‹ L'inversion du complément direct et l'accent oratoire dans le Roman de Troie, texte français du 12e siecleChapitre 7 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

§ 17 — Phrase se composant d'un Sujet, d'un Verbe et d'un Complément direct.

Supposons maintenant une phrase duu^ i. ^ éléments constitutifs sont le Sujet, le Verbe et le Complément direct. L'ordre le plus courant dans lequel se disposent les éléments d'une phrase de ce genre est Sujet — Verbe — Complément direct (type : Finis coronat opus); il se rencontre dans le Roman de Troie soixante-huit fois. Ensuite vient l'ordre Complément direct — Verbe — Sujet (type : Maleriem superabat opus — Ovide), que j'ai noté dans quarante et une phrases, et enfin l'ordre Sujet — Complément direct — Verbe (type : Auctor opus laudct — Ovide), qui s'y trouve onz? fois. La fréquence relative des ordres Sujet — Verbe — Complément direct, Complément direct — Verbe — Sujet et Sujet — Complément direct^ Verbe s'exprime donc respectivement par les nombres 57: 100 — 34: 100 et 9: 100. Ainsi, malgré la forte tendance du Complément direct à précéder le Verbe (v. §§9, 14, 15 et 16), les cas où le Sujet précède le Complément direct sont environ deux fois plus fréquents que ceux

où le Sujet suit le Complément direct ; par conséquent, la tendance du Sujet à la mise en tête est de beaucoup plus forte que celle du Complément direct.

Ces résultats sont tout à fait conformes aux résultats qu'obtient H. Morf (60) pour la Chanson de Roland, bien que ceux-ci reposent sur l'étude de la totalit/' (U's vers du poème sans se borner aux phrases à cornplément direct déllni ; d'après Morf, l'ordre Sujet — \'erbe — Complément direct est ]\)rdre c( habituel », l'ordre Complément direct — X'erbe — Sujet est (( très fréquent », l'ordre Sujet — Complément direct — N'erbe « n'est pas rare ». tandis que tous les autres sont limités à des cas j^articuliers.

De même Le Coukre (61) a trouvé que da.ns Chrestien de Troy<'S (( un complément direct introduisant une phrase implique nécessairement l'inversion du sujet »; or, le même fait s'observe dans la Chanson de Roland (d'après Morf) et, nous venons de le voir, dans le Roman de Troie (où l'on n'a jamais l'ordre Complément direct— Sujet — Verbe). En outre, dit Le Coultre, si la i>hrase contient un sujet, le complément direct suit le verbe dans la proportion de 62 : 100, ce qui, ne diffère point sensiblement du chiffre que nous avons obtenu pour les ]>hrases à complément direct défini du Roman de Troie.

Enfin, M. Brunot (62) considère qu'en ancien français les disjuisitlons de mots les plus fréquentes sont Sujet — Verbe — Complément direct. Complément direct — Verbe-^Sujet et Verbcj — Sujet— Complément direct; les trois autres ordres possibles seraient plutôt exceptionnels et, en particulier, l'ordre Sujet — Complément direct — Verbe « est une construction fort rare ». Si l'on compare ces observations aux résultats que J'on vient d'obtenir, on sera frappé de ne trouver dans le Roman de Troie aucun exemple de phrase à complément direct défini du type Verbe — Sujet — Complément direct et de ce que l'ordre Sujet — Complément direct — WrK^^ \- ^^<l bien moins rare qu'on ne pourrait le penser (63).

(60) H. Morf : Die Wortstellung im altfranzoesischen RolandsliecJe, pp. 225-226.

(61) J. Le Coultre: De l'ordre des mots dans Chrestien de Troyes, pp. 32-33.

(62) Histoire de la langue française, 1, p. 268,

(63) De même, d'après Millardet (Linguistique et Dialectologie Romanes, p. 150), dans les anciens textes français, les combinaisons les plus usuelles seraient Sujet — Verbe — Complément direct et Verbe — Sujet — Complément direct ; puis viennent les ordres Sujet — Complément direct — Verbe et Complément direct — Verbe — Sujet ; les constructions Complément direct — Sujet — Verbe et Verbe — Complément direct — Sujet sont les moins fréquentes.

Passons maintenant au détail des faits. Je n'ai relevé que deux exemples de propositions se composant d'un Sujet, d'un Verbe et d'un Complément direct, où l'un des éléments comporte un accent logique; dans les deux, on a la construction Complément direct — Verbe — Sujet avec Sujet baryton.

12651. Les quatre en veist Achillès,

Les autres dous Diomedès.

Traduction : les quatre furent tués par Achille, les deux autres par Diomède (sur la tournure passive, voir § 5).

