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plein de respect pour l'autorité de ces deux grands noms, n'eût jamais tenté de les reprendre. Niepce et Daguerre, demi-savants, osèrent s'attaquer à ce problème et réussirent. Audaces fortuna juvat. Rien ne doit décourager l'inventeur : iléchoueaujourd'hui, qu'il recommence demain. Dût-il toute sa vie rouler le rocher de Sisyphe, qu'il ne se désespère pas; un jour peut-être parviendra-t-il à l'empêcher de retomber. Dût-il faire le travail des Danaîdes, qu'il recommence chaque jour, avec l'espoir de remplir enfin son tonneau. Si l'un jette le manche après la cognée, qu'un autre ramasse manche et cognée et continue le labeur abandonné. Il n'y a pas de résultat auquel la volonté, la persévérance et le génie ne puissent arriver.
Mais revenons aux expériences et à la manière dont les académiciens les font. Voici deux faits que je n'hésite pas à qualiûer d'odieux.
Quelquefois les savants, quand il s'agit de faire triompher leur théorie, n'y apportent pas toujours peut-être, je n'irai pas jusqu'à dire la bonne foi, mais le soin, l'exactitude nécessaires, de sorte qu'ils arrivent à des conclusions dans le genre de celles de Magendie à propos du sucre. Il lui niait toutes sortes de propriétés nutritives; il soumit des chiens à son régime absolu. Les chiens crevèrent au bout de quelques semaines; et victorieusement il écrivit : « Vous voyez bien que j'avais raison l »
Cela ne prouvait cependant pas grand'chose, les chiens étant des animaux essentiellement carnivores et auxquels une pareille nourriture, donnée sans aucun mélange, ne peut suffire.
Voici encore un fait du même genre et qui n'est pas vieux. Quand la poudre coton parut, si elle t rouva un grand succès auprès du public, elle ne trouva que le plus complet dédain auprès des savants. Ils l'appelaient poudre de salon, et pour prouver leur dire, ils faisaient des essais sur des matières mal préparées, et le colonel Piobert et le colonel
Morin apportaient, tous les lundis à l'Académie des sciences, des résultats accablants pour la nouvelle découverte : du reste, en voici un spécimen qui se trouve dans les comptes rendus de l'Académie. (1846. 2e semestre, p. 811.)
« Malgré le vague des renseignements transrais jusqu'à ce jour sur les effets de la poudre coton ou coton azoté, ainsi que le désigne M. Pelouze, auquel on doit la connaissance de cette matière vague, qui ferait même douter de ses propriétés balistiques, l'artillerie n'en a pas moins étudié cette substance. Des essais qui ont été faits ont montré que ce coton, contrairement à ce qui avait été annoncé, donnait ordinairement un résidu d'eau et de charbon; que la combustion ne donnait pas lieu à un très-grand développement de chaleur; qu'elle a produisait peu de gaz, à tel point qu'il s'échappait quelquefois en totalité par la lumière et par le vent du projectile sans le déplacer, que le volume des charges les plus faibles était en général trèsconsidérable et excédait celui qu'il est convenable d'affecter à la charge des armes à feu. »
Les auteurs concluent que cette singulière substance ne paraît nullement propre à remplacer la poudre à canon.
En effet, elle n'est pas propre, du moins en ce moment, à remplacer la poudre a canon, parce que son inflammation est trop rapide, parce que son explosion est trop violente, parce que non-seulement elle lance le projectile, mais brise la pièce.
Certes, voilà des raisons tout autres que celles de MM. Piobert et Morin.
Ne doit-on pas s'indigner contre ces Messieurs, qui, au lieu d'accueillir une invention nouvelle avec la présomption qu'elle est réelle et utile, font au contraire tous leurs efforts pour prouver qu'elle est mauvaise? Est-ce agir de bonne foi? Cette manière de se comporter envers les nouveautés n'estelle pas entièrement contraire à ce que devrait être l'esprit de l'Académie? Quand on vient apporter une invention, ne
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devraient-ils pas être favorables au progrès qu'elle représente, au lieu de lui opposer négations obstinées, théories préalables, calculs faussés, expériences au moins douteuses? Malheureusement, on ne pourra pas plus changer l'esprit des académiciens que celui des avocats généraux ; pour ceux-ci, l'accusé sera toujours un coupable; pour ceux-là, ^ tout inventeur sera un fou; et ils ne songeront pas, dans leur rage de condamner, qu'une condamnation injuste est un stigmate éternel appliqué sur le nom de celui qui l'a provoquée.
Mais qu'importe à ces Messieurs? Ils se soucient bien de l'utilité, des applications de la science, du progrès de l'industrie, du développement de richesse quelle donne, des bienfaits matériels qu'elle apporte. Tout cela aux yeux des académiciens n'est qu'affaire de commerçants, d'ouvriers, d'hommes pratiques; et eux ne sont pas des homme spratiques; ils s'en font gloire; ils n'admettent que la théorie pure; elle seule est digne de fixer leur attention, d'attirer leurs regards, de préoccuper leur intelligence. Le reste, à leurs yeux, est bon pour les êtres grossiers qui s'occupent de ce qui se fait sur la terre; mais eux sont des esprits qui ne mangent que des logarithmes et se nourrissent uniquement de mathématiques ; ce sont des esprits éthcrés qui ne vivent que dans les étoiles situées à quelques millions de lieues; ce sont des esprits pour lesquels les gaz valent mieux qu'un beafteck. Comment voulez-vous que des hommes spiritualisés à ce degré, qui alignent des chiffres représentant des milliards et des milliards, puissent s'abaisser à s'occuper de quelques misérables centaines de millions que produira une nouvelle invention; qui sont habitués à voler de monde en monde sans difficulté, ne soient pas remplis de dédain pour un homme qui s'évertuera à
chercher le moyen de rapprocher les peuples, de faciliter les communications et d'augmenter la vie humaine en diminuant les distances? On ne peut exiger d'eux, évidemment, de se préoccuper de ces infîmes détails. La science pure est la seule qu'on doive adorer dans le temple de l'Institut. Jeunes gens, vous devez \ous f lire ses disciples; si vous avez le malheur de l'abandonner un seul moment pour vous occuper de sa rivale, vous serez repoussés par l'académicien comme par un père à qui vous demanderiez sa fille en mariage et qui vous verrait faire la cour à sa servante. Ecoutez donc les conseils de M. Biot sous peine de vous abaisser, de vous dégrader, de perdre votre avenir, de renoncer aux palmes académiques et aux traitements qui en sont les conséquences et envers lesquels les immortels agissent comme de simples mortels : « Continuons, dit M. Biot, à étudier la nature dans ses secrets intimes, à découvrir, mesurer, calculer, les forces qu'elle met en œuvre, nullement préoccupés des applications profitables que fon pourra /aire. * Sans doute qu'avec son ami Gay- Lussac, il a reproché à Pellegrini-Savigny d'avoir dégradé la science en s'occupant des questions d'alimentation.
