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CHASSE AUX LOUPS

EN TRAINEAU

DEUX hommes et une femme dans une grande pièce meublée moitié à l'européenne, moitié à la mode de l'Orient.

Un large et bas divan, couvert de riches étorfes, où s'empilent des coussins le long du mur ; des peaux de fauves sur le plancher, sous les meubles, un peu partout ; des sièges bas, un dressoir sculpté avec des pièces d'argenterie massive; un haut poêle en faïence hollandaise aux peintures fines et une table carrée couverte d'une nappe rouge, sur laquelle chante le samovar au milieu des tasses transparentes et

m l'invincible race

de verres en cristal de Bohème enchâssés dans des filigranes de métal ; aux murs, tendus de cachemire, plusieurs pastels fanés, des photographies et un grand tableau à l'huile où, sous un ciel monotone, galope après uo renard très roux, une chasse à courre, cavaliers, amazones, chevaux et chiens vigoureusement enlevés sur la verdure crue des plaines...

Un des hommes, déjà grisonnant, avec des yeux et des sourcils noirs, en jaquette de velours brun et bottes molles, étendu dans un fauteuil, parcourt un journal.

L'autre, un jeune lieutenant en demi-tenue, justaucorps déboutonné sur une chemise en soie écarlate, vigoureux, fleuri de teint, cheveux courts et moustaches dorées, un sourire franc sur ses lèvres un peu pleines, les mains derrière le dos, — arpente la chambre de long en large, d'un pas ferme et régulier.

La femme jeune, délicate, les tresses blond filasse tombant en catogan bas sur sa nuque, la taille serrée dans une blouse bleu sombre ceinturée d'une natte d'argent piquée de tur-

quoises, une gourmette d'or sur son poignet tin, est étendue sur le divan turc et Tume une ciga* rette. Ses yeux clignotants, hardis et souriants, se dilatent par moments avec des lueurs et des ombres instantanées comme ceux des félins.

Indolente et lassée au repos, fébrile, trépidante au moindre mouvement, c'est un singulier mélange de vivacité et de nonchalance, de câlinerie et de dureté ; les replis de sa bouche mince recèlent une volonté opiniâtre.

Au dehors, une nuit claire aux blancheurs métalliques; sur les vitres, le givre s'arborise et trace de merveilleuses fleurs imaginaires dont les nervures s'irisent sur le verre.

Au dedans, une atmosphère tiède, capiteuse, imprégnée d'effluves de thé, de tabac et de cette subtile et particulière senteur de peaux tannées avec art et que l'on appelle communément parfum de cuir de Russie.

Un silence absolu règne depuis quelque temps et la jeune femme b&iUeen s'étirant, puis hume dans une frêle tasse japonaise le breuvage jaune et fumant.

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L'officier s'approctie d'elle ; une lueur traverse ses yeux bruns : — on dirait un rayon & travers une feuille sombre. Il s'assied près d'elle, à ses pieds. Elle répond k ce moelleux et gai regard avec une moue coquette.

— Que faisons-nous demain? sussurre-t-elle enrejetantson bras derrière sa tète, — et la gourmette d'or sonne clair à ce geste. — Quels sont vos projets, prince? — Elle regarde le liseur dans le fauteuil près de la table.

— Il faudra essayer du côté de la Chênaie, répond celui-ci, s'arrachant à son Journal. — Les paysans se plaignent ; il parait que chaque nuit, dans les parages du lac Vert, les loups font des ravives : un cheval, l'autre soir; hier, une vache ! Us l'ont égoi^ée vers l'aube ; le croiriez-vous ? Elle était chaude lorsqu'on l'a retrouvée tout près du chemin les bandits !

— Alors, à courre? interrogea M"" Novar.

— Oui, les chiens sont en bon état, les grands lévriers blancs bien entraînés. Ils ne demandent qu'à aiguiser leurs crocs sur des os de loups.

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— Lalune est couronnée, dit l'ofAcier, (c'està-dire porte un tialo rayonnant) — forte gelée pour demain 1

— Oh! je ne crains rien, moi! Amazone, toque et gants en peau de loutre : avec c&, oa brave tout ! Pour Dieu, n'oubliez pas le Champagne, prince?

— N'en doutez pas, madame, réplique l'hOte, tout sera fait selon vos ordres.

Un silence s'ensuit.

— Écoutez, écoutez... j'ai une idéel s'écrie soudain M" Novar, jusque-là pelotonnée dans les coussins comme une chatte endormie, — et d'un bond la voilà debout, vibrante et transformée. Elle rejette, d'un recul de tête vif et preste comme celui d'un oiseau, les torsades de cheveux un peu dénoués sur son cou, et ses yeux mi-fermés s'ouvrent verts et gourmands.

