ALI
LES grands canons, pointant leurs gueules noires hors des embrasures à fleur d'eau delà forteresse Saint-Paul, annoncent de leur sourd et long aboi, répété à intervalles égaux, que l'Empereur va passer la revue de sa garde. Déjà, sur le Champ de Mars les régiments attendent, massés par bataillons ; et le roulement sourd de l'artillerie, s'avançant au pas, se rapproche pour halter aux abords de la grande plaine sablée qu'encadrent des parcs verdoyants et que longe au nord l'étincelante largeur bleue de la Neva, pailletée de prismes
su L INVINCIBLE RACE
sur sea vagues, crispées comme celles d'une petite mer.
Soixante mille hommes et chevaux, hanarchés avec un luxe sans pareil soat là, immobiles, somptueux dans le silence formidable d'une multitude armée, sous les rayons fulgurants d'un soleil de juin.
Une foule de spectateurs, grossissant d'instant en instant, se nie sur la corde formant barrière et qui, seule, suffît cependant & la contenir. Les toits des maisons sont noirs de tètes. Un bruissement indicible, pareil au bourdonnenement de ruches d'abeilles monstres, emplit l'air embaumé de seringas et de lilas fanés.
Le ciel est de ce bleu que les pays septentrionaux, durant leur court été, disputent aux éternels soleils du Sud, d'un bleu turquoise, pierre porte-bonheur des Russes.
Et voici, qu'arrivant au trot régulier de quatre trotteurs gris-pommelé, à tous crins, attelés à une daumont bleu royal, avec, sur ses panneaux, les aigles noirs k deux tètes blasonnés sur fond or, apparaît l'Impératrice, vêtue de
crêpe crème sous une ombrelle mauve, avec deux de ses plus jeunes enfants à ses cdtés.
Un piquet de Cosaques la précède. L'Empereur, sur un superbe pur-sang roux feu, l'accompagne à la portière droite, vêtu du grand uniforme blanc à cuirasse d'or et portant l'aigle essorant du casque en pointe des chevaliers-gardes, régiment de l'Impératrice.
Il est vraiment beau avec sa taille de demidieu, son profil léonin, à l'œil clair et perçant, et c'est de lui que disait Talleyrand : S'il ne fût né César, il l'aurait inventé.
Les maréchaux de l'Empire, les généraux divisionnaires et les officiers supérieurs le suivent. Derrière eux, ta légion des princes tributaires ou soumis du Caucase, de la Mingrélie et du Daghestan, dans tout i'éblouissesement sobre de leurs costumes orientaux, les uns tiardés de chemises d'acier et coiffés de leurs casques acérés d'argent bruni, les autres dans leurs burnous blancs et leurs bonnets de fourrure.
Le cortège débouche des quais que murent
m l'invincible race
leurs parapels de granit rose et, salué par les hourrahs Trénétiques du peuple, contourne les tribunes drapées de pourpre frangée de crépines d'or; il s'arrête au pied de l'escalier couvert de drap écarlate.
L'Impératrice descend de ta daumont et gravit lentement les marches de la tribune, où déjà les femmes de la famille impériale et des grands dignitaires, les dames et les demoiselles d'honneur. Vêtues d'étoffes chatoyantes, attendent l'arrivée de la souveraine.
Celle-ci, les accueillant d'un p41e sourire, prend place sur son siège au milieu de ses enfants groupés autour d'elle.
L'Empereur la salue militairement en portant la main à son casque, puis fait volte-face ; et son cheval se pose, les pi6ds de devant réunis, ceux de derrière écartés, immobile et frémissant, pareil à un bronze doré, dont les crins seuls seraient vivants, en face des bataillons qui se mettent en branle et défilent lentement devant le Czar qui, d'une voix de stentor, lance les commandements.
Le bruit que soulève le pas des lourds chevaux est semblable au bruit d'un torrent qu'on aurait enchaîné, le cliquetis des armes à celui de gréions frappés d'éclairs continus.