17043. Que qu'il enoiast Achillès L'empire tint Palamedès.

Traduction : bien que cela contrariât Achille, ce fut Palamedès qui obtint le pouvoir.

Tout ceci est en accord avec l'observation de Bergaigne, qui dit que (( dans l'inversion ce n'est pas nécessairement le premier mot qui est mis en relief ». (64)

l.,i m-iU' < luihtatalion serait à fair<> à propos du latin {lliaih'})! scripsil //o>nt'r//.v).

Cela s'appliqu< U>s langues niodernos issuos du

latin, aux lanf^ues ^germaniques (l'anglais mis à part), au grec ancien et moderne et aux langues halticjues et slaves.

it. L'Iliade scrisse Onjero.

ail. Die Iliade schrich ^orqer.

serbe Ilijadit tiapisn Corner.

Toutefois, il faut faire cette réserve que dans les langues romanes, en grec moderne et en bulgare, surtout dans la conversation, le complément direct est souvent répété sous forme de pronom jX'rsonnel de la troisième personne, ce qui produit une inversion cachée de seconde espèce.

it. // libro lo leggc il padre, u le livre, c'est le père qui le lit ».

catalan El soldat l'ha ciirat el docfor. (( le soldat, c'est le docteur qui Ta soigné ». ou « le soldat fut soigné par le docteur ».

(64) Mélanges Graux, p. 536.

M.'i! T'H i: . . ! , , , ■ • -o,-vii- dans ces cas quo do

la foiiiiuli , . i |\,,i ,,(. tienne? à employer le

passif DU nirni'e, vn s.-ici-iiianL l'ii ];;n (îu S'/r.s, lordio dic-^^t avec l'actif. (Cf. son propre don /■.:// v,.;; v///i/)//'rr, La iMvr.tainr-; et giusiizici moss. il mi^: nllu falton', !);!iji.'.)

Dans certains cas, surtout lorsqu'il s'agit tl'énumératlons, on peut indifféremment considérer le Complément direct comme baryton ou oxyton, ainsi qu'il résulte des vers qui suivent ; on dirait que jusque dans l'esprit de l'auteur il y a hésitation entre les deux interprétations et que les plateaux de la balance d'accentuation logique oscillent sans toutefois pouvoir revenir à l'état d'équilibre (§ 6).

2295. Li autre, qui ci demandront, En treis conreiz se partiront :

En l'un sera li reis Nestor, E en l'autre sera Castor ; Poilus avra le tierz conrei.

7785. Hector le tierz conrei devise :

En icel sont cil de Larise.

8203. Reis Epistroz, reis Scelidis

O lor grant gent de Phocidis

Firent la setme des batailles.

8270. Euripilus d'Orcomene

Fist des batailles la vintaine.

On voit que, par exemple, le vers 2303 admet aussi bien la traduction (( c'est Poilus qui aura le troisième bataillon » (Sujet grammatical baryton, Complément direct oxj^ton), que (( quant à Poilus, c'est le troisième bataillon qu'il aura » (Sujet grammatical oxyton, Complément direct baryton).

Cependant, pour le vers 8223, qui se lit

] .''>)i:i))if f'>iil (\i]c(h)iicis,

et qui roniicni l'ordie ( 'oinplc'irient direet — \'<'rh:' — Sujet, ]<■ suis plutôt pocti', '('tant donné le \'.-rs c|ni suit.

PhiUloas ,sU'il n^is,

à proposer la trarUirtion « la onzième, ce sont les CaUVloniens qui la constituent » (et non <( c'est la onzième que constituent les Calédoniens »).

Daifs tous les autres vers du Roman de Troie se composant d'un Sujet, d'un Verbe et d'un Complément direct, celui-ci est atone par rapport au Verbe; ce cas se rencontre dans soixante-quatre phrases du type Sujet — Verbe — Complément direct, dans trente-huit phrases du type Complément direct — Verbe — Sujet et dans onze phrases du type Sujet — Complément direct — Verbe.

Exemples. Ordre Sujet — Verbe — Complément direct :

1061. Jason oï la desjiance.

2319. Li paisant de la contrée

Virent la grant gent aiinee.

Virent les nés e les armez :

Ço les a fortment esfreez.

294 1 . Acastus veit son desconjort,

Seit qu'il ne puet guarir de mort, Ot qu'il a perdu ses dous fiz :

Pasmez chaï en mi la place.

7435. Palamedès vit le martire :

Si grant duel a e si grant ire Que por un poi toz vis n'enrage.

30263. Telemacus reçut l'empire,

Après sa mort fu del tôt sire Coronez fu a grant hautece.

Ordre Complément direct — Verbe — Sujet :

1035. Son message li dist li cuens...

3327. La parole entent Peleës :

Si fu iriez qu'il ne pot plus.