— Qu'est-ce donc?Quoi?queBtionne le jeune lieutenant, — un air de naïve admiration épanouissant sa bonne face carrée.

— Je veux, je «eua; absolument, tout de suite, sans retard, que nous organisions une chasse.

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une vraie chasse en traîneau, en troïka I Vite, vite, prince t Ordonnez, appelez... Voyez quelle nuit éblouissante ! quelle neige, quelle lumière, quelle viel tout cela nous appelle! tout cela nous entraîne ! Allons, faites atteler, je cours me vêtir.

— Chère madame, répond le prince avec hésitation en se levant un peu raide de son fauteuil, ce serait avec le plus grand plaisir, mais...

— Mais quoi? Quelle raison allez-vous nous forger encore pour resterenfoui dans votredouîllette, siroter votre thé et voua transformer en marmotte ou en momie? — Mais regardez donc :

(s'élançant à la fenêtre et retirant les lourds rideaux d'une main fébrile: un flot de blancheurs entre par torrents dans la pièce miéclairée par deux lampes voilées). Regardez, c'est un Niagara de nappes électriques ! C'est une apothéose de clartés fougueuses ! Est-il possible de rester chez soi quand une pareille nuit est en fête?

— Chère madame, réplique le prince avec un

CHASSE AUX LOUPS EN TRAINEAU If;

léger accent de mauvaise humeur, — pour dtre franc, il est de mon devoir de vous prévenir que je ne suis pas sûr de mes chevaux... Certes, les ordres d'une jolie femme sont absolus... j'ai passé ma vie & m'f soumettre... mais.., vous ne pouvez ignorer que,dans ce cas, notre sécurité à tous dépend de la sagesse et de l'etpérience des chevaux. S'ils s'emportent et noua renversent, nulle puissance terrestre ne saurait nous sauver de la dent des loups. Mon timonier est parfait, un ancien trotteur, très vite : celui-là ne fléchira pas ; mais les chevaux de volée ?... Jeunes, trop jeunes, madame. Arrivés du Don au printemps seulement, pas suffisamment brisés, des hongres avec un brin de tempérament...

Ils ont chassé, oui... à courre ; ce n'est pas la même chose, et puis de jour seulement; la nuit, par ces fortes gelées, les loups arrivent par bandes et ne sont pas peureux. Non, madame, croyez-en un vieux chasseur, ne vous exposez pas.

— Vous plaisantez, mon cher, interrompt M™» Novar, avec un rire sec; — mais, j'y pense!

Vous, devenu prudent?... Ah! preuez t^rde, je pourrais croire que vous vieillissez! dites donc, ce serait grave cela !

Elle dit ces mots d'un accent d'agacerie et de défi narquois, avec, dans ses yeux, un tel éclair de raillerie que, pour toute réponse, le prince sonne.

Un petit domestique paraît, habillé en cosaque.

— Dites à Timothée qu'il attelle Faust au milieu ; Arabi et Ares en volée, au grand traîneau de chasse. Qu'André prépare les fusils et le cochon ; que dans une demi-heure tout soit ppét.

Le petit cosaque aux bottes luisantes, à la figure rougeaude, disparaît sans bruit, et le prince se lève pour le suivre.

Le jeune lieutenant s'approche alors de M"" Novar, il a les yeux troublés... un sourire hésitant erre sur ses lèvres.

— Chère madame, murmure-t-il assez timidement, — je ne me crois pas devenu vieux, ni l&che... et cependant je vous supplie de renoD-

CEIASSE AUX LOUPS EN TRAINEAU il»

cer à ce projet, tentant, je lésais, pour une femme comme vous... mais évitez à votre hôte et à ses domestiques un péril aussi terrible, car, avec des chevaux peu sûrs, à cette époque de l'année où les loups sont féroces et abondants, la partie est risquée... Je vous en conjure, ne les y poussez pas. Notre responsabilité morale...

— Serge 1 s'écrie M"» Novar avec un sonore éclat de rire, — vous aussi ? Fi donc ! Plus il y a de danger, mieux on se sent vivre, et plus il y a de sensations, plus je suis heureuse.

— Pour soi, oui, mais pour les autres?...

Un grand traîneau en forme de demi-bateau, les chevaux attelés & la proue, le cocher debout à la place du gouvernail, attend devant le per^ ron d'honneur ; les ombres de l'attelage se découpent sur la neige, démesurément grandies, noires et disloquées.

Dans les brancards, un grand cheval brun, haut de garot, foce busquée que surmontent de longues oreilles pointues et qu'illuminent deux

nt L iNvmaBLE race

prunelles énormes au regard taciturne, so dresse morose et patient, entre deux coureurs ukraoiena, l'un gris de fer & droite, l'autre roux à gauche, levretés, maigres et musculeux, crinières et queues flottantes. Le cocher, Timothée, debout, gaillard robuste et osseux, au masque dur, aux yeux perçants, la moustache touffue et la barbe rare, rassemble les rênes dans sa main. Sombre, il dte son bonnet devant le prince descendant les marches et précédant }i<ac Novar, blonde, frêle, rieuse, serrée dans une longue pelisse de loutre, les yeux fous sous la voilette enserrant sa toque, une légère carabine suspendue à l'épaule.