Voici d'abord les chevaliers-gardes, immenses sur leurs chevaux de haute taille merveilleusement appareillés, à la robe lustrée comme du satin noir ; les brides et les harnachements sont de cuivre massif, les cuirasses et les casques en or, ceux-ci surmontés de l'oiseau d'argent aux ailes déployées : leur stature et la magnificence de leurs accoutrements leur donnent l'apparence héraldique de grands moyennflgeux ou d'hommes légendaires. Après eux, les gardes à cheval sur leurs bais & crins noirs; les dragons dont les longues crinières balaient les épaules, leur prêtant un aspect fabuleux, demi-dieu, demi-animal ; puis viennent, caracolant sur leurs montures plus élégantes, les hussards verts de Grodno, les hussards bleus de Nijni, les hussards blancs de la garde, les lanciers avec leurs drdles de chapskos carrés et leurs lances.
Ia cavalerie s'éloigne. . . et par masses profondes, silencieuses et sombres, par masses interminables s'avance l'infanterie aux fameuses baïonnettes, l'infonterie de SouvarofT. Elle vient, rapide et sans bruit, de ce pas in&tigable et muet, particulier aux races de va-nu-pieds, ces races de paysans-pèlerins chaussés, pour l'hiver seulement, de sandales d'écorce de bouleau.
Elle passe, et après elle, au roulis tonnant de ses lourdes pièces, s'approche l'artillerie, taciturne, uniforme avec ses caissons monstrueux, vert noir, et ses pièces montées, sembl^les à de longs cercueils d'acier. Chaque escadron se distingue par la couleur de ses chevaux. II y a là les noirs, les roux, les gris, les rouans, les pies, les bais. . . les tigrés. Elle s'allonge — les chaînes de fer s'entrechoquent, les roues grondent, les essieux cahotent sous le poids, la terre tremble et une poussière dense s'élève sur ses traces.
Elle passe comme une vision dantesque, funèbre et menaçante.
Puis un long silence. . . la plaine se vide — un Êrémissement d'attente parcourt la multitude. Soudain, avec la rapidité d'une trombe et le tonnerre d'un ouragan qui vole, dix mille Cosaques débouchent au triple galop ; leurs corps serrés dans leurs tuniques ronges soutachées de métal, le bonnet de fourrure pointu enfoncé sur le cr&ne, les yeux comme des vrilles de feu dans leurs masques camus, ils arrivent, penchés sur leurs petits chevaux efflanqués, aux formes de chevreuil, aux pattes d'araignées, aux prunelles flambantes. Ils se précipitent, massés l'un contre l'autre, dans l'échevèlement d'une course sauvage et, sitdt en vue du Czar, d'un bond ils se dressent debout sur leurs selles et passent devant lui, déchargeant leurs carabines et poussant d'effroyables clameurs emplies de frénésie et de farouche jubilation, des cris rauques, où l'inclëmente joie de leur race indomptée éclate comme pour tromper leur docilité quotidienne. On dirait que la vieille Ukraine tout entière, soulevée hors de l'humus des steppes, se dresse pour acclamer un maître
qu'elle attend et redoute depuis tant de siècles. Ainsi une louve rugit moitié d'amour et moitié de furie à l'aspect de son dompteur.
tJn jeune homme, presqu'enfant, vole à leur tète, sabre au clair, et au moment o(i il dépasse la tribune impériale, par une votte savante et audacieuse, il quitte le grand front de ces bart>ares liions dont la houle se précipite, grossit et disparait dans une tempête d'applaudissements populaires.
C'est le fila de l'Empereur,... le Hetman honoraire des cosaques.
Un murmure d'admiration, un frémissement adulateur et amoureux agitent les femmes, serrées les unes contre les autres dans les tribunes, lorsque le grand duc arrête net son cheval à quelques pas derrière l'Empereur.
