Chapitre IV PHRASE A MOT CARACTERISTIQUE
§ 33. — Phrase contenant un pronom personnel.
En analysant Tinversion dans les propositions à complément direct déBni et à complément direct sans article, nous avons cru devoir en éliminer les phrases caractérisées par l'emploi de mots tels que beaucoup, tout, un, etc., indépendamment de la question de savoir s'ils font partie d'un complément direct ou d'un autre membre de phrase. C'est que, déjà a priori, ces mots peuvent être suspectés de tendre à se mettre en tête de la phrase et, d'autre part, ce fait se trouve vérifié pour le Roman de Troie ainsi qu'il ressort des paragraphes qui suivent.
Dès lors, la seule présence de tels mots dans une phrase
donnée est susceptible d'en bouleverser l'ordre des termes
au point de fausser complètement les résultats d'une analyse
qui ne tiendrait pas compte de leur valeur sémantique :
aussi, nous estimons que grouper à part les ..phrases à mot
(( caractéristique ;) est une nécessité qui s'impose dans toute
étude de ce genre.
Mais, précisément en ...:„ ... ...... ^ tendant. „ ,,-- - ,-:
mière place de la phrase, il n'y avait aucune utilité à faire un^ statistique détaillée des cas où l'on, a inversion et ordre direct comme nous l'avons *"iit pour la .phrase « simple » (c'est-à-dire sans mot caractérisfiqi; < "^'ions-nous dressée, que nous nous serions
trou./- vn rr i ''sult.'it.^ î>;iit-êtrè intéressants, mais ji 'affectant
nullement !e problème c|uî nous occupe. Ùt même, lorsque la phrase contient deux mots caractéristiques dont l'un sert de complément direct, on pourrait se rendre compte, pour chaque cas particulier, Icqu"! des deux termes l'emportera, en tant que mot caractéristique, dans la lutte pour la mise en tête. Mais, étai^ donné la tendance de ces catégories de mots, quelle que soit leur valeur syntaxique, à commencer une phrase, il serait impossible de déterminer si le fait d'être un complément direct, un complément circonstanciel ou un sujet a sa part dans la complexité des raisons que l'on peut invoquer pyour expliquer une disposition particulière de mots et, s'il en était ainsi, de préciser dans quelle mesure ils y contribuent.
Nous nous bornerons donc désormais à souligner les tendances des divers membres relatives à l'ordre des mots sans nous appliquer (sauf s'il y a intérêt à le faire) à comparer les chiffres-indices que l'on oT:)tiendrait pour cette espèce de phrases et qui ne pourraient ici que nous induire en erreur. L'étude commencera par les pronoms personnels; ensuite on passera aux phrases à terme démonstratif ou à mot signifiant « autre », puis à celles qui contiennent un adjectif de qualité ou de quantité, pour terminer par les p'hrases négatives, interrogatives, exclamatives et subordonnées. Il sera toutefois bien entendu que si tel type de phrase est caractérisé par deux mots à sens pronominal de ce genre, il faudra en chercher l'analyse dans le paragraphe se rapportant particulièrement à celui des . deux qui est étudié en dernier lieu et cela parce que chaque catégorie de phrases comprendra toutes les catégories étudiées précédemment et caraclérisées par le nouvel élément qui fait l'objet du paragraphe en question ; ainsi, pour examiner l'inversion du complément direct dans les phnises contenant à la fois quel (§ 43) et vos {^ 33), on devra se référer au § 43 et non au ^ 33, de même que la phrase n<''gative étant étudiée au § 42 et la proposition subordonnée au § 44, les exemples de proposition subordonnée négative seront rattachés à ceux du § 44.
Si le complément direct est un pronom personnel, il se place d'habitude immédiatement avant le verbe, tout comme en français moderne.
6351. Assez vilment me manacierent, Lui deboterent e chacierent.
Ancor la tient en soignantage Cil qui l'en mena en servage.
L'ordre direct est, au contraire, plutôt exceptiormel, ce qui s'accorde avec l'observation ç}e M. Brunot au sujet de
l'ancien français en général. (67) Cette construction est pourtant moins rare dans les phrases à deux termes (Verbe — - Complément direct) que dans celles qui contiennent un sujet ou un complément direct. En voici quelques exemples.