Le lieutenant la suit avec le gros André, second cocher du prince, enveloppé dans une touloupe de mouton et portant une demi-douzaine de fusils de rechange.

Une merveilleuse clarté transparente et fluidique inonde les êtres et les choses. Chaque détail des harnais, des armes, les yeux des chevaux et des hommes ont l'éclat vif et net d'étincelles électriques.

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jjmt ijovar descend, en courant, le perron devenu, sous la magie lunaire, un portique taillé en marbre de Carare ; elle saute dans le traîneau suivi des hommes. Au même instant, des cris inarticulés, grognements et glapissements étranges, éclatent de dessous les four* rures ; André se jette dessus pour les étouffer. Les chevaux partent au galop.

La course est muette ; à peine si les fers résonnent sur la neige molle : les grelots et les sonnettes ont été enlevés. Seulement, parfois le cocher siffle sa roulade trillée qui éclate comme une fanfare d'oiseaux, ou bien l'un des chevaux s'ébroue avec force.

Ils passent & travers les landes onduleuses se renflant comme d'interminables matelas de duvet argenté; ils courent, réveillant quelque maigre chien dans un village où déjà toutes les fenêtres sont closes, puis pénétrent dans des .sous-bois semés de clairières; enlln s'enfoncent dans une sapinière majestueuse aux têtes chevelues, grimaçantes dans les hauteurs et dont les troncs noirs, éclaboussés de taches bleues

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et mouvantes, 36 profilent en perspectives inlermioables.

A un carrefour, Timothée fait halte. L'attelage à présent fait l'effet d'être en ébêne sur un carré de nacre. Les sapins, remués par le vent, geignent, craquent de temps en temps, poussés les uns contre les autres avec des frOlemente sourds.

Les chevaux ronflent... dévalues gémissements montent du fond du traîneau.

— C'est ici. Excellence, dit Timothée.

— Sommes-nous loin du lac Vert? demande le prince — là où la Doria prend sa source?

— A dix verstes à peu près, répond Timothée, cette route y mène droit et contourne le bord du lac, pour s'enfoncer ensuite dans les steppes, vers la grande route qu'elle rejoint près du relai de poste.

— C'est avant d'arriver à cet étang qu'est le lieu indiqué par le hurleur, réplique le prince. (Le hurleur est un garde-chasse qui imite si bien le cri des loups, qu'il parvient à tromper leur vigilance et à s'approcher suffisamment du

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mai^s ou du soua-bois où ils se cachent, pour découvrir le gîte précis de leurs nichées).

— Faites crier le cochon ! ordonne M^^ Novar.

-~ Faudrait peut-être mieux attendre , réplique André — ici la route tourne beaucoup et tes fossés sont traîtres ; pourvu que nous longions sans encombre les bords de l'étang t

— Imbécile ! — s'écrie M"» Novar, faites ce qu'on vous ordonne.

Au même instant, s'élève du fond du traîneau un horrible concert de cris, de piaillements, de rugissements grotesques et lugubres, tels qu'un cochon seul a le don d'exhaler — qu'on le saigne à mort ou bien qu'on lui pince l'oreille, son vocabulaire est le même.

M"" Novar sourit d'un air victorieux; le lieutenant la regarde, puis, détournant les yeux, hausse imperceptiblement les épaules.

Les discordantes clameurs montent dans l'air raréfié. André parfois les fait taire en jetant sar l'animal une grande peau de mouton.

Alors tons écoutent.

Tout à coup dans un de ces intervalles de

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silence, le bruit d'un galop léger frappe la neige molle : il vient des profondeurs de la forêt, il se rapproche. Les branches sècbes craquent ; les chasseurs se redressent ; les chevaux frémissent. Bientôt, on distingue des pas furtifs et réguliers, comme ceux d'une meute de chiens, et od aperçoit se glisser et bondir à travers les buissons et les fûts, des formes anguleuses, prestes et décharnées. Soudain les chevaux de volée ronflent en se cabrant; le timonier s'arc-boute pour les immobiliser et l'on peut déjà juger de son sang-froid et de sa vigueur. Sur la lisière de la forêt s'allument plusieurs paires d'étincelles vertes et mobiles : ce sont les prunelles phosphorescentesdesloupsqui tantôt fuientet s'éteignent dans le lointain, tantôt se braquent tout proches sur le traîneau, dans une effrayante fixité.