Sa beauté n'est comparable dans sa chaude pâleur qu'à celle des statues athéniennes, et son regard a quelque chose de nostalgique qui rappelle celui de Dionysos, jeune dieu de la mort, aimé des femmes grecques. Son justaucorps bleu sombre porte des cartouchières
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d'argent, une ceinture du même métal soutient le fourreau de son sabre recourt» à l'arabe. Un lai^e bonnet de fourrure soyeuse ombre son visage qu'une teinte de mélancolie rend plus charmant encore. L^ cheval qui le porte est un Syrien plus blanc qu'un cygne ; l'œil immense, cerclé de brun, et le museau, si petit qu'il tieudrait, selon le dicton oriental, dans la main d'une femme, seuls sont noirs ; et les sabots ronds ont la couleur et le poli de l'agate.
Il se cabre et reste ainsi un instant, le corps vertical et les pieds battant l'air, puis retombe, comme retombe la plume d'une aile blanche, sans bruit, sans effort et passe instantanément de la plus grande activité de mouvement au repos absolu.
Celui qui n'a point vu sous le ciel de Lybie, — ce ciel d'un bleu si profond qu'il déconcerte presque l'admiration, — un cheval bédouin de haute race passer comme une traînée d'argent sur le sable élastique, ou bien, immobile, les oreilles transparentes et menues, palpitantes
comme des antennes, se dresser pareil à un marbre animé dans sa parfaite symphonie de couleur, de mouvement et d'expression, celui-là ne saurait rêver la perfection de gr&ce héroïque et de vigueur délicate incarnée en un étalon pur-sang de l'Iémen.
La petite princesse Maroussia, — arrivée depuis deux semaines seulement de la campa^e où son enfance, entourée de gouvernantes anglaises et françaises, fut élevée dans une solitude presque complète, mais qui déjà, grâce au rang et à la fortune de ses parents est admise à la cour avec le titre de demoiselle d'honneur de l'Impératrice, — avance sa petite tête frêle, casquée de cheveux châtains dorés trop lourds, pour mieux contempler de ses deux yeux gris bleu, humides d'étonnement ravi, le jeune homme merveilleux sur son cheval de rêve et qui semble porter en lui-mémetous les charmes et toutes les souverainetés.
Le regard de Maroussia avait-il cette attirance particulière attribuée à un pouvoir magnétique et mystérieux, forçant le regard d'un autre à
venir & lui par son simple vouloir; avait-il seulement cette puissance, — la plus pénétrante de toutes, en somme, l'attraction de l'être pour l'être, alors que tous les deux n'ont qu'à se voir pour se trouver... dignes l'un de l'autre... qui sait?. . Hais le jeune Hetman, au milieu du fracas de la horde se précipitant avec la furie d'une légion de sauvages, au centre même de ce bruit chatoyant, de ce vertige et de cette splendeur qui l'enveloppaient de toute l'enivrante apothéose que donnent l'orgueil et la jeunesse humaine à leur apogée, leva la tête et aperçut l'ovale fin et presque transparent, à force d'émotion, du visage de Maroussia.
Les yeux des deux enfants se rencontrèrent, s'appuyèrent l'un sur l'autre, s'unirent et reçurent réciproquement l'empreinte de leur naissante pensée. . . Une émotion simultanée frappa ces deux êtres si neufs, si étrangers à tout contact inférieur ou sordide.
Il vit la robe de pâle rose ondoyer sur les formes souples et grêles, moulant les épaules tombantes et flotter en plis jusqu'aux pieds
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mignons, car Maroussia était placée sur la première marche de la tribune. Elle se détachait comme une rose à peine carminée sur un fond d'étofTes lamées de soie et d'or. Il vit le grand chignon bas, pesant, comme un nœud de bronze soyeux sur la nuque délicate, l'ombrelle de dentelles adoucissant la pourpre des fines lèvres, railleuses et si tendres... l'éclat furtif des yeux étonnés et soudeurs.
Elle , de son cdté , reçut dans son cœur viei^ , écrin vide encore , la vision de ce jeune homme dont la présence réunissait dans sa grAce juvénile tous les rayons les plus fortunés des destinées humaines.
