‹ L'Inversion Du Complément Direct Et L'Accent Oratoire Dans Le Roman De Troie dans le roman de TroieChapitre 41 sur 51 · REZ · texte numérisé non relu

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(111) Voir aussi Brunot: La Pensée et la Langue, p. 181, et Re Le Langage, p. 174,

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.que les langues germaniques et surtout les langues slaves),

où les formules syntaxiques indiquées plus haut sont plutôt

rares, ont un système très développé d’accentuation phonétique Jours les nuances de tous les accents oratoires. Dans cetté hypothèse, l’ancien français serait, en ce qui concerne les moyens de faire ressortir les différents mots de la phrase, comparable aux langues romanes actuelles autres que le français. 5

Au point de vue de l'accent oratoire et, plus précisément, de

l'accent logique, le français contemporain diffère complètement des

autres langues romanes, ainsi que de l’ancien français, puisqu'il se sert très volontiers de formules syntaxiques destinées à mettre en relief certains mots de la phrase et que, d'autre part, chose qui, à première vue, pourrait paraître un paradoxe, dans cette langue au génie si particulier et si intrinsèque, il n’y a guère de correspondance directe

et bien nette entre l'accent phonétique et l'accent logique. En effet,

l'accent phonétique en français non seulement n'exprime pas toujours les nuances de l’accent logique, mais encore sofvent il a l'air de le contredire.

Ainsi, dans la conversation et surtout dans le langage oratoire, l'accent tonique d'intensité affecte souvent des mots peu importants pour le sens, par exemple, des prépositions et des conjonctions, qu'on ne tient nullement à mettre en évidence d'une façon particulière.

Voici quelques exemples confirmant ce que nous’ avançons :

si vous voulez, nous fouvons partir ; pour aller et pour revenir ; cela n'existe pas, voyons, ce que vous me dites là ;

que cela vous plaise ou non, je le ferai ; ?

Se

ça he sért à rien ; dans ce cas, je ne vous le donnerai pas ;

je ne savais pas ça (avec appui de la voix sur ça, bien que ce mot ne comporte nullement d’accent logique); ne vous en faites pas=ne vous en faites pas=ne vous en faites pas= ne vous en faites pas=ne vous en faites pas,

. je me suis laissé faire (où l'accent phonétique d'intensité affecte’ = le mot suis, le-plus insignifiant et le plus incolore de la phras:);

mais pour ceci, je vous renvoie à vos manuels (112).

Un étranger qui serait peu familier avec le caractère phonétique de la langue française et qui voudrait juger des nuances de sens des phrases aux intonations de la voix et à l'accent tonique, se trouverait tout de suite fatalement dérouté et n'arriverait guère à s'y débrouiller, s'il ignorait qu'en français les accents phonétiques sont déterminés beaucoup moins par le sens des mots que par certains besoins d'esthétique rythmique. 4 S AIR EE

N'est-ce pas encore ainsi que parfois le français sacrifie la régularité grammaticale et l'analogie stylistique à l'euphonie de la phrase dans l'usage qui s’est établi pour la disposition respective de certains membres de phrase ? En effet, alors que l’allemand, le suédois ou le danois placent le complément indirect invariablement avant le comp: ément direct (all. er gab meinem Vater einen Brief), en français, « ee les compléments soit. de longueur inégale, l'oreille exige ordinaire. ment que le plus court soit placé le premier » (113); (il a donné une : lettre à mon père, à côté de 11 à donné à mon père une lettre venant | de Paris). La même remarque serait à faire à propos de la versification française où les principes d’harmonie et de beauté s'affirment impé-

rieusement et priment toute autre considération.

En assujettissant souvent au rythme extérieur la valeur sémantique de la phrase, qui exigerait une intonation irrégulière, quoique suivant les modulations de la pensée, le français

acquiert un caractère tout particulier, et c'est là, en somme,

ce que les Italiens et les Espagnols entendent en disant que

la diction française est moins expressive et moins variée que la leur. Mais, plus bas, nous verrons que si ce trait caraciérise le français, loin d’être un défaut il est lié à de sérieux

(112) Phtase notée avec l' intonation indiquée à un‘cours de l'Ecole des Hautes Etudes de Paris. > (113) Larousse : Grammaire supérieure, $S 1090, p. 469. 5

US

avantages au point de vue du système d’accentuation logi-

| que, avantages qui le contrebalancent très largement.