Et ce qui fait voir le respect que nous avons en France pour l'autorité, c'est que les journaux qui, de leur nature, doivent se préoccuper avant tout, des choses pratiques, directement utiles, qui ont une influence immédiate sur la richesse sociale, la répartition des produits et des forces, l'équilibre des besoins et des ressources des populations, les rapports des peuples entre eux, ont presque tous applaudi ce discours. C'est une contradiction ; mais l'homme est ainsi fait que M. Duruy, ministre de l'instruction publique, se préoccupant aussi, lui, par mission, par devoir et par politique, des améliorations à faire au bien-être des populations, a dit de son coté dans le discours qu'il a prononcé, en 18G4, a la Sorbonne :
« La science véritable est la théorie. Avec elle seulement}
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on fait de ces hommes qui, de temps à autre, laissent tomber du haut de leurs études austères quelques vérités pratiques que l'industrie ramasse comme celles qui se sont échappées des mains de Papin, d'Ampère et de Chevreul. »
Je crois que le lieu influençait peut-être un peu les idées de M. Duruy, car autrement comment expliquer ce dédain pour l'industrie? Voyez-vous l'homme pratique aux pieds du savant, ramassant les miettes qu'il laisse tomber de sa table. D'après M. Duruy tous les hommes pratiques seraient des César Birotteau à qui des Vauquelin daigneraient parfois donner des recettes dont ils pussent se servir. Qu'ils ne s'avisent donc pas de se présenter dans le temple de la science ; ils en seraient honteusement chassés comme Ilenaudot était repoussé du sein de la Faculté de Paris, sous prétexte qu'il guérissait les malades, — ce qui est pratique;
— qu'il favorisait les transactions commerciales, les emprunts, en fondant une sorte de bourse et de banque, — ce qui sentait le marchand; — qu'il avait une pharmacie, — ce qui sentait l'apothicaire; — qu'il avait fondé une gazette,
— innovation très-commode, très-utile, organe de publicité, arme contre l'ignorance des masses, moyen de diffusion des lumières, — toutes choses fort criminelles aux yeux des braves docteurs. Ah ! au lieu de s'occuper de tout cela, il eût bien mieux fait de passer sa vie à mesurer le saut des puces, comme faisait Socrate selon Aristophane. C'est bien plus beau et bien plus digne de l'esprit humain. Il ne doit s'appliquer qu'à des problèmes de cette espèce dans lesquels il peut trouver une magnifique pâture et une grande satisfaction. Quels beaux travaux on peut faire sur des questions de ce genre 1
« On entend lire à l'Institut des rapports d'une clarté remarquable et d'une trè-;-hauîe portée, dit M. Lucien Platt. Les comptes rendus témni.j lient de l'activité et de la persévérance de plusieurs académiciens; mais les rapports ont
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pour objet une découverte scientifique et exclusivement scientifique; l'Académie semble tenir à honneur de ne régner que sur la théorie pure; elle dédaigne la pratique. »
C'est l'histoire des alchimistes dont on s'est tant moqué; il y a eu des alchimistes dans tous les siècles, il y en aura toujours, leur point de vue change : voilà tout.
Que cherchaient les alchimistes? non la matière, mais l'absolu. Ils idéalisaient la science, la spiritualisaient et, à force de s'absorber dans leurs déductions, ils arrivaient à un point extrême, où il n y avait rien. Il en est de même maintenant. Qu'y a-t-il au bout de certains problèmes mathématiques? N'est-ce pas avec une haute raison que M. Littrù dit :
« A une époque toute récente on a fait de Part pour l'art; avec quel profit? Le résultat est là pour en témoigner. Aujourd'hui on fait de la science pour la science, stérile exercice dont le public favorablement prévenu par de glorieux et récents services, et d'ailleurs juge encore peu compétent, appréciera bientôt sévèrement la vanité, m
En voyant cette indifférence, bien plus même cette antipathie de ceux-là qui s'intitulent savants, comment n'arriverait-ou pas à se demander quelle est en définitive l'utilité de ces messieurs, qui eux-mêmes se proclament des inutilités? Quel est lu but que nous devons poursuivre en ce siècle, si ce n'est l'alliance de la théorie et de la pratique? C'est en vain que les savants le nieraient; qu'ils jettent un regard autour d'eux et ils verront que c'est là où tendent les efforts de tous les travailleurs ; les métaphysiciens purs sont maintenant relégués au second plan ; on ne chicane plus sur les mots ; la critique s'est métamorphosée ; nul ne s'amuse plus à relever dans un ouvrage les tournures de phrases qui ne plaisent pas; on s'occupe avant tout de l'ensemble, des tendances de toute œuvre d'art; la philosophie de l'histoire ne consiste plus à chercher le plus ou moins de validité d'un document historique, l'exactitude précise d'une date:
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qu'importe pour elle si tel prince est né à une heure cinquante-cinq minutes ou à deux heures dix minutes? Ce qu'elle cherche, c'est la tradition humaine, le développement parallèle de l'individu et de la société ; ce qu'elle constate, c'est le mouvement social et elle juge l'importance du fait d'après la part d'influence qu'il a eue sur le progrès. Le progrès! — Ce grand mot créé depuis un siècle seulement et qui explique cette grande chose, existant dcpuTSJÇue le monde est monde, mais niée ou non connue avant que des hommes profondément humains vissent que la seule science digne de l'homme est celle qui s'occupe [d'améliorer l'individu et d'amener la société au point où le citoyen jouisse de tous ses droits en satisfaisant tous ses besoins. — Le progrès maintenant est la seule divinité à laquelle les penseurs rendent un culte; et nous pouvons dire hautement qu'il ne tardera pas à renverser les autels de ces dieux obscurs et mystiques dans l'adoration desquels se consumaient de vigoureux esprits. Aussi arrière maintenant à tous ces gens qui voudraient les rétablir ! arrière à ces savants qui cherchent encore une pierre philosophale quelconque! ce ne sont pas des hommes.
