lussac.

— Trop vieux! trop vieux! — «Si on les écoutait tous, il n'y en aurait pas un de mort! » — Bertrand et Cuvier. — Les communications. — M. Élie de Beaumont. — Les commissions. — Les jurys; les pompiers de Lille; vaches bretonnes et vaches Durharn; la peigneuse llcilmaun.

— L'amour du beau. — L'administration de la science. — Français et latin. — Charité, s'il vous plaît.

§ IL — L'orthodoxie scientifique. — Josué et Cuvier. — Colomb et les Pères de l'Église. — L'infaillibilité. — Renaudot; Hippocrate et Guy- Patio. — Galien et l'anatomie. — La mort du foie. — Les charlatans.

— Adam et l'antimoine. — Le parlement et la médecine. — « Le corps humain est une bonne fonUine.» — Docteurs et chirurgiens. — Hydrophobie et rage. — « La science, c'est moi! » — Sous bénéfice d'inventaire. — A bas les fétiches!

§ III. — Négations. — La vie est courte et l'éternité est longue. — Paratonneres en pointe et paratonnerres en boule. — Papin. — Ewans. — Oberkampf. — Lardner et les bateaux a vapeur. — Life-boats. — Les navires cuirassés. — Fulton. — Locomotives. — « La santé des voyageurs.»— Une locomotive en plein champ. — Télégraphie électrique.

— La Condamine et le caoutchouc. — Le gaz à éclairage. — L'épicier Garus. — Autres négations, — L'utilité de la douleur. — Le docteur Velpeau et le docteur Noir.

§ IV. — Les prodiges. — La médecine niée par les médecins; tohu-bohu.

— Allopathes et homœopathes. — L'eau de goudron. — La gélatine.— Le magnétisme. — L'homme fossile. — L'empirisme. — Un chimiste et un chapelier. — Philippe de Paracelse. — « Cela n'est pas! » — « C'est contraire h un principe de Pascal.» — La nature et la théorie.

— Les rails. — Euler et Doliand. — Bonnet et l'organogénie. — Le bélier hydraulique. — Opinions vulgaires dédaignées par les savants.

§ V. — Le syllogisme et les mathématiques. — Les coniques et la salu* brité dos hôpitaux. — Faux comme une statistique. — Le pont des Invalides. — Mauperluis. — M. Lalannc et les chemins do fer. — « De linfluence des mathématiques sur l'esprit humain. »> — La force du cygne et du martinet. — Le despotisme des mathématiciens. — Opinions dt* d'AIcmbert, Biot, Poisson, sur les mathématiques.

§ VI. — « Facile est in exprriunfio decipi. n — Verres de France et verres d'Allemagne. — Cochons et moines. — Windsor. — Photographie. — Le sucre et les chiens. — Une poudre de salon.

§ VII. — La science pure. — Biot. — M. Duruy. — César Birotteau et Vaiiquel'm. — Antagonisme. — Les utilitaires. — Les savants et les grands hommes.

§ VIII. — L'esprit académique; opinion de Balzac. — Bornes et calvaires. - L'F.tat. — La centralisation. — Les sociétés scientiliques do province. — Société des amis des sciences. — Les encouragements académiques.— La science libre.

On a tout dit de l'Académie française : les chiffres l'ont jugée depuis longtemps. — Combien d'hommes remarquables, combien d'hommes nuls? Faites le bilan, il est facile à établir: tout est dit.

Mais il y a à côté d'elle d'autres académies peu connues du public ; elles vivent à l'ombre et on ne sait ce qui se passe dans leur sein. Elles font et défont à leur aise, ne craignant guère la publicité que peuvent donner à leurs actes quelques hommes spéciaux. Tranquilles et en sécurité, elles se disent : « Est-ce que le public s'inquiète de nous? Est-ce qu'il écoute les quelques voix isolées et rares qui s'élèvent contre nous? Que lui importe qu'un pauvre diable ait été évincé par nous? Il ne comprend rien à ce que nous faisons, et comme nous avons un brevet de savants, il nous croit sur parole. »

Et sur ce, ils vivent pleins de quiétude, croyant être à l'abri de toute espèce d'éventualités fâcheuses. Ils sont gardés par quatre honnêtes lions verts qui montrent les dénis, et ils dorment leur sommeil. Quel est donc le téméraire qui sera assez hardi pour affronter les terribles colères de

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ces gardiens? Bien fou qui viendra s'y exposer. Les plus hardis même et les plus batailleurs ne se permettent que quelques escarmouches. Ils lancent un petit trait de temps en temps; quand ils trouvent une occasion trop belle, ils ne peuvent échapper à la tentation. Mais une fois le trait lancé ils se repentent; ils ont tous plus ou moins d'ambition. Qui ne caresse l'espoir d'aller s'asseoir dans le vieux temple du sommeil? On y est si bien et si douillettement. Ils comprennent que s'ils troublent la tranquillité de leurs aînés, ils ne peuvent aspirer à devenir leurs cadets.

Us rentrent donc dents et griffes, môme et surtout alors qu'ils devraient les sortir. Pour être ami de la vérité, on n'en est pas moins homme; et l'homme fait taire le publiciste, parce qu'il considère que places et sinécures aident à faire bouillir la marmite, et que décorations ornent bien l'habit. Or dans le giron scientifique nul ne peut rien s'il n'est appuyé par quelques grosses têtes de l'Institut : donc, chapeau bas devant elle; fût-elle ornée comme celle de Midas, il faut crier : Oh ! la belle tête, oh I la bonne tête, oh ! la forte têtel II faut donc être politique et connaître l'économie de parole telle que la délinit Voltaire. Si parfois tu fais semblant d'être en colère, ce n'est que pour brûler de plus fins encens. Tu te donnes un air indépendant, et tu n'en es que plus souple. Il y a longtemps que La Bruyère a dépeint ce caractère. La belle chose et la belle vertu que le désintéressementl Mais qui donc en France ne court pas à la grande curée? Où sont les philosophes qui, comme ceux de Couture, regardent l'orgie sans s'y mêler? Et voilà pourquoi le bon public croit que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et que l'Académie des sciences est le premier corps savant du monde, et qu'elle est infaillible, et que toutes ses paroles sont paroles d'Evangile, et qu'une fois qu'elle a prononcé, est insensé et pervers qui en appelle de son jugement. Le bon public res-

semble donc encore aux moutons de Panurge, il est toujours naïf et crédule; ce qu'on lui dit, il le croit; s'il voit un gros bonnet, vite il met chapeau bas : il est fier d'être dominé par ce bonnet ; la servitude a son orgueil, et l'inventeur qui est repoussé tous les lundis par l'Académie des sciences chante quand même les louanges de cette Académie. Qui n'est un peu Chauvin ? L'Anglais est tout aussi ûer de la Société royale de Londres. Pour lui, c'est aussi le premier corps savant du monde. Le Bas-Breton est fier du jury de Landernau qui a déclaré que sa vache était mauvaise. Tout le monde savant, et à tous les degrés, exerce une pression effrayante sur la société, grâce à cette entente universelle, et de ceux à qui il fait du bien et de ceux qu'il blesse et qui ne veulent pas montrer leur blessure. Académiciens et jurys, Français et étrangers, tous corps constitués payés par l'Etat, s'abritant à l'ombre du pouvoir, administrations de la science, chargées de faire les comptes de la lumière et de la mettre en coupe réglée, vivent ainsi protégés par les cadavres de leurs victimes. Allons! un coup de boutoir sur toute cette meute de savants braillarde et couarde, fainéante et vorace. *

Ecoutez-la cette meute. Elle hurle ainsi depuis qu'il y a un corps savant. Entrez dans l'ancienne faculté. Quel tapage I Vous vous bouchez les oreilles: qu'y a t-il donc? Ah 1 c'est un pauvre diable qui passe son examen du baccalauréat Il est sur la sellette depuis cinq heures du matin, et il est près de midi. La meute aboie, gronde, le mord, le déchire avec dents et griffes. C'est h qui en emportera un petit morceau, l'abattra, le piquera, l'écorchera; c'est môme une obligation pour chacun des bacheliers déjà reçus de courir sus à lui. 11 est le blanc sur lequel chacun doit tirer. Le voyez-vous, le pauvre hère, pendant sept heures de suite, accablé sous les traits, les lourds arguments, les subtiles arguties de toute cette foule acharnée après lui? 11 est là seul contre tous et chacun, et tous sont sans pitié. Ils ont

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passé par les mômes épreuves, il les lui font subir à son tour. C'est à qui brillera à ses dépens. Le bachelier, c'est l'âne de la fable! Malheur à lui s'il perd un moment la tête, s'il se laisse emporter ou abattre ! 11 doit faire face à tout, il faut qu'il n'oublie rien, ne hasarde rien. Une omission, et dix adversaires vont la relever; un mol imprudent, et aussitôt ils vont le retourner contre lui.

Pour comble de dérision le candidat doit fournir à ses ennemis les moyens de réparer leurs forces. Dans une salle attenant à la salle d'examens, on leur sert à ses frais du vin et des rafraîchissements. Là, ils peuvent aller chercher de nouveaux arguments ou de nouveaux traits d'esprit au fond du verre. Ils peuvent rafraîchir leur gosier desséché par le feu de la dispute, — le candidat seul ne doit puiser ses forces qu'en lui-môme.

A quoi bon cette citation et quel rapport peut-il y avoir entre ce pauvre hère et l'inventeur qui se présente devant l'Académie. Le rapport? Il est bien simple à établir. L'inventeur n'a non plus à faire devant l'Académie qu'à des ennemis prévenus contre son œuvre, antipathiques à son invention.

Certes, je ne saurais médire de chacun des membres de l'Académie pris en particulier, mais que de choses à dire sur l'Académie considérée dans son ensemble?

Je hais le sexe en gros, je l'adore en détail. L'Académie ressemble à tout collège, à toute congrégation. Un homme qui, en dehors de son enceinte, conserve sa verve, son originalité, sa personnalité, devient académicien des qu'il s'asseoit dans son fauteuil ; et l'académicien, envisagé ainsi, est un assez laid personnage; une sorte de Sganarelle ou de Joseph Prud'homme, craignant toute grande chose, tremblant devant toute révolution, n'ayant qu'un amour, celui du repos. Bien convaincu que son fauteuil lui a été donné pour se délasser de ses fatigues, il est ennemi de toute nouveauté qui peut troubler ses loisirs. Avant tout, une séance

académique est destinée à servir d'opium à ses assistants, procurant un sommeil paisible et une bonne digestion. Vous n'avez qu'à lire tous les discours et éloges académiques passés et présents, pour vous convaincre que tout nouvel arrivant est si bien frappé de cette vérité que, dès qu'il est élu, il commence parsemer des pavots sur la tôte de ses confrères.

Et la preuve de cet amour de la tranquillité est la moralité caduque qu'affichent les académiciens; car les académies sont excessivement morales. Elles sont, ce semble, les gardiennes des bonnes mœurs. Jules Janin ne pourra jamais faire un discours académique qu' « à la porte de l'Académie française, » à cause de certains tableaux de Y Ane mort et la femme guillotinée; Théophile Gautier, qui a commis mademoiselle de Maupin, ne doit pas avoir plus d'espoir; M. Villrmain a parfaitement prouvé à M. Taine qu'il ne pouvait prétendre, avec les principes religieux qu'il professe, à aucun prix ; qu'ils ne s'étonnent donc pas de se voir préférer MM. tels et tels.

De même pour l'Académie des sciences. Les théories de M. Pouchet pouvant avoir leurs dangers, il a fallu que la vie privée de leur auteur garantît leur innocence. M. FJourens a eu soin de dégager la responsabilité de l'Académie, en motivant les raisons qui faisaient admettre, nonobstant, l'insertion d'un mémoire de M. Pouchet au compte rendu : d Voici une réponse de M. Pouchet à M. Coste. Je considère sa théorie comme très-aventurée : mais M. Pouchet est un homme très-entendu et aussi très-moral. M. Pouchet a autant de moralité que de talent. J'ai lu sa réponse et je suis d'avis de l'insérer au compte rendu. »

Avis aux inventeurs et à tous ceux qui veulent soumettre quelqu'idée à l'Académie. Qu'ils aient soin de joindre à leurs communications un certificat de bonnes vie et mœurs; un billet de confession ne saurait non plus leur faire de mal.

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Aussi, comme la jeunesse est l'âge des violentes passions qui peuvent parfois rompre l'équilibre si nécessaire aux bonnes mœurs, les Académies se défient-elles énormément des jeunes gens.

Ils sont si fols ! Et sait-on où ils vont? Il faut qu'ils aient des précédents pour garantir leur moralité. Sinon, que cachent les idées et les inventions qu'ils apportent : Timeo Danaos... Prenons garde !

Qu'on ne m'accuse pas de charger le tableau. Voici ce que dit M. Aymar Bression : « La jeunesse d'un inventeur est passée à l'état de principe pour le jury. Un inventeur aura beau débuter par un coup de maître... on semble se défier de lui... il faut qu'il attende, qu'il combatte, qu'il souffre, qu'il se ruine souvent, et qu'il force la porte de l'enceinte sacrée. »

Et puis il y a encore un autre danger à décerner des prix à des inventeurs trop jeunes. Je ne parle pas de l'orgueil que pourraient leur inspirer les encouragements prématurés, danger cependant qui dans l'intérêt religieux et moral doit être fort à considérer, l'orgueil étant un péché capital.

De plus l'expérience a instruit MM. les académiciens et jurés, — j'ai déjàdit que je mettais tous ces messieurs dans le même sac, — et ils sont hommes de prévoyance : ils pensent à l'avenir. Aussi disent-ils à Sax qui avait mérité la médaille d honneur par neuf inventions, toutes remarquables, présentées à l'Exposition belge de 1841 : « Il vA trop jeune (!) et on n'aurait plus rien à lui offrir l'année suivante. » Ce sont les propres termes du rapport.

Mais cette raison ne pourrait bien être qu'un prétexte. Le vrai motif est que les jeunes gens sont turbulents; les académiciens sont en général gens mariés ; — la morale l'exige, — et pères de famille. Or, ils savent par expérience que s'ils achètent un tambour à leur fils, leur fils leur cassera la tête avec le jouet. Aussi, eux, amoureux du repos,

l'iîiventmur.

se gardent-ils de leur offrir pour étrennesdes instruments si bruyants. Une médaille ou toute autre récompense pour un inventeur jeune est un tambour avec lequel il troublera leur repos. Or, voulant dormir avant tout, il leur est désagréable qu'on vienne battre la charge au pied du lit sur lequel ils dorment mollement enfoncés jusqu'au cou dans une litière de pensées toutes faites. Ils sont si bien, faisant leur ron-ron comme un chat dans la cendre 1 Rien ne les agite, leur chemin est fait; ils sont arrivés, ils n'ont plus qu'à se maintenir au roc académique, comme l'huître à son rocher, et, en broutant des X, à attendre tranquillement le jugement dernier.

Comment ne détesteraient-ils pas tous ces brouillons, tous ces gens à idées novatrices, gens remuants, bouillants, turbulents, qui viennent troubler leur repos! Comme il est bien facile du s'en débarrasser en leur disant : « Vous m'apportez quelque chose de nouveau, c'est absurde. » Réponse qui dispense de toutes sortes d'études et de travail ; c'est si vite dit, c'est bien plus commode que de chercher consciencieusement ce qu'il peut y avoir de bon et de mauvais dans un projet présenté. Les académiciens n'y suffiraient pas, les malheureux I s'ils devaient accomplir le devoir qu'ils sont censés remplir.

— a Si je m'occupais des affaires des autres, aurais-je le temps de faire les miennes? disait tranquillement l'un d'eux à un inventeur, qui, pour la millième fois, lui demandait qu'il voulût bien examiner son projet.

Quel ennemi pour eux que l'inventeur! quelle tête de Méduse! Le débiteur ne voit pas arriver de plus mauvais œil son créancier. C'est un perturbateur de leur repos particulier ; et comme ils croient que leur amour du repos est généralement partagé, ils le regardent comme un perturbateur du repos public, et je suis persuadé qu'en leur Ame et conscience, ils s'imaginent rendre un vrai service à la société, eu même temps qu ils s'en rendent un à eux-mêmes

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en forçant de se tenir tranquille ret homme qui roule dans sa tête l'horrible pensée de vouloir bouleverser le monde. Ils ne sont pas loin de le regarder comme un démon évoqué par Gallot, et de se mettre à la place de saint Antoine.

Aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à ce que la Faculté de médecine jadis déduisit gravement en plein conseil « de ce que Renaudot étant né à Loudun, lieu affectionné par les démons, de ce que Tertullien ayant montré dans son Apohffétique que, pour se mettre en crédit, le diable avait recours au débit des nouvelles et à celui des recettes pour les maladies, qu'il était quelque chose comme le diable, » et sérieusement le proclamât.

Quel diable en effet que l'inventeur 1 C'était Satan pour le moyen âge qui se séparait de la terre et ne voulait vivre que dans le ciel. Actuellement c'est le troublv-joie de l'académicien, c'est le démon qui vient tourmenter ses veilles, c'est le cauchemar qui trouble son sommeil, c'est le lutin qui l'assiège à sa table, à son feu, au chevet de son lit; c'est le goutTre que Pascal voyait toujours à ses pieds, le follet qui suit le Breton attardé dans les marais.

Il n'y a pas d'académicien qui ne s'anirne en parlant de ce monstre. Il le voue à la mort, aux furies, et supplie tous les soirs Proserpine ou madame Satan de lui préparer de bons supplices pour l'avenir. Quel malheur qu'ils n'existent pas pour le présent. Ahl si les juifs avaient eu une Académie des sciences chargée de juger les inventeurs, nul doute qu'ils n'eussent remplacé le bouc émissaire, — qui n'en pouvait mais, — par cet animal appelé inventeur qui ramasse en lui toutes sortes d'élucubrations pour en forger un monstre.

Mais nous ne sommes plus au temps de Moïse ; il n'y a plus de bouc émissaire consacré par la loi, cependant tout n'est pas perdu. Il y a encore moyen de se débarrasser d'un homme. Notre dictionnaire possède certaines épithètes qui, lancées par certaines doctes et imposantes bouches,

impriment un stigmate indélébile sur certains fronts et font fuir de celui qui le porte, comme d'un pestiféré, tous les honnêtes et braves gens. La marque supprimée pour les galériens est ressuscitée de toutes manières. Il est vrai qu'elle est quelquefois dangereuse à appliquer. Le bourreau peut se brûleries doigts, s'il n'y prend bien garde, avec le fer rouge dont il se sert. L'ancienne Faculté avait appelé Harvey circulator, sous prétexte qu'il avait découvert la circulation du sang, mais circidator veut aussi dire charlatan. De là, tirez la conclusion, elle est facile. Mais qui a été marqué par ce mot, je vous prie? est-ce Harvey ou la Faculté?

Mais l'effet est produit; la calomnie a fait son chemin, voilà un homme mort et enterré, chantons son De profundis d une voix joyeuse 1

Parbleu! enterrons-en le plus possible. Si on les écoutait tous, où en serait-on? Décidément Napoléon le Grand est un grand homme. Comme il avait raison de dire de Fuiton: «N'ya-t-il pas dans chaque capitale une foule d'aventuriers qui prétendent toujours avoir fait mille inventions, et qui ne cherchent qu'à faire des dupes?» Chassonsles donc, renvoyons-les dans leurs pays. La marquise de Montdéjar était une femme d'esprit; bien mieux, — une femme de bon sens ; bien plus, — une femme de tête. La preuve en est qu'elle a su faire son chemin, puisqu'elle était maîtresse royale. Aussi pouvez-vous vous fier en toute sûreté à ce qu'elle disait : « Depuis que Colomb a donné le Nouveau-Monde à l'Espagne, on nous en offre un tous les quinze jours. »

Que faire, je vous le demande, d'une pareille quantité de mondes? Il faut bien les mettre en réserve. A quoi s'occuperaient, nos enfants si nous faisions tout? Laissons-leur donc de l'ouvrage.

Voici encore une vérité qu'il faut avouer. Tout inventeur qui se présente à un académicien lui fait une grosse injure ;

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ne lui dit-il pas en effet : — Gomment? vous êtes un des soixante-cinq hommes les plus savants de France, et vous n'avez pas su in\enter ce que j'ai inventé, moil simple ouvrier, qui ne suis pas même sorti de l'Ecole polytechnique dont vous êtes examinateur?

Dire pareilles choses aux académiciens, quelle audace I Ne dépasse-t-elle pas toute limite? Aussi est-il facile de comprendre qu'ils regardent tout inventeur comme un ennemi, et qu'ils partagent entièrement le sentiment que Guy-Patin manifestait en ces termes, contre Renaudot: « Je voudrais le voir dans un tombereau avec le bourreau ! »

Renaudot n'était pas inventeur. 11 était surtout novateur. Les novateurs sont encore peut-être plus en exécration aux académiciens que les inventeurs, car ils apportent avec eux un nouveau danger, et par suite un nouveau motif de haine.