Timothée rend les rônes à la troïka, et le cheval du milieu part avec son grand air de calme puissance, marchant d'un trot sans saccades, mesuré, tout en retenant ses compagnons couverts de sueur et tremblants de toutes leurs libres à la première exhalaison des fauves, sans

cependant encore être emportés parla terreur qui les envahit.

Les loups, voyant leur proie fuir, se précipitent sur ses traces : ils sont douze environ... mais leur nombre augmente à chaque fois que, passant fi travers une clairière, les chasseurs peuvent les compter.

Ils courent par grands bonds, deux ou trois ensemble, inquiets, mais encore peu hardis ; ils semblent plutAt poussés par la curiosité que par la férocité.

Mua Novar, dans une joie froide, les mains crispées sur sa carabine, attend le signal pour tirer ; le prince, droit et immobile sur ses longues jambes, fronce les sourcils d'un air un peu morose ; le lieutenant, avec des yeux de braise sous un front calme, observe André qui bâillonne le cochon pour étouffer ses cris suraigus.

A présent, les loups galopent en enfilade par rangs .serrés, à quinze ou vingt pas des chasseurs.

La troïka insensiblement augmente son allure^

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les chevaux de volée tirent i arracher les bras.

Soudain, l'un d'eux fait un faux pas, bute et tombe, mais se relève d'un bond superbe en poussant un hoquet rauque ; le traîneau, après une brusque secousse, repart k fond de train. Mais à cet arrêt, les loups se sont jetés sur la lisière du bois et quelques-uns d'entre eux devancent les chasseurs : leurs pruneUes vertes paraissent des étoiles filantes... Ils courent, puis s'arrâtent pour attendre l'attelage affolé.

Les jeunes chevaux, à cette apparition, saisis de terreur, ne se possèdent plus.

En ce moment, quatre coups de feu éclatent :

quatre loups roulent pattes en l'air ; leurs compagnons se précipitent et se vautrent sur leurs corps pantelants.

Et ce n'est pas long, le temps de les éventrer, d'en déchirer les cadavres, d'en emporter un lambeau dans chaque gueule Mmante, et toute la bande massée ensemble, avec de criards jappements, revole après le traîneau, qui a déjà pris de l'avance. Ils l'atteignent et

s^ rapprochent en se bousculant^ sans crainte et devenus rapaces, à présent que l'odeur et le goût du sang leur ont mis la faim du carnage aux dents.

Les chasseurs déchargent leurs carabines sur la meute compacte mordant les bois des patins : un seul loup tombe, mais en poussant un tel hurlement de douleur, que les chevaux de volée, retenus jusque-là par les bras de fer du cocher, s'emballent. Le timonnier qui, dans sa sagesse de vieux chasseur, depuis quelque temps déjà s'épuisait et soufflait, impuissant & diriger ses deux compagnons, maintenant se laisse traîner et court à la dérive, à peine maintenu par Timothée qui n'en peut plus. Le traîneau tantôt heurte un buisson, tantAt rebondit sur une racine, parfois à un détour du chemin se renverse à moitié, ne reprenant son équilibre que grâce aux efforts réunis des chasseurs ; ceux-ci, accrochés aux lanières des cdtés,ont grand'peine à ne pas être jetés dehors .

Le prince, blême, donne des ordres inarti-

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culésà Timothée. Les fusils gisent dans les fourrures. Ils sont tellemenl secoués qu'André ne peut les rechU'ger.

Mb» Novar ne rît plus, mais ses yeux luisent étrangement : elle tourne le dos aux loups et regarde les chevaux.

— Magnifique ! Superbe ! Étonnant ce vieux cheval I Comment s'appelle-t-il, prince 1

— Faust, réplique celui-ci d'une voix réche.

Vous n'ignorez pas, sans doute, Madame, que nous sommes en très grand danger ?

— Je sais... je sais... Si nous versions, rien ne resterait de nous que les canons de nos fusils et les boutons de nos vestes. Hais baste ! J'ai confiance en Faust ! Est-il merveilleux, cet animal-là I

— Nous cahotons ferme, Excellence, dit Timothée d'une voix douce en se retournant.

Ri Dieu le permet, nous arriverons cependant, je le pense, sains et saufs au lac... Mais là, je ne sais comment nous nous en tirerons... les bords sont mauvais, étroits et glissants ; la pente est raide.

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— Prends ceci, dit le prince en lui enfon- 4;ant sous la ceinture son couteau de chasse. Si nous versons, je ne veux pas tomber vivant parmi ces brutes.

— Compris ! réplique Timothée.

— Eh bien ! Serge, murmure M"" Novar, p&lotteet souriante, au lieutenant, ~ avez-vous peur?

— Moi, Madame? répond celui-ci, en relevant sans hftte ses cils bruns et la regardant en face. — La mort inutile me semble ridicule. Imposée ainsi par un caprice de femme, elle est criminelle. Je la subis.

