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des séries de suffixes et de désinences qui ne sont pas les mêmes. » (18) En outre, « s’il y a des langues où le nom et le verbe n'ont pas de forme distincte, toutes les langues s'accordent pour distinguer la phrase nominale et la phrase verbale. » (19)
La plupart de nos langues établissent donc une distinction formelle entre le nam et le verbe et aussi entre le sujet et:l'attribut (voir $ 3) en leur donnant des désinences et des propriétés formelles différentes, et cela, à l’origine, évidemment sous prétexte de satisfaire à une distinction logique fondée sur le fait qu'il y a des mots qui servent d'attributs logiques plus souvent que d’autres. Nous avons vu, d’ailleurs, que toutes les prétentions logiques de la classification syntaxique et, à plus forte raison, de la classification morphologique (K 3), sauf peut-être celle-ci, doivent être écartées sans appel. Or, il se trouve que dans certains cas la distinction logique du sujet et de l'attribut logiques non seulement ne coïncide pas avec la distinction formelle des termes m ;rphologiques syntaxiques, par suite de la discordance qui existe entre le langage et la pensée, mais encore la contredit d'une façon manifeste. En d’autres termes, de ce que certaines idées (rester, chanter...) contiennent très souvent la chose à communiquer, on est amené, pour ces idées, à étendre la forme destinée primitivement à montrer qu'il s’agit de ia chose à communiquer (chante) et non de la chose (ou personne) au sujet de laquelle on annonce un fait (ami), aux cas où le rôle des mots est interverti (reste. le côté). « Le sujet, dit M. Brunot (20), n’est pas une création de l’analvse, c'est une réalité de la parole, réalité vivante que l’analogie a même étendue, de proche en proche, à des formes qui n’en avaient pas besoin pour l'expression de l’idée. » Pour être conséquentes avec elles-mêmes, nos langues devraient, si c'était morphologique-
-ment possible, transformer en verbe personnel l'expression le côté
économique de la question et non pas l’adjectif restant.
En latin enfant qui cœurt se dit puer currens où puer cursor. Si Pon tient à indiquer que tel enfant est vraiment un être qui court, c'est-à-dire qu'il court, on substitue currit À currens en joignant la copule est de la phrase hypothétique puer est currens où puer est cursor, ce qui donne currit (=est cuÿrens=est cursor). Mais si l’on veut montrer que celui qui court est un enfant (avec interversion des rôles, puisque c'est enfant qui devient attribut logique, on ne verbalise point puer, autrement dit on ne lui fait pas subir une transformation morphologique en ayant recours aux désinences verbales, mais on
(18) Vendryès: Le Langagé, p. 129.
(19) Vendryès: Le Langage, p. 143, | (20) La Pensée et la Langue, p. 227. re,
Era 92 si continue, par inertie mentale, de se figurer que le mot principal est currens ou cursor, formes qui, DÉDARTERE ne sont plus ici que des sujets logiques, et dont la désinence n’a, pour ainsi dire, plus de justification et plus de raison d’être: (21) fe
Bien entendu, la forme analytique est cuwrens indiquée ici est purement théorique et ne sert qu’à décomposer le verbe logiquement êt non linguistiquement (22). Or, dans cette analyse logique, nous partons du nom, comme nous aurions pu partir du vérbe, uniquement parce que ce système nous est plus facile à concevoir que le
système inverse. Du reste, « toute théorie déductive... peut être établie
r divers systèmes de principes ». (23)
If est vrai que M. Millardet nie énergiquement « qu ’on puisse, pour expliquer les faits de langue, ou simplement pour en faire la classification, partir de la logique pour aboutir à l’idiome » (24). Mais nous estimons, au contraire, qu’en matière de syntaxe, c’est là la seule base solide qui permette de se rendre compte du mécanisme de la phrase grammaticale et du rôle des mots dont.elle est composée et aussi de séparer dans une langue donnée les tournures idiomatiques qui lui sont particulières des façons de s'exprimer qui constituent le domaine de la raison universelle (25). Voici pourquoi une analyse du langage fondée sur des eonsidérations théoriques comme celle de M. Brunot, loin de « compliquer tout », ainsi que le prétend M. Millardet, parvient infiniment mieux à caractériser le génie d’une langue que
(21) Aussi, tout en admettant que « la linguistique, loin d'appuyer cette
construction scolastique (court=est courant), la détruit par la base » et que « d'après le témoignage de la plupart des langues, la phrase verbale n'a rien à faire avec le verbe être » (Vendryès: Le Langage, p. 144), j'estime
qu'on peut ne réserver ce dualisme (puisque dualisme il y a) que pour l'analyse linguistique et rester moniste en partant toujours d’un seul principe lorsqu'il s'agit de l'analyse logique. Du reste, notre analyse ne vise nullement: les catégories grammaticales, ni même les catégories logiques ce n'est pas la valeur de la classification morphologique, mais celle de Ja classification syntaxique (v. $ 3) qui est discutée ici,
(22) Quoiqu'elle ne soit pas inconnue des langues agglutinantés: Turc, geliyor-um=basque, ethortcen naiz=je viens (« je suis venant »). Cf. je suis étudiant=j'étudie, je suis fabricant=je fabrique (avec participes substantifiés).