Le novateur est plus qu'un trouble-fête, plus qu'un importun, plus qu'un créancier, plus qu'un ennemi pour l'académicien : c'est un successeur! qui peut ruiner ses théories et ses affirmations, qui fait ombre à sa gloire, tache à son soleil. C'est donc un duel entre eux, un duel acharné, car l'un a la vérité pour mobile, et l'autre a l'amour-propre. Aussi l'académicien cmploic-t-il tout ce qui lui reste de forces pour écraser t infâme. Mais pour lui Y infâme n'est pas le passé, c'est l'avenir. Les académiciens ont retourné le mot de Voltaire pour leur usage personnel. Cette interprétation pour nous, pour la société, pour le monde entier, cache quelque chose de très-grave. Au dix-huitième siècle, ce mot « écrasons l'infâme » était inscrit sur la bannière de la philosophie, et signifiait : « Guerre au passé avec tout son cortège de traditions, de superstitions, de préjugés, d'erreurs, d'infamies et de crimes 1 » Or les académiciens se vantent de représenter le passé, et par conséquent retournent ce mot contre l'avenir. Us donnent à l'Académie la

L'iltVRNTEUR.

vieille devise de la Faculté de Paris ; ils l'intitulent : Veteris disciplines retinentissima , — gardienne des mœurs antiques. — C'est probablement ce motif qui a inspiré à M. Flourens la jolie petite phrase sur la moralité de M. Pouchet, que nous avons signalée plus haut.

Gomme ils aiment le passé, tous ces corps vénérables, tous ces corps savants! C'est à qui aura la plus haute noblesse. La grande douleur de l'Académie des sciences est de n'avoir qu'une origine de deux siècles. Parlez-moi de la noblesse de la Faculté de Montpellier t celle-là compte. Quelques gens modestement attribuent sa fondation à Mèrovée. Mais fi donc 1 Ce n'est pas assez pour Courtaud. Courtaud, lui, remonte directement à la source. Il la fait descendre d'Adam, en droite ligne. La Faculté de Paris n'osa pas élever si haut ses prétentions; elle se contenta de proclamer qu'elle datait de Charlemagne. Et il faut voir Guy- Patin, ce défenseur acharné de toutes les bonnes traditions (car il est doyen), plaider pour l'antiquité de la noble Faculté. Ohl comme ils sont bien nobles I ils ont raison de le prétendre, les aristocrates 1 Ils en ont tous les vices, despotisme et ignorance. En se vantant de remonter à Charlemagne, pourquoi n'ajouteraient-ils pas, comme les barons du moyen âge : « Avons déclaré ne pas savoir signer, en notre qualité de nobles. »

Et l'Université ! Elle ne pouvait prétendre à une pareille ancienneté, les Établissements de Saint-Louis étaient là. Mais comme elle était heureuse de pouvoir s'intituler « fille aînée des rois de France! » Un beau jour ce titre ne lui suffit môme plus. Elle tint à faire remonter au saint-siége ses privilèges et sa constitution.

Trop vieux, trop vieux! J'en suis f&ché, mais vous êtes usés, ensemble et séparément, institution et membres! Que voulez- vous ? tout passe en ce monde, — même les théories scientifiques. Celles-ci, d'après M. Dumas, n'ont pas la vie dure, les pauvrettes ! Dix ans, c'est le terme fatal de leur

durée. Aussi qu'en résulte-t-il? C'est que le malheureux qui devient académicien voit un jour sombrer sa théorie devant une autre, ou bien s'engloutir à tout jamais sous quelque fait nouveau. Or c'est à l'académicien à juger le nouveau fait ou la nouvelle théorie. C'est cruel, il faut l'avouer. La position est embarrassante, ou plutôt non, — il prend rapidement son parti, il ne peut donner tort à l'œuvre par laquelle il est tout; il ne peut renier une fille qui lui a apporté en naissant un chapeau à claque, une épée et les plumes vertes. Il faut qu'il maintienne son système, qu'il le suive quand môme, sous peine de se dire à lui-même : « Je suis ici à tort, j'ai volé ma place. »

Que diable! on a beau avoir soixante ou soixante-dix ans, ne plus rien faire, savoir qu'on est un vieil arriéré, — on ne se dit pas de ces choses-là soi-même, — demandez plutôt à Bridoison.

Alors quoi d'étonnant dans la haine des académiciens pour les nouveautés ? « L'Université, dit Renan, fermait ses portes à l'étude du grec, parce que les bons docteurs n'avaient pas connu cette langue. » Nos académiciens voudraient faire dévorer par leurs lions verts tout homme qui apporte quelque vérité nouvelle. Ils vivent de l'erreur, n'est-il pas naturel qu'ils essayent d'anéantir le vrai?

Aussi comme ils détestent tous les remueurs d'idées; comme ils sont effrayés qu'ils ne les distancent, comme ils craignent qu'ils n'apportent un flambeau dans toutes les vieilles boiseries qui supportent l'Institut et qu'ils ne brûlent et le temple et ses prêtres! On ne doit porter de lumière dans le sanctuaire qu'entourée de toile métallique comme une lampe de Davy. Il est vrai que cet appareil n'éclaire que faiblement, mais n'y voit-on pas toujours assez?

Si un profane veut venir leur disputer quelque chose, comme ils s'acharnent après lui, comme ils l'écrasent dans leurs chaires, où nul ne peut les contredire. Comme ils se servent de leur titre d'académiciens en guise de massue 1

Quel bouclier assez fort, en effet, pour résister à une pareille arme? En France, nous aimons l'autorité tout en demandant à grands cris la liberté, et nous donnons toujours raison à l'homme riche, à l'homme titre, contre le pauvre diable qui n'a pour lui que la raison et le droit.

Lisez les mémoires de Robertson, vous y verrez des choses curieuses. Robertson était un prestidigitateur, un faiseur de tours, un entrepreneur de spectacles, un saltimbanque. Il était très-savant, à la vérité; ce fut lui qui apporta en France la découverte du galvanisme. 11 s'en occupait ardemment alors que l'Académie n'en savait pas un mot. Mais qu'importe 1 Quand le galvanisme eut fait son chemin et eut montré, en dépit de tout, qu'il était une immense chose, vite Delalande, qui n'avait fait nulle expérience, n'av lit jeté qu'un coup d'œil sur cette découverte, puis ne s'en était plus occupé, réclama la priorité de l'importation par quelques lignes insérées dans le Journal de Paris. Ces quelques lignes ont suffi pour qu'elle lui soit reconnue.

Robertson était un aéronaute très-hardi, très-habile, trèsingénieux. Ce fut lui qui le premier s'éleva à une hauteur qui n'a jamais été dépassée. Mais MM. Biot et Gay-Lussac, académiciens, ayant une chaire, répétèrent chaque fois qu'ils en trouvèrent l'occasion, que c'étaient eux qui avaient atteint la plus grande altitude. 11 se trouva des gens disposés à le répéter, des professeurs qui le redirent chaque jour aux quatre coins de la France, et Robertson fut proprement enterré et oublié. Ils se gardèrent bien de mentionner aussi les expériences qu'il avait faites et pour lesquelles il avait entrepris le voyage. Le môme Robertson refait le miroir d'Archimède. Il présente son modèle à l'Académie, il est applaudi, — puis oublié. M. Trouillet fait une révolution dans la manière de cultiver la vigne. Il est inaperçu de tous, excepté des vignerons. Il est vrai que c'est eux que cela regarde ; les académiciens n'aiment en celte matière que le résultat.

Enterrer les gens, c'est le fort de l'Académie. L'Académie est l'administration .des pompes funèbres de l'idée. Elle sait faire les choses proprement, elle engloutit dans ses cartons les projets, les plans, les mémoires, tout ce qui lui est présenté, comme on jette les pauvres diables dans la fosse commune. Impossible de reconnaître ensuite un seul de ces morls. Pour plus de précautions, elle voudrait les envoyer ad patres en silence, sans tambour ni trompette, la nuit, dans une salle bien clause, en petit comité. Ce n'est pas sans peine qu'elle voit certaines gens toujours prêts à lui dire : « Tu as bien ou mal conduit ce décès, » ou à lui crier: « Mais, malheureuse, il vit encore! » L'Académie répète alors ce mot d'un fossoyeur : « Bah! si on les écoutait tous, il n'y en aurait pas un de mort. » Cependant de pareils mots font mauvais effet, répétés au dehors. Aussi est-ce avec une visible répugnance que l'Académie permet aux journalistes de rendre compte de ses séances. Elle est de l'avis de Naudé : « La presse fait les peuples trop savants, tant en leurs propres affaires qu'en celles de leurs voisins... ; et pour moi, il ne me semble pas à propos que la menue populace sache tant de nouvelles. »

Il ne fallait rien moins qu'un homme entêté comme un Breton qu'il était pour parvenir à pénétrer tous les lundis dans le sanctuaire et dire au public ce que faisaient les dieux. Ceux-ci, — en véritables dieux, — voulaient vivre loin du jour, loin de la foule, cachés à tous les regards, comme les empereurs d'Orient. Ils pensaient, non sans quelque raison, que quand le public serait initié à leurs occupations, ils perdraient quelque considération. Aussi quand Bertrand et les fondateurs du Globe voulurent les mettre en présence du public, s'en défendirent-ils tant qu'ils purent. Cuvier, qui, pour plus d'une raison, ne devait pas aimer le grand jour, lit voter contre les intrus des lois draconiennes. Heureusement qu'ils ne s'en effrayèrent pas et que, malgré les cerbères, ils entrèrent. Mais quelle étroite publicité, et

it)8 l'inventeur.

accordée encore comme à regret! Les travaux sont reçus, mais à peine indiqués, encore moins analysés. La correspondance est un fardeau pour le secrétaire (M. Élie de Beaumont) qui s'en débarrasse le plus vite possible. Elle est dépouillée au commencement de la séance, au milieu du bruit de ceux qui entrent, de ceux qui saluent, de ceux que l'air poussiéreux et sépulcral de l'Institut prend à la gorge et force à éternuer, — si bien qu'on n'entend rien, tandis qu'en Angleterre, dans une réunion de deux mille personnes, pas un mot ne se perd. Le compte rendu officiel ne fait nullement mention de ces communications qui, aussitôt signalées, sont enfouies à perpétuité dans les cartons où nul ne peut aller les retrouver. Quant aux journalistes, le moyen de les signaler alors qu'ils ont affaire à un secrétaire dont M. Cazin a pu dire : « La voix lui manque quand il s'agit de nous faire connattre ces mémoires, ces notes, ces lettres, traitant de toutes les sciences, renfermant souvent de précieux renseignements sur leur application. Les noms de leurs auteurs arrivent à peine à nos oreilles, et rarement il nous est possible de savoir les sujets de ces communications qui ont demandé beaucoup d'études, de soins et de peine.»

Quant aux mémoires, plans, projets, etc., que l'Académie est en quelque sorte forcée d'analyser, c'est bien pis. L'Académie nomme une commission ad hoc. Cette commission, loin des regards du public, fonctionne tranquillement, sans se presser,^ quand elle fonctionne: — « Les inventeurs, dit Vacquerie, qui soumettent une idée à l'Institut, sont livrés sans garantie à un tribunal secret et irresponsable, dont aucun public ne juge le jugement. Les découvertes sont jugées à huis-clos, comme les procès indécents. La pensée est une obscénité. »

Aussi, quand après avoir tardé bien longtemps à donner une solution, elles se décident cependant à formuler une opinion, elles trouvent tout simple de rendre un jugement de non-lieu. Puis, comme elles ont les pièces en main, et

l'inventeur et la science officielle. 499

ne les communiquent pas, le procès est bien et dûment jugé; l'inventeur est condamne avec toute raison, en toute justice. C'est pis que l'instruction criminelle secrète qui nous indigne tous.

Ce n'est point pour dire du mal de l'Académie, mail quelquefois la manière dont sont composées les commissions ne présente pas toutes les garanties désirables. Rousseau lui ayant présenté son système de notation musicale, troig académiciens fort savants, mais ne sachant pas déchiffrer une note, furent nommés pour l'examiner.

Le marquis de Jouffroy voulant fonder une Compagnie pour exploiter son système de navigation par la vapeur, s'adresse pour obtenir un privilège à M. de Calonne. Celui-ci en référa à l'Académie des sciences. Elle nomma, selon l'usage antique et (solennel, une commission, mais en ayant soin de mettre parmi ses membres le même Perrier qui avait été autrefois le rival de Jouffroy. Être juge et partie dans une question a toujours paru incompatible avec le bon droit; mais la jurisprudence académique a des licences.

Le jugement h porter sur la valeur de l'invention de • Jouffroy était simple. Il avait fait une expérience devant des milliers de spectateurs, elle refusa d'ajouter foi à cette voix publique qui proclamait le succès, elle exigea que l'expérience fût renouvelée à Paris. Mais le marquis de Jouffroy avait été ruiné par la construction de sou bateau, et .*on œuvre fut perdue, parce que l'Académie n'avait pas môme accepte la signature du notaire juré et des quatre témoins que voulait imposer Voltaire aux théories du professeur Kœnig.

La manière de procéder n'a pas changé. On nomme une commission pour décerner un prix à l'auteur du meilleur traité sur la génération spontanée. Elle se compose de six membres : quatre sont des adversaires convaincus de l'hétérogénie. M. Geoffroy Saint-Hilaire et M. Serres seuls

n'avaient pas de parti pris. Le premier meurt, le second est remplacé : MM. Coste et Cl. Bernard leur succèdent. Désormais la commission ne compte plus un juge; elle ne compte que des ennemis de l'hétérogénie. M. Miine Edwards dit ouvertement à M. Pouchet : — Je donne le prix à M. Pasteur. Les hétérogénistes n'ont plus qu'un parti à prendre : se retirer du concours. C'est ce qu'ils font, et M. Pasteur resté seul, triomphe sinon sans gloire, du moins sans péril.

En 4864, une nouvelle commission est chargée a de faire répéter en sa présence les expériences dont les résultats sont invoqués comme favorables ou comme contraires à la doctrine des générations spontanées. » M. le général Morin, président de l'Académie, nomme ses membres : ce sont MM. Flourens, Dumas, Milne Edwards, Brongniart et Balard, tous des adversaires de l'hétérogénie. Noble impartialité ! Cette commission a soin de tracer d'avance le programme des expériences qui devront être faites. Des expériences! je me trompe. La commission ne veut voir que la seule expérience de M. Pasteur : deux réunions ont lieu; la commission persiste et n'admet l'examen d'aucune des études auxquelles voulaient la faire se livrer MM. Pouchet, Musset et Fleury pour s'éclairer complètement sur la question. Ces messieurs sont encore obligés de se retirer sans avoir rien fait.

Mais au moins, il y avait eu une commission; il y eut môme un rapport : or les hétérogénistes avaient joui d'une grande faveur, à en croire du moins M. Velpeau (séance du 28 mai 60).

Un savant étranger demande un rapport sur une communication, on demande les raisons qui auraient empêché la commission de le faire. M. Velpeau plein d'étonnement répond : — Mais si les commissions s'acquittaient de leur devoir, des séances de vingt-quatre heures ne suffiraient pas .'

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l'invehteur et la science officielle. 201

Mais tout marche, tout fonctionne : voyons ce qui arrive, laissons un moment de côté l'Académie des sciences, et parlons des jurys; et comme leur organisation repose sur les mêmes principes que celle de l'Académie, je les cite à l'appui de la thèse que je soutiens.

Dans un concours de musique qui eut lieu à Fontainebleau, et où figurait la grande harmonie de Paris fondée par Sax, le jury était présidé par M. Garafa qui avait été vaincu par l'inventeur, au Champ de Mars 1845. Conséquence naturelle : la grande harmonie que Meyerbeer avait déclaré être la première musique de l'Europe, n'obtint qu'une seconde mention, et la médaille d'or fut donnée à la musique des pompiers de Lille.

Heureux pompiers de Lille! C'est triste, mais il en est ainsi, et non-seulement pour cela, mais encore pour bien d'autres choses. Aussi comment compose-t-on les jurys? J'aurais peut-être bien des choses à dire des jurys des expositions des beaux-arts; mais de ceux-là je ne parle pas. Restons dans notre sujet, ne nous occupons que des choses industrielles. Voyez les commissions agricoles qui sont chargées dans les départements de décerner le prix quinquennal et la coupe d'honneur aux fermes les mieux tenues. Leurs membres sont tous étrangers au pays; ils ne connaissent pas, ou s'ils le connaissent, c'est vaguement, comme toute chose que l'on apprend dans les livres, ou par ouï dire, • mais qu'on n'a ni vue ni pratiquée, les procédés de culture particuliers à la région, les améliorations qui sont le plus à désirer pour le pays, les races qui conviennent particulièrement au sol et aux débouchés, etc. Ils sont forcés de décider sur un examen très-rapide, sans se rendre compte des nécessités locales. Aussi, qu'en résulte-t-il? C'est que souvent ils donnent la plus mauvaise direction aux cultivateurs de la contrée, en encourageant les choses bonnes en elles-mêmes," mais non appropriées au pays. En Bretagne par exemple, au concours régional de Hennés, j'ai vu le fait suivant : les va-

202 l'iïiventktjr.

ches du pays, mi-b retonnes, mi-normandes, bonnes laitières avant tout, sont la gloire et la richesse de l'Ille-et- Vilaine. Tout le monde connaît le beurre de la Prévalaye. Or le durham, excellente race à viande, ne produit pas de lait. Mais les animaux de cette race sont beaux, ont de jolies formes, élégantes, fines, séduisantes : croisés avec les vaches de notre pays, ils donnent des produits très-beaux, il est vrai, mais qui ont un malheur : c'est qu'ils ne produisent pas de lait. Cette considération n'a nullement empêché le jury de primer, de préférence aux autres, les vaches de cette catégorie. Que voulez-vous! les jurys aiment ce qui flatte l'œil,

Ainsi, en 1846, une nouvelle peigneuse fut inventée par Heilman : depuis les découvertes de Philippe de Girard, c'était l'invention la plus importante qui eût paru. Mais la pauvre machine, n'ayant pas un aspect imposant, n'eut pas l'honneur ni le bonheur d'attirer les regards du jury.

Revenons à l'Académie. Elle est l'administration de la science, chargée de l'aligner, de la balayer, de la nettoyer, de la niveler, comme l'administration des ponts et chaussées balaye, aligne, nivelle et nettoie les routes. De temps à autre elle met la science en coupe réglée, comme l'administration des eaux et forêts met les bois. Quoi d'étonnant que l'Académie ait le goût des règlements? Ne date-t-elle pas du règne de Colbert, l 'homme-règlement. Elle perdrait entièrement son caractère si elle ne partageait pas cette monomanie toute française. 11 faut bien qu'elle s'occupe à les faire, à défaut d'autre occupation. Et puis quoi de plus commode qu'un bon article pour se débarrasser d'un opportun?

Vous présentez un projet, vite on vous présente un article. M. Béchamp apportait l'année dernière à l'Académie le résumé d'un mémoire, comptant sur son insertion au compte rendu. M. de Beaumont lui répondit que « les usages de l'Académie, relativement aux travaux qui ont été rendus par la voix de l'impression, ne lui permettaient pas

l'inventeur et la science officielle. 203

d'accéder à ses désirs. » Un mémoire est envoyé d'Athènes, écrit en grec moderne, le secrétaire répond qu'on fera savoir à l'auteur que sa communication est comme non avenue, « les mémoires adressés à l'Académie devant être écrits en latin ou en français. »

Que dire d'un corps savant qui n'a pas le moyen de faire traduire un mémoire en langue étrangère? N'aimez-vous pas la clause qui exige que le mémoire soit écrit en latin au moins! Ces messieurs le comprendraient-ils, d'abord? Et puis, en quel latin, je vous prie, peut-on exprimer les termes (le la science actuelle? Vapeur, électricité, télégraphe, comment dire toutes ces choses? Et les pièces mécaniques? Et les instruments, et les lois physiques? Gomment? comment ? Je vous le demande.

Autre question. Pourquoi les comptes rendus de l'Académie des sciences sont-ils limités? L'article 1er du règlement qui les concerne est ainsi conçu : u Les extraits des mémoires lus par les membres comprendront au plus huit pages par numéro, et un membre ne pourra donner aux comptes rendus plus de cinquante pages par numéro. »

Pourquoi cette limite? Mais, en France, nous avons l'esprit de restriction. Nous avons toujours peur de faire trop en grand. Aussi, qu'arrive-t-il? C'est que si l'Académie se trouve encombrée, — ce qui serait toujours à désirer, — elle est obligée de supprimer des choses utiles et intéressantes. Du reste, il faut reconnaître qu'elle viole quelquefois cette règle quand il s'agit d'un des ses membres aimés, comme M. Pasteur, par exemple.

Et ce corps prétend être le premier corps savant du monde ! Ses membres le proclament et on le publie au dehors. Puisqu'il est si grand, que ne peut-il agrandir un peu, selon le besoin, le format de ses comptes rendus ? Est-ce son imprimeur qui le gône ? N'a-t-il pas assez d'argent pour payer quelques pages de plus par numéro? Alors, mes sieurs, charité, s'il vous plaît 1

Molière a attaqué la Faculté de Paris comme un reste de la féodalité; nous, nous attaquons l'Académie comme un reste de despotisme.