Mo* Novar frissonne, ahurie.

— C'est à moi que vous parlez ainsi ?

— Oui , à vous, Marthe, réplique-t-il, la nommant par son nom pour la première fois.

Elle sent vaguement que quelque chose vient de se rompre, un lien qui lui tenait au cœur, cœur fantasque, insouciant, mais essentiellement féminin malgré tout, et par cela même trop sQr de sa puissance.

Ce brisement lui décuple l'horreur du dan-

ger. Et quel danger ! Leâ chevaux sans frein, fou9, tète basse, ventre à terre, s'en vont à l'aventure ; et tes loups, de leur long et patient galop, soutenu et harceleur, s'acharnent sur leurs talons.

Tout à coup Timothée, d'une voix sourde, s'écrie :

— Le lac I

Devant eux, la forêt s'ouvre; un grand espace sans arbres s' élargit, et la route, à peine visible, descend vers une espèce de trou, pavé de glace, aux bords presque verticaux. Le moindre faux pas des chevaux, un seul bond de côté et tous, hommes et bêtes, rouleraient, dispersés, sur la pente neigeuse, k la merci de la horde affamée qui les traque.

L'attelage se précipite : on dirait une rafale de vent et de neige. Faust lui-raéme n'essaye plus d'en retenir l'irrésistible élan ; il trotte éperdùment, jette les sabots avec les foulées régulières et larges d'un trotteur de haute race et, soulevant un nuage de poussière glacée, semble porté par les brancards.

— Dieu tout-puissant I murmure le prince...

Folie, folie ! ëd proie h la folie ! soupire-t-il. Et de ses maina longues et unes de noceur élégant, il raËTermît sa casquette sur ses cheveux et tourne le dos à M"» Novar, se mettant tout près de son cocher. Celui-ci, les veines du cou gonflées à se rompre, tire sur les rênes.

— LAches-Ies, c'est fini, dit le prince :

aucune force humaine n'y peut rien, à présent !

— Sainte Vierge ! gronde Timothée, — si noua pouvions seulement tourner le lac, la steppe est au-del& et nous serions sauvés .

Un* i4ovar, immobile, cambrée, montre de petites dents acérées sous ses lèvres rétrécies par l'émotion.

Le lieutenant, très calme, assis sur le rebord du traîneau, s'y accroche d'un poignet de fer.

Comme une trombe, les chevaux dégringolent la route qui descend la pente de l'étang ; comme une autre trombe rasant le sol, les loups ne perdent pas un pouce de terrain.

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. Apercevast tout à coup l'espèce de fondrière ouverte sous ses pas, Faust dresse sa tète et, les yeux démesurémeut élargis, les oasaux en feu, couleur rouge sang, mesure le péril, car il sait, aussi bien qu'une créature humaine, le sort qui sera le sien, si ses compagnons insensés parviennent à l'entraver en tombant dans le baril s'appuie sur le reculement, voûte son dos et chacun de ses pas s'incruste profondément dans le sol, tant il pèse, de toute sa lourdeur et de toute sa vigueur, sur les brancards.

Les loups flairent, par OD ne sait quel instinct, la proie proche. Ils s'acharnent à sa poursuite; on entend le claquement des mâchoires. L'acre odeur des pelures, surchauiïées par la course, arrive jusqu'aux chasseurs, cette odeur de Eauve qui affole les animaux domestiques.

Au tournant, il semble que traîneau, chevaux et loups vont s'écrouler dans l'abîme, pèle mêle. Le chemin, encaissé dans la neige amoncelée, tombe à pic et tourne à angle court ; à peine si l'attelagey peuttrou ver l'espacede virer. Le vieux

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timonier alors rassemble ses forces, et portant sur sa sellette tout le poids de la lourde charge qui l'écrase et le talonne, d'un eflbrl suprême se raidit, se jette decdté, pousse le cheval de droite, k droite sur le talus et le force ainsi à suivre l'étroit sentier longeant te lac.... Mais celui de gauche, le roux', tète baissée, libre dans ses traits, glisse sur la pente verticale et s'effondre sur le bord de la glace. Faust pointe et son violent recul fait asseoir sur ses jarrets le cheval gris. Avec un ronflement de douleur, il soutient sur ses reins la chute de l'autre qui se débat, les quatre fers en l'air, suspendu sur son harnais. Un cri simultané sort des gorges haletantes du groupe elTaré, face à face avec une mort afTreuse... La masse grouillante des loups, grimpant les uns sur les autres, jappe, délirant de fureur et de faim... son nombre semble s'augmenter à chaque instant ; les chasseurs éperdus tirent dans le tas.