(23) L. Couturat: L'Algèbre de la logique, $ 3, p. 4.
(24) G. Millardet: Linguistique et dialectologie romanes, p, 461.
(25) « Toutefois, quelles que soient les différentes des habitudes mentales chez les différents peuples, l'existence de certains traits fondamentaux n'est pas niable. Il y a une logique humaine et de grandes catégories logiques se retrouvent chez tous les hommes qui pensent. » (Vendryès: Le Lan-
gag, p. 134)
les conceptions surannées applicables aux langues anciennes
mais s’adaptant difficilement aux exigences des
idiomes de notre époque.
De la précédente analyse il résulte que le sujet logique contient toujours une idée interrogative ou conditionnelle, alors que l’attribut sert de réponse (parfois exclamative) à l'interrogation ou exprime une conséquence dérivant de la condition (26). On peut en tirer un moyen facile pour distinguer. un sujet d'un attribut. Ainsi audentes fortuna juvat (Virg., X, 284) peut s’analyser non seulement comme équivalent à vous intéressez-vous aux audacieux ? eh bien le sort les aide, mais encore de la manière suivante : quiconque est audacieux est aidé du sort, ou qui dit audacieux dit heureux.
Parfois on a deux où plusieurs conditions disjonctives qui s’excluent mutuellement. Les uns écrivent (=si vous prenes les uns, vous verrez qu'ils- écrivent), les autres lisent—alii scribunt, ali legunt ; ducunt volentem fata, nolentem trahunt (si l'on se laisse entraîner... mais si l'on résiste...). Dans ce cas, certaines langues font accompagner le sujet logique de particules spéciales (grec : L men, TT de ; italien : 1 —, ET poi, invece ; russe : I —, II jé, ou I 10, IT à ; japonais : I wa, IT wa), mais le français ne connaît guère pour traduire ces particules que les locutions au Æontraire où tandis que. (27)
La différence entre l'attribut et le sujet logiques d’une part et l’attribut et le sujet grammaticaux de l’autre tombe sous les sens dans les propositions qui contiennent un com-
ss
(26) « Tous les attributs peuvent être considérés comme des réponses à des questions possibles. » (Jespersen: Sprogets Logik, p. 43.) « Le sujet formule pour ainsi dire la question, tandis que l'attribut y répond. » (Ibidem, p. 44) -
(27) Ces locutions sont parfois sous-entendues, bien que l'opposition soit évidemment ressentie et par le sujet parlant et par l'interlocuteur comme le montrent aussi les vers suivants de Baudelaire (tirés du poème « Le Flambeau Vivant ») dont l'asyndeton ajoute étrangement à l'impression que veut produire le poète :
Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique Qu'ont les cierges brûlant en plein jour: le soleil Rougit, mais n'éteint pas leur flamme fantastique ; Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil,
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme, Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme,
plément direct ou un complément cena Voici deux propositions : Jean écrit élégamment. Je préfère la mer.
Les sujets grammaticaux de ces propositions sont évidemment Jean et je, les attributs grammaticaux écrit et préfère. Il n’est pas douteux, d'autre part, que « la chose à communiquer » ne soit contenue dans les mots bien et la mer, et que les phrases en question signifient l'écriture de Jean est bonne et ce que je préfère, c’est la mer. Dès lors, les sujets logiques sont Jean écrit et je préfère, les attributs logiques bien et la mer. Ainsi, dans ce cas encore, l’attribut grammatical ne coïncide pas avec l’attribut logique, et les mots préfère et écrit sont à la fois des attributs grammaticaux et des formes faisant partie: du sujet logique.
Le langage abuse donc en quelque sorte de l'emploi des formes verbales personnelles (indicatif, subjonctif, etc.), ‘qui auraient dû être réservées aux mots servant d’attribut logique et, au contraire, il ne s’en sert pas là où elles seraient utiles.