Le mot est dur, mais il est vrai, ils sont dignes seulement du titre d'homme, ceux-là qui, se serrant les uns contre les autres en rang pressé, forment la légion qui a écrit sur sa bannière le grand mot : « Humanité. • Et ils sont nombreux ceux-là, travailleurs de toutes sortes et à tous les degrés : ouvriers qui n'ont que leurs bras, ouvriers qui n'ont que leur cerveau; et les idées sont les chaînes qui unissent leur phalange. Mais que dire de ceux-là qui devraient les forger et qui au contraire les dessoudent ; qui se séparent de la masse, s'isolent, s'en écartent avec dédain, en disant aux autres : Vous êtes indignes de combattre avec nous, vous Êtes des vilains dont le cœur ne doit pas battre près du nôtre; allez seuls et isolés, en avant, armés comme vous
l'invïnteub.
pourrez; nous autres nous sommes cuirassés; faites-nous un rempart de votre corps, et quand vous aurez comblé le fossé avec vos cadavres, nous passerons sur eux ; quand vous aurez été étreints par ce [terrible combattant que Ton appelle la nature, et que vous aurez été brisés dans cette étreinte, vos corps nous serviront de piédestal pour arriver jusqu'aux lauriers qui nous décoreront ; les honneurs et la • gloire seront pour nous ; combattants de la première heure, allez pleins de confiance, nous, nous sommes les moisson* neurs du champ que vous aurez engraissé avec votre sang. Honte à ceux-là qui devraient être chefs et qui au lieu de marcher en tête se couvrent, comme le duc d'Aiguillon pendant la'bataille de Saint-Cast, « de farine et de gloire (I).»
Mais qu'importe aux savants 1 Comme Louis XIV, leur grandeur les retient au rivage , leur dignité les empêche de s'engager dans la mêlée; le soin de leur immortalité leur fait craindre les horions. Oh 1 que la science pure vaut mieux! elle ne ruine pas, elle ne blesse pas, elle ne tue pasl Elle est toujours digne et solennelle et n'expose pas aux railleries du vulgaire ! Seulement elle ne sert à rien, c'est une arme dont la poignée est parfaitement ciselée, mais dont la lame est de plomb et non d'acier. Or, nous préférons maintenant à ces joujoux les choses réelles ; nous nous moquons des fantaisies pour n'estimer que les vérités; un bûcheur d'idées comme Proudhon vaut mieux à nos yeux qu'un ciseleur de phrases comme Théophile Gautier.
Gela n'empêche pas que l'homme qui réunit les deux qualités ne soit un très-grand homme, mais il ne faut pas que l'homme qui se contente de tailler des phrases et de faire brillerdes mots se croie supérieur au premier et le méprise; s'imagine qu'il peut parfaitement se passer de ces qualités et qu'il n'a pas besoin de penser pour écrire. Malheu-
(1) Paroles de U Chalotais.
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reusement c'est ce qui a lieu. Le penseur ne demanderait pa3 mieux que de savoir s'exprimer, persuader et convaincre; il recherche même ces qualités; mais le littérateur pur, lui, fait de l'art pour l'art et affecte de dédaigner le penseur. Il vient alors un moment où il y a nécessairement antagonisme entre ces deux tendances; ceux qui suivent chacune d'elles ne se comprennent plus entre eux, et ils se haïssent. Le penseur se demande ce que lui veut celui-là qui le rebute par le vent qui remplit ses phrases, et se dit un beau jour : « Si le talent d'écrire ne conduit qu'à ce résultat, à quoi bon?... » A quoi bon'?... Voilà aussi ce que se répète l'industriel, l'ingénieur pratique en voyant la nullité des travaux des savants purs. 11 les repousse et, rendant dédain pour dédain, il les rejette. De là naît aussi antagonisme entre la science et l'industrie; elles se séparent l'une de l'autre, au lieu de s'unir tellement qu'elles ne formeraient plus qu'une seule chose poursuivant un seul but; elles ignorent mutuellement leurs ressources et leurs besoins; au lieu de se soutenir, elles luttent ensemble. L'industriel manque de connaissances théoriques, il le comprend; il sentie besoin qu'il en aurait, mais il ne sait où les prendre; il les voit si éloignées de lui, atteignant un but si contraire au sien, qu'il se rebute et essaye de s'en passer. Le savant, lui, ne fait rien de son côté pour venir en aide à l'inventeur, et s'il le voit se noyer, au lieu de lui tendre la main, il lui fait une longue démonstration pour lui prouver que s'il avait connu le cours de la rivière, il n'aurait pas perdu pied : — La fable du Maître d'École et de l'Enfant qui se noie. M. Transon dit : « Gomment la science connaîtra-t-elle les besoins de l'industrie et comment l'industrie connaîtrat-elle les ressources de la science, aussi longtemps que ces deux ordres de travaux, science et industrie, seront particulièrement affectés à des classes de la société si distincte! l'une de l autrc? »
Il n'y a plus de classes maintenant dans la société, ou
plutôt il ne devrait plus y en avoir. Nul ne devrait être exclusivement savant ou exclusivement industriel ; pour être véritablement l'un des deux il faut réunir les connaissances que doivent avoir les deux. Malheureusement le savant ne veut pas être un homme pratique et de plus il décourage, il empêche môme l'homme pratique de devenir savant.
Oh î pourquoi donc, savants, ôtes-vous les seuls hommes parmi ceux qui véritablement comptent dans le monde intellectuel qui regardez ce titre d'utilitaires, le plus beau qu'un homme puisse mériter, comme une injure? Pourquoi donc vouloir vous enfermer dans de pures abstractions, sans jamais songer à les appliquer!
Aussi qu'en résulte-t-il pour vous? C'est que vous qui regardez les inventeurs et les découvreurs comme des ouvriers ; vous qui montrez un si parfait dédain pour eux, vous êtes dédaignés à votre tour. La popularité est toute pour eux et s'éloigne de vous. Ce sont eux qui absorbent toute la gloire et, à vous, il ne reste que les louanges et les flatteries de quelques disciples.