Timothée, alors avec précaution, se fiant au sang-froid du timonier, se couche sur les brancards, Eampe jusqu'à la sellette, ae retenant

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d'une maîD avec use merveilleuse adresse et de l'autre, d'un seul coup de couteau, tranche les traits du cheval tombé. Celui-ci s'affale, roule en bas avec un hennissement d'agonie et disparaît en un clin d'oeil sous la nuée de loups, dont les hurlements voraces éclatent en chœur et retentissent longtemps encore, pendant que le traîneau, emporté à toute vitesse, longe les rebords périlleux de l'étang, se dégage du bois et débouche en pleine steppe sur une route lar^e, hors de l'atteinte des fauves.

Pendant deux verstes à peu près, les chevaux, silencieux comme des fantômes sombres, trouent les solitudes vastes et blêmes sous la lune déclinante. Les chasseurs ne disent mot. Enfin une lueur vacille dans le lointain. Timothée diriga l'attelage fumant vers elle. Ce sont les fenêtres éclairées d'un relai de poste se dressant solitaire au fond de la steppe. Au triple galop du cheval gris, au trot de Faust frappant la neige de ses quatre sabots avec le bruit régulier d'un marteau de forge, ils entrent dans la cour comme un ouragan et s'arrêtent sous le perron.

Un instant, le viëuh timonier respire profondément ; il hennit d'une voix enrouée et forte, puis, avec un grand frisson, tombe... pour ne plus se relever. .. Il s'est rompu une veine alors que, par un elTort surnaturel, il avait réussi à enrayer le traîneau au moment de la chute du cheval de volée, et saigne intérieurement; mais le courage et la force de sa race l'ont soutenu jusqu'au bout.

Pâles, haletants, les chasseurs descendent et se groupent autour du noble animal qui leur a donné sa vie, et dont la patience ardente et réfléchie, seule, les a tirés d'un péril cent fois pire que la mort simple. Us sont là, à le considérer. Timothée ne cache pas sa douleur. Farouche, le prince Ole sa casquette ; il regarde le cheval se raidissant déjà, les jambes étendues, la bouche ensanglantée et la longue crinière éparse sur la neige ; puis, sans dire un mot, s'éloigne et disparaît dans la maison de poste.

M"* Novar, un moment interdite, secoue sa tète d'un geste impatienté et enlève sa toque d'une main tremblante.

lan I^'lNVINCIDLE RACE

— Eh bieo, ce n'est pas pour cette fois, mon cher lieutenant ; sauvés, mais ca tenait à un cheveu, dit-elle en tendant ses doigts au jeune homme...

Celui-ci s'incline.

— Madame, vous l'avez dit, cela tenait à un cheveu,

— Comme vous dites cela? Savez-vous que vous m'avez appelée Marthe... pendant le danger ? ajoute-t-elle avec un rire clair.

— Oui, madame. . . pour la première fit pour la dernière fois. Le cheveu s'est rompu, celui qui me liait à une espérance chère, celui qui liait mon cœur... à une chimère

— Oserait-on vous demander l'explication de cette énigme?

— Madame, j'adore le courage. Je verrais une femme, par plaisir, s'exposer elle-même au plus fort des périls, je ne l'en admirerais que mieux; mais je la mépriserais si son caprice se jouait de la vie d'un chien. Comment alors juger celle dont l'arbitraire exposa quatre personnes au danger le plus imminent? Il nous est difficile à nous

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autres hommes — et vous le savez bien — de paraître reculer devant une audace. C'est une exigence puérile, mais bien puissante, imposée par notre amour-propre masculin. Une femme abu* sant de ce sentiment serait un assassin, oui, un assassin avec préméditation t Et puis, quel que soit son &ge, sa situation ou son rang, celle qui ne sait pas être maternelle pour tous les êtres, grands oupetits, qui l'entourent, est Aplaindre... En conséquence, madame, permettez-moi de vous offrir mes félicitations sur l'heureuse issue de votre fantaisie... et de vous dire... adieu I

LE double pyramidion de l'Ari-Dagh trouait de sa blancheur acérée le ciel bleu vert transparent, lavé de lueurs fugitives. Lentement, de légères nuées nageaient, semblables à des plumes roses s'allongeanten striées vaporeuses, et l'Astre-phénix , élargissant ses pourpres, descendait sur son bûcher occidental. L'ouate diamantée des neiges, enveloppant les deux pics, s'irisait dans l'incendie du soir, tandis que les crêtes moindres de la chatnemère s'estompaient, envahies parle crépuscule; déjà, hors des gorges crevassées, montaient

uz l'intinci6le race

d'épaisses boufTées sulfureuses et les énormes roches basaltiques, — où s'inscnitaient, s'eochevétrant comme de monstruei^x pythons .

morts, les tracés rugueux d'anciennes laves refroidies, — se hérissaient, grises sur l'uniformité morne des plateaux.