1203. Honora les de grande manière.
1857. Medea fu en une tor :
Vit le, si mua la color.
2083. Receivent le joiosement.
2378. Amerai les. 10359. Vengerai vos.
12439. Desconfist les li Saietaire.
23755. Défendront sei.
On sait que dans le cas où il s'agit d'un pronom j:>ersonnel, l'ordre \'erbe — Complément direct est l'ordre normal dans toutes les langues germaniques, par exemple : ail. er sah ihn, suéd. han sàg ham, holl. hi] zag hem, angl. he saw him. En italien, le pronom peut aussi -uivre le verbe, mais en faisant corps avec lui, par exemj>le vicielo ' f. arabe xaf-ho) (68). Dans certaines langues »laves, il règne sous t' rapport une liberté absolue : on vid'el yevo = on yevo vid'el = yevo jti 7'id'el — yevo vid'el oti=vid'el on yevo -vid'el yevo on (russe).
Mais, que nous ayons l'ordre Complément direct — Verbe ou Verbe — Complément direct, le complément direct n'est jamais ni oxyton ni baryton. En d'autres termes, si nous avons dans le Roman de Troie un grand nombre de phrases du type je te cherche, aucune ne correspond pour le sens au type c est toi que je cherche (inversion de première espèce), ni au type toi, je te cherche, mais... (inversion de seconde espèce). Ainsi, les deux constructions ont même valeur au point de vue de l'accent logique.
(67) Histoire de la langue française,
(68) Avec X ayant la valeur de fr. ch. — En Hongrois et en basque, le pronom se fond avec le verbe d'une façon complète : « il le parle » hongr. beszéli ^hasque mintzatzen du (litt. parlant U-le-est).
En français moderne, l'emploi do rnoi, toi, etc., en tsnt que comp'-éments directs, est exceptionn^-l : Ma gloire loin d'ici 7'nu.s et moi lions appelle. (Racine) (69)
L^itali'Cn ocrupe sous ce rapport une plac- à part, car mi z'ede sit^nifie « il me voit », tandis que vcde me se traduit par « c'est moi qu'il voit » (croate vidi me en face de l'idi mené); de même chiama lui r non lci---^a ce n'est pas cllr, mais lui qu'il appelk' „ (croate njega zovc a ne njii).
Lorsqu'un pronom personnel est régi par un impératif l'ordre direct est incontestablement plus fréquent que l'inversion.
22977. Vengiez vos tost por Deu de mei.
Otte coi:sh-uction est la seule ]>ossible dans les langues romanes actuelles y compris le français (lorsqu'il n'y a pas de négation) : donnez-le =-\t. dahlo.
Toutefois même en pareil cas on a des exemples d'inversion.
1543. Dame, fait el, premièrement Vos couchiez si sera plus gent.
Si, au contraire, un pronom personnel dépend d'un infinitif régi, à son tour, par une préposition, c'est l'inversion qui est la construction habituelle.
9637. Venu i sont por nos ocire.
En ce cas, le pronom revêt la forme « lourde » (70) ou (( accentuée »> (71).
2004. De lui honorer moût se peine.
Parfois, il y a aussi demi-inversion.
(69) Ci !»U5?i la c'aricu?c po.raee d/A. Karr ciiée par Bruno*^ (La .F'*ensée et la Langue, p. 323) : il veut mettre tci et moi à l'ahri de ta générosité.
(/O) K Aiis*r-i vaut il mieux le servir du terme «. forme légère ?; pour me, 'e et « form.e lourde > pour nie, ta. y. (Biunot; La Pens:l£. et la Langue, p. 323, note 2.)
(71) 1 erme einployéa par G. Pi'ris (Chrestoniatiue du Moyen-Age, p, LXV), qui cite plusieurs exemples de-ce type tirés de l'ancienne" langue: Pensez de moi aidier (Raoul de Cambrai), etc. On en trouve d'autres dans c La Pensée et la Langue » de M.' Brùhot (p. 323): pour moi velrgier, ètï.