Au lieu de vous associer au mouvement social, vous vous en séparez. Vous formez une coterie, vous vous enfermez dans votre couvent qui s'appelle l'Académie. Aussi ne vous étonnez pas quand les amis du progrès, tous ceux-là qui aspirent au noble titre d'utilitaires, s'indignent contre vous. Vous pouvez, vous drapant dans votre morgue, affecter du dédain pour eux ; mais vous, vous serez couverts du dédain de l'humanité tout entière. Voyez parmi vos confrères : il n'y a que ceux qui, joignant la pratique à la théorie, ont voulu soulager les misères de leur siècle, aider à l'avancement des peuples qui ont conquis une gloire et une popularité durables.
On se souvient de Berthollet, moins pour ses travaux de chimie distincte, que pour l'application de ses produits, au blanchiment des toiles, pour la production du salpêtre.
Il en est de môme de Monge, cet énergique savant qui,
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alors que la Convention décrétait que la patrie était en danger, consacrait toutes les ressources de la science à lui procurer de nouvelles armes.
N'en est-il pas de môme de Ghaptal, de Conté, dont les travaux furent sans cesse dirigés vers un but utile?
Ah ! c'est qu'alors le titre de savant n'était pas une sinécure et que la Convention n'admettait pas que l'Académie fût un lieu de repos. C'est sous cette impulsion que Delambre, mesurant les deux fameuses bases de Melun et de Perpignan, et devenant ainsi un des fondateurs du système métrique, a laissé son nom à la postérité.
Si d'Alembert s'était renfermé dans ses études géométriques, qui les connaîtrait maintenant? Mais il devient un des créateurs de l' Encyclopédie , et alors son nom est conquis à l'immortalité.
A quoi Franklin doit-il sa gloire, comme savant? A ce que tandis que les autres se lançaient dans des théories sur l'électricité météorologique, lui dédaigna ce sujet qui ne devaitapporter aucune conséquence utile pour réaliser l'idée du paratonnerre, objet pratique, devant rendre de grands services à l'humanité : et c'est pour cela que lui, Franklin, ancien apprenti, pauvre diable s'il en fut, ignorant si vous voulez, vous éclipse.
Geoffroy Saint-Hilaire ne doit la popularité de son nom qu'à ses travaux, ses efforts, ses tentatives pour organiser sur de larges bases l'acclimatation des animaux et végétaux étrangers.
Croyez-vous donc que je ne préfère pas le colonel Siebold qui a passé quarante ans dans de continuels efforts pour propager en Europe les merveilles végétales de l'Orient à quelque savant bourré d'X?
Qui a rendu les grands noms de médecins si célèbres, c'est que partout à leur science s'est jointe la pratique : c'est que non-seulement on les a vus dans leur chaire, majs encore à l'hôpital.
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Qui a fait la grandeur d'Arago? Ce ne sont pas, croyez-le bien, ses savants calculs, ses hautes spéculations scientifiques : ce sont ses tendances à populariser la science, à la répandre, à la faire comprendre par tous, à montrer quelle utilité elle peut avoir dans la pratique ; c'est son ardeur à soutenir le progrès, quoique quelquefois lui-môme ait été atteint du mal caduc épidémique parmi les académiciens.
Mais quantà vous, savants, qui avez passé votre vie à faire des logarithmes, à résoudre des problèmes, à vous lancer dans des spéculations abstraites, qui vous connaît? qui vous aime? qui vous salue avec vénération quand vous passez? qui vous presse la main? qui vient vous accompagner jusqu'à la tomhe, en disant:
Ce fut un grand homme !
Et cela est de toute justice : vous avez voulu vous séparer du monde; vous avez oublié que dans la science comme en tout, le vrai n'est rien sans l'utile; vous avez cru que la théorie de l'art pour l'art existait encore, tandis que le plus grand de ses apôtres, Victor Hugo lui-même, a proclamé sa mort ; vous vous êtes entourés de nuages et vous n'avez pas voulu montrer votre visage, quoi d'étonnant à ce que personne ne vousconniisse? Vous vous êtes enfermés dans un cloître, où vous avez végété sans avoir nul rapport avec nous, pourquoi donc aurions-nous de la sympathie pour vous? Vousn'ôtes pas un de nos frères, nous ne vous connaissons pas; vous n'avez pas combattu avec nous. Quand Geoffroy Saint-Hilaire a dit à l'Académie des sciences : « La question sociale est la première dont il soit nécessaire de s'occuper aujourd'hui ; » il n'a éveillé nul écho sous les voûtes de l'Institut. Sa phrase même n'a pas été comprise, le mathématicien haussant les épaules quand on vient lui parler de progrès, de liberté et d'humanité, choses qui nous font battre le cœur, à nous autres ignorants, qui sommes des hommes. Quand donc les savants comprendront-ils que « la science
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ne doit pas être une satisfaction Égoïste de l'âme qui l'acquiert et s'élève pnr là au -dessus de la foule? dès qu'elle n'est point profitable a cette foule, elle est fausse » (G. Flourens) ; — que le savant qui n'est que savant, ne sait que faire de sa science, qu'elle ne peut lui servir à rien I (Dunoyer.) Mais môme quand il veut faire un effort pour la propager, il a tellement l'habitude de la voir sous un point de vue étroit, qu'il ne peut l'élargir. Il continue son système de pédantisme et d'inutilité, et il mérite que M. Texier lui adresse cette boutade : « Vous voulez servir la science? enfermez-vous dans son sanctuaire et ne travaillez que pour vous, et fermez bien les portes. Vous voulez faire un journal savant? prenez un titre grec, pirlez latin, entourez vous d'à et de formule* algébriques, mais gardez-vous bien d'écrire en français. » Restez donc ce que vous êtes, ô dieux delà science, ne vous humanisez pas; mus permettez-moi de vous jauger à votre mesure et de ne pas avoir plus de respect pour vous que nous n'en avons pour les fétiches des nègres de Guinée : comme eux, vous n'êtes que des idoles inutiles ; vous ne comprenez pas votre siècle, vous ne vous mêlez pas à la vie de l'humanité, vous ne vous incarnez pas dans votre époque, vous ne vous identiGez pas avec ses besoins et ses aspirations, vous dédaignez vos contemporains et la postérité pour vous plonger dans des spéculations égoïstes, vous vous enfermez dans une sphère d'où ne jaillit nul rayon. Soyez donc livrés au mépris de l'humanité et aux railleries de Rabelais, de Molière et de Voltaire, ces hommes si profondément humains 1
Mais on découvrira plus facilement la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel ou la direction des ballons, qu'on ne changera l'esprit de l'Académie.