Cependant aux flancs des pentes inférieures, les vignes rousses, dévalant le long des vallées, se violacaient et s'orangeaient, puis, cendrées sous les pénombres aux bases des versants, se fondaient avec la verdeur tamisée des plaines, où dormait, sombre et plaqué de facettes comme un bouclier d'étain bruni, le grand lac Goutcha- Sirvan.

Et de toutes parts, descendant des hauts faites où la lumière s'attardait, rampant sur les vallons et les roches émiettées par d'anciennes convulsions volcaniques, glissant sur les rendements amortis des collines et par delà les larges lointains des steppes jusqu'au miroir métallique du lac,se prolongeaient, silencieuses et démesurément grandies , les ombres des grandes montagnes, devenant plus profondes k

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mesure que les flammes ultimes du jour s'éteignaient en se dispersant.

Une rumeur cristalline d'eaux vives et d'oiseaux se nichant pour la sieste nocturne, un frisson de souMes brusques, soulevés, semblait-il, par l'elTroi de ténèbres proches, tous ces bruits furtifs du crépuscule silencieux s'élevaient confondus dans la quiétude et le recueillement universels.

Et voici que dans la demi-teinte opaline envahissant le ciel et la terre d'une brume de gaze aérienne, un fli argentin esquisse sa courbe encore indécise, très bas vers l'Est ; il semble s'évanouir, il disparaît... Puis, net et pur, un arc blanc resplendit, incrustant l'azur foncé de l'horizon et trône limpide sur l'effacement des formes et des choses.

Alors, peu à peu, du mince croissant se déroulent, intarissables, des torrents de nappes fulgurantes d'un éclat d'aluminium ; elles débordent et se déversent sur les silhouettes des sommets, tandis que les déclivités s'inondent de lueurs électriques de momenten moment plus intenses.

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Et soudain, du cdté où de hautes collines font ùice au soleil disparu et forment comme ud promontoire de nacre rouge sur la campagne obscurcie étendue à leurs bases, s'élève une indicible clameur poussée par cent mille gorges exultantes, un cri féroce de victoire, d'invocation, de délire : l'énorme rugissement d'une armée triomphante...

— AUah-hi!... Allah-hou 1... Gloire à Dieu, gloire à noust...

Et, s'espaçant et s'allumant aux suprêmes étincelles du soir, surgissent, une & une, d'innombrables pointes de lances alignées, comme des champs d'épis d'acier que surmontent çk et I& le balancement échevelé de crins noirs flottant sur des hampes étincelantes. Une forêt de piques, de glaives, de hautes selles aux arçons métalliques, de casques conifères apparaît, indistincte encore, sous le ciel saphirien ; un entablement massif de formes immobiles se dessine par gradins lumineux hors d'une brume larvlque ; les plaques de cuivre braisillent, les faisceaux d'armes scintillent, les larges torsades

LÉGENDE ORIENTALE lu

de turbans neigeux s'irradient... £t les clsquètements des étendards se mêlent aux diquetis des armures ; les hennissements furieux des chevaux, les sonneries des claiTX)n8, les sourds tonnerres des gongs répondent aux percussions des assiettes d'airain, aux bruissements fous des karamanjas, des éouds et des stridentes vociférations des trompes... Et cette musique bart>are intensifie le formidable tonnerre des légions de l'Islam, hurlant leur victoire sur Israël, et jetant aux quatre vents du ciel la frénésie de leurs jubilations.

£t les échos des montagnes roulent de gorge en gorge, de pic en pic et répercutent, dans les hauteurs, les sonorités prolongées des glapissements héroïques: « Allah-hil... Allah-hou I... gloire à Dieu, gloire à nous I >

Mais, sur les versants opposés, sous le fin bleuissement des fluides lunaires, le sol féroce, criblé et tenaillé parles vieilles morsures de la naphte incandescente étalait sa misère rouillée, labourée de fissures cuivreuses, semée de scories et de cendre. Quelques rares et jau-

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nissants palmiers se profilaient raides, frissonnants... On eût dit, à voir leurs silhouettes grêles, les visibles élancements des cris dése»' pérés d'un très ancien cataclysme terrestre.

Là, faisant face à la foule, turgescente dans soD apothéose de gloire , gisait sur l'herbe courte et sèche, tachant le porphyre des roches, un amoncellement blême de formes tranquilles dans des poses tragiques, les unes entassées, rendues vagues par leur enchevêtrement même; les autres, séparément, dans toute la beauté de leur terrible nudité sculptée par la mort.

Et ces formes muettes, blanches sous la blancheur épandue, étaient les cadavres des fils d'Israël, l'immense fauchaison des enfants de Jacob, massacrés jusqu'au dernier dans le dernier retranchement où s'étaient acculées lés tribus de l'Élection divine, tous, sans en excepter un, mis à mort dans le combat suprême du Croissant victorieux sur la race choisie, la race salvatrice à qui la promesse de Jéhovah garantissait une inextinguible durée.