2293. Ferir les vait demaintenant.
Kn français moderne, pôur c<Mtains verbes le lan^a|j;-o CDiiraiit wut que l'oii <'mj>K>ie la demi-invtrsion plutôt que l'inversion ; par
exemple : // ptut le faire (arch. // le peut faire) en face de // le fait faire.
En italien, les deux formc-s -ont admises -tprès Tinfinitif', -uivant
l'importance que l'auteur donr- -, .u p^y cfi':furhar nui.
Si le sujet de la phrase est un pronom personnel, alors que le complément direct est représenté par un substantif. Tordre direct peut être considéré comme ordre normal puisqu'il comporte encore moins d'exceptions que dans la phrase simple. Exemple :
7945. Vos dites veir.
Bi*n ui;<- . I l.-i -.oit încorrci ! . :,..... ,'n
pan mais seulcmei, -T'iK'^' familier :
des ccnsis i-mis .■"ii,,-^ : i.'im^^r' "' ' ' ' ■ ' '
Style littéraire : laloii I (/./<»><.
Nous avons cependant, dans une phrase de ce genre, une inversion cachée de seconde espèce :
19477. Hector o la fiere puissance En cui ert tote lor fiance Qui de proëce ert soverains.
Vos l'ocistes a voz main?
Dans aucune des phrases du Roman de Troie le sujetpronom ne comporte d'accent logique grave (fr. mod. c'est moi qui écris la lettre) ou aigu (fr. mod. moi, j'écris la lettre).
Lorsqu'un pronom jjersonnel précédé d'une prépt)siiion constitu<' un complément circt)nst.anciel, ces locutions adverbiak^s se coniiH)rtent exactement comme les compléments circonstanciels étudiés dans le cas des rliinitii-s II «i III. - Les pronoms persomiels au dntif s.ms prépositi. 7t) devan
(72) Ou, d'après la terminologie de M. Brunot (La Pensée et la Langue, p. 175), a représentants adverbiaux ».
(les mots enclitiques et n'influant pas sur la structure syntaxique de la proposition, les phrases du type il leur donna un cheval ont été étudiées dans les mêmes paragraphes que s'il s'agissait de phrases du type il donna un cheval.
§ 34. — Phrase contenant un mot démonstratif .
Supposons que le complément direct soit un pronom démonstratif du type cela, tel, ou qu'il soit accompagné d'un adjectif démonstratif. Dans ce cas, il se place généralement avant le verbe (lors même qu'on a affaire à un impératif) et, d'une façon générale, en tête de phrase. La construction est régulière dans les phrases à deux membres.
3923. G 'irai, ço sachiez, volentiers.
6201. Quar, ço sachiez, tant en ferai, Ço cuit, ja blasmez n'en serai.
22524. Quar, ço sacheiz, certainement, Ne somes pas ci tuit a aise.
C'est encore l'inversion que l'on trouve le plus souvent dans les phrases à trois éléments contenant un sujet ou un complément circonstanciel :
1667. Ço, fait el, porteras o tei.
3418. Icel en amenai 6 mei.
8712. Iceste bataille eschivons.
1 1832. Ço sacheiz bien.
19921. Ço truis lisant.
29675. Cez noveles sot Orestès,
Qui o Pirrus n'ot nule pais.
Lorsque le sujet est affecté d'un accent logique grave, on a également l'inversion du Complément direct — démonstratif.
4000. Ço li fait dire Goardie.
((( c'est la lâcheté qui le lui fait dire »)
2711 1. Ç'ont // fait.
((( ce sont eux qui l'ont fait »).
27268. Ço lor fist faire angoisse e dueus.
L'ordre direct est rare :
12984. Par estoveir e par bosoing ,
Ont il tel terme requis.
25679. Minerve vueut e quiert cest don. (k c'est Minerve qui... »).
A plus forte raison si c'est le complément direct (à sens démonstratif) qui comporte un accent logique, il occupe nécessairement la première place.
