ETAT
on dirait même que l'on craignait de s'engager dans cette voie et de s'égarer dans la diversité des exemples offerts par les textes littéraires. « Ce genre d'étude, dit M. Vendryès (92), est des plus délicats... Aussi n’a-t-il encore été cultivé que dans une mesure restreinte. Même sur des domaines aussi travaillés que ceux de la philologie classique, on ne s'est mis que récemment à entreprendre des enquêtes méthodiques sur la place respective des mots dans la phrase. Et la méthode même qui convient à ces recherches. commence seulement à se préciser, » En particulier pour l'ancien français, il ne semble pas que la question ait jamais été posée. (93)
Il a fallu, avant tout, définir et expliquer dans le détail ce qu'on allait entendre par accent oratoire et par mise en évidence d'un mot de la phrase (chapitre premier). C'est que, très souvent, én parlant de l'accent rhétorique, on ne cherche pas à préciser à .quelle espèce particulière de cet accent on fait allusion. Or, même en mettant à part l'accent émotionnel qu'il importe de bien séparer de l'accent logique proprement dit, on ne peut se dispenser de distinguer l'accent logique grave (mots barytons) de l'accent logique aigu (mots oxytons), deux variétés d’une seule et même notion qui se trouvent être aussi opposées l’üne à l’autre que le sont les nombres positifs et négatifs en mathématiques. Entre ces deux variétés d’accent, il y a toute la distance qui séparé une quantité algébrique d'une autre ayant même
: valeur absolue, mais précédée du signe moins.
Ainsi, si l’on a une phrase du type de te buis narratur et que l'on parle d’accent logique affectant les mots de te, il est d’une importance capitale d'indiquer si l’on entend par
(92) Le Langage, p. 168.
(93) Sauf, pour un cas particulier, par A. Schulze (Die Wortstellung im altfranzoesischen direkten Fragesatze). Cf. $ 12.
là que la phrase signifie c'est de toi que parle la fable, ou hien quant à toi on t'a mis en fable.
En réalité, dans l'interprétation des textes, on se borne
généralement aux expressions aussi indéterminées que « faire
ressortir un mot » et « le mot le plus important » (94), sans
se rendre compte que quelquefois, par là, on désigne involontairement des notions qui, bien que comparables entre
elles, sont de nature à pouvoir se détruire mutuellement lorsau'on les combine ensemble, On va même plus loin. Au lieu de chercher à établir le sens d’une phrase à ordre exceptionnel et à voir si cet ordre peut s'expliquer par le sens de la phrase, il arrive qu'on soit enclin à conclure à la présence d’un accent logique du seul fait que la disposition des mots n'est pas normale. Au lieu de dire accent logique, donc succession de mots exceptionnelle, on dit, au contraire, anomalie syntaxique, donc accent logique. On aboutit ainsi à un cercle vicieux. Pourtant, qu'on y fasse attention. On ne devrait pas, en analysant le sens d’une phrase, être influencé
par le fait que tel mot occupe une autre place que celle qu’on
s’attendrait qu'il occupât, mais, sans être dupe de l'ordre des mots, il convient d'en faire abstraction et de tâcher d'en établir la valeur logique en ne s'appuyant que sur le contexte.
Un autre problème important était de fixer la division et le plan de l'ouvrage. Dans quel ordre grouper les phrases du
Roman de Troie pour les disséquer au point de vue de l'accent oratoire? Nous avons crû nécessaire d'éliminer
avant tout les phrases contenant des mots qui a priori, de par leur sens, auraient pu rechercher la mise en tête de phrase d .8 33), et de les réunir dans un chapitre spécial (cha-
(24) Ainsi que le dit Jespersen (Sprogets Logik, p. 52), ce que certains gramimairiens appellent le plus important des deux termes d'une phrase,
d'autres le considèrent comme le moins important des deux.
sr
pitre [V : « phrase à mot caractéristique ») : les résultats obtenus ont justifié ce procédé d'élimination.