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Cet esprit tient à sa nature, à sa composition, à son organisation.
Tant que l'Académie restera une sorte de chambre souveraine, s'inquiétant peu du public, jugeant en grand appareil, revêtue d'une espèce d'infaillibilité, ayant fort peu de membres aptes à se prononcer sur chacune des nombreuses questions qui lui sont soumises; tant qu'elle sera une chamhre haute au lieu d'être une assemblée démocratique, une cour et non un jury, elle gardera tous ses vices, et ses vices sont ceux de tout corps constitué, de toute administration, et l'Académie est l'administration de la lumière.
On n'administre pas un corps impondérable; les académies sont donc parfaitement inutiles : si elles n'étaient encore qu'inutiles I Mais elles sont nuisibles : rappelons les • réflexions de Balzac au sujet des ingénieurs des ponts et chaussées :
« La hiérarchie en de pareils corps a pour effet de subordonner des capacités actives à d'anciennes capacités éteintes qui, tout en croyant mieux faire, altèrent ou dénaturent ordinairement les conceptions qui leur sont soumises, peutêtre dans le seul but de ne pas voir mettre leur existence en question; et telle me semble être l'unique influence qu'exerça sur les travaux publics, en France, le conseil général des ponts et chaussées. Supposez néanmoins qu'entre trente et quarante ans, je sois ingénieur de première classe. Hélas! je vois mon avenir; il est écrit à mes yeux. Mon ingénieur en chef a soixante ans, il est sorti avec honneur, comme moi, de cette fameuse école; il a blanchi dans deux départements à faire ce que je fais; il y est devenu l'homme le plus ordinaire qu'il est possible d'imaginer. Il est retombé de toute la hauteur à laquelle il s'était élevé ; bien plus, il n'est pas au niveau de la science, la science a marché, il est resté stationnaire, il a oublié ce qu'il savait I D'abord spécialement tourné vers les sciences exactes et les -mathématiques par son éducation, il a négligé tout ce qui n'était pas
sa partie. Aussi ne sauriez-vous vous imaginer jusqu'où va sa nullité dans les autres branches des connaissances humaines. Le calcul lui a desséché le cœur et le cerveau... l'extinction de ses talents l'a conduit à faire dépenser un million au lieu de 200,000 fr. au département. J'ai voulu protester, éclairer le préfet, mais un ingénieur de mes amis m'a cité l'un de nos camarades devenu la béle noire de l'administration pour un fuit de ce genre... Dès qu'un des nôtres commet une lourde faute, l'administration, qui ne doit jamais avoir tort, le retire du service actif en le faisant inspecteur. »
Ajoutons aussi que l'État est mesquin dans la manière dont il rétribue la science ; ihie donne pas au savant des récompenses en rapport avec ses travaux; il lui donne des charges, des fonctions qui l'usent, l'abrutissent comme l'ingénieur en chef. 11 charge un homme de génie d'aller faire faire des additions à des moutards et il tue Ampère en l'assujettissant à des devoirs, incompatibles avec sa nature distraite, pour lesquels il n'était assurément pas besoin d'un homme supérieur, et qu'il remplissait fort mal.
Est-ce donc en envoyant des hommes de génie inspecter des enfants qu'on prétend honorer et encourager la science? Y a-t-il besoin d'être Le Verrier pour bien apprécier si les élèves de troisième connaissent suffisamment les éléments de la géométrie? N'est-ce pas ridicule? De plus, sous prétexte de donner une récompense, n'infligez-vous pas une torture? Le savant, le vrai savant regarde le temps comme le plus précieux de ses biens. Si vous prenez ce temps, si vous prenez sa pensée, vous le frappez par cela môme d'impuissance, vous le réduisez à l'inertie; si, à un Age déjà avancé et où la pensée a pris un pli qu'elle ne peut plus perdre, vous le forcez de se livrer à des travaux qui lui sont antipathiques, vous le tuez. Et vous appelez cela encourager la science! Quant à moi je me défierai toujours des sénateurs qui auront nom Dumas, Le Verrier, etc. Il faut qu'ils né-
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gligcnt une chose sur deux. C'est impossible autrement. On ne peut pas courir deux lièvres à la fois, dit sagement le proverbe. Le savant, en endossant l'habit de sénateur, devient un autre homme; il se métamorphose; ou bien, s'il n'est que savant, comment peut-il devenir un homme politique? Pour avoir découvert sa planète, M. Le Verrier sait-il mieux ce qui se passe sur la nôtre?
Que veut-on que suit un corps se composant de pareils membres, si ce n'est un corps caduque, arriéré, routinier, inintelligent, sans initiative, sans puissance, s'écriant sans cesse : O temporal ô mores! regrettant le passé et haïssant le présent, encore plus l'avenir.
« S'attachant surtout à conserver le dogme scientifique le plus généralement accepté, a dit fort bien M. L. Figuier, les académies ne peuvent représenter l'idée de l'avenir, ni celle du progrès. »
L'Académie n'a-t-elle pas perpétuellement menti à sa devise : lneenit et perfeeit?
Pourquoi donc garder cette borne qui ne peut servir qu'à briser les audacieux qui viendront se heurter témérairement contre elle sans savoir la tourner? Pourquoi ne pas l'arracher comme on s'est décidé à arracher les vieux calvaires placés dans les carrefours auxquels venaient se heurter les charrettes, mais que la superstition maintenait?
Apprenons donc à nous passer de l'Académie.