Un grand bal au Palais d'Hiver. Us dansent, elle, dans sa robecréme, un collier de perles trop grosses pour son mince cou de petite fille, — lui, dans son uniforme rouge de cosaque du Don. Us dansent ensemble. C'est une de ces valses vertigineuses, tourbillon enivrant, valse ardente, emportée, héroïque qu'aiment les peuples jeunes, au lieu de cette valse mesurée.
piétineuse, emplie d'afféterie et peut-être de science intime, chère aux salona bourgeois de l'Occident, cette valse, que je ne sais plus qui, a qualifiée de a simulacre du vice sans en avoir le plaisir. . . > Ils valsent, et leurs pieds ettleurent à peine le miroir poli des parquets, à travers les salles immenses ; et il semble que leurs corps s'éthérisent dans ce vol rapide que soulèvent des musiques cachées par les bosquets de camélias et de rhododendrons, et qu'emporte le rayonnement de mille feux répercutés à l'inflni dans les glaces murées entre les parois de marbre blanc.
Il lui dit très bas, très doucement, comme s'il craignait que sa voix pût la blesser ;
— Aimez-vous à danser, Maroussia ?
— Je n'en sais trop rien, Altesse, répond celle-ci, c'est mon premier bal.
— Vraiment ?. . . c'est curieux ! Eh bien, moi aussi, c'est le premier bal où j'assiste officiellement. Jusqu'ici ce n'étaient que des soirées ou des sauteries d'enfants. C'est drdle, n'est-ce pas ? C'est notre première valse à tous deux...
— Ouï. . . je croyais mieux aimer monter à cheval, mais...
— Ah I vous chassez ?
— Oui... quel beau Syrien vous montiez l'autre jour, à la Revue I . . .
— C'est Ali. , . le Shah de Perse me l'aoffept. Oui, il est beau, mais on ne me laisse pas le monter souvent, il est trop capricieux.
— Cependant, l'autre jour ?. . .
— Oui, oui, il était dans un de ses bons moments. Je le monte chaque matin au manège et j'espère bien que je te dompterai enSn à force de douceur, & moins que . . .
— A moins que ?. . . Achevez. . .
— Oh 1 rien... c'est une idée que j'ai quelquefois... très ridicule, je l'avoue..., il me semble qu'Ali durera plus longtemps que moi.
— Que dites-vous ?
— Ohl une bêtise. . . mais pardon, vous voilà, toute songeuse. J'ai comme cela des manies... de vraies lubies. Je crois que lorsqu'on est trop heureux on se crée des ennuis. . .
— Oh! oui, car qui peutsedire plus, heureux que Votre-Altesse ?
— Voua croyez*?... répondit le Prince avec un sourire contenu.
Ils passent à travers les Teuillages dorés de l'automne finissant, par ces lies fameuses de la Neva, véritables émeraudes sur une nappe d'émail saphirien.
Ali s'avance paisible ; ses flancs, sa croupe, sou cou i^flètent les rayons du soir et son grand ceil oblique cerclé de bistre, sous ses longs cils, jette parfois un regard négligent sur une flne jument tarbe, Porapoonette.qui danse et frétille, coquette et capricieuse, aux cAtés du coursier — né des amours du soleil et du vent — comme a dit Lamartine.
— Voici la dernière fois pour bien longtemps que nous nous promenons ensemble, dit le jeune homme en regardantlapetiteprincesse Maroussia. Des raisons politiques m'envoient àTétrau' ger chercher une femme, mais je suis bien sûr... que je reviendrai seul.
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— Ah, dit Maroussia en pâlissant un peu...
vous... reviendrez... seul?
— Oh oui ; d'abord je ne veux pas me marier, puis c'est si terrible d'épouser quelqu'un que l'on connaît à peine. . . que l'on n'aime pas. . .
— Hélas, dit Maroussia, je le sais bien t
— Vous '? Comment pouvez-vous le savoir, vous ?