Un autre exemple. Soit la phrase : je lai appris étant encore jeune, où l'attribut grammatical est ai appris. Mais le sens ne varierait pas si, tout en laissant à l’idée jeune son rôle d'’attribut logique, nous transformions ai appris en complément circonstanciel et, inversement, étant encore jeune en attribut grammatical, c'est-à-dire si nous disions en l’apprenant j'étais encore jeune, phrase qui répond exactement à la même question que la proposition précédente (c'est-àdire à la question quand l’avez-vous appris à). 3
La même observation s'applique aux proposition telles que : il rentra seul (en rentrant il était seul), je le trouvai tout joyeux (=lorsque je le trouvai, il était tout joyeux), c'est un professeur de lycée qui traduit l’article (=le traducteur de l’article est professeur au lycée). Ces derniers exemples, où rentra, trouvai, traduit, quoique verbes ne sont pas des attributs, mais des sujets logiques, montrent clairement que l’attribut grammatical ne joue pas, au point de vue du sens des mots, un rôle différent de celui que OP le sujet grammatical.
Si le complément direct est accompagné d’un adjectié, il n’est pas rare que logiquement cet adjectif s'oppose au reste de la phrase et qu'il serve d’attribut logique. Ainsi, dans les vers d'Horace aequam memento rebus in arduis servare mentem (Odes, IT, 2), aequam est
attribut logique alors que memnento rébus in arduis servare mentem est sujet logique, car la phrase pourrait se traduire par l'esprit qu'il faut que tu gardes dans les conjonctures difficiles doit être tranquille, proposition où l'attribut logique coïncide avec l’attribut grammatical. La « disjonctfün » de l'adjectif dans -lés vers en question contribue à mettre l’attribut logique en relief, (28) {
$ 5. — Accent logique grave et aigu. Mots barytons et
oxytons.
L'accent d'importance qui fait que tel mot ou tel groupe de mois est un attribut logique et qui consiste à mettre ce mot en relief pour faire voir que c’est lui qui contient le fait
à communiquer, sera désigné par le nom d’accent logique
grave. De même les mots qui comporteront un accent de ce genre seront des mots barytons. Ainsi nous dirons que, dans la phrase c’est lui qui en est la cause, le mot lui comporte un accent logique grave et, partant, c'est un mot baryton. Toute idée à accent logique aigu est opposée dans l'esprit de celui qui parle au même mot sous-entendu accompagné d'une négation (par exemple : c'est lui et non pas une autre personne qui-en est la cause). Parfois, comme dans le vers d'Horace :
Cæœlum non animum mutant qui trans mare currunt 2 (Epîtres, [, ép. IT, v. 2.)
les deux idées opposées sont exprimées (c’est ie ciel, et non
l'’âme...).
Autres exemples du même genre. Praedam portare judices, non sarcinam (Phèdre, Appendix, f. IX) (=on dirait que c’est un butin qu'ils portent et non pas un fardeau). Iddio la conversione del reo vuol, non la morte (Cavallotti : Il Cantico dei Cantici, sc. V) (=c'est la conversion du coupable que Dieu veut, et non sa mort).
L’attribut logique est le seul mot qui contienne un élément nouveau pour l'auditeur, de sorte qu'il constitue « la
(28) J. Marouzeau: La phrase à verbe « être » en latin,
CDR
partie la plus importante et comme la seule raison d'être de la proposition » (29) et, si l'on préfère, le but du discours et « le point culminant » (Tanketoppen) de la phrase (30) (31).
La question de l'accent logique grave n'a été étudiée, ou plutôt effleurée, jusqu'ici, que par Hloeffding, Jespersen, Thomson, Gabelentz (32), P. et ]. Passy (cf. 8 8) ; mais dans les ouvrages de ces auteurs il n’est rien dit au sujet du rapport entre l’attribut logique et l’attribut grammatical. Notons que Hoeffding, Jespersen ét P. Passy appellent cet accent «accent logique » tout court (sans l’opposer à l'accent logique aigu) et que Gabelentz et Thomson se servent du terme accent psychologique (de même attribut psychologique, sujet psychologique, etc.).
Une phrase à accent logique grave répond toujours à une question exprimée par une phrase analogue,,mais où le mot affecté de l'accent logique grave est remplacé par un mot interrogatif. Ainsi les propositions citées au $ 4 servent de réponse aux propositions suivantes : Comment est la terre ? Que fait votre ami ? Quel est le peuple le plus courageux ? Qu'est-ce qui reste ? Comment Jean écrit-il ? Qu'est-ce que vous préférez ?
Au contraire, dans les propositions interrogatives, l'accent logi- : que grave affecte le mot interrogatif lui-même (qui ? comment ? etc.). Ainsi comment Jean écrit-il ? équivaut à « Jean écrit d'une façon que’ je vous prie de qualifier »,,or les mots « Jean écrit » expriment une idée supposée connue de l'auditeur ; les seuls mots qui puissent, pour ainsi dire, l'intéresser sont donc «d'une façon que je vous prie de qualifier », c'est-à-dire comment ?