Quant aux autres phrases que nous avons exanunées minutieusement en en dressant une statistique complète (sauf pour les phrases à plus de trois éléments où trop de facteurs étaient en jeu), nous y avons distingué la phrase à complément direct défini et la phrase à complément direct sans article : ici encore, on pouvait supposer que le complément direct se comporterait diversement, suivant qu'il y aurait indétermination complète (95) ou détermination.
Il est même des langues qui emploient dans ces deux séries différentes de formes verbales, ainsi en hongrois on a la conjugaison déterminée dont on se sert lorsque le régime «st défini et la conju- gaison indéterminée réservée au cas où il est indéfini : az ujsagot kapom=« j'achète le journal », en face de ujsagot kapok=K« j'achète un journal ». Es)
Enfin, dans chacune de ces deux catégories, nous avons distingué les phrases à indicatif ou subjonctif, de celles à impératif, infinitif et participe, et, d'autre part, les propositions à deux termes des propositions à trois ou plusieurs termes. Si l'on avait brouillé tous ces différents types, on
aurait eu une compréhension absolument fausse des choses. ee
Ainsi, pour parler schématiquement, si dans tel type de phrases l’ordre ba se rencontre 200 fois et les ordres bac ou bca, 100 fois, et que l’on ait 150 exemples le l’ordre ab et 250 exemples des ordres abc ou acb, on serait porté à en.déduire, en réunissant les groupes binaïres et les groupes ternaires, que l’inversion (ba, bac ou bca) à lieu dans 300 cas et l’ordre direct dans 400 cas, et que l’ordre direct est plus fréquent que l’inversion, ce qui, en réalité, n'est exact que pour ks groupes ternaires. 2
Etant parti de ce principe, nous avons élaboré une méthode de classification de phrases qui s'est trouvée être
conforme aux conseils méthodologiques de M. Vendryès: « I]
(95) « L'absence d'article indéfini achève d'indéterminer, » (Brunot :
La Pensée et la Langue, p. 140)
un les mots de la phrase, mais à combiner la place ue
est établi aujourd'hui que pour étudier en grammairien la ee syntaxe d'une langue, il ne faut jamais prendre les phrases en bloc pour voir dans quel ordre les mots y sont rangés. il faut d’abord distinguer les divers types de phrases, puis fixer dans chacun de ces types certains groupes dont l'ordre est essentiel. L'usage ne consiste pas en effet à ranger un à
tive de certains groupes de mots. » (%6)
8 46: — Rapport entre l’accent oratcire et l’inversion du
Complément direct dans le ROMAN DE TROIE. |
Voici les résultats que la méthodé décrite au paragraphe
précédent nous a donnés pour les phrases à accent oratoire du Roman de Troie. Et tout d’abord, à consulter le pro. blème avec attention, on s'aperçoit que, dans le Roman de Troie, lorsqu'un complément direct comporte un accent logique grave, il se place avant le verbe. C'est, par exemple, le .
cas du complément direct contenant une idée négative ou interrogative, ou bien accompagné de tel ou tant annonçant une proposition subordonnée. C'est également le cas du
complément direct représenté par un substantif baryton sans adjectif (par exemple, la mort vueil=« c'est la mort que je veux »), ou un démonstratif baryton (par exemple, ço distrent li respons divin), dèux types de phrases qui nous intéressent davantage parce qu'ils révèlent un procédé plus raffiné et aussi plus fuyant.
On a en ce cas un ordre descendant (97) que l’on pourrait appeler
aussi déductif ou analytique (baryton... oxyton).
Toutefois, dans le Roman de Troie, un compléter
LS
direct de cette nature n'est attribut logique que dans un s-çer
(96) Vendryès: Le Langage, p. 168. ; (97) Richter E.: Zur Entwickelung der romanischen Wortstellung aus 1 der lateinischen. — Weil H.: De l'ordre des mots dans les langues anciennes comparées aux langues modernes. à
one és
Fa
AT RE CT TE RENE NT ET au le
nombre de vers très limité (v. 88-10, 12, 15, 18, 22, 29)
ainsi, pour les compléments substantifs, il n'a été relevé que
cinq exemples de ce genre.