L'Académie est despote, parce qu'elle est une assemblée de prêtres chargés de conserver le dogme scientifique. Ses membres ont la mission de veiller à ce qu'on ne 1 attaque pas. Leur rôle est tout entier dans le passé. S'ils se lancent vers l'avenir, ils manquent à leur devoir. Leur symbole est autorité. Leur formule est celle de l'ancienne Faculté. Le progrès pour eux n'existe pas; ils n'admettent que ce qui est fait. L'esprit de leur constitution le leur ordonne. Ils doivent veiller à ce qu'on ne fasse rien de contraire aux lois scientifiques promulgées antérieurement. Leur premier principe est l'immobilité. Ils sont conservateurs par essence. Ils sont prêtres : c'est tout dire. On peut leur appliquer en toute sécurité, et bien entendu en tout bien tout honneur, ce que Garnier Pagès dit des Jésuites :

«Ah! c'est qu'ils représentent une idée î le passé! Le passé dans son intérêt, ses préjugés, ses privilèges, ses abus, ses oppressions, ses crimes. A toutes les époques, il y aura des jésuites, quoi qu'on fasse : et il n'y aura pour les vaincre qu'une puissance plus forte, plus colossale encore, les peuples qui représentent l'idée contraire : l'avenir! l'avenir avec ses lumières, ses améliorations, ses dévouements, ses sacrifices. Telle est la croyance des peuples! Telle est la loi de l'humanité!... »

Josué arrêtant le soleil est, en effet, le symbole qui se perpétue partout où il y a des prêtres, quelque culte qu'ils professent.

C'est un roi pontife qui a, le premier, formulé la néga-

l'inventeur et la science officielle. 205

tion du progrès : c'est Salomon qui a dit : « Rien de nouveau sous le soleil. »

Il avait raison à son point de vue. Les religions doivent renier tout progrès. L'Académie est le temple d'une religion, de la religion scientifique. Un de ses pontifes, Guvier aussi, a nié le progrès. Quoi d'étonnant à cela? Il est dans son rôle. Toute religion repose sur le principe d'autorité; tous ceux qui l'attaquent, parce qu'il enchaîne l'homme, parce qu'il arrête son essor, parce qu'il lui défend de s'écarter de la voie qu'ont suivie ses pères, de sortir de l'ornière creusée par l'infime chariot antique pour s'élancer sur la voie de fer, parce que c'est en son nom que le tyran s'écrie : « Tu n'iras pas plus loin! » tous ceux qui protestent contre lui, qui n'admettent pas de dogme scientifique, qui ne veulent être guidés que par le libre examen, sont-ils des révolutionnaires traités par tous les conservateurs du passé, d'insurgés, de rebelles, de révoltés.

En effet, pendant le moyen âge et à la Renaissance, quel est l'apôtre du progrès? C'est Satan ; sa femme est la sorcière. Le prêtre les attaquait avec acharnement, invoquant contre eux l'autorité biblique.

C'est cette autorité qui livre Galilée à l'Inquisition et jette Roger Bacon en prison.

C'est devant cette autorité que Colomb est forcé d'exposer ses projets. Or, voyez-vous Colomb, un révolutionnaire, un homme s'affranchissant des vieilles entraves, des préjugés, être obligé de plaider l'avenir devant ces hommes du passé! Le voyez-vous comparaissant devant ce tribunal ecclésiastique qui l'écrase par les textes tirés de la Genèse, des psaumes, des prophètes, de l'Evangile, des épîtres, accompagnés des commentaires de saint Chrysostome, de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Basile, de saint Grégoire, de saint Ambroise, tous ennemis de la rotondité de la terre; par saint Augustin qui déclare la doctrine des antipodes incompatible avec les fondements delà foi; par

L IN VRffTEUR.

Lactanre, qui s'écrie : « Est-il rien de plus absurde que de croire qu'il y a des antipodes ayant les pieds opposés âux nôtres; des gens qui marchent la tête en bas et les talons en l'air? » Voyez-vous Colomb obligé devant ses juges d'invoquer non pas la raison, mais des textes bibliques contraires à ceux-là 1 Pitoyable comédie!

Mais un jour l'autorité, la tradition religieuse perdit sa cause devant la raison. A la Sorbonne succédèrent la Faculté de Paris et l'Université; mais si la tradition changea, l'autorité resta. A l'infaillibilité papale succéda l'infaillibilité des anciens. Les savants n'invoquèrent plus les textes bibliques, ils invoquèrent Aristote et constituèrent ce que plus tard on a appelé sa docte cabale. La science se constitue une tradition d'où il est défendu de s'écarter. La Faculté de médecine dit par la bouche de Perreau : « Il faut rejeter toutes ces nouveautés autant dangereuses en religion qu'en notre art. » S'écarter de la règle devient un parjure : le récipiendaire devait s'engager par serment à ne jamais suivre d'autre doctrine que celle du maître.

La môme comédie qui se joue maintenant devant l'Académie, au nom de Pascal, de Newton, de Lavoisier, etc., se jouait au nom d' Aristote : on apportait un fait nouveau, il était réfuté par Aristote. On alléguait... « Il n'y a pas de fait qui tienne, disait un brave docteur d'un air rogue, devant deux mots d'Aristote. »

C'était Aristote pour les uns : les organogénistes n'ont longtemps juré que par lui, comme d'autres médecins ne juraient que par Galien ou Hippocrate. Galien par-ci, Galien par-là, Galien toujours; rien qu'il n'eût prédit, prouvé, montré, indiqué. Quant à Hippocrate, c'était un dieu inattaquable, c'était au dix-septième siècle sa théorie seule qu'on devait prendre pour guide dans l'observation. Voye« ce que valent à Renaudot de la part de Guy-Patin, quelques légères paroles sur luil II a commis un sacrilège ni plus ni moins.

i/lNVENTEUR ET LA SCIENCE OFFICIELLE.

« Qui eût jamais cru qu'un docteur de Paris eût osé parler si légèrement de ce souverain dictateur de la médecine? Proh! Dexun immortalium fidem! Où est la foi, l'honneur, la conscience de cet écrivain? »

Quant à Galien, voici quelques faits qui prouvent le respect qu'on lui portait. Dans l'antiquité, on ne connaissait qu'un squelette humain. Il était conservé à la bibliothèque d'Alexandrie et on faisait des voyages considérables pour aller le voir. Galion ne parait pas avoir connu d autres squelettes que celui-là. Il est à supposer que les descriptions anatomiques qu'il nous a laissées ont été faites d'après des singes. Qu'importe? Jusqu'à ce que Sylvius, Mondini et Vésale osassent faire des dissections, on ne connut l'organisation humaine que sur la fui du maître et on ne mit pas un seul instant en doute l'excellence de ses principes, malgré cependant quelques erreurs assez jolies qui devaient se manifester de temps à autre. Mais ce n'est pas tout. Les hommes même qui voulurent expérimenter par euxmêmes, disséquer des cadavres, les premiers anatoinistes n'en restèrent pas moins sous le joug de Galien. Dubois d'Amiens, par exemple, plus connu sous le nom latin de Sylvius, le seul anatomiste dont les descriptions, bien que trop abrégées, puissent être citées avec éloge, avant Vésale, plutôt que de révoquer en doute l'infaillibilité de Galien, prétendit que la nature s'était livrée à de capricieux écarts. Et tous, tous sont ainsi; ils ne peuvent se débarrasser des lisières dans lesquelles ils sont enserrés. Ils ont une modestie admirable; ils aiment mieux croire Galien que se laisser diriger par leurs propres observations. Van Helmont avoue lui-môme naïvement qu'il ne comprend pas ce qu'il enseigne, mais il l'enseigne. Aquapendente a entrevu le développement centripète. S'il avait osé poursuivre la voie dans laquelle il s'était engagé, nul doute qu'il n'eût posé ses véritables bases; mais Galien est là! et par vénération pour Galien il lâche la proie pour l'ombre.

Riolan s'identifie avec Galien et ne le quitte pas. Il eut peur pour les affections de toute sa vie quand parurent les innovations médicales qui signalèrent le dix-septième siècle. Pour lui c'était le renversement de toutes les bonnes doctrines et il dépensa sa science et son talent à se tromper lui-même pour éviter cet épouvantable malheur.

Gaspard Aselli découvre l'existence des veines lactées. Mais il est disciple de Galien, et par conséquent il fait aboutir au foie les vaisseaux chylifères. Pecquet attaqua cette doctrine et montra que le chyle se jetait directement dans le sang sans passer par le foie. Et Galien ? Quid de nostrà fiet medicinâ? s'écria avec désespoir un docteur de la Faculté de Montpellier. Et le foie, que devenait-il le malheureux? 11 était détruit, il était mort. Bartholin lui fit une épitaphe, et plus tard si on lui objectait des arguments tirés des fonctions du foie, il s'écriait : « C'est impossible, puisqu'il est mort 1 • Bartholin était hardi, il aimait les places nettes : voilà pourtant où pousse le respect de l'autorité 1

Une fois qu'il s'empare d'un esprit, il l'absorbe tout entier, il le métamorphose, le retourne comme un gant.

Guy-Patin hait Descartes parce qu'il doute, il lui croit l'arrièrc-pensée de faire prévaloir de nouveaux principes en médecine. Et cependant Guy-Patin est un esprit très-irrévérencieux pour les prêtres et pour les cardinaux, et môme pour le roi, et aussi pour la Providence. Mais il est doyen 1 Titre oblige I

En cette qualité il poursuivit avec acharnement tous les hommes qui apportèrent quelque innovation dans la médecine du dix-septième siècle; il poursuivit Henaudotde toutes ses fureurs, il essaya de le clouer à terre avec toutes les flèches de son esprit, de le réduire en poudre à l'aide des foudres de son éloquence. Malheureux Renaudot quelles colères il attira sur sa tête! Nous avons déjà vu qu'il avait été démon et sacrilège. Ajoutons à ces faits quelques autres

l'inventeur et la science officielle. 209

faits instructifs, qui donneront une idée de la tyrannie qu'exercent les savants quand ils se mettent à être tyrans. Renaudot est déclaré traître et fils de traître, parce qu'il soutient l'antimoine. La Faculté de médecine ne le regarde que comme un vil charlatan. Charlatanisme sont ses remèdes et consultations donnés gratuitement aux pauvres ! Infâme usure sont ses prêts sur gage aux pauvres, qui sont l'origine du Mon t-de- Piété 1 Infâme trafic sont ses essais pour faciliter les transactions commerciales ! Mais il y avait un moyen de se débarrasser de lui : fut bien avisé et mérita les remerciements unanimes de la part de la Faculté, celui qui y songea le premier. Renaudot n'avait pas pris ses grades dans la Faculté de Paris. Par conséquent il exerçait illégalement la médecine dans cette ville. On joignit à cette accusation celle d'usure, et il fut traduit devant le parlement. Les braves conseillers se montrèrent aussi bêtes que ses accusateurs : ils le condamnèrent. La Faculté même voulut étendre cette exclusion à toute sa race. Il fallut un autre arrêt du parlement pour la forcer à recevoir ses fils docteurs.

Du reste, quand pour ou contre, les docteurs avaient usé toutès leurs plumes à écrire pamphlets, brochures, in-folios, avaient épuisé toute leur érudition à invoquer Hippocrate et les Saintes Écritures, l'histoire et les Pères, l'expérience et l'autorité; quand ils étaient à bout de ressources et à bout de force, l'un d'eux finissait par présenter une requête au parlement qui décidait de la valeur de la théorie par un bon arrêt : ce fut ce qui arriva pour l'antimoine. Quel nom Adam a-t-il donné dans le Paradis terrestre à l'antimoine? demandaient les uns. — Vin éraétique, vin hérétique, criaient les autres. — La plus belle promesse que Dieu pût faire à son peuple était de le loger dans un palais d'antimoine, proclamaient les partisans. — Tel en est mort, répondaient les adversaires. — Non, c'est faux, il est mort de telle chose. Comment se

L'iKYERTEia.

reconnaître au milieu d'une pareille cacophonie? Alors le parlement calme et digne intervenait et assurait, de par arrêt, que tel remède guérissait et que telle autre drogue tuait. C'est ainsi que les arrêts de 4566 et 1615 proscrivent l'antimoine. Us restent en vigueur jusqu'en 1665. Mais la plupart des médecins les violaient impunément.

Alors le 10 décembre 1665, Jacques Thé\art présenta au parlement une requête tendant à obtenir l'existence légale de l'antimoine; François Blondel en présenta une autre demandant le contraire. Ce fut ce dernier qui triompha. Mais Le Vignois, le doyen en fonctions, forma à son tour opposition. La procédure, une procédure gigantesque, commença alors.

Enfin, avis pris de la Faculté, quatre-vingt-douze docteurs sur cent deux finirent par se prononcer en faveur de l'antimoine.

Ce n'était pas sans peine.

Encore Blondel, fidèle à sa haine, poursuit-il le procès avec un tel acharnement qu'il se ruine et vend ses meubles en 1668.

Rien d'étonnant que l'antimoine ait soulevé tant de colères, car c'était un remède chimique, et la Faculté avait en grande aversion tout ce qui avait rapport à la chimie. Ce n'est pas qu'elle lui eût donné la définition de Nadar : « La chimie est ce qui pue. » Mais elle la regardait comme une invention diabolique, ne servant qu'à empoisonner les gens. Or elle voulait bien les tuer à force de saignées ; elle s'en glorifiait même : « N'avons-nous pas découvert la fréquente saignée ? disait la bonne Faculté. Le corps contient vingtquatre livres de sang ; on peut en perdre vingt sans mourir ; donc... et on répétait avec Botat : Le sang dans le corps humain est comme l'eau dans une bonne fontaine : plus on en tire, plus il s'en trouve. »

Guy-Patin est un saigneur enragé; il fait saigner sa femme douze fois pour une fluxion de poitrine, son fils

l'inventeur et la science officielle. 2H

vingt fois pour une fièvre continue. Il saigne les enfants de trois jours et les vieillards de quatre-vingts ans. Il appelle fourbe et athée un médecin qui a refusé d'être saigné, et il souhaite que le diable le saigne. Mais si on pouvait tuer les gens impunément par ce moyen, défense de leur administrer des drogues qui pussent les empoisonner; les novateurs même se séparent des chimistes qu'ils regardent comme ennemis de la Faculté : ils se défendent comme des enragés de faire alliance avec eux. Pierre Ozan soutient une thèse en faveur de l'antimoine ; mais remarquez bien que c'est Hippocrate qui a découvert ses vertus purgatives, sinon... il se garderait bien de les vanter. Ahl si Hippocrate avait découvert aussi la circulation du sang, certes la bonne Faculté s'en ferait le champion et la soutiendrait envers et contre tous. Mais c'était Harvey qui avait fait cette découverte. Pourquoi donc refaire la science pour le plaisir d'un médecin étranger ? De même pouvait-on admettre l'antimoine, qui venait de Montpellier, et le quinquina qui venait d'Amérique ?

L'orgueil de la Faculté le lui défendait. Elle n'était peutêtre pas absolument ennemie du progrès, dit M. Maurice Reynaud, auquel nous empruntons presque tous ces détails, mais elle voulait que le progrès vînt d'elle et non d'ailleurs; car rien de plus orgueilleux et de plus exclusif qu'un corps savant. La grande prétention des médecins au dix-septième siècle était d'être nobles : aussi quel dédain pour les chirurgiens qui n'étaient que des manœuvres aux yeux des docteurs.

Si un candidat au doctorat avait exercé la chirurgie, il devait s'engager sur serment et par acte passé devant notaire, à renoncer à l'exercice d'un art aussi infime; « car, disent les statuts, il convenait de garder dans toute sa dignité et son intégrité, la dignité du corps médical. »

En vertu de ce principe, le docteur ne devait pas se souiller les mains en touchant un cadavre. U ne devait pas

descendre à une fonction aussi basse. C'était un exercice bon pour un manœuvre, un chirurgien barbier. Le maître restait dans sa chaire, tandis que l'autre fouillait le cadavre avec son scalpel. Il en savait, le barbier, souvent bien plus que le docteur; mais il lui était interdit, de parla loi, d'être savant. Il devait se taire et ne point montrer sa science. « Doclor non sinat dissectorem divagariy sed continent in offtcio disscctandi. » Plus tard, le professeur Bourdelin terminait chacune de ses leçons par ces mots : « Tels sont, messieurs, les principes et la théorie de cette opération, ainsi que monsieur va vous le prouver par ses expériences. » Alors arrivait Rouelle qui prouvait tout le contraire.

Comme c'est bien digne de ces bons professeurs qui du costinne faisaient une afïaire d'État. « Nous jurons et promettons solennellement de faire nos leçons en robe longue à grandes manches, ayant le bonnet carré sur la tète et la chausse d'écarlate h l'épaule... »

Nos médecins actuellement, il est vrai, endossent assez difficilement la robe ; ils ne sont pas si pédants, — dans le costume, — mais ils n'en gardent pas moins le même esprit d'exclusion. Voyez le fait qui a eu lieu en 1864, et où, je vous prie? Dans la Société de chirurgie. Ahl ses membres ont oublié l'infime position dans laquelle ils étaient tenus jadis. Mais il s'agissait de M. Ozanam , et M. Ozanam est médecin homœopathe : donc sus contre lui! — Mais dans la communication qu'il demandait à faire, il ne s'agissait pas d'homeeopathie ; il n'était question que d'une opération chirurgicale : c'était ce que faisait observer M. Larrey. Qu'importe? s'écrie un membre. M. Ozanam ne doit pas souiller cette salle de sa présence, et les murs rougiraient d'être les échos de sa voix ! Et on refusa à M. Ozanam l'autorisation de faire sa communication.

Quelle pitié ! et comme on rirait de pareils faits s'ils n'avaient pas des conséquences si grave?.

C'est sans doute ce sentiment d'aristocratie qui fait re-

l'inventeur et la science officielle. 213

pousser tous les noms populaires donnés aux choses pour les remplacer par des termes scientifiques qui ne signifient rien, — bien plus môme, — qui sont erronés.

Ainsi pourquoi avoir donné à la rage le nom d'hydrophobie? Oh ! c'est parce que le terme rage est trop commun, est un mot français, est un mot populaire. Le mot d'hydrophobie, au contraire, est composé de deux mots grecs. C'est bien plus beau, il est vrai ; mais quel avantage autre que celui-là présente-t-il, en admettant toutefois que ce soit un avantage? Il n'exprime pas plus que l'autre la cause de la maladie. Au lieu d'une série d'effets, il n'en exprime qu'un, et encore cet effet est erroné, car les animaux enragés n'ont pas cette fameuse haine de l'eau qu'on a voulu leur attribuer.

Pourquoi alors le maintenir? parce que son étymologie ne peut être comprise de tout le monde ! Puissante raison !

Je me suis appesanti et non sans motif sur le respect que professaient les vieux savants pour l'autorité de l'Église ou des anciens. Nous rions maintenant de leurs vieilles erreurs, de leurs vieux préjugés, des sottises qu'ils leur faisaient commettre. Nous nous indignerons bientôt des sottises que font nos académiciens et autres savants patentés actuels non plus au nom des mêmes dieux, mais en vertu des mômes principes. Il ne faut pas oublier que le protestant n'est qu'un catholique perfectionné : c'est pour ce motif que le clergé anglican s'oppose à l'étude du sanscrit comme le clergé catholique s'opposait à l'étude de la Bible. C'est toujours l'autorité demandant l'obscurité. Les académiciens modernes raillent les docteurs de la vieille Faculté comme les protestants se moquent des catholiques du treizième siècle. Mais ils suivent les mômes errements. Du reste, voici une citation curieuse, empruntée à une conférence faite par quelqu'un qui tient de bien près à l'Académie, et chose étonnante I qui a un esprit fort libéral.

a Avec l'autorité, disait, il y a quelque temps M. G. Flourens à Bruxelles, il était impossible de découvrir aucune

vérité, de supprimer aucune erreur : tout ce que te maître avait dit était loi. En vain les sens afiirm lient un fait, ea vain la raison l'admettait. S'il était contraire à la révélation d'Aristote, on le réputait faux et non avenu. Toute la science consistait à démontrer plus ou moins mal ce que l'on avait appris. On pouvait môme, grâce aux syllogismes, le démontrer sans y rien comprendre. »

Dans trois siècles d'ici, n'en dira-t-on pas autant de l'Académie?

L'autorité! toujours l'autorité, c'est le symbole qui a présidé à sa naissance et qu'elle gardera jusqu'à sa mort.

Un jour, en eEfet, Louis XIV trouva bon de favoriser les sciences, il donna ordre à Golbert de fonder l'Académie et de donner des pensions à quelques adulateurs.

Maintenant pourquoi s'étonner qu'elle soit si réglementée émanant de l'homme qui avait la passion du règlement? qu'elle soit si despote, devant sa naissance à l'homme qui a dit : «L'État c'est moi! • Prenant cette célèbre phrase et la changeant pour son usage personnel, chacun de ses membres dit de môme : « La science c'est moi ! » Donc guerre à tous ceux qui veuleut s'élever auprès de moi; je n'admets pas d'égaux, je n'admets pas de rivaux, je n'admets que des aïeux. De ce sentiment vient le respect que professent nos savants pour la tradition.

Certes nous sommes bien loin de vouloir, avec Descartes, isoler l'homme, l'enfermer seul avec lui-même dans un poôle, et lui faire oublier tout ce qui a été fait avant lui.

Non, nous accoptons la tradition, — nous recevons avec plaisir cet héritage de nos pères, — mais sous bénéfice d'inventaire.

La loi scientifique ne peut pas être plus absolue que la loi civile.