Pour montrer qu'un mot ou un groupe de mots est affecté de l'accent logique grave, en français.moderne on se sert le plus souvent de la formule c’est... .que (33) (v. $ JE qui
(29) Thomson: Obchéyé Yazikovédéniyé, p. 81.
(30) Hoeffding: Det Logiske Grundlag for logiske Domme, p. 43.
(31) ©. Jespersen: Lehrbuch der Phonetik, p. 550,
(32) Zeitschrift für Vergleichende Sprachforschung, 1857, VI, p. 370. * (33) Ou, suivant le cas, c’est... qui, est-ce... que, est-ce... qui, ce
que... c'est, où ce qui... c’est.
n admet aucun doute quant äux nuances de sens : par éxemple, c’est hier qu'il m'en a parlé; ce qui me déplaît c’est sa façon d'écrire (34). Lorsque le mot enchaîné dans cette formule est un complément direct, on obtient ainsi une inversion cachée où une inversion rompue dé première espèce (v. $ 3); par exemple :
C'est mon frère que j'attends;
Ce que je veux trouver, c’est le motif du crime:
Ce tombeau m'appartient : c'est moi qu'ils ont étendu sous cette froide pierre ; c'est pour moi qu'ils avaient aiguisé leurs épées ; c'est moi qu'ils ont tué. (A. de Musset: Les Caprices de Marianne, acte Il, sc. 6.) (35)
Exceptionnellement un complément direct baryton admet l’ordre direct sans formule spéciale ; ainsi dans « en toute chose il faut consi-
dérer la fin » (La Fontaine, III, 15), la fin est baryton, bien que la
phrase ne revête pas la forme syntaxiquement plus nette : « c’est la fin qu'il faut considérer en toute chose ». La forme simple, en ce cas, n'est vraiment courante que si la phrase est précédée d’une question qui, à elle seule, montre quel est le mot à accent logique grave, comme dans Que prenez-vous : ? Je prênds un verre de vin.
Dans les langues européennes autres que le français, l’accent logique grave est indiqué soit par des procédés d'ordre de mots (ital. : vengo 10, distinct de io vengo), soit par des moyens morphologiques (ital. : prendi me, opposé à prendimi ; angl. : 1 gave a book to you, opposé à 1 gave you a book), soit par des intonations phonétiques ($$ 49 et 50) et exceptionnellement par des formules analogues aux
formules françaises, 2
(34) « Mais le moyen essentiel qu'emploie la langue pour mettre en lumière tout élément qui doit ressortir, c’est l'emploi de la formule c’est devant le mot à souligner...®On augmente aussi le relief que prend le sujet quand, au lieu de dire : c'est l'avenir de ma fille qui me préoccupe, on renforce en disant : ce qui me préoccupe, c'est l'avenir de ma fille,
c'est-à-dire en mettant le sujet derrière après l'avoir fait attendre et l'avoir
annoncé. » (F. Brunot: La Pensée et la Langue, p. 282.)
(35) « Comme dans les autres cas où il faut mettre en relief un élément quelconque de phras se, on se sert surtout de la formule c’est. .; c'est vous que je visais: ce serait un fier service que je vous aurais rendu: l'avenir vous apprendra que c’est loute ma vie que je vous donne. » (F, Brunot: La Pensée et la langue, p. 358.)
L'anglais affectionne la mise en relief des verbes ou plus exactement de l'affirmation sous-entendue devant un verbe et opposée à la négation, par ex. : 1 do know (=mais je le sais—mais je ne l'ignore
pas=je ne suis-pas sans le savoir ; itak : si che lo s0 ; esp. : si es que.
lo sé), opposé ‘à 1 do not know, « je ne sais pas » (je le sais sans accent se dit 1 know); en outre, on distingue 1 do not know, « je ne sais », de la forme emphatique I know not (« mais non, je n’en sais rien »). De même 7 do write=je ne laisse pas! d’écrire= je ne cesse d'écrire, Un autre moyen analogue usité dans bien des langues et connu aussi du français est la répétition du verbe : pour le savoir, je le sais ; russe : umerel’ n'e umr'ot no.…..—=)jap. : shiniwa shimimasumai
ga... litt. mourir, il ne mourrà pas mais.
Les Anglais, pour plus de clarté, impriment les mots
barytons en italique (36), par exemple : you can, he is good, he calls me—c'est moi qu'il appelle (à côté de « he calls me »=il m'appelle). |
En nous inspirant du procédé anglais, dans le présent ouvrage nous marquerons les mots à accent logique grave par des caractères gras italiques, par ex.: je pars demain.
L'accent d'importance qui met en évidence un mot de la phrase pour en faire un sujet logique portera la dénomination d’accent logique aigu, et les mots qui en seront affectés s’appelleront mots oxytons; ainsi lorsque je dis le crayon est tombé, ou c’est à Paris que j'ai vu André, les mots le crayon et j'ai vu André, qui sont des sujets logiques, ont le caractère de mots oxytons.