13 101. Calcas blasmerent Troien.

17141. Uespee trait li riches reis, Puis si se met entre Grezeis.

1 997 1 . Ses conreiz fait Agamennon :

Rei Aïaus, rei Telamon.

Met toz premiers as fereors.

24239. Le chicf, le vis e la peitrine.

Ordre Sujet — Complément direct — Verbe :

2565. Seguradon sa lance brise.

9903. Hermagoras son frère venge.

Tous ces exemples montrent que les trois ordres en question ne diffèrent point entre eux sous le rapport de l'accent logique ; encore une fois, si dans tel cas on préfère tel ordre à tel autre, c'est exclusivement pour des raisons de variété stylistique ou bien pour les besoins de la rime. Ce sur quoi on ne saurait insister suffisamment, c'est que l'ordre Complément direct — Verbe — Sujet en vieux français en général et dans le Roman de Troie en particulier, correspond presque toujours à l'ordre Sujet — Verbe — Complément direct du français moderne, les cas où cet ordre peut se traduire au moyen des formules c'est... que, quant à... le (inversions cachées) étant infiniment plus rares.

D'une façon générale, indépendamment de la question do l'accent tonique, des six permutations possibles les langues germaniques et le serbe n'admettent en principe que les ordres Sujet — \'erbe — Complément direct et Complément direct — Verbe — Sujet, le \erbe devant toujours se trouver entre le Sujet et le Complément direct. Ail. Der Lehrer .sucht âen K)iahen = Den Knaben suclil dcr Lehrcy. Serbe Uc'itelj traz'i momka = niomka traz'i uc'itelj.

Lorsque l'accusatif est pareil au nominatif, en se servant de l'ordre Complément direct — Verbe — Sujet, on risque' de rendre la phrase ambiguë, comme l'est la réponse de l'oracle Romanos vinccre Graecos ( = les Romains, ils les vaincront, les Grecs); par exemple : ail. Das Kreiiz erbUckte die Goeitin ; suédois Svinet het fâret ; tchèque Mali miluje dîtko.

L'espagnol ayant la ressource d'employer la préposition â même après les verbes transitifs, remédie à cette confusion en remplaçant le complément direct par le complément indirect : .4/ vcrano signe la primavera.

L'anglais occupe une place à part et évite tout ordre autre que

Sujet — \erbe — Cumplément dir<?<.t, non pnt> tant a cause de la chute complète des désinences (§ 50), chute qui est en voie de réalisation en allemand ou en hollandais, mais parce qu'il éprouve une répulsion bien marquée pour n'importe quelle inversion lors même qu'elle ne produirait pas d'ambiguïté (par ex. dans : « Yes, he said, I know when the girl came )) = « oui, dit-il, je sais quand vint la jeune fille ))).

Au contraire, le latin, le grec ancien et moderne et les langues balto-slaves autres que le serbe et le bulgare sont beaucoup plus libres sous ce rapport et offrent souvent des exemples d'ordres Complément direct — Sujet — Verbe et Sujet — Complément direct — Verbe, comme lit. Kitna dvasia^ apleido (=corpus animum reliquit); pol. Pan dont kupil (=dominus domum empsit; cf. « L'aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrei!; ■ Fontaine: \ la muerte mira ').

Romancero).

Dans les mêmes langues se rencontrent aussi, bien que moins souvent, les ordres \*erbe — Sujet — Complément direct, et Verbe — Complément direct — Sujet. Par ex. obratila îi xkola vnitnaniye = obratiJa Ii vtiimaniyt' i(i5)

§ 18. — Phrase se composant d'un Verbe, d'un Complément direct et d'un Complément circonstanciel.

Si une phrase donnée se compose d'un Complément circonstanciel, d'un Verbe et d'un Complément direct, a priori on peut former avec cela six permutations différentes, et, en effet, toutes les six se rencontrent dans le Roman de Troie : l'ordre Complément circonstanciel — Verbe — Complément direct soixante-quatorze fois, l'ordre Complément direct — Verbe — Complément circonstanciel soixante-deux fois, l'ordre Complément circonstanciel — Complément direct — Verbe treize fois, les ordres Verbe — Complément direct — Complément circonstanciel et Complément direct — Complément circonstanciel— Verbe chacun huit fois et enfin l'ordre Verbe — Complément circonstanciel — Complément direct une fois.

Cette statistique semble démontrer cjuc. inalg:ré sa ten-

(65) x-cfi français.

dance à précéder le Verbe, le plus souvent le Complément direct cède volontiers sa place au Complément circonstanciel, quoique moins souvent qu'au Sujet (v. § 17).