Ce que nous ne voulons pas, c'est qu'à la place de l'autorité biblique ou de l'autorité des anciens, on mette l'au-

l'inventeur et la science officielle. 215

torité de la tradition scientifique; ce que nous ne voulons pas, c'est qu'à l'autorité rétrograde qu'invoquaient la Sorbonne, la Faculté de Paris ou l'Université, on substitue une autorité tout aussi rétive à aller de l'avant; qu'une immobilité entêtée, essence de tout despotisme, arrête le progrès; qu'on se serve du nom de Pascal comme on se servait du nom d'Aristote pour assommer les novateurs. La science vit de liberté, elle est incompatible avec l'autorité. Que dire d'un corps savant qui se traîne à la remorque de tout pouvoir, qui dans Je dix-septième siècle ne s'occupe pas de Papin, parce qu'il est protestant, n'ose même pas inscrire une fois son nom dans le volumineux recueil de ses travaux, qui ne mentionne pas une seule de ses tentatives, au moment où elles occupaient l'Angleterre et l'Allemagne tout entières ? Quel respect doit-on professer pour un corps qui vient de montrer dernièrement tant d'hésitation pour admettre dans son sein M. Léon Foucault? Que pensez-vous de savants qui prétendent que les ingénieurs Watt, Brunei, Stephenson, étaient des ignorants parce qu'ils s'étaient faits tout seuls ?

Vous devez penser que si on admet la définition que donna de l'écrevisse le dictionnaire de l'Académie française: a l'écrevisse est un petit poisson rouge qui marche à reculons, » les académiciens sont des écrevisses. De plus ils ont quelque chose des moutons de Panurge, car ils suivent tous la même voie.

Janus est la plus splendide personnification de la société : les jeunes, les ardents, les forts, les travailleurs, les indépendants, les courageux, regardent en avant; les vieux, les ambitieux de croix, do places et de titres, les timides, les poltrons, les paresseux, regardent en arrière.

S'ils ne faisaient encore que regarder, ils seraient inoffensifs. Mais ils ne se contentent pas seulement d'être les amants platoniques du passé ; ils veulent forcer bon gré mal gré tous les autres à partager leur amour.

Ne pourrait-on pas appliquer à l'Académie ces paroles d'Eugène Pelletan ?

« Vous maudissez, je le sais, ce gigantesque accroissement de vie, qui puise sans cesse dans la nature une force incommensurable, une infatigable destinée. Vous regrettez que la voix humaine parle au delà des horizons visibles pourle regard, à des siècles encore à naître, qui, du fond de leurs ténèbres, l'entendent déjà. Plus l'homme se rapproche de Dieu par une participation de plus en plus grande à l'infini, plus vous êtes tentés de le croire déchu. Vous jetez encore l'anathème à l'arbre de la science, vous déplorez le moyen de l'imprimerie, l'invention de l'imprimerie. Vous imitez l'exemple de Platon. Le sublime rêveur écrivit un |our contre l'écriture, »

Vous, académiciens et autres savants jurés, vous combattez de même au nom de la science. Aussi est-ce en dehors de vous, dans le passé comme dans le présent, que se fait tout progrès. • La vraie et grande renaissance, celle que l'Italie a la gloire éternelle d'avoir fondée, dit Renan, s'est faite complètement en dehors des universités. Bien plus, elle compta dans les universités ses ennemis les plus acharnés, elle ameuta les docteurs de toute espèce. Elle fut l'œuvre de Florence, non de Padoue, dos gens du monde, non des professeurs, ni Pétrarque, ni Boccace, ni Bacon, ni Descartes ne sont des hommes d'Université. L'Université de Paris en premier, au seizième siècle, atteignit le dernier degré du ridicule et de l'odieux, par sa sottise, son intolérance, son parti pris de repousser toutes les études nouvelles. »>

Académiciens, on en dira autant de vous dans trois siècles d'ici, vous pouvez en être certains; mais vous voudriez en vain éviter ce malheur; vous ne le pouvez pas, vous êtes condamnés à le subir, parce que vous êtes la science officielle, la science réglementée, la science privilégiée, la science bureaucratique, et la science ne peut vivre dans l'at-

l'inventeur et la science officielle. 2H

mosphère d'un bureau. 11 lui faut à elle les vastes horizons dans lesquels elle peut s'étendre librement. Quand on essayo de la renfermer dans un palais, elle étouffe et elle meurt. Elle ne peut vivre qu'avec de l'air et de la lumière.

Aussi sont-ils tous des esprits libres et indépendants ceux-là qui ont fait avancer la science, des révolutionnaires de l'idée. « L'esprit d'examen, a dit avec raison Jules Simon, a renversé l'ancien régime par les encyclopédistes, il a transformé l'industrie par la science, et la société par l'industrie. » Il n'a pu se manifester que chez des hommes maîtres d'eux-mêmes, maîtres de leurs doctrines ; il n'a pas pu naître, il ne pourra jamais naître chez des hommes enrégimentés. Académiciens, traduisez : impuissants I

Qu'est-ce qui a fait la grandeur de Bacon, de Vésale, de Descartes? c'est qu'ils ont osé regarder l'autorité de l'église et l'autorité des anciens en face et qu'ils ont osé la renverser. Qu'est-ce qui a fait la grandeur de Pascal? — C'est qu'il a réduit à néant la prétendue loi de l'horreur du vide que les physiciens de son époque tenaient pour sacrée.

Qu'est-ce qui a fait la grandeur de Boërhaave? c'est qu'il a abandonné les vains systèmes des médecins ses prédécesseurs et contemporains pour ne suivre que l'observation.

Il est immortel le nom de Bayen parce qu'il a eu l'audace d'éteindre le phlogistique de Stahl qui domina toute la chimie du dix -huitième siècle, auquel Lavoisier n'osa toucher que timidement et qui était un obstacle immense au progrès de la chimie.

Suivons l'exemple de ces hommes hardis, si nous voulons faire de grandes choses. Vénérons certains noms, mais ne nous laissons pas intimider par eux. Certes Pascal, Newton, Descartes, Lavoisier, Arago, etc., étaient de grands hommes comme Aristote, Hippocrate et Galien, mais ils ne sont pas, ils ne doivent pas être des fétiches auxquels nous ne devons pas toucher. Les lois qu'ils ont formulées ne sont pas immuables. Chacune de leurs paroles n'est pas un

oracle. Nous avons appris à faire bon marché de l'infaillibilité humaine ; à force d'avoir été trompés, nous ne croyons plus tout sur parole; nous voulons discuter et examiner librement toutes les affirmations et nous ne reconnaissons plus maintenant à nul le droit de condamner l'avenir au nom du passé.

Gomment, en effet, reconnattrons-nous ce droit à qui que ce soit, quand nous avons vu les savants nier successivement toutes les grandes découvertes modernes qui sont maintenant des faits accomplis? Il n'y a qu'une chose qui m'étonne, c'est que tant de soufflets donnés coup sur coup aux dénégateurs n'aient pas corrigé leurs successeurs de cette manie; c'est qu'il se trouve encore des gens assez hardis pour dire et répéter tous les jours : ■ Gela n'est pas, cela ne peut pas être. » N'ont-ils pas présentes à l'esprit tant de découvertes dont on a parlé de même et qui cependant existent et sont même très-vivaces? C'est une preuve que la sagesse des nations est mille fois sage quand elle dit : a L'exemple du prochain ne corrige personne. » Mais la paresse est une si bonne chose et qu'on a tant de peine à quitter l Qui ne sacrifie toujours l'avenir au moment présent? Qu'importe que dans vingt-cinq ans on se moque de moi ou qu'on s'indigne contre moi, dit chaque académicien, si une machine, un nouveau fait scientifique, une loi nouvelle que j'aurai niés, viennent à réussir? Je préfère et de beaucoup ce petit malheur posthume à la fatigue présente. Au diable un examen sérieux ; la vie est courte et l'éternité est longue.

Aussi l'académicien, fort de son titre et de sa position inexpugnable, répète-t-il au sujet des novateurs et des novations ces paroles de Guizot : « Je les honore de mon dé-

l'inventeur et la science opfici ell e. 219

dain. » Il caresse avec amour cette phrase de Renan : « Le dédain est une fine et délicieuse volupté qu on savoure à soi seul. 11 est discret, car il se suffit... » Et il en accable toute novation! Quel excellent moyen en effet pour tuer un homme ou supprimer une chose 1 Gomme il est sûr et tranquille 1 Aussi est-il le mot d'ordre généralement admis par . MM. les académiciens.

Et, partant de ce principe, que n'ont-ils pas dédaigné? Que n'onUls pas nié? Que n'ont-ils pas condamné? Est-il une seule découverte ou invention qui n'ait pas été traitée d'erreur par un savant juré? Et pourquoi cette invention était-elle une fausseté? Oh! par une raison p^remptoire, ils disaient à priori : Gela n'est pas parce que cela n'est pas. Que répondre à cet argument? Ne soulève-t-il pas toutes les difficultés ?

Vous apportez une communication et vous la lisez : une explosion d'hilarité l'accueille; comme c'est facile 1 comme c'est commode! comme ça vous démonte un homme! Ne vous déconcertez pas, cela ne vaut pas la peine. Rappelezvous Franklin et vous rirez des rieurs.

Quand Gollinson lut à la Société royale de Londres les lettres de l'illustre Américain dans lesquelles il exposait sa théorie du pouvoir des pointes, quelle bonne cause grasse pour la digne société ! p )intes d'esprit, contre-pointes de fer; oh! les bonnes huées! oh! les bonnes risées! et les pauvres lettres ne furent point jugées dignes d'être mentionnées parmi les communications adressées h la société, ni d'être insérées dans les Transactions philosophiques. Elles furent alors publiées à part et en dépit de la fin de non recevoir qu'on leur avait opposée, elles obtinrent un immense succès qui força, en quelque sorte, la digne société d'en prendre connaissance. Mais elle voulut sauver les apparences et avoir les honneurs de la guerre; le passage qui traitait du paratonnerre fut supprimé à la lecture. Il est vrai que les savants anglais avaient une raison pour rejeter

l'ixyesteur.

cette belle invention ; Franklin était Américain et le patriotisme existe, môme parmi les savants. Ils poussèrent ce noble sentiment jusqu'au dévouement. Franklin, par exemple, répond aux huées des membres de la société royale de Londres en réalisant l'idée du paratonnerre, bientôt il est impossible de nier son utilité. Une Société de savants ne peut s'avouer vaincue ; or la Société royale a nié le pouvoir des pointes, donc Wilson et autres savants, malgré les faits, prétendent que sa forme le rend dangereux. De nombreux mémoires sont publiés pour le démontrer; le roi Georges, en bon Anglais et par conséquent en ennemi des Américains, fait élever sur son palais des paratonnerres terminés en boule! Il voulait se faire foudroyer par patriotisme.

Gela n'est pas, parce que cela n'est pas. M. Pouchet est Français : il n'y a pas de question patriotique en jeu. Mais M. Pouchet est novateur, cela suffît pour le faire condamner quand il relève la génération spontanée de l'oubli dans lequel les rigueurs de la science officielle l'avaient ensevelie. Ce fut fort heureux, et pour lui et pour la science qu'il ne fût pas tout à fait le premier venu, car si des titres ne l'eussent soutenu, le secrétaire perpétuel eût négligé de parler de sa communication, les comptes rendus n'en eussent pas fait mention et la presse n'en eût eu connaissance. 11 est facile de le .préjuger en voyant l'explosion de colère qu'elle souleva. Tous les membres de la docte assemblée se levèrent en masse pour protester contre cette témérité. M. Milne Edwards s'excuse de discuter une pareille question, bien indigne d'occuper les moments précieux de ce corps si occupé. Tous ces cadavres scientifiques secouèrent le linceul sous lequel ils dormaient si paisiblement et trouvèrent de la voix ; nier la vie : c'était dans leur rôle.

Enfin, le novateur put se faire entendre. Il balaya en quelques mots toutes les vieilles objections qu'on lui opposait comme des obstacles indestructibles, et l'Académie

l'inventeur et la science OFFICIELLE. 221

ébranlée finit par mettre au concours cette question : « Essayer des expériences bien faites pour jeter un jour nouveau sur la génération spontanée.» Que ne commençait-elle par là? Mais son premier mouvement l'emporta : il est toujours le môme : « Chassez le naturel, il revient au galop. » M. Poucbet publie au bout de cinq mois un grand ouvrage intitulé : Hétérogénic ou génération spontanée basée sur de nouvelles expériences. Que fait l'Académie? Elle n'en dit mot. Toutes les expériences qu'elle avait invoquées étaient victorieusement réfutées. Son embarras explique donc facilement son silence. Heureusement qu'arrive M. Pasteur. C'est un auxiliaire pour combattre les nouvelles doctrines, et le docte corps, pour le récompenser du secours qu'il lui donne, s'empresse de se l'adjoindre et de lui décerner le prix qu'elle avait proposé sur la génération spontanée.

Voilà un fait qui montre assez bien l'esprit de routine et d'aversion qu'ont les corps savants pour le progrès. Ce n'est que le commencement. Voulez -vous des exemples de négations? Consultez l'histoire des inventions; vous n'avez qu'à vous baisser et à en prendre.

A-t-on nié et a-t-on nié le pouvoir de la vapeur! Que n'a-t-on pas dit contre elle et contre ceux qui s'en occupaient!

Un régent de collège traitait Papin de hâbleur et d'aventurier, et la preuve, disait le bon régent de collège, qu'il n'est que cela et pas autre chose, « c'est qu'il prétend naviguer avec un vaisseau sans voiles ni rames, et pourvu seulement de roues, et encore sur la haute mer. »

Un régent est un embryon de savant : au tour des savants faits.

On ne trouve pas le nom de Papin mentionné une seule fois dans le recueil des Mémoires de l'Académie des sciences. Il est vrai qu'il était protestant, et que sous Louis XIV les protestants n'étaient pas en odeur de sainteté, et que les

savants tenaient à passer pour bons catholiques : c'est une raison à alléguer.

Mais les corps savants, qui n'avaient pas le même motif de garder le silence sur la machine de Papin, n'en tinrent pas plus compte. Son mémoire, publié dans les actes de l'Académie de Leipsick, ne fut reproduit par aucun recueil scientifique. A la vérité le physicien Hooke en parla à la Société royale de Londres ; mais il se garda bien de montrer le germe contenu dans cette machine; il ne s'attacha qu'à en faire voir les défauts.

Plus tard le même Robert Hooke essayait de dissuader Newcomen de tenter d'appliquer la marmite de Papin à la construction d'une machine.

Et partout de même.

Quand Olivier Ewans put construire une voiture à vapeur du fruit de ses épargnes, toutes les fortes têtes, les gens sérieux de Philadelphie venaient la voir pour s'en moquer. Un ingénieur, jouissant d'un certain renom scientifique, prouva, clair comme deux et deux font quatre, qu'une voiture ne pourrait jamais rouler par l'action de la vapeur.

Quand Oberkampf importa en France l'art d'imprimer le coton, douze savants croisèrent contre lui leurs plumes et écrivirent douze mémoires.

Mais vous croyez naïvement que dès qu'une chose a réussi, les dénégateurs se taisent devant le succès. Erreur I Quand ils ne peuvent plus nier l'invention tout entière, ils en nient l'application. Ainsi quand des bateaux à vapeur eurent accompli avec succès des voyages aux Indes, les savants et les vieux marins n'en niaient pas moins qu'on pût faire régulièrement, avec ces navires, le voyage d'Amérique, prétendant qu'ils ne pourraient franchir une distance de mille quatre cents lieues sans trouver un point de relâche.

Un savant de Londres, Lardner, apprenant que malgré toutes ces négations on allait tenter l'expérience, se mit en fureur; il accourut à Bristol, donna des conférences, se

l'inventeur et la science officielle. 223

livra à des séries de calcul, et écrivit un livre pour prouver « qu'essayer de traverser l'Atlantique avec des bateaux à vapeur, c'était prétendre aller dans la lune. »

Quelque temps après le Great Western traversait l'Océan en quinze jours et le Sirius faisait le même trajet en dixhuit jours.

Autres négations : en voici une faite par les officiers de marine, corps scientifique et constitué et rétif. Jusqu'en 1852, ils accusaient de chasser des fantômes ceux qui cherchaient à animer les bateaux d'une force en quelque sorte personnelle de redressement, de self-return.

Ils pouvaient voir tous les jours un jouet de saltimbanque, le turabler, se relever obstinément dans quelque position qu'on le plaçât. Mais c'était trop simple, il fallait bien mieux déclarer que ce qui se faisait tous les jours était impossible ; le système qu'on voulait appliquer aux bateaux était aussi, lui, sans doute trop simple, c'est pour ce motif qu'on ne le voyait pas.

Les officiers prétendaient aussi que les navires cuirassés n'avaient pas de hauteur de batteries suffisante ; la moindre agitation de la mer devait éteindre leur feu; les poids énormes qu'ils portaient sur leurs flancs devaient les faire rouler considérablement ; ils devaient gouverner mal à cause de leur longueur; ils ne devaient pas pouvoir s'élever à la lame ; le poids de leur coque, l'action réciproque du fer et du bois, les courants galvaniques qui devaient s'établir entre le fer des plaques et le cuivre du doublage devaient les user rapidement.

Que d'accusations 1 Non-seulement l'expérience les a facilement réduites à néant, mais encore elle a donné un résultat que n'attendaient pas les plus chauds partisans de ces navires. On n'avait jamais osé espérer qu'ils fussent bons voiliers; et quand on a essayé de les faire naviguer sous voile, sans l'aide de leurs machines, quand on leur a fait exécuter les manœuvres les plus difficiles, et de jour et

L'lNVMT£UR.

de nuit, dans le canal qui sépare les Açores des Canaries, ils ont viré vent debout, vent arrière, suivi toutes les allures, y compris celle au plus près.

Fulton après avoir poursuivi une foule d'études mécaniques et d'inventions, en Angleterre où il avait reçu une foule de médailles et de lettres de remercîments, mais peu ou prou d'argent, vint en France pour essayer d'en tirer parti. Au mois de décembre 4797, les ressources lui manquant pour tenter des expériences, il proposa au directoire un système de bateaux sous-marins pour faire sauter les vaisseaux. Son projet fut, comme tous les projets doivent l'être, renvoyé à une commission qui en bonne commission qu'elle était, commença par le déclarer impraticable.

Quelque temps après, ses expériences réussissaient parfaitement.

J'aime ces démentis donnés par les faits aux'savants assermentés. Quel malheur qu'ils ne les corrigent pas un peu ! Revenons aux chemins de fer.

Que n'a-t-on pas dit contre eux? Les ingénieurs Walker et Rastrick, chargés d'une enquête sur les locomotives et les machines fixes, préféraient ces dernières. C'est naturel! Les locomotives étaient si dangereuses! Si une vache venait à se trouver devant le train au moment où il était en marche! Quel affreux malheur!... pour la vache! Et puis les voyageurs! transportés avec cette vitesse, n'étoufferaient-ils pas?

Ne riez pas, ce n'est pas une charge que je fais, c'est un tableau. Voyez à quelle aberration peut arriver un savant tel qu'Arago. Il s'opposait et très-sérieusement à l'introduction des chemins de fer en France : « Les souterrains, disait-il, seront nuisibles à la santé des voyageurs.»

Et plein de sollicitude pour cette question hygiénique, il aimait mieux qu'on étouffât en diligence.

Même depuis l'établissement des chemins de fer, que de choses niées et bafouées qui en étaient une conséquence toute naturelle. M. Charles Lavollée connaît bien le carac-

l'inventeur et la science officielle. 225

tère des jurés quand il dit : « Il y a quinze ans... l'idée d'une locomotive en plein champ eût été certainement taxée de folie. Quelle figure ébahie et moqueuse aurait faite un comice rural devant lequel un inventeur serait venu proposer de creuser des sillons à la vapeur I »

Sont-elles assez jolies toutes ces négations ? Nous venons de voir nier toutes les grandes inventions modernes, la vapeur, le paratonnerre, les navires cuirassés : au tour maintenant de la télégraphie électrique.

En 1842, M. Pouillet forcé de parler de la télégraphie électrique, à propos d'un système d'éclairage pour la télégraphie aérienne proposé par M. Jules Guyot, déclara qu'eile n'était qu'une utopie d'une réalisation impossible. Le grand génie d'Arago reparut ici, il prouva le contraire. Malheureusement il ne put lui non plus se dégager entièrement des préjugés. Quand M. Wheastone vint à Paris, mandé par le gouvernement pour établir un télégraphe, Arago lui-même et les autres savants français prétendirent à priori que les communications entre deux villes éloignées ne pourraient se faire sans station intermédiaire. En vain M. Wheastone prouva le contraire, des difficultés sans nombre s'élevèrent; l'inventeur fut blessé et rompit. On crut qu'on pouvait parfaitement se passer de lui.

Orgueil! jalousie! dédain! toujours les mômes sentiments! ils sont la dominante des savants.

Continuons cette triste liste des infamies qu'ils ont commises, des stupidités qu'ils ont faites. Accablons-les sous le nombre; ne craignons pas de multiplier les exemples; il faut que le poids soit si lourd qu'ils ne puissent le porter; il faut les écraser sous lui. Que chacun apporte sa pierre, la jette au tas commun, de manière qu'ils ne puissent jamais se relever sous la masse accumulée sur eux.

Continuons : il n'y a pas une seule des applications modernes du caoutchouc que Fresneau n'ait annoncée. L'Académie ne fit pas attention à son mémoire et ne le publia pas.

La Condamine seul essaya d'en montrer le mérite. Mais La Condamine était un voyageur, un hémme qui n'était pas tout entier absorbé par de vaines hypothèses, aussi sa voix n'était-elle guère écoutée. De plus ou ne l avait admis dans le temple qu'avec la plus grande difficulté, sous prétexte qu'il était devenu sourd au service de la science. Ils ne veulent pas, les bous académiciens, que 1 Institut soit un hôtel des invalides de la science; malheureusement il est situé sur la rive gauche et il a un dôme, et ceux qui habitent les deux palais ont le même respect pour le passé, la même aversion pour le pri sent.