4929. Ensi braeit, ensi criot, 5i jaite vie demenot Cassandra : ja repos n'eust Por nul chasti qui faiz li fust, Tant qu'il nel porent endurer.
5833. Ço distrent li respons devin
(( Guarde d fait-il (( que par matin
Auges tôt dreit a la navie
De la Grezcsche compaignie ».
7044. /ço nos en covient a faire.
25340. ...ja o eus h'avreient pais
Ne plaiz n*en sereit escoutez, Se del règne n'estait getez Amphimacus, si faitement Que mais n'i ait repairement : Ço vuelent Greu e ço requièrent.
Dans tous ces exemples, la présence de l'accent logique n'admet aucun doute ; ainsi, le vers 25345 doit se traduire
par (( c'est là ce que veulent les Grecs et c'est là ce qu'ils demandent ».
Je n'ai relevé ^u'un seul exemple de vers où un complément direct baryton suive le verbe :
16436. La grant errer e li sospir Que jo aveie chascun jor Senefiot ceste dolor, Ceste angoisse, ceste merveille.
Traduction : (( C'était cette douleur... que signifiaient la grande inquiétude et les soupirs ».
Qu'il y ait accent logique ou non, et que cet accent soit grave ou aigu, la mise en tête du complément direct démonstratif est un phénomène tout à fait naturel, puisque, par définition, les démonstratifs ne servent qu'à relier telle phrase ou tel membre de phrase à ce qui précède.
Aussi la tendance à la mise en tck^ du rég-imc s'observe ici dans tcius !cs textes du vieux français.
;' tspcde pointerai en Arabie.
{Chanson de Roland, v. 2223).
Cesle hesoigne, s'il vos plaist, }n'oiroie-z.
{Coiiyo)nii menf de Louis, v. 110).
On la r<'nr()ntre encore très S(Hivent rlie;^ Rabelais et chez Mo/itaig-ne.
I relies prenail de terre en ehaque niain ef les e}devaH en l'air au- ' ■ ■:-!s de sa U'te.
{Garg(})itiia, Liw I, chap. 16),
(^ela faisais je pour le lieu oit il était logé.
I ,' Mort de La Boëtie).
■ , in, IIS iini(ii-i ni-, (itn- i i u i>l i Luiion est inadmissible, bien
cil '-lAdf pa.rFois dans ]<■ ]an^^a<4(■ populaire : ça je sais (pour
eeci je le sais), ça je eoniprends. Mais elle redevient correcte à 1 état d'inversion cachée de seconde Vsjx'r-, c'est-à-dire lorsque le complément direct est répété sour. ' om personnel, comme dans l'exemple suivant tiré du Ciii ^r c- i, -.i . 2) :
Ce jeune cavalier..: cet amant que je donne, Je l'aime.
quelques exemples anaU^
plus ancienne
iJe même au :\\r .-^iti it- ...ceux-cy, on les disdcii , commune façon. (Montaigne:
r;,. f,-^.,.. ..;^ 'i^^derne, il j> . Il lorsqu'il fai avec rejet du V.
de délicatesse.
Dans les autres langues- romanes, l'équivalent de tant admet
presque toujours rin\->M-v'..n /.■;\c,- on s-mk flkionrrîcml il /,/))/;
sacrijizï ha fat'
L'inversion mon>tr,i: r< quente
en latin.
^....., . ., . ...-. du mot t<nit u complément direct, mais
' ■ ; • tu)ll il (I
(iiur.
.\nr\U')
moins dan.s le style Ull<'iair< It. Ci'' v,nM7,, (^ri(\ i;.
Oit. ..t
De même ;n --err) / <•{ en in-, Oyu je kfijii^ii f>rev(0 grk (-
<ermaniq <iie \ euu lui ■ ♦'Il Dnu»- le rejet du >i r«xemple ci-dessus tiré de Montaign
Ail. D' i<' le sais).
tr contre, l'anglais modrn.
il y a mise en tête du • ive être entre le régin
naît pas
!>ortugais, du
mais
dans
orte
Llj<'t
Disdiiin hifhui.s
i,>U<iiil I 1 ili\ •-!
•( I nmr «'-.IH-