Das. e même ordre d'idées, la langue japonaise offre certaines analogies avec le français moderne sous Je rapport de 1’ accent phonctique d'intensité. En effet, cette langue ne possède pas non plus d'accent tonique aussi net que, par exemple, l'italien, l’all lemand ou :e 2e russe, l'élévation de la voix dans la syllabe phonétiquement tonique 5 étant assez peu sensible. D'autre part, l'accent tonique y affecte, tout comme en français moderne, des mots sans importance et des outils - grammaticaux dont le sens ne demande aucunement qu'on les fasse ressortir et qu'on les distingue du reste de la phrase. Ainsi, dans :

Anata wa pan wo kono mise de kaimashita kara (« puisque vous avez acheté le pain dans cette boutique »), les mots phonétiquement - accentués sont wa, wo, de et kara, c'est-à-dire la particule du sujet, celle du régime direct, la préposition dans et la conjonction puisque).

- Enfin, en japonais comme en français, l’accent tonique se déplace suivant le nombre de syllabes que contient la phrase ou le membre de phrase; ainsi, de même qu’en français on dit « vous parlez, nous chantons, vingt-cinq », mais « parlez-vous, nous ne chantons pas, vingt-cinq jours » (l’adjonction d’une syllabe fait déplacer l’accent du mot précédent afin que deux syllables accentuées ne se suivent pas), de même, en

japonais, on prononce « hachi » (huit) avec un léger appui de la voix

sur l’i final et « kimas » (il vient), mais « hachi ji » (huit heures) et « kimas ka » (vient-il ?).

= Evidemment il ne nous appartient pas de discuter sur les différentes intonations que pouvaient comporter en vieux - français les termes barytons et oxytons, ainsi que les mots affectés d’un accent émotionnel ; du reste, nous n'avons aucune donnée positive à ce sujet. Mais ce qu'il faudra rete: nir et ce que nous nous efforcerons d'expliquer dans le paragraphe 59, c'est que si le système. d'accentuation oratoire a subi, au cours du développement du français, un bouleversement qui a totalement modifié les habitudes syntaxiques des

sujets qui le parlent, ce bouleversement a dû être amené par ; Ê Css a 19 & un changement non moins profond dans le caractère d accen-

tuation phonétique.

$ 50. — L'accent oraloire et l’évolution des langues.

Va donc, en grandes lignes, comment l'explication

des faits relatifs à l'accent oratoire dans le Roman de Troie

semble. pouvoir se dessiner. Ë

On a vu que les compléments directs ‘affectés d' un

accent émotionnel s'y mettent presque toujours en tête de

phrase et conséquemment avant le verbe, mais c'est là un procédé accessoire, puisqu'il porte généralement sur une catégorie de mots dont le sens seul suffit à révéler le caractère emphatique (grant, mout, joie, etc., v. 8 46). Cette mise en tête souligne certainement la valeur affective des mots en question, mais elle ne constitue pas une nécessité au point de vue des nuances de l’accentuation oratoire, l'accent ‘émotionnel pouvant se passer de moyens extérieurs pour se manifester.

Quant à l'accent logique proprement dit, le vieux français avait deux moyens à sa disposition qui étaiént susceptibles de le mettre en valeur, sans compter le procédé des inversions cachées dont il ne se servait qu’exceptionnellement

(v. 8 48) : je veux parler de l'emploi des inversions simples

et de celui des procédés de tonologie phonétique qu'on peut .

supposer avoir existé dans l’ancienne langue.

Le français moderne, au contraire, s'est sensiblement écarté du système du vieux français, en renonçant presque complètement à l'emploi des inversions simples et en réduisant considérablement la valeur sémantique des procédés

phonétiques et, d'autre part, en développant le système des

inversions cachées et en leur donnant une ampleur presque

unique. dans l'histoire des langues. Ce sont là deux menita-

lités linguistiques diamétralement opposées.

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