Les seules phrases qui puissent nous intéresser ici, au point de vue de l'accent oratoire, sont celles du vers 7473, où le Complément circonstanciel est baryton et le Complément direct oxyton, et celle du vers 8267, où c'est le Complément direct qui est attribut logique.

7470. Si come il vint premièrement, Si ala joindre à Sicamor, Frère germain le roi Mennor :

Del rei Sersès teneit sa terre, Et si n'estoveit mie querre Nul meillor chevalier de lui.

Le contexte montre que le vers en question doit se traduire par (( c'était du roi Xerxès qu'il avait reçu sa terre ».

8267. Telopolon ont a seignor.

Le sens de ce dernier vers ne saurait être que celui-ci : (( c'est Télopole qu'ils ont pour maître ».

Dans tous les autres cas, le Complément circonstanciel, le Verbe et le Complément direct sont atones. Exemples.

Ordre Complément circonstanciel — Verbe — Complément direct :

1 0329. As mofz donerent sepouture.

17295. O les fers trenchanz acerez Lor depercierent.les costez.

21400. Contre Daire rescrist l'Esi-n.

Ordre .Complément direct— Vu u'.-'uiiiplément. circonstanciel :

1588. Le covertor licve o ses mains, 20657. Ses braz li met al col e lace.

Ordre Complément circonstanciel — Complément direct — ,

Verbe :

1629. Sor l'image ta m.ain métras.

O'ir - , i'iu'ilien ni()d;'rne lui' aussi m- >ri i J rifn(i>u>n du

Complément circonstanciel (ou indirect), du moins en |X)csie. On n'y observe la même hésitation qu'en vieux français entre les ordres Complément circonstanciel — Complément direct — Verbe et Verbe — Complément circonstanciel — Complément direct, avec^prédilection pour la mise en tête du Complément rirconstqnciel.

(F. Ca\aii(.ti;: 1. i. ;nuuA) (.ici l tiiiiri, se. ô.) , ne divine Puce ni fine Trova il cor. (Métastase) Tu frtir pciisosa. l.'dui. : l;U<^ lià i de ht

^iiard'.a. (Carducci)

Dans ks lang-uc-^ i)resque in-

différemment

nr) (66)

Enfin, dans k> langues germaniqu -,

le sujf't ne s'y omettant jamais.

§ 19. — Phrase se composant d'un Impératij, d'un Complément direct et d'un Complément circonstanciel.

Le Kotnan de i i(nc nous iuiiniit (juaire exemples de la construction Impératif — Complément circonstanciel — Complément direct, trois exemples de la construction Impératif — Complément direct — Complément circonstanciel et deux exemples de l'ordre Complément direct — Impératif — Complément circonotanciel ; dans, tous ces exemples, les troi.s élérp'^nt? «ont atones, comme le prouvent les deux vers suiomparables entre eux quant au sens et à i cApretîbion, bien qu'il y ait là une fois inversion et une fois r • dir-ct.

(6ft) tx = c^ français.

Ordre Impératif — Complément direct — Complément circonstanciel :

1696. Clo la pierre dedenz ta main.

Ordre Complément direct — Verbe — Complément circonstanciel :

1691. La pierre met def-ors ta main.

On voit que sur neuf cas il y en a sept où l'impératif précède le complément direct, ce qui est conforme aux observations du § 13.

§ 20. — Phrase à plus de trois termes.

Je ne donnerai pas ici la statistique détaillée des différentes combinaisons qu'admettent les groupes de plus de trois termes, la fréquence de chacun de ces ordres s'exprimant par des nombres trop peu élevés pour que nous puissions en tirer une conclusion. Notons seulement que la construction Sujet — Verbe — Participe passé — Complément direct est plus courante (on en a douze exemples) que les autres combinaisons de ces quatre membres de phrase ; de même si Ton a un verbe à temps composé et deux compléments dont Tun direct et l'autre circonstanciel (ou indirect), l'ordre habituel est Complément circonslancieî — Verbe — Participe passé— Complément direct (neuf exemples) ; et enfin si la phrase ne contient qu'un Sujet, un Verbe et deux Compléments, ces termes se disposent généralement dans l'ordre Sujet- — Verbe^ — Complément direct — Complément circonstanciel (cinq exemples).

Du reste, dans toutes les phrases de plus de trois éléments, le Verbe et le Complément direct sont atones ; par exemple :

10405. Li Grezeis ont le champ cherchié.

Ne font exception que les vers 2793-2797 et 14136-14141,

où nous avons cependant des inversions cachées de deuxième espèce.

2793. La fille a rei, Esiona...

Celle en a Telamon menée.

Traduction : La fille du roi, Esiona, c'est Telamon qui l'a emmenée,

14136. Merionès, uns riches reis...

Celui ataint Hector premier.

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