Gomme tous ces vieux hommes sont ennemis des lumières 1 Quand Windsor proclamait les avantages de l'éclairage au gaz et voulait le faire adopter, les savants se liguaient contre lui. Il avait d'abord trouvé cet esprit d'opposition en Angleterre; après en avoir triomphé là, il le retrouva en France. Que ne prétendait-on pas? les houilles du continent seraient impropres à produire le gaz; les tuyaux souterrains qui le conduiraient pourraient faire sauter Paris; il empêcherait la végétation... Le câble transatlantique met en communication le nouveau monde et l'ancien, en dépit des négations : M. Cabinet, furieux de ce succès, s'écrie vite qu'il ne durera pas six mois 1

Passons maintenant aux négations des docteurs de la docte Faculté. Nous avons déjà parlé de leur orgueil, de leur esprit d'exclusion dans le paragraphe précédent. Voyons maintenant quelles conséquences en récitent.

Voici une histoire assez curieuse que raconte M. Edouard Fournier. L'épicier Garus débitait sous la régence la grande panacée qui n'était autre que l'élixir de propriété de Paracelse. « La duchesse de Berry, fille du régent, tomba malade et fut bientôt à toute extrémité. Le> médecins en désespéraient, mais, selon l'usage, ne voulaient, laisser approcher de la malade aucun vendeur de panacée. Toutes étaient, comme aujourd'hui, proscrites sans examen.

l'inventeur et la science officielle. 227

« On n'en tint pas compte et Garus fut mandé. Il ne répondit de rien, car, disait-il, on l'avait fait venir trop tard. Cependant, sur les instances du régent, on administra son élixirqui fit merveille; il doubla la dose et la guérison parut à peu près assurée. Chirac, cependant, qui était le médecin ordinaire, remuait ciel et terre pour être rappelé ; il y parvint, et une nuit pendant que Garus dormait sur un canapé, dans une chambre voisine de celle de la princesse, il se glissa près d'elle et lui présenta un julep de sa façon. C'était un affreux purgatif qui la tua.

« La princesse était morte, mais la forme était sauvée. Ne vaut-il pas mieux mourir avec la permission de la Faculté qu'avoir l'audace de s'en passer pour guérir!

« Ajoutons qu'aujourd'hui l'élixir de Garus est recommandé par tous les médecins, »

Et que de remèdes ont eu le môme sorti Ils sont d'abord rejetés par les médecins, comme d'infâmes poisons : puis ils font malgré tout leur chemin peu à peu, quoique obligés de se cacher, quoique ne pouvant guérir au grand jour.

Et n'est-ce pas de même qu'a dû, jusqu'à ce jour, agir toute vérité. Les pamphlets du dix-huitième siècle n'étaientils pas aussi, eux, imprimés sournoisement dans les caves, et distribués la nuit, en cachette? C'est l'histoire de tout le progrès.

Nous avons déjà vu qu'au dix-septième siècle, la Faculté traitait 1 emétique d'hérétique. Le mercure fut de même repoussé par tous les médecins du seizième siècle, et au dix-huitième la vaccine était unanimement condamnée. Il fallut près de trois cents ans au quinquina pour être adopté par les savants, et encore n'eut-il le bonheur de trouver place dans le codex que, parce que Louis XIV, atteint d'une fièvre inlrrmittente qui faisait perdre leur latin aux docteurs, voulut bieu>c livrer à un charlatan qui lui administra la poudre d'Amérique et le guérit, malgré les clameurs de la Faculté. La lithotritie a trouvé un adversaire

L'JNVENTEUH.

acharné en M. Vclpeau qui la pratique maintenant. Piorry invente la plessimétrie et est traité de fou. Le traitement de l'angine par la glace, malgré tous les succès qu'il a remportés, n'a été adopté qu'avec les plus grandes difficultés, par les médecins français.

En 1828, une lettre de M. Hickman, médecin anglais, annonçant qu'il avait trouvé le moyen d'obtenir l'insensibilité chez les opérés, ayant été communiquée à l'Académie de médecine, fut, malgré l'opinion de Larrey, fort mal accueillie, eton refusa d'y prêter un seul moment d'attention. Il fallait que les malades se résignassent à souffrir; voilà l'avis unanime. Tous ceux qui vouaient arracher l'humanité à la douleur étaient condamnés d'avance. On ne les traitait plus de sorciers; le temps en est passé, on les traitait de charlatans et de fous. M. Vclpeau, qui est habitué à regarder les nouveautés comme des chimères, n'avait garde de faire grâce à celle-ci. Quand les expériences de Jobert et de Malgaignc eurent réussi, il invoqua contre l'éthérisation l'effet stupéfiant qu'elle pourrait produire sur les malades. Il finit cependant par se convertir; mais Magendie, qu'on eût pu appeler le bourreau des chiens, n'était pas plus tendre pour les hommes; il protesta « contre dos essais imprudents au nom de la morale et de la sécurité publique » et vanta « futilité de la douleur. »

Il faut être médecin pour se figurer que le mal est bien et que le malheureux à qui on coupe une jambe doit se réjouir de sentir tailler ses chairs et scier ses os.

N'est-elle pas magnifique cette unanimité de médecins, moins un, pour repousser un des plus grands bienfaits qui aient été donnés par notre siècle à l'humanité. La suppression de la douleur! Admirez la splendeur de l'argumentation qu'on dirige contre elle.

Qui sait, si, il y a quelques années, l'Académie fie médecine, en faisant condamner le docteur Vriès comme un charlatan, n'a pas commis un autre crime de lèse-humanité? Du

moins tout semble le prouver jusqu'à présent, j'ose le dire, car le rapport que M. Velpeau a lu devant l'Académie n'est qu'un réquisitoire basé sur l'autorité de son auteur, non sur des faits. Ce que les médecins ne peuvent nier, c'est leur caractère. Cagliostro le savait bien lui qui, ayant fait de nombreuses guérisons, s'était aliéné le corps médical. Aussi répondait-il à deux étudiants qui étaient venus le consulter : « Surabondance de bile cbez MM. les membres de la Faculté. » Toujours la même maladie : la conversation suivante que rapporte M. Os. Comettant le prouve bien.

« Je vous ai dit, mon cher Desnoyers, que certains médecins font, dans je ne sais quel but, tous les efforts pour insinuer à Sax qu'il n'est pas guéri. Sax les écoute avec une bienveillance et un sang-froid qui m 'étonnent toujours. Il est vrai que le célèbre Hufeland dit quelque part qu'un des meilleurs moyens de vivre longtemps est de donner à son imagination une direction agréable.

« L'autre jour arrive chez le facteur un médecin (il en vient cinquante par jour). J'entre au moment où ce monsieur dont ln physionomie était souriante, dont la voix était douce et persuasive, disait à Sax : « Je vous assure, monsieur Sax, que vous n'êtes pas guéri.

« — Pourtant je dors bien, je mange bien, je suis fort, j'ai l'esprit lucide, je ne souffre nulle part, et je ne me suis jamais senti si plein de vie.

« — Ça ne fait rien, monsieur Sax, vous n'êtes pas guéri : je vous assure, foi d'honnête homme, que vous n'êtes pas guéri. Ça ne vous fait rien, n'est-ce pas, que je vous dise ça?

« — Non, répondit Sax, vous pouvez continuer, car je ne demande qu'à être longtemps malade, comme je le suis en ce moment.

« — Ah ! tant mieux que ça ne vous fasse rien, ce que je vous dis. Eh bien, croyez-le bien, le cancer, voyez-vous, ne pardonne jamais. Ah! monsieur Sax, je n'ai pas l'honneur

L'iN VBNTE OR.

d'être connu de vous, mais aussi vrai qu'il y a un Dieu, la tumeur reviendra.

«À ce moment Sax appela son commis pour lui donner un ordre et lui remettre quelques papiers. L'ordre donné et les papiers remis, l'inventeur se retourna du côté du médecin étranger et lui dit :

« — Je vous demande pirdon, monsieur, de vous avoir interrompu, veuillez reprendre vos observations.

« — Ça ne vous fait rien, bien sûr, monsieur Sax?

« — Ça ne me fait rien, dit Sax.

« — Je vous disais donc que la tumeur reviendrait un beau jour au moment où vous vous y attendrez le moins : les ganglions repousseront avec une nouvelle force, et, cette fois, monsieur Sax, aucune médecine, pas plus la médecine européenne que la médecine indienne, pas plus les grands docteurs que les empiriques ne vous sortiront de là! Ah! croyez-le bien, je vous en prie, je vous en supplie même, croyez-le, vous n'êtes pas guéri et vous êtes plus près de la crise fatale que jamais.

« — Et que voulez-vous que j'y fasse? demanda Sax.

« — Malheureusement, il n'y' a rien à faire : il n'y a qu'à vous résigner... Ça ne vous fait rien, n'est-ce pas, que je vous dise ça?

« — Ça ne me fait rien, répondit Sax sur le même ton de voix et avec la même insouciance.

« — Ah ! que vous nie faites plaisir en me répétant cela ! j'aurais été si malheureux de vous faire de la peine!

« Et le médecin se retira lentement en disant encore, mais à demi-voix : « Ah ! oui, je suis bien heureux que ça ne vous fasse rien, ce que je vous dis là. »

«Et entre autres personnes qui assistaient à cette scène d'un comique si funèbre, nous citerons MM. Viel, Mareuse, et notre savant compositeur, Georges Kastner.

« Une autre fuis, Sax reçut la visite de trois médecins, qui, sans doute, s'étaient réunis (l'union fait la force) pour bien

l'inventeur et la sctence officielle. 23!

constater la guérison du facteur, à laquelle ils ne voulaient pas croire. Ces hommes de l'art étaient d'un caractère violent. Ils furent si surpris et on aurait presque dit si désappointés, de trouver Sax vivant et bien vivant, qu'ils s'emportèrent en invectives contre le médecin javanais, crièrent à perdre haleine, et oubliant, ou faisant semblant d'oublier la présence chez lui du maître de la maison, frappèrent à coups de poing sur la table en jurant qu'on n'avait

jamais guéri de cancer et qu'on n'en guérirait jamais

«Quand ils furent partis, Sax, se tournant du côté de Berlioz, lui dit avec le plus grand sang -froid : « Je ne pouvais pourtant pas me laisser mourir pour être agréable aux médecins ! »

Il eut grand tort, vraiment, car tel était le désir de ces Messieurs; mourir dans les règles, c'est toujours la même histoire, et jamais ils ne pardonnent aux imprudents qui ne veulent pas suivre cette loi, et à leurs confrères qui sont assez hardis et assez forts pour les dispenser de cet acte toujours très-ennuyeux à remplir. Malheur, en eCfet, à ceux-là qui osent gu rir sans être patentés, ou qui étant patentés, guérissent par d'autres moyens que ceux reconnus et préconisés par la Faculté. Malheur à Raspail pour avoir essayé d'innover et de combattre les erreurs que se plaisent à répandre et à entretenir les chefs de la science. C'est le même cri d'orgueil et de jalousie insensée qu'a poussé la Faculté au dix-septième siècle contre Renaudot, qui retentit encore au milieu du dix-neuvième. Malheur au docteur Vriès qui s'avise d'apporter un remède des Indes et de guérir les cancers, sans avoir recours aux opérations dangereuses, douloureuses et insuffisantes dont on s'est servi jusqu'à ce jourl

On veut bien, il est vrai, après le retentissement causé par la guérison de Sax, donner une petite satisfaction à l'opinion publique. Sax est guéri, la presse le répète; les médecins le nient en vain : le fait est là; lutter contre lui

L*IH VENTEU R.

est impossible. Alors, M. Velpeau fait une petite concession : il permet à M. Vriès de franchir le seuil de l'hôpital de la Charité dont il est dictateur; il lui livre 16 cancéreux dont les médecins ont désespéré ; M. Vriès les accepte et répond de leur guérison au bout de six mois; là, Velpeau proclame lui-même « qu'il lui paraît loyal et convenable de n'en rien dire avant de les avoir suivis jusqu'au bout, »

Et au bout de deux mois, M. Velpeau, manquant à l'engagement qu'il a pris, manquant de loyauté et de convenance^ c'est lui-même qui le constate, chasse honteusement M. Vriès de l'hôpital, et rend un ukase académique par leque il déclare qu'il est sûr que le médecin noir ne peut guérir les malades qui lui ont été confiés, qu'il n'est qu'un charlatan et un fou, passible maintenant des tribunaux et indigne de l'attention de la science. Et comment M. Velpeau pouvait-il être sûr que M. Vriès ne pouvait guérir ses malades, puisqu'ill'a arrêté au milieu de son traitement? Et n'est-ce pas avec raison que M. Vriès lui disait : « Vous m'avez manqué deux fois de parole, monsieur : une première fois en me promettant six mois et en ne m'en accordant que deux ; une seconde fois en vous engageant solennellement en plein amphithéâtre, à ne pas chercher à connaître mon secret et même à ne pas me le demander, tandis que vous avez fait analyser mes pilules, comme si vous aviez pu croire qu'un homme de ma race ne prendrait pas ses précautions et vous laisserait autre chose que l'accessoire de son moyen. »

Ce sont des soufflets dont l'empreinte reste sur la joue qui les a reçus. Certes, cette lutte du docteur noir contre l'Académie de médecine sera aussi curieuse que la lutte de Renaudot contre la Faculté.

A côté des questions spéciales se trouvent les questions d'honneur, qu'il est permis à tout le monde déjuger; et, en face de ces faits, je ne crois pas qu'il soit difficile de deviner de quel côté est la loyauté. Faut-il avoir foi aux

l'inventeur et la science officielle. 233

médecins qui nient: la guérison de Sax ou à celui qui a accompli cette guérison? Que supposer de l'homme qui s'est servi de l'influence de son nom et de sa puissance pour terrasser un adversaire, non pas loyalement, non pas à armes égales, mais en manquant à deux engagements sacrés? Et pourquoi avez-vous manqué à ces engagements, monsieur Velpeau? — Par humanité? Mais vous dites vousmême que vous désespériez des malades confiés à M. Vriès; vous avouez que de toutes manières vous étiez impuissant devant leur mal, qu'ils étaient condamnés ; et vous leur fermez la seule porte de salut qui leur restait, après l'avoir entr'ouverte î Vous devez un terrible compte à l'humanité, monsieur Velpeau; vous lui devez compte de ces seize malades qu'il aurait peut-être sauvés; vous lui devez compte en outre de tous les malheureux qui succombent aujourd'hui, qui succomberont demain à cette redoutable maladie.

— Mais étes-vous sûr qu'il eût guéri? me dira-t-on.

— Non, évidemment, quoiqu'il y ait un préjugé en sa faveur, puisqu'il a guéri Sax. Mais vous ne pouvez pas me prouver que son remède était chimérique, puisque vous n'avez pas tenu vos engagements avec lui; puisque vous ne lui avez pas donné le laps de temps qu'il demandait : il lui a fallu sept mois pour guérir Sax ; évidemment, si on le lui avait enlevé au bout de deux mois, il ne l'eût pas sauvé.

Enfin, disons que les considérants sur lesquels s'appuie la partie scientifique de son rapport n'ont pas paru trèsconcluants à tous les médecins. M. H. Castelnau, dans le Moniteur des hôpitaux, disait :

« Au nombre des parce que qui laissent à désirer, nous nous contenterons de citer les suivants :

a M. Velpeau dit qu'il ne croyait pas au spécifique du cancer : 1° Parce qu'il n'est pas vraisemblable qu'une lésion aussi matérielle, aussi réfractaire que les cancers, se laisse atteindre par une atteinte végétale donnée à l'intérieur et qui ne produit aucun effet appréciable.

« Dans un sens qu'on ne peut pas prêter à M. Velpeau, mais qui ressortirait évidemment de cette phrase malveillamraent interprétée, un remè le qui ne produirait auctm effet ne pourrait évidemment guérir le cancer, mais il est possible et rien ne démontre que si l'antidote du cancer est jamais trouvé, ce ne soit parmi les substances végétales; quant à l'effet produit, le quinquin;t n'en produit souvent pas d'autres que de guérir la fièvre et de faire diminuer la rate, c'est-à-dire qu'il fait ce que M. Velpeau considère comme impossible.

« Sur dix-huit parce que, il y en a au moins six qui n'ont guère plus de valeur que le précédent, et qui ne peuvent, par conséquent, que nuire aux intérêts que M. Velpeau a voulu défendre. »

En effet, que disent ces dix-huit parce que? Ils disent : je suis infaillible, nous sommes infaillibles.

Mais nous l'avons déjà dit : nous ne croyons plus à l'infaillibilité humaine, tant de fois démentie par les faits, et que M. Velpeau se rappelle qu'au delà du tribunal académique, au delà du tribunal de police correctionnelle, il y a le tribunal de la postérité qui pourra bien un jour le traduire à sa barre!

Quel malheur que toutes les académies ne puissent cacher leur injustice comme le fît, en HGi , l'Académie des beaux-arts qui, ayant donné injustement le prix de Rome à un sculpteur qui ne l'avait pas mérité, fît briser tous les bas-reliefs du concours.

M. Velpeau, dont nous venons de parler assez longtemps, terminait son rapport par ces mots :

« Ce que je voyais et ce que j'entendais était contraire à l'ordre logique des choses. »

Comme cette phrase sent bien son académicien ! Comme

l'inventeur et la science officielle. 235

elle est digne de ces messieurs! Cela est contraire à l'ordre Ionique des choses; donc... cela n'est pas, — ou plutôt cela est contraire à nos affirmations, à nos théories; donc cela n'est pas. Gens naïfs qui croyez que les théories sont faites pour expliquer la nature : erreur 1 La nature est faite pour les théories, c'est leur très-humble vassale. Vous vous imaginez que la théorie est déduite des faits : folie ! Ce sont les faits qui sont adaptés à la théorie.

Quand les anciens étaient embarrassés pour expliquer un phénomène, ils le plaçaient au rang des prodiges : exemples : Le cheval de l'e ipereur Tibère, du corps duquel jaillissaient des étincelles quand on le frottait avec la main ; les javelots des soldats romains qui, pendant la nuit qui précéda la victoire que Posthumius remporta sur les Sahins, brillaient comme des flambeaux; de môme un verset du Coran déclarant que la femme peut porter trois ans, les musulmans crient au prodige! Prodige! mot absurde, qui n'a pas de sens, puisqu'il signifie qu'il ne peut pas être ; mais mot commode pour expliquer ce qu'on ne peut comprendre. Maintenant nos savants, quand ils se trouvent en présence d'un fait dont ils ne peuvent donner nulle explication, auquel ils ne peuvent adapter nulle théorie, s'en tirent d une autre manière.

Ainsi de nombreux paysans voient tomber une pierre à Lucé. Lavoisier, Cadet et Fougeroux terminent ainsi un rapport sur ce fait :

« L'opinion qui nous paraît la plus probable, celle qui cadre le mieux avec les principes reçus en physique, avec les faits rapportés par M. Bachelay, et avec nos propres expériences, c'est que cette pierre, qui peut-être était couverte d'une petite couche de verre ou de gazon, aura été frappée par la foudre et aura été ainsi mise en évidence. »

Les principes défendaient à la pierre de tomber. 11 fallut qu'un académicien, M. Lhot, vît des aérolithes de ses propres yeux pour que les principes acquis leur permissent d'exister.

l'invebteur

J'aimais encore mieux le système des anciens. Au moins eux ne rejetaient pas le fait sous prétexte qu'il était contre les règles imposées par eux à la nature.

Des démentis nombreux, dans le genre de celui que je viens de signaler, donnés aux savants par la nature qui n'avait pas tenu compte de leurs négations, ne les empêchent pas de poursuivre le même système.

Cependant on pourrait leur adresser une toute petite question, avec toute l'humilité qu'un pauvre mortel doit éprouver devant les immortels :

— Pourquoi, Messieurs, puisque vous êtes infaillibles, vous envoyez-vous donc chaque jour de lourds pavés à la tête et vous adressez-vous réciproquement les démentis les plus formels?

Commençons par vous, Messieurs les médecins, qui êtes les plus exclusifs de tous, les plus orgueilleux et qui, de plus, non-seulement avez le privilège de nier une invention et une découverte, mais encore celui de la faire déclarer pernicieuse de par les tribunaux, et de faire condamner ceux-là qui l'apportent, à quelques années de prison. Etesvous bien sûrs de ne jamais vous tromper? N'avez-vous jamais erré? Etes-vous toujours d'accord entre vous? Et voyons un peu ce que pensent de votre science ceux de vos confrères qui ont eu le courage de dire la vérité.