Les membres de phrase à accent logique aigu sont toujours supposés connus de l'auditeur ; ainsi, dans les exemples cités, l'interlocuteur connaît le crayon dont il est question et sait déjà qu'on a vu André. C'est pourquoi « il n’y a jamais de nécessité absolue à exprimer un sujet logique »(37).
«On ne parle que pour établir un lien entre deux notions, pour dire, par exemple, que Pierre est bon ou que Pierre vient, Si le sujet auquel on attribue quelque qualité ou quel-
(36) V. aussi Marouzeau, loc, cit,
(37) Hoeffding, loe. cit,
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que action est connu, on peut ne pas l'indiquer expressément : si l’on sait de quoi il s’agit, le latin peut dire : bonus est ou venit. » (38)
Les mots servant de sujet logique jouent, ainsi que le disent justement Weil (39) et Gabelentz (40), le rôle de notion initiale ou de point de départ pour la pensée.
Analysons la fable de Phèdre : Mons parturiens.
Mons parturibat, gemitus immanes ciens :
Eratque in terris maxima expectatio : -
At ille murem peperit. Hoc scriptum est tibi, Qui, magna quum minaris, extricas nihil.
Dès le premier vers, le lecteur sait que la montagne est « en mal d'enfant » (parturibat). Donc le verbe peperit n ajoute rien de nouveau : le seul mot important de la phrase at ille murem peperit (elle accoucha d’une souris) est l’accusatif murem. De quoi accoucha-t-elle ? (quid peperit >) De quelque chose d'énorme? Pas du tout, ce fut une petite - souris qu'elle mit au monde. Il en résulte que murem est attribut logique et la phrase en question équivaut à ce dont elle accoucha fut une souris, proposition où souris est à la fois attribut logique et attribut grammatical.
En français moderne, les termes oxÿtons se reconnaissent souvent à la mise en tête ou à la mise en arrière des mots qui les constituent et aussi à leur répétition sous forme de pronoms personnels ou démonstratifs. Exemples :
Moi je veux me fâcher et ne veux rien entendre.
(Molière: Le Misanthrope.)
Vous, vous jouez (ou vous autres, vous jouez). Lui le sait (pour lui, il le sait).
Mais nous, que la raison à ses règles engage, Nous voulens qu'avec art l’action se ménage.
(Boileau, Art Poétique, I, 43.)
(38) Meillet A: Linguistique historique et linguistique générale, p. 65. (39) H. Weil: De l'ordre des mots dans les langues anciennes.
-(40) Loc. cit. -
Ceci, ça ne compte pas (ou ça ne compte pas, ça). Les jeunes gens, ça vous détruit tout.
Mon rêve à moi est différent.
Dans le même ordre d'idées, souvent le peuple se une sorte. de périssologie (41) et se sert de locutions défectueuses telles que : mon père il est vieux, celui qui dit ça il ne sait pas ce qu'il veut. « Le pronom, à ses yeux, est devenu à tel point caractéristique de la personne
qu'il ne peut plus se passer de cet adjuvant : d’où l’homme il chante. » (42). ; Lorsque le mot oxyton est un complément direct, on
oblient ainsi une inversion cachée ou une inversion rompue de seconde espèce (v. 8 2), par exemple L'inspecteur, nous ne le voyons pas tous les jours. Ce livre, on l’a déjà lu—en l’a déjà lu, ce livre. Moi, il me craint=il me craint, moi. (43) Fe
Tu les as vus, les vieux manoirs de cette ville aux palais
noirs qui fut Florence. (A. de Musset) (44)
(41) Larousse : Grammaire supérieure, $ 1056. (42) A. Dauzat: La Géographie linguistique, Paris, p. 95.