Malheureusement, nous autres Français, nous sommes do véritables plantes parasites : on croirait que nous ne pourrions nous tenir seuls debout; il faut toujours que nous cherchions un tuteur quelconque sur lequel nous appuyer. Nous manquons de l'esprit d'initiative : nous avons été >i longtemps soumis à tous les despotismes que nous nous en sommes fait une habitude; nous cro\onsque nous ne pouvons rien faire en dehors du gouvernement; dès qu'une question se présente, vite, il faut s'adresser à l'état. Ahl si l'État voulait! Ah! si l'État savait l Ah! si l'État par-ci, si
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TÉtat par-là! Et comme si rien ne nous regardait, nous, membres de l'État, nous attendons placidement, en nous permettant à peine quelques murmures, que l'État veuille bien s'occuper de la chose qui nous intéresse. Or le gouvernement, dans les matières scientifiques, est représenté par l'Académie : c'est donc vers l' Académie que se tournent tous les regards.
Et cela précisément parce que l'Académie est dans la complète dépendance du pouvoir exécutif. Ce n'est pas au corps savant qu'on s'adresse; c'est au corps composé de savants qui sont devenus depuis des .personnages dans l'Etat. La grande autorité de M. Dumas, le chimiste l — NonI La grande autorité de M. Dumas, sénateur. — La grande autorité de M. Le Verrier, l'astronome. — Nonl — — La grande autorité de M. Le Verrier, sénateur 1 C'est parce qu'ils sont sénateurs, qu'ils régissent souverainement la science, non pour un autre motif. Ils sont puissants : ils disposent de mille grâces, ils peuvent dispenser mille faveurs; donc, tendons les mains vers eux! Dans un pays indépendant, cette situation politique en dehors de la science ferait faire peu de cas de leurs appréciations par des savants. En France, il en est tout autrement. La science y est centralisée comme toute chose. L'État a une science officielle comme il a un enseignement officiel. Tous les deux ne doivent admettre que de bonnes doctrines, non susceptibles de troubler lu société. C'est pour ce motif que M. Pasteur invoquait contre les hétérogénistes le matérialisme et l'athéisme auxquels leur doctrine les conduisait. Les savants arrivés dépendent du pouvoir et les autres dépendent d'eux; tous sont employés comme pour les autres fonctions ; et malheur à eux si leurs doctrines ne sont pas orthodoxes. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, les États- Unis ont de nombreux rentres scientifiques indépendants. Il n'en est pas de même chez nous. L'Académie des sciences ne peut rien innover sans l'approbation de l'Etat : l'Etat
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peut tout innover sans son approbation; il peut changer le nombre des sections et le nombre des membres de chacune sans même la consulter. Voilà ce qui explique la souplesse de tous les savants qui n ont pas assez de caractère pour sacrifier leurs avantages personnels à la vérité; voilà ce qui explique en même temps l'inimitié qui accueille tous ceux qui sont indépendants. Mais ce n'en est pas moins parfait ainsi. L'Académie est un des bureaux du ministère de l'Instruction publique. Il faut la vénérer dans chacun de ses membres, et dire à l'un : — Vous êtes le soleil de la physiologie ; — à l'autre : — Vous êtes le soleil de la chimie;
— à un troisième : — Vous êtes le soleil de l'astronomie;
— ce à quoi ils vous répondent comme M. Flourens : — Comme vous me comprenez bien!
Et nous, moutons de Panurge, courbés sous le joug de la tradition, nous essayons de nous rapprocher autant que possible des rayons de ces soleils; et nous n'osons rien faire si nous ne sommes éclairés par eux.
C'est à ce point que Thénard fonde une société de secours des amis des sciences : mais quels seront les Amis des sciences ayant droit d'être secourus? 11 n'y aura que ceux « qui auront présenté à l'Académie un mémoire jugé digne au moins de recevoir son approbation. » Que vous semble de cette définition? N'est-elle pas passablement arbitraire et étroite? Nous avons vu que quelquefois ce ne sont pas les plus mauvaises choses qui ne paraissent pas dans les comptes rendus. Leurs auteurs pourront donc être frustrés des secours auxquels ils devraient avoir droit en faveur de gens beaucoup moins méritants, mais plus favorisés du sort? Pourquoi donc, puisque cette société est indépendante de l'Institut, prendre ses jugements, dont il serait quelquefois assez embarrassé de rendre compte, pour critérium? Malheur à ceux qui auront attaqué quelque erreur académique : ils ne seront pas considérés comme savants ! N'estce donc pas à la société de juger elle-même quels seront les
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hommes dignes de sa sympathie, puisqu'elle est basée sur le libre concours du public?
Apprenons donc à secouer ce joug autoritaire.
L'Académie est impuissante de sa nature : si elle peut donner quelques rares conseils aux inventeurs, elle ne peut diriger activement leurs travaux, les aider d'une manière efficace, leur accorder des secours réels, employer leurs forces dans un but déterminé. Quelques encouragements 1 voilà où se borne son rôle; rôle étroit, que la Convention eût voulu, avec sa puissante unité, rendre immense; mais rôle qu'elle ne peut prendre désormais, le gouvernement, si riche pour l'armée, si pauvre pour la science, lui donnât-il des millions. Le lendemain du jour où M. Dumas avait fait un magnifique rapport sur la découverte deRuolz, celui-ci ne pouvait pas trouver cent écus pour l'exploiter.