Bien que cela-dépasse les cadres de notre étude, on peut dire, en passant, .que les compléments indirect, circonstanciel et attributif semblent, eux aussi, avoir. la tendance, dans le Rowran de Troie. à se placer avant le verbe lorsqu'ils sont affectés d'un ‘accent logique. Ex.:
-13352. De cel drap fu faiz li manteaus.
Traduction : « C’est en ce drap-là'que fut fait le manteau. »
De même dans le Couronnement de Louis (v. 30) : Por la.justice : la povre gent i vait (=c'est pour la justice que...).
Cette inversion est particulièrement fréquente avec l'expression « a non » : Narbonne a non=c ‘est Narbonne qu'elle s'appelle =elle s'appelle Narbonne. (Aimeri de Narbonne, v. 261. )
Aujourd’hui on ne De plus rencontrer cette construction que dans le langage populaire : à pied. vous irez ? demain vous viendrez ? Pierre vous vous appelez ? En revanche, elle est encore assez vivante en italien et dans les langues ibériques : it. in metafora ei ciarla=c’est par métaphores qu'il parle. (Cavallotti : Il Cantico dei Cantici.)
De même, s'il s’agit de mettre en un complément direct servant de sujet Daiae (v. S$S 11, 14, 17, 18; 29), c’est encore à l'inversion que l'on a recours se RPpiee na
fille avra; ç'ont il fait).
On pourrait dire que cette construction fait aboutir à un ordre descendant qui est en même temps inductif où synthétique (oxyton.… baryton).
D'un autre côté, si ün complément direct comporte un
-__ accent émotionnel, il se met aussi avant le verbe (lors même
que ce verbe est à l'impératif); cela arrive, en particulier, quand un complément direct exprime un nom de sentiment comme honte, ire, joie (88 23, 27, 29, 30), ou qu'il est accom-: . pagné d'un adjectif de qualité ou de quantité (sans article), tel que bon, grand, mille, beaucoup (88 37, 39, 40). L'auteur, en proie à l'émotion que lui communique l'intensité séman-
tique. de ces termes, est en quelque sorte impatient de nous
dire au plus tôt lé mot qui frappe le plus son imagination.
Mais, inversement, si le complément direct précède le
Site verbe, l'analyse du Roman de Troie nous. doses à établir
que cela n implique nullement que le complément direct soit affecté d’un accent oratoire, l’ordre Complément direct—
Verbe pouvant aussi bien correspondre au cas où le complément direct et le verbe sont atones. N'y eût-l autre chose à tirer de cette analyse du Roman, cette constatation serait de
toute première importance. Bien plus, les cas où le groupe Complément direct—Verbe est atone sont”considérablement
-plus fréquents que ceux où, dans ce groupe, le complément
direct ou le verbe est tonique; pour s’en convaincre, il suffi. rait de se reporter, par exemple, aux phrases à deux mem- ‘bres qui le démontrent éloquemment (S$ 12 et 24). Du reste, étant donné la duplicité de nature de. l'accent logique
(grave ou aigu) et la double tendance à à mettre en tête de la phrase tantôt le mot le plus important (attribut logique),
tantôt le terme le.plus connu du lecteur (sujet logique), a priori l'ordre des mots n'aurait été à même de refléter l’accentuation que d’une manière bien imparfaite. Comment, en effet, pouva't-on s'attendre qu'il en fût autrement, si les cas . d’accentuation logique sont trois (mots barytons, oxytons et atones), alors qu'il n'y a que deux ordres dans lesquels le complément direct et le verbe se laissent ranger ? Après un examen impartial de la question, on ne tarde pas à s'apercevoir qu une phrase du type (v. 8 7) :
Le cheval prent a la main destre,
considérée indépendamment du contexte, doit se traduire soit par :
« I] prend le chemin de la main droite », et, bien moins souvent, par :
« C’est le cheval qu'il prer.d de la main droite » (inversion cachée de première espèce), ou par :
« Le cheval, il le prend de la main droite »
(inversion cachée de seconde espèce).
Le