« La langue populaire emploie fréquemment le pronom à la troi-
sième personne même quand il y a un sujet exprimé : « Le père, il dit
ce qu'il veut », « les bourgeois, ils ont bien de la chance », etc. » (Ven-
dryès : Le Langage, p. 104.) D'autre part quelquefois « on entend
dire dans le peuple : Elle n’y a pas encore voyagé, ta cousine, en Afrique;
ou ll l’a-t-i jamais attrapé, le gendarme, son voleur ? » (Vendryès: Le F
Langage, p. 103.) e (43) | Voir aussi l'exemple « Son enfant! Mais elle le déteste, cette
mère », que Bailly (Traité de Stylistique française) et Vendryès (Le Lan-
gage, p. 172) citent comme spécimen de langage affectif. LRU S (44) M. Brunot distingue trois manières de mettre en valeur ou de
« renforcer » « l'objet »: 1° Au lieu de construire l’objet à la suite du
verbe, on le place en avant de la proposition, sauf à le répéter par un
pronom. 2° On se sert des isolants ordinaires: quant à, pour, pour ce qui
est de. 3° On annonce aussi par un: représentant des objets qu'on exprime
ensuite. (La Pensée et la Langue, p. 358.) Les deux premiers procédés
rentrent dans la catégorie de nos inversions cachées de seconde espèce,
tandis que le troisième correspond à notre inversion rompue de seçonde
espèce. Quant au terme d'objet, il ne diffère pas essentiellement de ce
que nous appelons complément direct, car lés cas où cette dernière notion
Exceptionnellement, un terme oxyton peut ne pas être
mis en évidence par un moyen extérieur, comme le prouve le vers
On respecte un moulin, on vole une province
(La Fontaine),
où moulin et province sont de vrais sujets logiques, puisque le sens ne varierait pas si l’on disait un moulin on le respecte, mais une province on la vole.
= Même observation pour {a formule épistolaire j'ai reçu votre lettre, qui cependant correspond à la tournure allemande Thren Brief habe ich empfangen (suédois : Edert brev har jag fât, etc.), litt. votre lettre j'ai reçu (analyse : vous m ’avez écrit une lettre ? eh bien je l'ai reçue !).
Il arrive aussi que, pour se conformer au génie d’une langue ‘ étrangère, en gardant la même disfosition des mots, le français tourne par le passif ou par un verbe réfléchi une phrase où un complément ‘ direct oxvton est mis en tête de phrase, par ex. : Romam condidit Romulus=Rome fut fondée par Romulus ; all. : ein Beispiel bieten die Griechen dar=un exemple nous est fourni par les Grecs ; holl. dit siet men niet=cela ne se doit pas ; pol. : rybe’ jedza’ wilecz:ka’=le poisson. se mange avec la fourchelte ; angl. : : And the song, from beginning to end, — I found again in the heart of a friend (Longfellow) (=et le chant, du commencement à la fin, fut retrouvé par moi dans le cœur d'un anti).
Souvent, qu'il s'agisse d’un complément direct ou d'un autre membre de phrase, l'accent logique aigu est indiqué par la présence des isolants (45) quant à.... en ce qui concerne.\.: pour ce qui est...., formules que l’on peut toujours suppléer mentalement, lorsqu'elles ne sont pas exprimées, pour s'assurer que l'on a bien affaire à un sujet logi-
que.
est plus étroite (« la mousse nuit aux arbres ») ou plus vaste (« il a couru cent pas ») que la nouvelle notion de M. Brunot, sont relativement peu fréquents (l. c., p. 300).
(45) Voir Brunot: La Pensée et la Längue, pp. 282 et 358.
UNQNE Ï ; à Ne Le japonais marque toujours l’accent logique par la particule wa,
trés commode dans la conversation : anata wa shirimasen=fr. vous, il
ne vous connaît pas (cf. & 50). ë Dans le présent ouvrage, nous nous servirons de caractères gras romains pour marquer les mots à accent logique
aigu, par ex. demain je pars. K 8 6. — Copule logique: mots atones.
De même que dans l'analyse syntaxique, en dehors du
sujet et de l’attribut grammaticaux, nous avons encore ce .
qu'on appelle la copule qui sert de lien entre le sujet et
l’attribut nominal et qui, dans certains cas, peut être omise :
(ars longa, vita brevis; très intéressant, cet article)46), de même dans l'analyse logique le sujet logique peut se rattacher à attribut logique par un ou plusieurs mots qui ne comportent aucun accent logique et pour lesquels le nom de copule logi-
que semble tout indiqué. Nous appellerons de tels mots
atones, par opposition aux mots barytons et oxytons, auxquels on pourrait donner le nom générique de foniques. Aüinsi, nous nous voyons forcé d'introduire de nouvelles notions dont nous estimons que l'analyse logique ne saurait se passer et qui impliquent nécessairement une précision presque mathématique.
Prenons, par exemple, la phrase René habite Paris tandis que Pierre habite la banlieue; l’attribut logique y est exprimé
par Paris et la banlieue, le sujet logique, servant de notion initiale, par René et Pierre. Or, qu'est-ce que habite à C’est
précisément la copule logique, membre/de phrase dépourvu d'accent logique.
De même dans quant à moi, c’est vous que je choisis,
phrase dont l'attribut logique est c’est vous que, comme Se quant à moi en est le sujet logique, alors que je choisis sert
de lien entre les deux. Pour faire ressortir la symétrie des
(46) « Le type normal de la phrase nominale en indo-européen est sans copule; c'est ce qu'on appelle la phrase nominale pure. » (Vendryès: Le
Langage, p. 144)
ADN
ser
trois termes, on pourrait dire que, si le sujet logique est la
- notion initiale de la proposition ($ 5), la copule en est la
notion médiale, et l'attribut logique la notion finale.