Commençons par Bichat, qui, pour n'être pas docteur, n'en était pas moins savant :

<( La matière médicale est, de toutes les sciences, celle où se peignent le mieux les travers de l'esprit humain. Que dis-je? ce n'est point une science... C'est un mélange infâme d'idées inexactes, d'observations souvent puériles, de moyens illusoires, de formules aussi bizarrement conçues que fastidieusement assemblées. On dit que la pratique de la médecine est rebutante, je dis plus : elle n'est pas, le plus souvent, celle d'un homme raisonnable, tquand on èn puise les principes dans la plupart de nos matières médicales. »

L*IN VEKTEUR BT LA SCIENCE OFFICIELLE. 237

A un autre : le docteur Guyard raconte cette anecdote :

a Une dame de nos amies disait un jour à son médecin :

« — Dites-moi donc un peu, docteur, par quel secret vous autres, médecins, vous n'êtes jamais malades.

u — C'est, répondit le naïf docteur, parce que nous dînons confortablement du produitdenos ordonnances, sans jamais rien prendre des drogues que nous ordonnons. »

Boërhaave dit : « Si l'on vient à peser le bien qu'a procuré une poignée de vrais fils d'Esculape, et le mal que Timmense quantité de médecins a fait au genre humain, depuis l'origine de l'art jusqu'à ce jour, on pensera sans doute qu'il serait plus avantageux qu'il n'y eût jamais eu de médecins dans le monde. »

Continuons : c'est Stahl qui parle :

« Je voudrais qu'une main hardie entreprît de nettoyer cette étable d'Augias. J'ose pénétrer dans cette science peuplée d'erreurs, où la langue est aussi défectueuse que la pensée, où tout est à refondre, les principes et la matière. »

Young disait que la médecine était une loterie; d'après lui le docteur RadcUffe n'avait acquis sa réputation et n'avait obtenu ses succès qu'en administrant des remèdes k contre-temps.

Le docteur Brown reconnut que les fièvres abandonnées a leur cours naturel n'étaient ni plus longues ni plus graves que lorsqu'on les coupait par les meilleures méthodes.

Frappart s'écriait douloureusement : « Médecine, pauvre science! Médecins, pauvres savants I Malades, pauvres victimes! »

Guy-Patin, ce féroce médecin, appelait aussi la médecine l'art de deviner; Barthez n'y croyait pas; Broussais se posait cette question : « La médecine a-t-elle été plus nuisible qu'utile à la société?» Corvisart a lancé cette boutade contre elle : « Bah! elle ne sert à. rien; » Foda lui a donné un rôle consolateur : « Si elle ne fait aucun bien, elle soulage

par la magie de l'espérance. » Rostan a proclamé que « chacune de ses formules était une erreur; » Sydenham a avancé que « ce qu'un qualifie d'art médical est bien plutôt l'art de faire la conversation et de babiller que l'art de guérir; » Sprengel affirme « que le scepticisme en médecine est le comble de la science et que le principe le plus sage consiste à regarder toutes les opinions avec l'œil de l'indifférence, sans en adopter aucune. » Magendie avouait, lui : « Sachez-le bien, la maladie suit le plus habituellement sa marche sans être influencée par la médication dirigée contre elle. Si même je disais toute ma pensée, je dirais que c'est surtout dans les services où la médication est la plus active que la mortalité est la plus considérable. » M.Chomeldit : «Les ténèbres enveloppent encore la branche la plus importante de la médecine. » Bouchardat déclare enfin que « la science médicale n'est pas faite. »

Certes, nous n'aurions pas besoin de I autorité de si savants médecins pour le voir. Les querelles des allopathos et des homœopalhes ne nous le prouvent-elles pas suffisamment? Si ces Messieurs étaient si sûrs de leur science, ^e diraient-ils donc des injures comme ils s'en jettent à la figure?

« Les allopatbes, crient les homœopathes, sont des assassins : le fond- de la médecine allopathique est complétrment faux et absurde. Li s médecins allô,. allies tuent les malades en les soignant, et les empoisonnent en les purgeant. Menteurs insignes, fourbes ! 1 Les allopathes, à leur tour, n'ont garde de demeurer en reste et décrient : «On ne peut appliquer la méthode d'Hahncmanu sans être un ignorant abject, un pauvre illuminé, un mi-érable charlatan. L'homœopathie est le comble de la folie et de l impudence. Il y a à Berlin troi- médecins homœopathes, un fripon et deux L mirants... » Et c'est devant les tribunaux que ces Messieurs invoquent, comme jadis la Faculté de Paris invoquait le Parlement, que se disaient ces jolies

L'iNVENTELR ET LA SCIENCE OFFICIELLE. 23\)

choses, il y a quelques aimées. E^t-ce que ces épithètes ne valent pas bien les traîtres, fils de traîtres, hérétiques, sacrilèges, que se lançaient à la face les bons médecins du XVII" siècle? Décidément la médecine vieillit, mais le médecin ne change pas.

Et ce sont ces Messieurs, qui ne sont pas plus sûrs de leur science, qui viennent invoquer V ordre logique des choses, et, au nom de la théorie, interrompre les expériences de M. Vriés. Messieurs, un peu de modestie; et pour essayer de vous guérir du péché d'orgueil, permettez-moi de vous raconter cette petite anecdote :

Les membres de la Société royale de Lonflres, sous l'influence de Berkeley, ne voyaient que l'eau de goudron et croyaient que tout lui était possible. Un jour, un médecin de province leur adresse une lettre dans laquelle il leur annonce qu'un matelot, tombé du grand mât de son navire, s'était cassé la jambe en mille morceaux, mais qu'en rapprochant les parties fracturées, en liant et en versant sur le tout de l'eau de goudron chaude et épaisse, on avait raccommodé parfaitement la fracture.

Là-dessus, grande discussion : mais l'eau de goudron avait tant de puissance I

Huit jours se passent : le doute chez les uns, la foi chez les autres ; enfin une lettre arrive dans laquelle le médecin provincial s'excusait fort d'avoir omis un tout petit détail : la jambe du matelot était une jambe de bois.

C'était Hill, qui, par vengeance, avait fait cette mystification au savant corps.

Votre doctrine n'est pas immuable, ce qu'elle devrait être si elle était infaillible. Tour à tour vous rejetez un remède que vous adopoz le lendemain. Vous êtes connue les jolies femmes: aujourd'hui les nez en trompette, demain les nez droits : hier les tailles courtes, dans huit jours les tailles longues; c'est la mode. Hâtez -vous tant qu'il guérit, disait Mme de Séviyné eu parlant du café. L'huile de co-

pahu, au XVII* siècle, était un baume universel; maintenant elle a perdu une partie de ses vertus.

Au XVII* siècle la saignée est à la mode ; vous avez vu quel soigneur enragé élait Guy- Patin. Broussais met de nouveau en avant un autre moyen de tirer du sang du corps humain; ce sont les sangsues : il préconise ensuite les émollients ; et vite tous les médecins se servent de ces deux remèdes. Plus tard viennent l'huile de foie de morue et l'iode ; maintenant le moyen de guérir est l'expectation. Demain il en .paraîtra un autre qui changera à son tour.

Et vos négations! et vos discussions! Aujourd'hui vous rejetez l'antimoine, l'éraétique, la circulation du sang, que vous serez forcés d'adopter demain. Un jour, M. Darcet invente un nouveau système alimentaire composé de la gélatine extraite des os. Pendant trois mois, à l'hôpital de la Charité, il y soumet malades, convalescents, gens de service. L'expérience semble a\oir parf «itement réussi, et tous les établissements de charité s'empressent de suivre ce mode d'alimentation. Ce fut une sorte de fureur : à Reims, par exemple, de 1830 à 1832, l'appareil destiné à faire des tablettes de gélatine avait fourni plus de deux cent mille rations.

Mais ce qui réussissait à la Charité ne réussissait pas, paraît-il, à l'Hôtel-Dieu, et en 1836, M. le docteur Donne lut tout d'un coup un mémoire à l'Institut, dans lequel il niait toute espèce de propriété nutritive à la gélatine. C'était déclarer que tous les médecins qui avaient, pendant sept ans, conseillé l'emploi de la gélatine, étaient des Anes : et alors quelle responsabilité! Eh quoi! ils auraient nourri pendant sept ans des malheureux avec une matière nou nourrissante, et par conséquent ils les auraient fait lentement mourir de faim. MM. Julia Fontenelîe, Gannal, Edwards et Balzac étudièrent de nouveau cette question. M. Gannal conclut d'un côté que la gélatine est nourrissante tant qu'elle existe à son premier état de disso-

l'inventeur et la science officielle. 241

lution dans le bouillon ordinaire, mais qu'elle perd toute espèce de propriété nutritive dès qu'elle est convertie en gelée; M. Julia Fontenelle déclare au contraire qu'elle est un excellent adjuvant de nutrition. — Je ne parle pas des débats postérieurs : cet exemple ne montre-t-il pas combien la médecine peut errer; de quel engouement elle est prise tout d'un coup pour telle chose qui à ses yeux devient supérieure à tout? — La Faculté déclarait que les soupes de gélatine « étaient préférables pour les malades aux bouillons de bœuf ordinaire. » Et c'est vous, noble Faculté, qui errez ainsi, qui faites de pareilles sottises, qui osez proclamer que vous êtes infaillible î Et de vos discussions sur le magnétisme, qu'est-il résulté? Quand Bertrand, le premier, apporta cette question devant vous et vous força de vous prononcer, votre commission se déclara pour le magnétisme : de nombreux débats en résultèrent, mais n'apportèrent aucun jour sur cette question : et c'est vous, ignorants comme les autres quand il s'agit d'une nouvelle question, qui osez parler avec cette autorité, au nom de la science passée. Vous êtes bien fiers, messieurs les savants, quand il s'agit d'écraser un pauvre novateur ou inventeur : à vous entendre, vous n'auriez jamais commis d'erreurs; vous eussiez toujours nagé dans un océan de lumière; la nature n'aurait plus de secrets pour vous; vous auriez porté le flambeau de votre science dans ses coim les plus reculés. Il est donc bon de vous remettre devant les yeux certaines petites anecdotes dans le genre de celle-ci, qui ne prouvent pas toujours en faveur de votre pénétration.

En 1863, à propos de l'homme fossile, auquel je crois du reste, M. Desnoyers, ayant examiné les ossements de divers pachydermes dont la race est éteinte, avait conclu, d'après leurs stries, leurs incisions et leurs coupures, que l'homme avait dû être contemporain de ces animaux.

Or, M. Eugène Robert répond quelque temps après à M. Desnoyers : « M'étant rendu à l'École des mines pour

y étudier les indices signalés par M. Desnoyers, la personne qui prépare les ossements fossiles de cet établissement inc déclara formellement que les blessures d'ossements des environs de Chartres, résultaient de sa maladresse à les débarrasser de la terre qui les enveloppait et qu'il ne fallait y voir que des coups du burin ou du ciseau employés par elle dans leur nettoyage.

Et vous, messieurs les académiciens, qui, pour soutenir une théorie, commettez des naïvetés semblables, vous viendrez tenir une conversation dans le genre de celle-ci :

— Vous prétendez guérir, allez, vous n'êtes qu'un misérable charlatan, car nous qui sommes des gens sérieux, nous ne guérissons pas. Nous avons fait nos preuves.

— Mais le malade que vous disiez incurable se porte bien.

— Ce n'est pas vrai.

— L'avez-vous vu?

— Non.

— Voulez-vous le voir?

— Non, mon temps est trop précieux pour me déranger gratis.

Et puis on le traite d'empirique, comme si ce terme était une injure, et on le fait traduire en police correctionnelle pour exercice illégal de la médecine.

C'est l'histoire du docteur Vriès.

Empirique ! je réclame ce titre comme un honneur. Empirique, c'est l'homme qui observe, qui compare, qni cherche, qui trouve ; et l'autre qui, la tête bourrée de formules toutes faites, ne cherche qu'à les appliquer au hasard, sans regarder si elles sont vraies ou fausses, c'est le médecin de Molière !

N'est-ce pas l'empirisme qui amena Gilbert, Otto de Guerick, Grey, Wehler, Mussenbroek, Nollet, Dufay luimôme, Lemonnier, Devis, à constater les divers faits produits par la machine électrique et qui devaient donner de

L'INVENTEUR et la science officielle. 343

si merveilleux résultats, quand, se basant sur eux, on ferait une théorie générale des propriétés de ce fluide?

Et qu'est-ce que la médecine? si ce n'est un art d'expérimentation. Est-ce qu'elle peut procéder autrement que par l'empirisme ?

« Nous médecins, écrit modestement un des rédacteurs de Y Union médicale, nous avouons humblement notre ignorance; nous nous bornons à constater les propriétés des médicaments quand le hasard nous les révèle, quand l'expérimentation nous les démontre ; et nous n'allons pas plus loin. » — « Empirisme partout, voilà l'état de la médecine, » disait Malgaigne.

N'est-ce pas l'empirisme qui a découvert l'éthérisation ? N'est-ce pas l'empirisme qui est le père de toute science? N'est-ce pas l'empirisme qui a révélé à Torricelli et à Pascal la pesanteur de l'air? N'est-ce pas l'empirisme qui a révélé aux académiciens de Florence la porosité des métaux? N'est-ce pas l'empirisme qui a conduit Lavoisier à trouver la composition de l'air? N'est-ce pas l'empirisme ?

Mais à quoi bon vous citer certaines découvertes ou inventions comme nées de l'empirisme, quand toutes, absolument toutes, en sont le produit, la théorie ne pouvant pas être faite d'une manière certaine, avant que l'expérience l'ait justifiée. Expérimenter, il faut toujours que vous en veniez là : car la science acquise est négative et le fait contre lequel vous l'invoquez peut venir le lendemain la renverser.

« La vérité, dit M. Dunoyer, est que tous les arts ont commencé d'une manière empirique. » En principe c'est là la bonne manière d'aller. Je ne crois pas qu'il y ait de meilleure preuve de ce que j'avance ici que l'histoire suivante :

Piallat me racontait qu'un jour un fabricant de chapeaux de paille était allé le trouver en sa qualité de chimiste, en le priant de lui indiquer un procédé pour blanchir les chapeaux de paille de la meilleure manière possible. On les frotta d'abord avec une brosse de chiendent imprégnée

de potasse d'Amérique ; ensuite on les badigeonna avec un enduit composé d'acide sulfureux, d'amidon de blé et de carbonate de plomb. Cependant le fabricant n'était pas arrivé au résultat qu'il voulait atteindre. Ses divers essais avaient échoué.

— Si nous remettions le chapeau dans l'acide sulfureux, dit-il.

Piallat, bon chimiste, s'y opposa en lui prouvant que son chapeau deviendrait noir au lieu de blanchir. Cependant il n'avait pas convaincu le fabricant, et celui-ci n'en fit pas moins à sa téte.

Eh bien! que résulta-t-il de cet essai? C'est que le chapeau qui devait scientifiquement devenir noir, acquit une magnifique blancheur !

Et c'est au nom de cette science acquise qui reçoit de pareils démentis que vous niez le progrès! Aussi, quand on voit ces faits se renouveler chaque jour, comment ne partagerait-on pas l'indignation de Paracelse contre les apôtres de ces doctrines :

« Ce qui fait un médecin ce sont les cures, et non pas les empereurs, les papes, les facultés, les privilèges, les académies... Vous me traînez dans la boue ! vous êtes de la race des vipères et je ne dois attendre de vous que du venin... Imposteurs! vous ignorez même ces simples... je ne vous confierais pas un chien... Vous me reprochez de perdre aussi des malades... est-ce que je puis rappeler de la mort ceux que vous avez déjà tués? Quand vous avez donné à un tel une demi-livre de vif-argent, à tel autre une livre, quand ce vif-argent est dans la moelle, qu'il coule dans les veines, qu'il adhère aux articulations, comment réparer le mal?... Vous parlez d'anatomie, vous disséquez des pendus... plût à Dieu que vous vissiez des malades! Devant le mal, vous restez comme un veau devant un charlatan ! »

Mais bah ! est-ce que les médecins patentés et jurés tuent

l'inventeur et la SCIENCE OFFICIELLE. 243

des malades? Ne les guérissent-ils pas tous au contraire? Ils ne doivent jamais avoir tort, pas plus que les autres académiciens. L'Académie n'est-elle pas un clergé, et un clergé ne désavoue jamais un de ses membres ; un curé fait une sottise dans sa paroisse, l'évôque le gronde, et l'envoie dans un autre endroit, le plus souvent avec avancement, afin de prouver au public qu'il avait raison. Un ingénieur construit le pont des Invalides, le pont s'écroule, l'ingénieur est appelé au conseil général des ponts et chaussées. Tous sont prêts à agir envers lui comme les Romains à l'égard de Varron; à le remercier de sa défaite.

Il le faut bien : que deviendrait la science, s'ils ne se soutenaient réciproquement? Aussi croyez-le bien, leur plus grand désir, nous l'avons déjà vu, serait de laver leur linge sale en famille. Que la publicité est chose ennuyeuse quand elle vient révéler des aventures comme celle arrivée à M. Desnoyers, commenter le rapport de M. Velpeau, montrer M. Le Verrier et Delaunay se traitant réciproquement d'ânes, et M. A. Pontécoulant accusant ce dernier de déloyauté et de plagiat, et faire assister les profanes aux discussions qui s'élèvent dans le sein de la docte assemblée. Dans toute discussion, évidemment, il y a un des adversaires qui fait erreur, à moins qu'ils ne se trompent tous les deux à la fois, ce qui arrive encore assez souvent. Toute discussion prouve donc une chose à coup sûr, c'est la faillibilitc des académiciens, chose que le public devait ignorer : malheureusement, il le sait toujours tôt ou tard, et il apprend à donner à leurs négations leur juste valeur, ce qui n'empêche pas messieurs les académiciens de continuer à nier avec acharnement toutes les choses nouvelles en vertu des lois préexistantes.

Le courageux directeur du Musée de l'Industrie belge, feu Jobard, est l'inventeur du gaz à éclairage extrait de l'eau. En 1833, en ayant fait part à M. Thénard, il reçut pour répense : « Cela n'est pas vrai , car cela n'est pas

possible. » Au nom de cette vérité scientifique, l'Académie des sciences repousse le calcul infinitésimal. L'Académie a refusé d'admettre les observations de Pevssonel, sur l'animalité des coraux et des madrépores, celles du général d'Aboville sur la génération des marsupiaux, celles de Chamiso sur la génération alternante de la salpa pinnata.

Les savants disent au moins crûment les choses : si dans leur monde, le duel était en usage pour venger tous les démentis, quelle moisson de savants !

Vol ta du reste a fait encore mieux ; il voit une expérience et dit : « J'ai vu, mais je n'y crois pas.» Un savant est plus incrédule que saint Thomas quand la théorie le lui ordonne.

Voici une conversation que rapporte M. Vict. Meunier, qui vous édifiera complètement à ce sujet. Cette conversation eut lieu entre lui et M. Dupuis, au sujet d'un mémoire que ce dernier avait déposé à l'Académie et portant ce titre : Discussion du paradoxe hydrostatique et expérience faite à cette occasion.

(C'est M. Dupuis qui parle.) « Une commission fut nommée, elle se composait de MM. Cauchy, Poncelet, Pouillet et Despretz. J'allai voir M. Cauchy. Dès que je lui eus exposé l'objet de ma visite : — Le fait que vous annoncez est impossible, me dit-il. — J'ignore s'il est impossible, répondisse, mais je sais qu'il est vrai. — Non, cela ne se peut. Vous êtes en contradiction avec un principe établi par Pascal. — Du moins venez voir l'expérience. — Je n'irai pas. Cherchez des gens qui aient le temps de se doranger. D'ailleurs j'ai remis votre note à M. Despretz.

«J'arrive chez M. Despretz. Il me regarde d'un air moqueur. Je lui dis : — Ah ! je sais ce que vous allez me répondre, mais je ne vous demande qu'une chose, veuillez examiner le fait. — Nous verrons, dit M. Despretz. Cela n'est pas pressé, nous avons bien le temps. » Je le quittai sans avoir pu obtenir un rendez-vous. .

C'est bien cela : il y a deux siècles un homme proclame

l'inventeur et la. science officielle. Ml

une loi. Il se trouve que la science ayant marché depuis ce temps-là, un fait vient prouver qu'elle est fausse. Le fait existe et est -patent; mais la loi existe antérieurement, le fait est donc contre les règles et est déclaré impossible.

Ou bien, rien ne presse. Pourquoi donc aller si vite Allons doucement, ne nous pressons pas.

Enfin M. Dupuis, s'apercevant qu'on ne voulait pas aller voir son appareil, force en quelque sorte M. Despretz à l'examiner.

L'appareil fonctionne bien et prouve ce que M. Despretz avait avancé.

Impossible de nier ! mais il y a alors un autre moyen de sauver la loi tout en admettant le fait. L'appareil ne vaut rien, dit-on.

— C'est votre enveloppe qui fléchit, et vous n'auriez pas de résultat si l'appareil était en verre.

M. Dupuis établit alors un appareil en verre.

— Ce sont vos ajustages en caoutchouc qui fléchissent : Aussitôt ils sont remplacés par des ajustages en cuivre. M. Despretz ne dit plus rien alors. M. Dupuis le prie du

moins d'en faire un rapport à l'Académie.

— C'est toujours le même effet... la chose n'en vaut pas la peine, je suis sûr de moi. ,

M. Dupuis s'adresse alors de nouveau à l'Académie. Que fait l'Académie ? Elle le renvoie à la commission !

N'est-ce pas une scène de haute comédie dans le genre de celle que nous avons rapportée à propos de la guérison de Sax. Mais M. Despretz me permettra-t-il de lui demander si Pascal, au nom duquel il condamne M. Dupuis, avait eu le même respect pour les lois scientifiques de son temps, pour l'horreur du vide par exemple, qui faisait foi dans le dix-septième siècle, il eût fait la révolution d'où a daté réellement la physique moderne?

Qu'importe? Bon pour ce temps-là, répondra le physicien

du dix-neuvième siècle. Oui certainement à cette époque, il y avait des absurdités qu'il était bon de détruire: mais maintenant la science repose sur des principes certains et ne peut errer.