— Mais oui, maman m'a dit hier au soir que j'étais fiancée au comte B...
— A B... ? Et vous avez répondu ?.,.
— Qu'avais-je à répondre... puisqu'elle disait que j'étais fiancée ?
Va grand silence ; puis le prince murmure ;
— Et l'on prétend, que nous autres nous sommes les maîtres des hommes. Quelle ironie t Nous ne sommes pas seulement les maîtres de nous-mêmes.
En ce moment, Ali fit un bond brusque de cAté. Avait-il été piqué par un éperon distrait ou bien la voix heurtée de son cavalier l'avait-il effarouché?... Par un violent effort le prince se retint et l'arrêta, Maroussia le vit p&lir.
— Vous êtes blessé ? s'écria-t-elle.
— NoD, non, un tour de reins seulement.
Ce ne sera rien.
Le lendemain, cependant, il gardait la chambre, et, deux mois après, lorsqu'il partit pour l'étranger, il marchait avec difficulté et n'avait point remonté Ali.
DeuK années après, la petite princesse Maroussia, depuis longtemps déjà comtesse B..., habitait, sans la quitter jamais, aux environs de Penza, une campagne déserte, très vaste, très éloignée.
Elle passait les jours, les semaines et les mois, dans une somnolence vague, une sorte de marasme, doux comme une brume d'un gris velouté, où glissaient les souvenances de possibilités entrevues, enveloppées de regrets infiniment adoucis , adorablement indéfinissables.
Elle savait son ami malade, bien loin, &t n'en recevait que de rares nouvelles.
Un soir qu'elle se promenait dans le parc, elle vit venir à elle un officier dont elle ne
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reconnut pas la figure. Il la salua, et lui présentant une lettre qu'elle prit, tremblante UD peu, il s'éloigna. Elle lut ces mots :
« A la princesse Haroussia, je lègue mon cheval Syrien AU avec mon souvenir affectueux. >
C'était tout : c'était la fin.
Quelques jours après, voilé de couvertures en laine blanche, brodées de l'écusson du défunt, Ali, avec un hennissement clair de bienvenue, entra de son pas souple et détaché dans la chambre que lui avait préparée sa nouvelle maltresse. Et cette chambre était celle de la petite princesse Maroussia, vaste pièce, au rezde-chaussée, qu'elle avait divisée en deux par une cloison sculptée, au centre de laquelle, juste au-dessus du lit bas de la jeune femme, un panneau ovale glissait en s'ouvrant, pour qu'Ali puisse y passer sa belle tète & l'œil presqu'humain.
Quels tumultes de sensation, souvenirs d'un rêve à peine éctos, encore moins formulé, obscurcirent de larmes les pauvres yeux si jeunes et déjà si tristes et si résignés 1 Quelles intan-
gïblea nostalgies de non-Atre s'infiltrèrent dans cette ftme blessée avant que de vivre, endolorie sous les cendres d'un feu qui n'avait point brOlé et dont toutes les ardeurs, encore à naître, se mouraient déjà, inconscientes d'elles-mêmes !
Maroussia s'approcha de l'étalon beau d'une beauté exotique, échoué comme elle-même, au gré des hasards, dans un milieu étranger, mortel pour sa race et ses habitudes ; lui, nourri des savoureuses herbes aromatiques des pâturages syriens, — elle, accoutumée aux raffinements et aux élégances d'une coterie d'élite .
Elle aimait cet être d'un sang héroïque, aux mouvements et aux regards empreints d'un faste naturel et d'une noblesse d'hérédité qui lui rappelait, par son allure royale, celui qui le lui envoyait.
Dans l'orgueil même de son aspect délicat et fougueux, elle trouvait un charme poignant. Il lui restait comme unique et vivante preuve du songe fait à deux,,,, dont l'un avait déjà disparu sans retour, comme une vision de lueurs matinales, . , , dont l'autre se perdait dans la
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mélancolie de désirs inavoués, inaccomplis, de ces désire fanUmes dont ta persistance a parfois plus de durée et de saveur que les plus brutales réalités de la vie.