Litus ama.... altum ali teneant, dit Virgile (En., V.,
. 165), « tiens-toi au rivage... quant à la mer, que d'autres la prennent ». On se demande mentalement qui autem teneant alturn 2 (opposé à à terram). Le poète nous répond : ‘ali. Donc altum, notion initiale, est sujet logique, teneant fait fonction de Sn logique, et la réponse ali, le but final du discours, représente l'attribut logique.
Parfois on doit sous-entendre une phrase entière ; ainsi, un médecin qui vous dit vous, je vous recevrai dimanche, oppose cette phrase à fandis que tel autre je le recevrai tel autre jour (ici encore le membre commun recevrai est copule logique).
Comme le sujet logique, la copule logique contient une idée supposée connue de l’auditeur, mais joue dans la phrase un rôle encore moins important: il s'ensuit que la partie de tout jugement logique la plus indispensable est sans contredit l'attribut logique, puis viennent, d’après l’ordre d'utilité décroissante, le sujet logique et enfin la copule. Si dans les phrases ci-dessus on omettait la copule, les mots qui resteraient suffiraient quand même à indiquer schématiquement
la phrase primitive, par exemple : René? Paris! Pierre ?
banlieue ! Les phrases sans copule telles que demain (S) je vais à Paris (A) sont d’ailleurs plus fréquentes que les phrases à trois éléments logiques. Toutefois, et c'est là que l’on se rendra compte combien le degré et la nature d’accentuation logique sont parfois délicats à discerner, la même phrase dans la bouche d'un commerçant qui voyage constamment et se déplace tous les jours pourrait se composer de trois éléments logiques (analyse : demain? je vais, bien entendu, dans une nouvelle ville et je puis même vous dire où je vais : à Paris). Le même commerçant dit-il : « derñain
LT ee
j'écris à Paris »: la forme j'écris fera tout de suite partie intégrante de l’attribut, puisque l’action d'écrire ne saurait être pour lui aussi naturelle et aussi indispensable que l’action d'aller, et la phrase reperdra sa copule logique. Pour emprunter une image à la géométrie, les trois éléments de l’analyse logique, comme ceux de l'analyse grammaticale (sujet, attribut, copule), sont comparables aux trois
points qui déterminent la position d’un plan; ceux-ci suffisent
pour fixer une surface, au lieu que ceux-là constituent les points de repère respectivement du jugement logique ét de la phrase syntaxique.
Un cas spécial d’atonie logique est celui où le sujet logique ét, par conséquent aussi, la copule logique, font défaut: dans ce cas, « chaque mot exprime un attribut logique » (47),
et il n’y a plus de question à laquelle la phrase puisse servir
de réponse ou, tout au plus, elle doit être considérée comme répondant à des interrogations tout à fait générales : qu’estce qui se passe ? qu'arriva-t-il alors ? que deviennent-ils ? etc. Ce cas s’observe surtout lorsque le verbe de la phrase est accompagné d'un nombre cardinal ou de l’article indéterminé et lorsqu'il indique un mouvement (venir, partir, apparaître, etc.). Par exemple : il pleut, il commence à neiïger, il vient du monde, on vend ce tableau aux enchères, un plomb
a sauté, quelqu'un frappe à la porte, entrent deux dames. À n'en pas douter, ces phrases-là ne contiennent pas de sujets logiques, car, par exemple, si je dis un prix sera décerné. au meilleur
élève, cela ne signifie nullément : vous savez qu'il y aura un prix, or
il sera décerné au meilleur élève (comme dans le prix sera décerné. .….); ni quant à un prix, il...; pas plus que au meilleur élève ? mais c'est ‘un prix qui lui sera décerné. à
Voilà donc encore un cas intéressant où la distinction grammaticale du sujet et de l’attribut n'est pas fondée sur une distinction
logique: aucun des mots de ces phrasés ne se présente à l'esprit de
(47) Hoefding: Det logiske Grundlag for logiske Dons:
date ne dar dois lt dés és
hobst tlié.
He l'interlocuteur comme point de départ de la pensée et le sujet grammatical n'y a conséquemment aucune priorité logique sur l’attribut.
En français moderne, les phrases et parties de phrase atones se disposent généralement dans l’ordre normal (Sujet—Verbe— Compléments) et sans aucune fortrale syntaxique :
On apporte un paquet.
Que fait votre fils ? il prépare son examen.
$ 7. — Rapport entre le complément direct et le verbe au point de vue de l'accent logique.