C'est l'histoire des esprits rétrogrades et conservateurs de tous les temps ; je ne dis pas qu'autrefois, il n'ait été nécessaire de faire une petite révolution... Mais maintenant tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Toujours la doctrine de Pangloss.

Aussi nie-t-on comme on niait autrefois, au nom des théories préalables. Il est bien fâcheux que le passé ne puisse instruire ces routiniers obstinés ; mais l'histoire ne les corrige pas plus que la comédie ne corrige les mœurs. Chacun reconnaît son voisin dans l'être vicieux ou ridicule que le poète flagelle devant les yeux et livre au mépris du public, mais n'a garde de se reconnaître lui-même. Les médecins de nos jours reconnaissent bien la stupidité des docteurs en bonnet carré : ils sont les premiers à en rire, mais ils n'ont garde d'avouer qu'ils les imitent. Ainsi tout marche en ce monde. Mais qu'importe? L'auteur dramatique a raison de poursuivre sa tâche, quelque petit que soit le bien qu'il puisse faire; poursuivons donc la nôtre aussi, nous, et espérons qu'en montrant la non-valeur des négations qui ont été si nombreuses jusqu'à ce jour, nous pourrons changer en affirmations quelques-unes de celles qui se seraient produites demain, ou du moins détruire la confiance que tant de gens ont encore en celles qui se produisent appuyées par l'autorité d'un nom académique. C'est toujours le môme principe ; nier un fait s'il n'y a pas de théorie qui puisse l'expliquer : c'est lui qui poussa les physiciens à refuser longtemps d'admettre que l'électricité pouvait exister dans une atmosphère sereine. C'est cet amour de la théorie qui a poussé Volta à passer sous silence la diminution d'intensité qu'éprouve au bout de quelques instants,le courant électrique produit par une pile, l'altéra-

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tion d'un des métaux du couple; le changement qu'introduit dans la nature de l'électricité le renversement des pôles; les décompositions chimiques qui ont lieu pendant le travail des piles; — parce que ces faits étaient en désaccord avec sa doctrine. C'est bien mesquin , certainement, niais voilà où pousse l'amour des systèmes.

Voyez donc encore une fois ce que sont les lois antérieures des physiciens.

Longtemps ils ont cru, et il y en a qui le croient encore, que le son obéit aux mômes lois que l'air qui lui sert de véhicule, or Jobard dit: « Il n'y a pas de son dans le vide et, chose extraordinaire, on ne s'entend pas parler dans la cloche à plongeur, dans l'air comprimé à une ou deux atmosphères.

« Il n'est pas vrai que l'air se réfléchisse comme le son, car la lumière, en faisant l'angle de réflexion égal à l'angle d'incidence, nous avons étrangement surpris le célèbre Datton en lui démontrant, dans son cabinet de Manchester, que le vent suit les parois des corps sur lesquels il est lancé. On éteint aisément de la sorte une bougie placée derrière une bouteille sur laquelle on souffle avec un tube... On confond mal à-propos les vibrations de l'air avec celles du son. »

Et non-seulement au nom des théories antérieures, les savants nient, mais encore créent des difficultés qui n'existent pas. Nous en avons eu un exemple qui ne saurait être trop répété, dans la peino que se donnaient les théoriciens pour chercher par quel moyen on pourrait rendre les roues des locomotives assez adhérentes aux rails , pour qu'elles ne se bornassent pas à tourner sur place sans avancer, tandis qu'il eût été si simple de commencer par expérimenter afin de se rendre compte d'une manière certaine, des modifications qu'il fallait faire. Mais ce moyeu était bien trop simple, il fallait bien mieux mettre la charrue

avant les bœufs et s'évertuer à résoudre un problème qui n'avait pas lieu d'être posé.

Que d'efforts pour arriver à sa solution 1 Trevithick et Vivian s, pour augmenter le frottement, proposaient de mettre une cheville ou griffe ayant prise sur le sol. Ce ne fut pas la seule invention destinée à tourner cet obstacle qui n'existait pas. M. Blenkinsop construisit, d'après ces données, une locomotive dont les roues ne servaient que de supports à la machine; l'appareil destiné à donner le mouvement était une roue dentée mise en mouvement par la vapeur et venant s'engrener dans un rail fait en forme de crémaillère. On comprend quelle perte de force devait résulter de l'application de ce système. Cependant on s'en servit pendant plus de douze ans au transport de la houille.

En 1812, parut un autre appareil du môme genre, tout aussi vicieux, destiné à triompher de la mérne chimère : la locomotive était remorquée sur divers points fixes à l'aide d'une corde qui s'enroulait sur une espèce de tambour.

Puis vient M. Brunton qui arme sa locomotive de béquilles, s'abaissant, se relevant alternativement, prenant un point d'appui sur le sol et poussant la machine.

Enfin, M. Blackettsc décida à finir par où on aurait dû commencer. Il rechercha à l'aide d'expériences sur le chemin de fer de Wylam, quel degré d'adhérence existait entre les rails et les roues.

Et que vit-il? Il vit que l'obstacle contre lequel on luttait depuis dix ans n'existait pas ; il vit que cette théorie contre aquelle venaient se briser tous les efforts était fausse.

Grâce à cette expérience un an après, Stephcnson lançait sur une voie de fer la Fusrc. Et elle marcha h l'ébahissement général.

Qu'est ce donc quand la théorie est appuyée d'un grand nom? Alors on raisonne et on calcule avec acharnement et on ne se décide qu'à la dernière extrémité à faire une expérience directe.

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Lorsqu'en 1747 Euler eut l'idée de rendre les lunettes achromatiques, à l'aide d'objectifs formés de verre et d'eau, Dolland, célèbre opticien anglais, s'appuyant sur une loi que Newton avait établie dans son optique sur la dispersion de la lumière, soutint longtemps, d'après cette autorité, que les recherches d'Euler étaient vaines, et se donna beaucoup de mal pour le prouver, au lieu de vérifier tout de suite les appareils du géomètre allemand. Il est vrai que quand il tenta l'expérience, celle-ci ayant réussi, il eut la bonne foi de convenir que Newton avait pu se tromper, et de chercher à réaliser l'idée primitive.

Pourquoi donc s'acharner tant à combattre par la théorie des choses qu'il serait si facile d'expérimenter? Mais la théorie est là, et il faut qu'on s'en serve. L'horreur du vide était aussi jadis une théorie que les faits avaient plus d'une fois dû combattre; mais s'il ne s'était pas trouvé un esprit hardi pour se demander en vertu de quel principe l'eau ne pouvait pas s'élever à plus de 32 pieds dans un corps de pompe, elle eût encore longtemps régné en souveraine. Un autre savantl'eût expliquée d'une autre manière : n'expliquet-on pas tout ce qu'on veut? Il y a tant de moyens de tourner la difficulté : il y a des procédés si simples pour rendre compte de ce qu'on ne peut comprendre. Bonnet loue hautement les physiologistes d'avoir abandonnné la science de Torganogénie, en leur montrant avec quelle facilité le système des préexistences expliquait des choses reconnues inexplicables dans la voie positive et expérimentale. Aquapendentc saisit la comparaison de la construction d'un navire dont Galieu se sert pour expliquer le développement du poulet, il prouve que la nature ne peut pas agir autrement que l'art, et il en conclut que la nature commence par bâtir la charpente, pour former # les os !

Oh! éternelle stupidité de l'homme qui veut que la nature suive les lois qu'il lui platt de tracer, lui obéisse, soit

l'ikvektiur.

môme si sympathique pour lui, qu elle ne puisse agir autrement qu'il ne fait.

Mais l'homme ne voit-il donc pas que les choses les plus simples sont le plus souvent en contradiction avec ses théories : Posez ce problème, par exemple :

a Étant donnée une source courant au bas d'une hauteur, sans autre appareil qu'un tuyau de conduite garni de deux soupapes, forcer les eaux à s'élever d'elles-mêmes jusqu'au sommet. »

Eh bien ! au premier regard, n'est-il pas absurde, chimérique; n'est-il pas contraire à une des lois fondamentales de la mécanique, l'égalité du niveau des liquides placés dans deux vases communiquants? Certes.

Et cependant les deux soupapes que vous ajoutez à ce tuyau renversent cette loi, et vous avez, grâce à elles, le bélier hydraulique.

Pourquoi donc être si fiers de ce que nous savons, quand chaque jour nous découvrons quelque chose qui vient renverser nos assertions précédentes?

C'était un fait bien avéré et bien reconnu que tous les poissons étaient ovipares. Or voici que M. Jakson pèche, en Californie, un poisson vivipare. Il l'envoie à M. Agassiz, et celui-ci confirme complètement sa découverte.

Mais il faut voir l'acharnement des savants contre ces faits que tout le monde connaît, qui sont pour les bonnes femmes un article de foi et que les ignorants répètent; leur orgueil leur défend de les admettre, et il faut l'autorité d'un grand nom pour oser glisser jusque dans l'Académie que la voix du peuple pourrait bien être dans ce cas la voix de Dieu. Ainsi à propos des aérolithes, appelés pierres du tonnerre, que l'on niait, dont on riait, voici ce qu'un jour Arago a fini par dire :

« Sans vouloir assurément réveiller les idées surannées touchant les pierres de tonnerre, je dirai qu'il n'est point prouvé qu'on doive rejeter comme mensongères toutes les

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relations où il est parlé de coups de foudre accompagnes d'une chute de matière. Sur quoi se fonderait-on pour s'inscrire en faux contre ce fait?... (Suit la citation d'un passage de Bayle.)

Puis les expériences de Fusinieri viennent montrer l'étincelle électrique chargée de particules pondérables.

« C'était encore, dit M. Meunier, une chose admise par tous les physiciens que la lune en son plein n'exerce sur notre atmosphère aucune action calorifique ; en un j&ur le résultat négatif de tant d'expériences délicates a été renversé par la conclusion positive d'une expérience de M. Melloni, bientôt confirmée par celle de MM. Knox, Zantedcschi, etc.

« Qui nierait que les physiciens sont d'autant plus portés à restreindre le rôle météorolique de la lune, que le public est porté à lui en attribuer un plus grand, ne connaîtrait ni le cœur humain en général, ni le cœur des savants en particulier. »

Ils donnent une puissance énorme à la science qu'ils possèdent, puisqu'ils la mettent au-dessus de la nature : ils restreignent, ils nient la science à venir. Il y a dix ans, tous les savants niaient qu'on pût jamais prédire le temps. Arago, seul, faisait cettte restriction « dans l'état de nos connaissances actuelles; » les autres disaient : toujours. Maintenant M. Le Verrier admet que l'on peut réaliser cette chimère. C'est une immense concession : aussi a-t-il immédiatement soin d'ajouter : k Jamais la prévision du temps ne dépassera vingt-quatre heures.» Dans le même moment, il est vrai, M. Coulvier-Gravier prétend qu'il peut s'étendre à quatre jours, et à bien moins de frais que M. Le Verrier pour ses vingt-quatre heurs. Mais M. Le Verrier le traite d'ignorant, parce que lui directeur de l'Observatoire ne s'est occupé qu'incidemment de météorologie, tandis que l'autre savant s'en est occupé toute sa vie.

Qui peut sonder les abîmes du cœur d'un savant, surtout quand il est rempli par un système ?

Oh! les systèmes! les systèmes! Que Voltaire avait bien raison d'être furieux contre eux! Dès qu'un homme s'attache à un système, il devient aveugle. Il a peut-être tout d'abord été guidé par la raison. Mais le système s'empare ensuite en maître de cette raison, il ne la laisse plus libre un seul moment; elle ne peut plus secouer son joug; elle doit plier, se faire petite, rampante, ne croire que ce qu'il veut, ne voir que ce qu'il voit, rejeter môme l'évidence, fûtclle frappante, s'il l'ordonne.

Que les savants feraient bien de méditer profondément ces paroles de Harvey, qui sont si vraies :

« La science des réalités n'est-elle pas assez difficile? n'est-elle pas a^sez longue? Faut-il y ajouter l'étude de nos rêves et la contradiction de nos suppositions? »

Je livre encore cette maxime d'Ed. Laboulayc à leurs méditations :

« Les paradoxes de la veille sont les vérités du lendemain. »

« Celui qui s'enorgueillit dans une négation cynique est insensé ou pervers, » a dit G. Sand.

Cessez donc, savants, de croire vos systèmes infaillibles et en leur nom d'arrêter le progrès : cessez d'entraver la marche du monde, de rebuter, de décourager, de persécuter les inventeurs pour satisfaire un vain amour-propre; craignez que le lendemain du jour où vous aurez rejeté une invention parce qu'elle est en contradiction avec un de vos systèmes, on ne dise : Non-seulement il s'était trompé, mais encore il fut de mauvaise foi...

Autrefois, l'école avait le syllogisme; vous savez à quelles belles absurdités on arrivait avec le syllogisme ; vous connaissez tous celle-ci, qui, quoique non scientifique, n'en

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est pas moins belle : — Un cheval rare est cher. — Or, un bon cheval à bon marché est rare. — Donc, un bon cheval à bon marché est cher ; ou encore celle-ci : — Le manger salé fait boire beaucoup. Or, boire beaucoup fait passer la soif. Donc, le manger salé fait passer la soif.

L'abbé Guibald raconte à son correspondant Manegoldus, mayister scho/œ, le bon syllogisme qu'il fit à l'empereur d'Allemagne Conrad III : « Unum,inquam,habetis oculum ! quod cum dedisset; duos, inquam, oculos habetisl quod cum absolutè annuisset; unus, inquam, et duo très sunt; ergo très oculos habetis. »

C'est une des gloires de François Bacon d'avoir détruit ce tyran de l'esprit humain; d'avoir posé comme bases de la science l'examen et l'expérimentation sur la nature.

Maintenant, l'Académie a remplacé le syllogisme par les calculs préalables à toute expérience et à toute observation. Elle s'en nourrit comme ses ancêtres se nourrissaient de l'autre affection de l'esprit humain. Elle en mange comme Eugène Sue mangeait du homard. Elle en est arrivée à ne plus pouvoir vivre sans eux et à tout leur sacrifier.

Dans la séance du lCr août 1864, M. Chasles a lu un mémoire contenant des formules et des théorèmes relatifs aux coniques qui doivent toucher des courbes d'ordre quelconque ; le mémoire occupe huit pages et demi du compte rendu. Dans le môme numéro, il y a en outre : une lettre adressée à M. Chasles par M. Cayley, sur le même sujet, occupant deux pages ; trois pages de remarques de M. Darboux sur la théorie des surfaces orthogonales; une page d'une lettre de M. Moutard sur les lignes de courbure d'une classe de surfaces du 4e ordre ; une note de six pages de M. Nicolas Aléxéeff, sur la réduction d'une intégrale contenant un radical de second degré d'un polynôme de quatrième, à la forme conique d'une intégrale elliptique» et sur le calcul du module.

Tous ces travaux sont fort remarquables, soit ; ils méri-

taient parfaitement d'occuper les dix-neuf pages du compte rendu ; mais ces raisons ne me font pas trouver bonne cette mention : « Le mémoire de M. Batailhé (sur l'insalubrité des hôpitaux), trop étendu pour être reproduit intégralement au compte rendu, et, par sa nature, peu susceptible d'analyse, est renvoyé à l'examen d une commission composée de MM. Rayer, Velpeau et J. Cloquet. »

Les coniques, les surfaces orthogonales et autres choses de ce genre, sont bien plus importantes que la question de la salubrité des hôpitaux, au moment où on bâtit un hôpital aussi insalubre que possible. Donc, place aux coniques, aux surfaces orthogonales, lignes de courbure, intégrales, choses qui pressent, qui sont à l'ordre du jour, dont la société ne peut pas se passer un seul moment, dont les lecteurs du compte rendu sont excessivement affamés. Quant aux malades, on aura toujours le temps de s'en occuper.

Je ne saurais trop m'associera ces paroles de M. Jeunesse:

« 11 faudrait ne pas être de son siècle pour ne pas aimer les mathématiques... Et, cependant, nous l'avouons sans détour, c'est avec un véritable effroi que nous voyons les solutions des questions géométriques absorber une vaste étendue des comptes rendus de l'Académie des sciences, alors que les solutions ne sont pas accompagnées d'applications pratiques. »

Mais que voulez-vous? les académiciens ont cette passion ; je la leur pardonnerais encore s'ils ne l'employaient pas comme ils appliquent les lois scientifiques, pour combattre le progrès.

L'académicien triomphe complètement quand il vous écrase sous une masse de calculs^ de chiffres, de formules algébriques. Il est sûr de lui : jamais on ne pourra dire qu'il s'est trompé; il est infaillible.

— Je vais vous prouver par les chiffres que cela ne peut avoir lieu, dit-il.

— Est-ce bien sûr? peut-on lui demander.

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— Comment, répond-il, qui peut nier l'évidence des chiffres? y a-t-il quelque chose de plus certain? est-ce que deux et deux ne font pas quatre?

Très-bien, tout cela; loin de moi de nier que deux et deux font quatre ; mais cette vérité ne me prouve pas l'évidence de tous les calculs passés, présents et à venir; les chiffres se trompent comme tout le monde, de bonne ou de mauvaise foi.

Vous connaissez tous le proverbe : faux comme une statistique. Qu'est-ce pourtant, si ce n'est un calcul? Eh bien I grâce à elle, voici à quel résultat on arrive. Si vous voulez, je vais vous faire trois pages de calcul pour vous

démontrer vous avez peur et j'arrive tout droit au

résultat.

L'illusion statistique dont je vous parle a été signalée par M. Tourret, k la Chambre des députés, en 1841; les partisans du passé l'invoquaient pour prouver qu'il y avait diminution dans la consommation de la viande et crier :

— <( Vantez donc le progrès ! voyez à quel résultat il arrive! La consommation moyenne de la viande est diminuée; Je peuple en mange moins qu'autrefois 1 Vive le bon vieux temps 1 voilà un argument que vous ne pouvez pas réfuter : ce sont des chiffres, cela! »

Le fait prouve comme quoi un calcul très-juste par luimôme, qui présente un aspect invincible, peut être faux en réalité. Et cependant sur les lois antérieures et sur les calculs se basent tous les savants; voilà par quels moyens ils réfutent toutes les inventions. Il faut entendre les mathématiciens, les élèves de l'École polytechnique vous démontrer par A +B que telle chose ne peut pas être : la chose a eu lieu la veille; qu'importe? c'est la nature qui est dans son tort, mais pas le calcul.

Tout dépend de la différence des points de vue.

« Les mathématiques, dit M. G. Flourens, ne possèdent point, comme on le suppose, la vérité infuse; si elles n'é-

l'imventbur

taient redressées par l'expérience, elles se tromperaient; la vérité absolue est dans le lait, non dans le chiffre. Elles n'ont aucun moyen supérieur de discerner le faux du vrai, elles mènent également à l'un et à l'autre; le chiffre, comme le syllogisme, est un instrument qui fonctionne bien, s'il est dirigé par un bon jugement. »

Bernard Palissy l'avait dit depuis longtemps dans une discussion à laquelle il fait se livrer des instruments de géométrie et des arts. C'est à qui triomphera du compas ou de la règle : puis l'aplomb et le niveau viennent rabaisser l'orgueil des premiers. Palissy s'évertue alors à leur prouver qu'ils peuvent certainement être excellents, que leur mérite personnel peut être immense; mais qu'avant toutes choses, ils dépendent de la main qui les emploie, et que si celle-ci est maladroite, ils ne feront rien de bien.