Qu'on cesse de s'adresser à l'Académie, que des sociétés libres la remplacent. Vous présentez un mémoire à ce corps vénérable; combien parmi ses membres sont en état de le comprendre ? L'Académie des sciences est composée d'éléments hétérogènes... « Les sciences inorganiques et les sciences organiques s'y regardent sans se comprendre et s'y parlent sans s'écouter.» (Littré.) Vous croyez vous adresser aux soixante-cinq hommes les plus savants de France ; vous ne vous adressez en réalité qu'à cinq ou six auxquels vous décernez un brevet d'infaillibilité. Pourquoi donc, au lieu d'agir ainsi, ne portez-vous pas vos travaux à une société spéciale ? Croyez-vous qu'ils ne seront pas mieux appréciés, mieux discutés par des centaines d'hommes s'y intéressant, que par quelques hommes parlant devant des gens complètement étrangers au sujet que vous traitez. Les sociétés botanique, zoologique, géologique, biologique, anthropologique, géographique, des ingénieurs civils, existent déjà. Allez, savants et inventeurs, leur porter vos travaux ; réunissez-vous à elles; cessez d'aller à l'Académie. Ah! il est vrai que ce conseil est difficile à suivre, les privilèges
dont elle est investie, le prestige dont les pnjugés l'entourent, les ressources pécuniaires qu'elle possède, l'influence qu'elle peut avoir sont autant de chaînes qui vous y lient. Brisez-les, puisque vous n'avez qu'à vous plaindre d'elle et que rarement vous pouvez vous louer de ses arrêts. Du jour où nul ne s'adressera plus à elle, elle tombera comme un vieil édifice pourri que rien ne soutient plus, et les sociétés qui, en ce moment, languissent auront l'influence quelles doivent avoir. Ce seront elles qui seront les véritables véhicules du progrès et qui le feront atteindre le but auquel il veut parvenir. Que les ressources particulières se réunissent et elles compenseront facilement la maigre pâture que livre TÉtat à l'Académie. Mais quand ces résultats arriveront-ils? Quand? quand des hommes complètement indépendants, sans souci du pouvoir et des faveurs, dégagés de tout esprit d'intrigue, libres de toutes places officielles, se trouveront à leur tête. Malheureusement c'est ce qui n'a pas lieu. Une société veut se fonder. Aussitôt elle se met à la recherche de gros bonnets auxquels elle doit se rallier comme au plumet de Henri IV. Elle ne sait quels termes serviles employer à leur égard; elle s'en sert comme enseigne et en même temps elle leur fait une réclame ; au lieu de n'agir sévèrement que selon les principes de la vérité, elle s'avilit pour mériter leur faveur. Toute société en France, qui se déclare indépendante, n'a rien de plus pressé que de chercher à perdre son indépendance. Les fondateurs se mettent en quête de membres de l'Académie qui veuillent bien en faire partie, parce que ce titre en impose aux badauds ; parce que ce titre y amène beaucoup de gens qui, par ce moyen, essayent de se rapprocher de ces dispensateurs de faveur : ils ne font rien, ces gros personnages; ils n'apparaissent jamais aux séances; mais dans les bulletins, on les comble de louanges; un mot d'eux: c'est une parole d'évangile; on leur rendrait le môme honneur que les Thibétains rendent à leur Lama. Loin de nous, ces fétiches 1 ne cesserai-je
de répéter. Vuus voulez faire une œuvre indépendante! Proclamez tout d'abord votre indépendance et dégagezvous de ce honteux servilisme. Ne vous inquiétez pas des hommes, inquiétez-vous des choses; n'attachez pas votre fortune à un nom, attachez-la à vos œuvres. Toute société qui se fonde est grosse de son avenir; d'elle dépend son succès : qu'elle soit sérieuse et intéressante; que réellement elle soit à la hauteur du progrès scientifique; qu elle l'accélère, et elle réussira en dépit des entraves et des mauvais vouloirs. Quand donc nous déshabituerons-nous du respect de l'autorité? Ne cherchons pas de centralisation, c'est elle qui l'amène; je ne suis pas partisan de l'unité que les chimistes, dans le congrès de Garlsruhe, voulaient donner à la science ; je crois que M. Vict. Meunier, dans son projet d'association scientifique, veut aussi trop unifier et uniformiser; j'adresse le même reproche au projet d'Institut de Progrès social de M. Ch. Duveyrier. Que chaque branche des connaissances crée son centre à elle; qu'elle réunisse dans un groupe tous ses travailleurs; qu'elle ait son journal pour disséminer partout leurs travaux; qu'elle ait môme ses concours; cela suffit. Ce qu'il faut surtout, c'est que rien ne se perde. Diderot voulait qu'une académie des arts mécaniques se fondât et publiât cinquante volumes in-4 résumant toutes les observations réunies jusqu'à ce jour et tenant compte de toutes celles qui se produiraient. Il était dans le vrai : mais au lieu d'une académie unique qu'il y en ait plusieurs; si je veux savoir dans quel état se trouve l'anthropologie, je consulte les bulletins de la société qui s'occupe de cette science; si je veux connaître le passé et l'avenir de la locomotion aérienne, je consulte YAcronaute, etc. Si j'ai quelque fait nouveau à apporter, c'est à ces centres divers que je m'adresse. Ce seront eux qui me donneront de véritables encouragements et de véritables moyens de poursuivre mon œuvre.
Dans beaucoup de provinces se sont fondées des sociétés
savantes. Ces sociétés tiennent chaque année un congrès; mais sont-elles indépendantes? Leur congrès se réunit sous la présidence de M. Le Verrier ou de M. Milne Edwards. Leur ordre du jour est réglé d'avance. C'est l'Académie qui dirige leurs travaux ou plutôt les arrête. Le président essaye de se faire applaudir et baille sur son siège ; quand les applaudissements sont terminés pour lui : — Abrégez 1 abrégez ! ne cesse-t-il de dire à chacun.
Leurs membres ont fait deux cents lieues pour se voir quelques heures et pour ne rien dire. Du reste, ils devaient s'y attendre. Du moment que toutes ces sociétés sont sous la dépendance du pouvoir central, il leur est encore plus impossible d'être indépendantes à Paris que dans leur province. « Elles sont trop placées sous la discipline de MM. les membres des comités établis auprès du ministère de l'instruction publique, disait M. Gatien Arnoult avec raison, on dépouille les académies de province de leur dignité, en leur donnant des juges officiels, vis-à-vis desquels on les met positivement et ostensiblement en situation d'infériorité. » C'est-à-dire qu'on regarde leurs membres comme des enfants : on les dirige comme s'ils étaient en classe ; et puis s'ils ont été bien sages et s'ils ont fait un bon devoir, on leur donne des prix.
Que sont donc ces prix de l'Académie? A l'Académie française le prix de poésie en un demi-siècle a révélé le poëte Bornier : elle a trois ans pour trouver un jeune homme hors ligne ; après avoir mûrement réfléchi, elle trouve dans son sein un jeune homme né en 1797. Comme c'est encourageant 1 Et l'Académie des sciences? Elle a un malheureux prix de quatre cent cinquante francs à donner à une invention mécanique quelconque : depuis plusieurs années, elle n'a pas trouvé une invention qui valût ce prix. Et dans le procès que M. le docteur Guillon a intenté à l'Académie, Tannée dernière, à propos du prix fondé par M. d'Argenteuil sur les maladies des voies urinaires, n'a-t-il
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pas montré que les procédés employés à l'égard des concurrents ne sont pas toujours tels qu'ils devraient être, que ce prix ne serait jamais accordé à aucun chirurgien de Paris pouvant porter ombrage à certains membres, que pour ce motif on avait déprécié les travaux d'un autre chirurgien distingué, à qui on a alloué une récompense insignifiante ?