Ainsi, chaque membre de phrase se trouve nécessairement, en ce qui concerne l'accent logique, dans l’un des trois cas suivants ; il peut :
1° être attribut logique,
2° être sujet logique,
3° être copule logique ou faire partie d’ une bras ou d’une partie de phrase sans sujet ni attribut een.
Dès lors, si l’on applique ces trois cas au complément direct opposé ou corhparé au verbe. on obtiendra autant de rapports possibles d’accentuation logique entre le complément direct et le verbe.
1° Le Complément direct est baryton et le Verbe est oxyton.
2° Le Complément, direct est oxyton et le Verbe est baryton.
3° Le Cblément direct et le Verbe sont atones.
Il y a là une espèce de EN d’accentuation logique où l'accent logique grave tient lieu de poids et où le complément direct et le verbe représentent les plateaux de la balance. Lorsqu'on met un poids sur le plateau du complément direct, c’est-à-dire lorsqu'on fait de ce complément direct un attribut logique, le verbe d'atone qu'il était deviendra forcément oxyton, c'est-à-dire que le plateau du verbe montera au-dessus de sa position normale. Si, au contraire, la balance penche du côté du verbe, par suite de l'accent
Lr3gt—
grave qui affecte celui-ci, c’est le plateau du complément direct qui occupera la position qu'avait dans le premier cas celle du verbe. La phrase joue donc ici le rôle de levier.
On pourrait même dire que l'accent logique grave d'un terme de phrase ressort d'autant plus nettement que l'accent ‘logique aigu d’un autre mot est plus fort ; si bien que, pour renforcer un attribut logique, on ajoute un élément destiné à faire ressortir le sujet logique, par exemple : j'aime le café, moi.
Enfin, lorsque les deux plateaux auront même poids (cas d’atonie complète), il y aura équilibre, les deux membres redeviendront atones et le caractère emphatique de la phrase
disparaîtra. Cette image ne peut manquer.de contribuer à
la compréhension de la nature du rapport qui lie le complé-
: ment direct et le verbe.
Si l’accent logique rappelle les nombres positifs, l'accent
; : one ie ; logique aigu est, au même titre, un accent négatif, tandis
que les éléments atones peuvent être assimilés au zéro des
échelles mathématiques.
Il importe donc avant tout de se pénétrer de cette idée que l’accent logique grave et l’accent aigu, bien que consistant tous les deux à mettre un élément de la phrase en évidence, sont de nature aussi diamétralement opposée qu'en mathématiques a et —a. Si l’on peut assimiler et comparer les formules c est... que aux « renforcements » par répétition (« je n'irai pas, moi »), ainsi que le fait M. Brunot (1), l’on doit éviter d'employer dans ce genre d'analyse logique des termes aussi ‘vagues et généraux que mot le plus important ou mot principal, qui prêtent à double sens et au fond n’expriment rien tant qu'on n'a pas précisé la nature de l'accent dont on parle.
Etudier l'inversion du complément direct au point de
vue de l'accent logique équivaudra donc à examiner minutieusement comment la place qu'occupe le complément direct par rapport au verbe reflète l’accentuation logique et quel est le rapport entre l'inversion et les trois cas susdits, en
particulier à voir si l'inversion du complément implique que
Ce PE P'
ce membre de phrase soit un atiribut logique comme on pourrait le supposer a priori.
En français moderne, nous l'avons vu, le premier cas appliqué au complément direct s'exprime le plus souvent par l'inversion cachée ou l’inversion rompue de première espèce :
C'est ma maison que je voudrais vendre; le deuxième cas, par l'inversion cachée ou l’inversion rompue de deuxième espèce
Ma maison, je voudrais la vendre :
le troisième cas par l'ordre direct
Je voudrais vendre ma maison.
Par conséquent, le problème le plus important à étudier dans les chapitres suivants consistera à examiner si un vers du Roman de Troie tel que :
Le cheval prent à la main destre (v. 10869) doit se traduire par :
- 1° C’est le cheval qu’il prend de la main droite : 2° Le cheval, il le prend de la main droite ; où bien 3° 11 prend le cheval de la main droite.
8 8. — Accent émotionnel.
Il faut avoir soin dé re pas confondre l'accent logique «et en particulier l'accent logique grave avec l'accent émotionnel que d’aucuns appellent accent pathétique, bien que ces deux accents ne soient que deux cas particuliers de ce que nous avons désigné plus haut par le nom d’accent oratoire ou rhétorique (8 3). L'accent émotionnel fait ressortir certaines idées pour évoquer chez le lecteur ou l'auditeur des émotions d'admiration, d’étonnement, de dégoût, etc., exprimées la plupart du temps par des adjectifs et des adverbes de qualité ou de quantité. En voici quelques exemples
Un terrible vent m'arracha le chapeau,