Durant une année entière, Ali partagea la solitude de la petite princesse.
Le matin, au soleil levant, on pouvait lavoir, frêle figurine de Saxe, sur son cheval rapide et léger, passer comme un oiseau bleu sur une nuée neigeuse, h travers les noires feuillées des sapinières ; sous eux s'étalaient les tapis roux que forment les aiguilles tombées. Une brume d'or, tamisée par les branchages, auréolait leurs tètes, et le bruit des sabots non ferrés, frappant les racines sinueuses des vieux arbres, troublait seul le merle éperdu de galté ou la grise bergeronnette sautillante sur les fougères.
Et c'était si harmonieusement mélancolique et d'une quintessence de poésie si rare et si exquise, cette vision de deux êtres similaires dans leur abandon, leur aristocratie native, dans leur solitude et leur destin, que ia vieille forêt, semblait-il, les prenait pour d'adorables
revenants des cavalcades d'antan, alors que la reine d'Oberon et ses fées chevauchaient leurs coursiers d'ivoire.
Ou bien, lorsque la lune en son plein, large et jaune, éclairait les étendues dormantes des sarrazins et des seigles, qu'encadraient les sousbois aux profils fantastiques sous les fluidités lumineuses de la nuit, souvent la princesse Maroussia, vêtue d'une amazone blanche, laissait se dérouler ses longs cheveux ch&tains ondes qui se mêlaient aux crins argentés d'Ali... Glle aimait se perdre dans les lointains d'irréel qu'évoquent les claire nuits d'été. Elle s'en allait, disait-elle, boire les larmes de la lune; — et parfois l'apparition lumineuse d'un cheval éblouissant, sous une forme frêle et blanche commeune vapeur, éveillait en sursaut quelques bergers nocturnes, accroupis prés d'un feu de paille, et leur taciturne troupeau de bœufs, couchés et ruminants autour d'eux.
Et voilà que le cruel hiver, cruel pour les natures faiblissantes, mais conservateur fécond des germes forts et jeunes, vint de son voile '
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glacé, épais et blanc, recouvrir toute la terre. Et les forêts devinrent des basiliques de cristal sonores, l'air une améthyste condensée, le ciel un saphir concave et les champs une étendue étincelante de draps d'argent prismes de gemmes... Et les deux oubliés, les deux solitaires, enchâssés dans cet océan de froidure, se serraient plus étroitement l'un contre l'autre avec cette pertinace étreinte, suprême défense des faibles contre l'inimitié omnipotente des choses inexorables.
Ali se mourait : le climat dur de Penza blessait le fin tissu de ses poumons, créés pour aspirer l'éther brûlant des vastes prairies syriennes. Il se mourait de phtisie, etMaroussia s'en allait aussi plus lentement, minée de langueur et de nonchalance, laissant pour ainsi dire s'échapper sa vie, faute de vouloir la retenir, comme l'eau d'une source coule entre les doigts mal joints d'une main trop paresseuse pour se fermer.
Un matin elle trouva son ami raide et sculpté cruellement par la mort, comme un cheval de
Phidias, que le temps creuse plus profondément sur les grandes frises du Parthénon, — l'œil grand ouvert, ses narines rouges p&lies dans l'ébène mat et terne de son museau délicat.
Elle s'assit près de lui ; quelques larmes coulèrent de ses yeux: elle était trop faible pour pleurer avec violence. Mais, moins de deux mois plus tard, elle s'en alla aux pays inconnus, rejoindre le fantôme de son rêve;... elle s'en alla, comme s'en vont les fleurs cueillies au matin pour s'effeuiller le soir à la fraîcheur de la nuit.
Ainsi disparurent, sans laisser de traces, les impalpables vestiges d'un songe ù peine remémoré : telle une fumée bleuâtre monte du sein d'un lac dormant et s'évanouit en s'élevant le soir, à l'heure où le soleil se couche.