Que les mathématiciens se le disent I qu'ils réfléchissent aussi à ces paroles de M. de la Landelle :

a En fait de mécanique, je me défle fort des calculs qui ne sont pas fondés sur des expériences préalables. Les observations astronomiques ont précédé de fort loin les calculs sur la mécanique céleste. Et cependant, que d'erreurs ont, de siècle en siècle, relevées les astronomes en basant des calculs nouveaux sur des observations nouvelles. Et en fait d'applications industrielles, lorsque l'expérimentateur qui voit et qui observe seul est sujet à mal voir et à conclure au rebours de la réalité, faute d'avoir tenu compte d'un détail, comment un mathématicien raisonnant par hypothèse et par inductions, n'omettrait-il pas quelque coefficient qui, multipliant ou divisant le résultat déGnitif, le rendra beaucoup trop fort ou trop faible, beaucoup moins favorable ou radicalement faux. »

C'est pour le même motif que Robertson dit : « Nulle évidence mathématique. »

Bacon avait dit aussi, longtemps avant lui :

« Je ne sais en effet par quel hasard les mathématiques

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et la logique, qui ne devraient se comporter à l'égard de la physique que comme de simples savants, se targuant au contraire d'une supériorité de certitude, s'ingèrent d'exercer sur elle leur domination. »

Voici une page fort remarquable de Diderot sur la même question :

« Michel-Ange cherche la forme qu'il donnera au dôme de l'église Saint-Pierre de Rome. C'est une des plus belles formes qu'il fût possible de choisir. Quelle raison avait-il de donner sa préférence, entre tant de figures successives qu'il dessinait sur son papier, à celle-ci plutôt qu'à celle-là? Pour résoudre les difficultés, je me rappelai que M. de la Hire, grand géomètre de l'Académie des sciences, arrivé à Rome dans un voyage d'Italie qu'il fit, fut touché comme tout le monde de la beauté du dôme de Saint-Pierre. Mais son admiration ne fut pas stérile : il voulut avoir la courbe qui formait ce dôme ; il la fit prendre et il en chercha les propriétés parla géométrie. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il vit que c'était celle de la plus grande résistance. Michel-Ange, cherchant à donner à son dôme la figure la plus belle et la plus élégante, après avoir bien tâtonné, était tombé sur celle qu il fallait lui donner, s'il eût cherché à lui donner le plus de résistance et le plus de solidité. A ce propos deux questions : comment se fait-il que la courbe de plus grande résistance dans un dôme, dans une voûte, soit la courbe d'élégance et de beauté? comment se fait-il que Michel-Ange ait été conduit à cette courbe de la plus grande résistance. Gela ne se conçoit pas, disait-on; c'est une affaire d'instinct. Et qu'est-ce que l'instinct? Oh! cela s'entend de reste. Je dis à cela que Michel-Ange, polisson au collège, avait joué avec ses camarades; qu'en luttant, en poussant de l'épaule, il avait bientôt senti quelle inclinaison il fallait qu'il donnât à son corps pour résister le plus fortement à son antagoniste ; que cent fois dans sa vie, il n'eût pas été dans le cas d'étayer des choses qui chancelaient, et

de chercher l'inclinaison de l'étai la plus avantageuse ; qu'il avait quelquefois pose des livres les uns sur les autres, que tous se débordaient et qu'il avait fallu en contre-balancer les efforts, sans quoi la pile se serait renversée; et qu'il avait appris de cette manière à faire le dôme de Saint-Pierre de Home sur la courbe de la plus grande résistance. Un mur est sur le point de se renverser, envoyez chercher un charpentier; lorsque le charpentier aura posé les étais, envoyez chercher d'Alembert ou Glairaut; et l'inclinaison du mur étant donnée, proposez à l'un ou à l'autre de ces géomètres de trouver l'inclinaison selon laquelle l'étai appuiera le plus fortement, vous verrez que l'angle du charpentier et du géomètre sera le même. Vous avez pu remarquer que les ailes des moulins à vent sont de biais, et forment un angle avec Taxe qui les soutient; sans cela elles ne tourneraient pas: cet angle a une quantité telle que l'aile tournera le plus souvent dans un angle de cette quantité. Gomment se fait-il que quand le géomètre eut examiné celui que l'habitude, l'usage avaient déterminé, ils ont su que c'était précisément celui que la plus haute géométrie aurait préféré? Affaire de calcul d'un côté, affaire d'expérience de l'autre. »

Mais les mathématiciens n'admettent pas que ce puisse être affaire' d'expérience.

Ils veulent que le chiffre soit tout : — Expériences! — chimères! — Observations! — erreurs! Ils n'admettent pas que les mathématiques ne doivent jouer que le rôle d'un instrument de précision : être par exemple ce que le niveau est à l'œil. Ils veulent que les mathématiques soient à la fois l'œil et le niveau.

Aussi dégoûtent-ils tous les hommes pratiques de se servir de cet instrument qui, cependant, leur serait si utile; à force de vouloir trop bien faire, ils ne parviennent à rien faire ; ils ont la manie de simplifier leurs formules quand même, et, devant les problèmes complexes, il faut toujours se méfier des formules simples.

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Voici ce que disait Jobard, en 1841, à propos des instruments de Sax dans un rapport sur l'exposition de l'industrie française :

« II a découvert des lois qu'aucun traité d'acoustique n'a pu lui enseigner : car, il faut l'avouer, les savants n'ont été que de peu d'utilité en la facture. Leurs théories du son et leurs calculs n'ont jamais pu les guider dans le percement des tubes extracylindriques. Les facteurs préfèrent s'en rapporter aux tâtonnements répétés et à leur instinct plus ou moins développé, que de pâlir en vain sur des équations algébriques auxquelles il manque tant d'éléments indispensables. »

Mettez, en effet, un mathématicien en face d'une question pratique et vous verrez comment il s'en tirera. Il connaît la résistance des matériaux, il consulte les tables, il a appliqué toutes les mathématiques pures et transcendantes au calcul des équilibres. Ainsi préparé, on lui donne un pont à construire et il se met à l'œuvre. Son pont s'écroule : c'est l'histoire du pont'des Invalides.

Voici ce que me racontait, il y a quelque temps, un entrepreneur.

Il est chargé de la construction d'un grand établissement public. Les ingénieurs lui donnent telles et telles données. Il connaît son métier, ne les contredit pas, mais se garde bien de suivre leurs plans. Il arrive à. une réussite complète et les autres n'y voient que du feu.

Une sérieuse étude et qui n'a guère été faite, c'est celle de l'influence des mathématiques sur l'esprit humain.

a Béte comme un mathématicien, » c'est un vieux proverbe connu de tout le monde, et si jamais proverbe fut vrai, ce fut celui-là.

Un des plus vieux exemples de cette influence nous est offert par Maupertuis.

Maupertuis, de calcul en calcul, en arriva à proposer une ville où on ne parlât que latin, — à vouloir endormir

à l'aide de l'opium et disséquer pendant leur sommeil les Patagons, hauts de douze pieds, pour connaître la nature de l'âme, — à vouloir percer un trou jusqu'au noyau de la terre, — à vouloir boucher les pores et les conduits de la respiration, ce qui, d'après lui, aurait permis aux hommes d'atteindre l'âge de Mathusalem, — à prétendre qu'un corps attiré vers un centre par des forces qui accélèrent continuellement son mouvement, s'arrêtera au plus fort de sa volée, et que, parfois môme, il retournera immédiatement en arrière, sans aucune cause.

Et cela n'a rien d'étonnant.

Voltaire n'a-t-il pas raison de faire dire dans son abjuration au docteur Akakia : « Il n'emploiera plus 60 pages de calcul pour arriver à une conclusion qu'on peut établir par un raisonnement de 10 lignes; item, toutes les fois qu'il retroussera ses bras pour calculer trois jours et trois nuits de suite, il se donnera la patience de raisonner auparavant pendant un quart d'heure sur le choix des principes qu'il conviendra d'employer ; et s'il trouve, comme on l'en assure, qu'il pourra se passer d'une bonne partie de son calcul, il nous gratiflera de ce qu'il a de trop et dont il sait bien que nous avons grand besoin. »

N'a-t-il pas raison de lui conseiller d'essayer l'usage de l'ellébore, dont la dose serait réglée par M. Licberkuhn.

J'adresserai la môme prière à M. Lalanne que Voltaire à Maupertuis, et en échange du service que je lui demande, je lui donnerai le môme conseil.

M. Lalanne, dans un essai de théorie de réseaux des chemins de fer, fondée sur l'observation des faits et sur les lois primordiales qui président au groupement dçs populations, proclame une loi qu'il appelle équilatérée et dont voici le principe: «Trois agglomérations de population de môme ordre tendent à occuper las sommets d'un triangle équilatéral. » Partant de là, il en arrive à formuler cette autre loi : «La distance entre deux agglomérations de population d'un

l'invbrteor bt la science officielle. 263

môme ordre et voisines, doit être un multiple exact de la distance entre deux agglomérations d'un ordre inférieur. »

Et si on applique ces règles aux 89 préfectures, 368 souspréfectures, 2,876 cantons, 37,157 communes de la France, la distance des deux préfectures est égale à deux fois celle de deux sous-préfectures, à six fois celle de deux cantons, à vingt-quatre fois celle de deux communes. M. Lalanne applique ensuite ces lois aui chemins de fer : 4° Les mailles d'un réseau tendent, en se multipliant, vers la forme triangulaire;

2* Ces triangles tendent à se grouper, six par six, autour d'un môme point central , foyer d'un hexagone et de six rayonnements dirigés vers les sommets de l'hexagone ;

3° S'il y a dans un réseau des pointements quintuples, par compensation, il y a des pointements sextuples en nombre à peu près égal, dont la moyenne est six;

4° Dans certains centres de converge exceptionnels, le nombre des rayonnements peut s'élever à 12; c'est ordinairement dans la capitale des États

Que ne peut prouver le calcul? Oh! le bon instrument inaltérable, s'appliquant à tout et faisant tout ce qu'on veut. Fiez-vous donc encore aux méthématiques, quand on obtient avec elles des résultats semblables. Vous avez fait un calcul et ce calcul vous satisfait pleinement. N'espérez pas trop; vous pourriez bien avoir une déception. Oh 1 le bon billet qu'a la Châtre.

Mais le mathématicien y croit, lui 1 il est si naïf. C'est quelque chose de splendide que sa naïveté. Calino devait avoir quelque part une petite bosse mathématicienne; Joseph Prudhomme ne dirait pas mieux que certains de ces messieurs.

Ainsi n'est-elle pas digne de ces deux illustres personnages, cette réflexion d'un mathématicien, amenée par une série de calculs, de formules algé briques, en parlant de la locomotion aérienne ?

2G4 l'inventeur.

« Du reste on ne peut pas prétendre atteindre à une grande vitesse ; elle ne sera que trois ou quatre fois plus grande que celle d'une locomotive 1 » (Landur.)

Rien d'audacieux comme un mathématicien dans l'ab- ' surdité : il la voit, il la sent, qu'importe? il ferme les yeux, il va en avant, sans crainte, sans peur, avec une superbe indifférence pour le résultat auquel il arrive. Tous sont prêts à répéter avec Maupertuis : Uoc quidem verùaîi videtur minus consentaneam. Quidquid verosit huic calculo potius quam nostro judicio est fidendum. « Gela ne paraît pas pouvoir être vrai. Mais quoi qu'il en puisse être, il faut mieux en croire le calcul que notre jugement. »

Garnot veut connaître les chances diverses qu'on a de toucher une cible. Le calcul lui révélant que la plus grande est pour une balle tombant au hasard, il prescrit aux soldats de tirer en l'air.

M. Foucou a publié dans la Revue parisienne un travail sur le vol des oiseaux. Ce travail est très-étudié, il repose sur des calculs, et il arrive à des résultats dans ce genre : soixante-quinze martinets ont la force d'un cheval vapeur.

Soixante-quinze martinets avoir la force d'un cheval vapeur I Le moindre moutard qui aura observé ces oiseaux, qui en aura tenu dans ses mains, qui aura résisté à leurs efforts pour se sauver, comprendra parfaitement que chacun d'eux n'a pas la force d'un soixante-quinzième de cheval vapeur.

Mais M. Foucou est encore bien modeste : Navier et autres savants prétendent que l'aigle est de la force de vingtsix chevaux (i). Borelli a calculé que les muscles de l'oiseau excédaient dix mille fois son poids; M. André prouvait, il y a quelque temps, que le cygne avait la force de dix chevaux de trait. Mais qu'importe? les mathématiques l'ont dit, il faut le croire.

(1) M. d'Esterno, se fondant sur des observations, a calculé que son erreur était de 38 p. 100.

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Maupertuis est encore bien raisonnable, en disant qu'il vaut mieux croire le calcul que notre jugement; il aurait pu dire, il vaut mieux ajouter foi aux chiffres qu'à nos yeux.,

Un jour un élève de l'École polytechnique me démontra par A plus B qu'une expérience que j'avais vue n'avait pas pu avoir lieu.

Voilà de jolies petites bévues de savants, basées sur le calcul et qui devraient les corriger à tout jamais de recommencer.

Mais ils recommenceront toujours et quand même : les gens à système et particulièrement les médecins et les mathématiciens sont intraitables ; comme Néron ils tueraient leur mère si elle ne les applaudissait pas.

Les mathématiques sont ennemies de toutes sortes de libertés. C'est peut-être pour cela que je leur déclare la guerre.

Voyez Galilée : il ne dit pas positivement : Croyez ou mourez, mais après avoir énoncé le principe des vitesses virtuelles, il déclare pour toute démonstration, que, « quiconque niera le théorème ou conservera le plus léger doute prouvera qu'il est stupide et ignare. »

Il en est de môme pour M. Foucault, comme le fait fort bien remarquer un autre mathématicien, M. Bertrand : « 11 marche en avant, il affirme, et s'il trouve un contradicteur sur son passage, il le jette de côté en lui disant qu'il est aveugle. »

Et M. Bertrand, — nul ne contestera sa compétence — ajoute :

a Les géomètres purs en embrassant avec une savante monotonie l'infinie variété des détails connus dans l'application des formules, en vantant l'élégance et l'uniformité de leurs méthode?, en y pliant peu à peu l'enseignement tout entier de la science dans tous les pays, ont acquis à leurs procédés préférés une autorité, je dirai presque une tyrannie, sous laquelle les méthodes opposées,

plonges dans un sommeil que nul ne troublait plus, semblaient mourir faute d'aliments. »

Vous voyez, je prends contre les calculs et les mathématiciens des armes, mAme chez des mathématiciens. Quelques-uns ont la bonne foi de dire un peu la vérité sur leur compte et de mettre en doute leur infaillibilité. Au moins on ne pourra pas me dire : qui attaque les mathématiques? des ignorants, des gens qui ne les savent pas et qui alors en parlent comme un aveugle des couleurs.

Ahl vous voulez des autorités, eh bien en voici :

M. Biot. Admettez-vous celle-là? Eh bien, voici ce qu'il dit des mathématiques :

« On ne ferait presque jamais de nouveaux pas dans les sciences physiques, on n'oserait jamais y pressentir de lointains rapports, s'il fallait n'essayer de rapprocher les faits que lorsque le calcul peut s'y appliquer rigoureusement. »

Poinsot réagissant contre les géomètres purs, « avait montré que, dans la mécanique, rien ne dispense de considérer les choses en elles-mêmes, sans jamais les perdre de vue dans le coin du raisonnement. »

« Maintenant, dit M. Bertrand, nul n'oserait contester l'importance et la hauteur des travaux mécaniques de Poinsot; il semble évident déjà que la postérité doit placer l'illustre auteur de la statique bien au-dessus des contemporains, jadis plus célèbres, qui l'ont si longtemps méconnu. »

Mais Poisson disait au sein du bureau des longitudes : « Si Poinsot se présentait à l'Ecole polytechnique, ma conscience ne me permettrait pas de l'y admettre 1 »

Pourquoi? parce que sa science était pratique ; parce que, sans duute, il avait dît « que le calcul n'était qu'un instrument; » que ses résultats avaient toujours besoin d'être vériflés d'un autre côté par quelque raisonnement simple ou par l'expérience ; qu'enlin il ne faut pas croire que les

l'inventeur et la science officielle. 267

lois de l'équilibre, par exemple, soient subordonnées aux formules de l'algorithmie.

Et d'Alembert n'a-t-il pas dit aussi :

« Il faut avouer pourtant que les géomètres abusent quelquefois de cette application de l'algèbre à la physique. Au défaut d'expériences propres à servir de bases à leur calcul, ils se permettent des hypothèses, les plus commodes à la vérité qu'il leur est possible, mais souvent très-éloignées de ce qui est réellement dans la nature. On a voulu réduire en calcul jusqu'à l'art de guérir, et le corps humain, cette machine si compliquée, a été traité, par nos médecins algébristes, comme le serait la machine la plus simple ou la plus facile à décomposer. »

Et après ces faits, après ces citations émanant de ces mathématiciens, dont vous ne pourriez nier l'autorité, croyez-vous donc que parce qu'un académicien viendra me dire : cela est impossible, parce que le calcul ne l'admet pas, je croirai qu'il a profondément raison, je m'inclinerai devant lui et je renoncerai à tout jamais à mon invention en soupirant : il paraît qu'elle est absurde puisque le calcul ne l'admet pas. Non, je ne me soumettrai pas parce que je serai en contradiction avec un chiffre; bien plus môme, je ne renoncerai pas à mon invention parce qu'une ou plusieurs expériences auront échoué.

J'ai terminé le paragraphe précédent en disant que l'insuccès d'une ou plusieurs expériences ne me ferait môme pas renoncer à mon invention, car je me souviendrai de l'axiome de Galvani :« Facile est in experiundo decipi; » de ce que dit Herschel des appareils auxquels presque toujours on est forcé de recourir pour les faire. « Quant aux erreurs de fabrication et d'ajustement, on en doit regarder l'exis-

tence non pas comme probable, mais comme certaine, quelles que soient la forme et l'espèce de l'instrument. » Je me rappellerai enfin les faits suivants qui prouvent que un. deux, trois... dix échecs ne doivent pat.- vous décourager.

Des expériences laites par MM. Loest et Robertson, à Hambourg, répétées par M. Sacharof, à Saint-Pétersbourg, ne réussirent pas quand elles furent faites par MM. Biotet Gay-Lussacà Paris.

M. Molet, ayant écrit à l'Académie qu'ayant appris d'un ouvrier armurier que, par une forte compression de l'air dans le canon d'un fusil, le chiffon qui bouchait le canon s'était allumé, il avait constamment obtenu le môme résultat.

M. Biot fut chargé de répéter l'expérience. Il ne réussit pas. Il fut décidé que M. Molet s'était fait illusion.

Quelque temps après, on vendait sur le Pont-Neuf des briquets pneumatiques.

Lorsque M. de Humboldt fit des expériences sur les gymnotes, il ne réussit point à en obtenir l'étincelle et il ne parvint à constater aucune action sur les électrora êtres les plus sensibles, toutes choses tant de fois obtenues et constatées depuis.

Quand M. de Humboldt annonça à l'Académie le résultat d'une expérience capitale de M. du Bois-Rcymond, savoir, qu'une contraction musculaire produit un courant susceptible de dévier Paipuille du galvanomètre, on s'empressa de répéter l'expérience; maison n'obtint aucun des résultats annoncés et il fallut que l'auteur vint lui-môme les produire à Paris.

La première fois que M. Jobert de Lamballe essaya d'éthériser un malade, il n'obtint aucun succès par suite de la mauvaise disposition de l'appareil. Deux jours après, il réussissait complètement.

Dans la première expérience que Horace Wels fit avec le protoxyde d'azote, à Boston, devant Charles Warera, il

l'inventeur et la science officielle. 269

échoua et fut couvert de huées et de sifflets. Il en fit une maladie, s'abandonna et se donna la mort au moment où Féthérisation triomphait partout, après avoir en vain réclamé la priorité à Londres et à Paris où il avait été éconduit partout; au moment où on donnait le prix Monthyon à Jackson, et où Maorton palpait l'argent que lui avait rapporté son brevet.

Quand Mussenbroek découvrit la bouteille de Leyde, il écrivit à Réaurnur :

« Quand on fait cette expérience avec du verre d'Angleterre, l'effet est nul et presque nul ; il faut que le verre soit d'Allemagne, il ne suffirait pas môme qu'il fût de Hollande.»

Nollet voulut répéter l'expérience ; mais il n'avait pas de verre d'Allemagne; alors, sans compter sur un résultat, il se résigna à tenter l'épreuve avec du verre de France; l'épreuve réussit, même au delà de ses désirs, à son grand étonnement ; car il ressentit une secousse terrible. Pourquoi donc les verres de France réussirent-ils à Paris tandis que Mussenbroek avait échoué avec eux; tout simplement de ce que les verres allemands dont il s'était servi étaient bien secs, tandis que les parois externes des autres étaient humides.

Et voilà comment, faute d'un point, Martin perdit son âneî

Quand les théories de Galvani se répandirent en Europe par la publication de son mémoire, fruit de onze ans de recherches, elles produisirent un effet immense; aussitôt, de toutes parts on se mit à répéter ses expériences, mais les contradicteurs survinrent aussitôt : Reil s'éleva d'abord contre ses théories; Pfaff, professeur à Stuttgard, le combattit ensuite : enfin Volta vint engager la fameuse lutte qui dura six ans et qui est une des plus belles et des plus intéressantes que nous montre l'histoire de la science, et dont Galvani devait sortir vainqueur; cela prouve qu'en expériences comme en mathématiques tout dépend du point

l'ihv jentbur.

de vue et que ce qui est coacluant pour l'uu ne Test pas pour l'autre.

Vous le voyez : il ne suffit pas qu'une expérience soit insuffisante pour que vous la condamniez avec raison; vous ne pouvez exiger, et malheureusement c'est ce que vous faites, que du premier coup on arrive à la perfection; la moindre erreur de détail peut compromettre tout succè> ; et le lendemain, quand elle sera corrigée, l'épreuve peut être victorieuse.

Bien plus : on peut aller jusqu'à dire : l'insuccès d'une expérience, insuccès complet, absolu, ne peut pas prouver à priori contre elle. .

Mais en France nous allons plus vite.

Une expérience mal faite, et voilà une chose jugée. Basile Valentin isole un métal. Il a l'idée de l'appliquer à l'art de guérir. Il en fait prendre à «les porcs ; les porcs engraissent à vue d'œil, et se trouvent fort bien de ce régime. Encouragé par ce succès, il eu fait prendre à des moines. Les moines s'en trouvent fort mal. Donc le remède est fait pour les porcs, non pour les moines, et Valentin baptise son métal du nom d'antimoine.

Windsor, persévérant, remuant, convaincu, obtient en Angleterre un capital de 1,250,000 fr. pour appliquer le gaz à éclairage. Il le dépense tout entier dans des expériences. En France, il eût été perdu : on l'eût traité de voleur; on l'eût mis à Clichy ; en Angleterre on lui confie de de nouveau 480,000 fr. Il en a été de môme pour le cable transatlantique? Après quatre échecs successifs, eussent été bien fous ceux qui eussent tenté une cinquième épreuve 1

Mais si les spéculateurs anglais ont cette audace, les savants de cette nation ressemblent aux autres, et quand ils n'ont pu résoudre un problème, ils le déclarent insoluble. — ilumphry Davy et Welgewood avaient fait mille essais infructueux de photographie , puis les avaient abandonnes en déclarant toute tentative de ce genre inutile. Un savant,

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