Il y a un prix fondé par M. de Tremont, un prix annuel de mille francs « pour aider un savant sans fortune dans les frais de travaux et d'expérience, etc. »
En 1859, l'Académie le décerne pour trois ans et à qui? à M. Ruhmkorff « qui est l'ingénieur de prédilection des savants de tous les pays.» C'est M. le rapporteur lui-môme qui le dit.
Il faut avouer aussi que ce n'est pas toujours de sa faute si l'Académie des sciences ne trouve pas à décerner ses prix ou ne les décerne pas au plus digne. Le mouvement scientifique ne reçoit plus d'elle son impulsion ; il le reçoit de la société entière. Ce sont les besoins nouveaux qui l'enfantent. L'Académie n'a nulle initiative en cette matière : elle peut tout au plus le suivre : il lui est aussi impossible qu'à l'Etat d'être à la tête du progrès : tous les deux ne peuvent que se mettre à sa remorque; l'un et l'autre sont impuissants à l'engendrer : ce sont les forces individuelles qui le constituent et non des corps politiques ou savants. Mais non-seulement ils ne l'engendrent pas, mais encore le plus souvent ils lui résistent parce qu'ils ne le comprennent pas. Gens parvenus, ils ne cherchent qu'à conserver, au lieu de chercher à avancer. Aussi de même que nous voyons l'Etat mettre obstacle à l'œuvre de la civilisation, voyons-nous l'Académie se mettre en dehors du mouvement scientifique, et au lieu de le pousser en avant, chercher à le retenir. Les prix qu'elle décerne, au lieu d'être en rapport avec les études du moment, sont en dehors d'elle. Le travailleur qui n'a plus besoin qu'on lui impose de tâche, qui est assez grand et assez raisonnable pour savoir ce qu'il doit faire, ne s'en in-
L*IN V E!îTEDB.
quiète guère et ne se distrait pas de ses études pour courir après ce vain fantôme.
Il ne tourne plus uniquement des regards vers cette assemblée, attendant qu'elle lui dicte une composition ; il travaille tout seul, ne demandant d'inspiration qu'au mouvement social tout entier. C'est à lui qu'appartient maintenant l'initiative et non à MM. tel et tel.
Du reste, je l'ai déjà dit ailleurs : récompenses, prix, etc., ne sont que des hochets : l'inventeur n'a droit qu'à un prix, à la rémunération que lui donnera le public de son invention. Hors de là tout est faux; nous ne sommes plus des enfants pour nous contenter de ces vaines satisfactions; nous rions de ces encouragements qui n'en sont pas, qui n'aident en rien l'inventeur dans l'accomplissement de sa tâche, qui ne le récompensent pas de ses efforts d'une manière proportionnelle aux services qu'il rend à la société, et dont le refus souvent le décourage et l'empêche de trouver des capitalistes. Pourquoi donc continuer a regarder les arrêts de ce corps comme des oracles et à les solliciter humblement, quand tous les inventeurs connaissent leur valeur. Ils savent que l'Académie ne peut rien, que son rôle n'est qu'un rôle négatif; pourquoi s'empressent-ils donc, comme des moutons de Panurge, de lui demander son opinion sur leurs travaux? S'ils veulent avancer rapidement, qu'ils perdent cette éternelle préoccupation de ses jugements, qu'ils agissent sans s'en plus soucier que si elle n'existait pas, qu'ils ne mettent plus leur espoir en elle, mais qu'ils tournent ailleurs leurs regards.
La formule de l'Académie est autorité ; la formule de la science est liberté.
Ces deux formules ne peuvent s'accorder. « La science sans liberté est une contradiction dans les termes, a dit Jules Simon. »
Donc l'inventeur doit chercher des encouragements et des ressources en dehors d'elle.
l'inventeur et la science officielle. 295 Mais où?
Dans le siècle où les grands principes de souveraineté du peuple, de suffrage universel, de liberté ont été proclamés, est née une nouvelle puissance : cette puissance est l'association.
C'est elle maintenant qui résume toutes les forces actives de la société, qui apprend à chacun à ne plus compter sans cesse sur le pouvoir et à compter sur soi, qui importe le grand principe de self governmeni qui paraissait si antipathique à nos traditions, à notre routine, à nos préjugés. Habituons-nous à ne plus nous traîner à la remorque de l'État et à agir par nous-mêmes. Serrons-nous, unissonsnous, groupons-nous au lieu de nous isoler. Formons légion et nous serons forts pour lutter contre la nature comme pour lutter contre la tyrannie des préjugés. Que de vastes associations, fondées, formées parles intéressés et par les hommes de dévouement qui ne reculent devant aucun sacrifice pour faire avancer l'humanité, pour servir la cause du progrès, unissent les travailleurs entre eux, leur donnent tous les documents dont ils peuvent avoir besoin, fassent que chacun profite du travail de tous, et, en môme temps, se réunissant en jurys, encouragent par l'argent, par des relations d'ateliers et d'ouvriers, les inventeurs, et entreprennent les vastes travaux collectifs dont ne se soucie guère l'Institut 1 Ces associations seront seules fortes; elles ne feront pas comme l'Académie française qui entreprend un dictionnaire qui, du train dont il va, sera fini dans deux mille ans d'ici; elles faciliteront les travaux, elles ouvriront des débouchés, elles créeront des rapports, elles établiront des relations, et quand elles jugeront qu'une invention est bonne, elles ne donneront pas des prix, mais elles la prôneront, elles établiront sa supériorité, elles apprendront au public les avantages qu'il peut en retirer et elles la feront adopter. Leurs encouragements se borneront à aider les inventeurs dans la réalisation de leur œuvre et dans son
exploitation. Ce sont les seuls encouragements qui doivent être donnés et reçus dans notre siècle, car ce sont les seuls qui soient efficaces et qui soient dignes et de ceux qui les donnent et de ceux qui les reçoivent. Donc plus d'académies, plus de corps savants constitués : des sociétés d'encouragement et des sociétés commerciales ; plus de science bureaucratique: la science indépendante ; plus de science stipendiée par l'État : la science puisant en elle-même ses propres ressources ; plus de despotisme scientifique : la liberté de la science!