Leurs membres luisaient comme le marbre ;

leurs yeux ouverts reflétaient les lueurs de l'astre fantdme, leurs regards muets semblaient encore garder, dans leur profondeur, rétemel reproche de la défaite, et le sang coagulé de leurs artères déchirées veinait de sillons noirs l'ivoire poli des corps déjà froids et durs.

A l'entour, sur les terrasses cendreuses étagées aux flancs de basalte où les tertres funéraires des Ogous (géants) s'élèvent près du torrent de la Zouga, des nuées noirAtres de vautours s'assemblaient et leurs milliers d'yeux phosphorescents allumaient une lueur sinistre se mouvant dans les profondeurs silencieuse' ment sereines de la nuit.

C'était le camp de mort en face du camp de vie :.. la foule muette, dont le silence criait plus haut que le fracas de la foule en délire ; c'était le camp de la défaite, calme sous les huées de la foule victorieuse.

Lorsque, l'heure a'avançant, le cri des Muezzins s'éleva, perçant l'atmosphère chargée do senteurs humides et appelant par roulades perçantes les Croyants à la prière vespérale, un

itB l'invincible race

grand mouvement fit osciller les fostueuses effigies, alignées h perte de vue dans leur guerrière symétrie.

Trdnaot, statuesque, à la tête de ses légions sur un cheval roux aux crins crépeléa et Qottants, svelte dans sa beauté d'éphèbe hiératique, le turban constellé d'un croissant de pierreries, roulé en fines torsades autour de sa tête, le jeune sultan Akhar-Hobammecl fit volte-Eace et s'arrêta, le visage tourné vers son armée soudainement attentive.

Saisie d'une stupeur d'effroi et d'adoration, elle contemplait le profil droit, les traits impassibles du Bassaride ; cette peau brune un peu veloutée, ces lèvres pleines, très rouges, ombrées d'una teinte bleue, ces yeux longs, aux lourds regards magnétiques, aux prunelles d'un velours enfiammé sous des cils épais et des sourcils rejoints par l'antimoine, cet ovale arrondi avec le menton creusé d'une fossette, etrimperturt)abiUté supér-humaine de ce visage de houri, rendait plus aigUë, s'il se peut, l'absolue férocité de son expression.

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Sou9 son immobilité d'idole, l'étalon du Kare< bach frappait le sol en cadence de ses sabots ferrés d'argent,avec un rythme hautain comme aux qipels d'uoe sonnerie intérieure, renflait l'encolure et baissait sa tête empanachée dans un orgueil d'esclave sous la fine main féminine k poigne d'acier, resplendissante de bagues, appuyée à l'arcon d'or.

Sa crinière de cinnor s'épandait sur la têtière gemmée hors du filet ornant le cou et dont chaque maille retenait une perle ; les brides d'airain et de soie, les larges étriers triangulaires resplendissaient d'orfèvrerie. Autour de sa croupe et de ses reins moulés d'or vivant, flamboyaient, ruisselaient les longs flots de sa queue.

L'armée et le chef, Eaoe à foce, mueta et comme pétrifiés dans une attente mutuelle, se regardaient. Akbar-Mohammed mit la main sur la poignée étincelante de son cimeterre suapondu & une ceinture de soie incrustée d'^ne* raudeB, et tira la lame aiguë, cruelle i force dQ clarté, hors du large fourreau ; puis avec un

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geste leDt, il éleva le glaive, qui fendit d'un jet bleu le brouillard crépusculaire.

Un frémissement parcourut les légions à cet éclair annonçant que le Sultan allait faire entendre sa voix.

Mais à ce moment, un bruissement confus, pareil aux bruits de la pluie à travers les mousses sèches, multiple et se rapprochant avec rapidité, se fit entendre ; une multitude de femmes accourait. Voilées de mousselines blanches tombant sur leurs chemises ouvertes à la gorge, presque toutes vêtues de noir et ceinturées d'écharpes jaunes, elles entourèrent le cheval du Sultan et se jetèrent la &ce contre le sol, avec des gémissements si douloureux, si torturés, qu'ils paraissaient devoir briser les corps d'où ils jaillissaient comme arrachés par des tenailles invisibles.

Et d'autres arrivaient et d'autres encore, et il semblait que I&, au pied d'une statue d'or, s'ameutait une nation entière de femmes en proie à quelque esprit mauvais, une spectrale nation faite de veuves, de mères, de flaocées,

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toutes poussées, toutes jetées, pareilles à des feuilles folles^ par un souffle de souffrance et d'espérance à la fois.

Akbar baissa ses grands yeux liyalins, remplis de l'indifférence du pouvoir absolu, sur la houle humaine, grouillant aux flancs de l'étalon... Ni étonneraent, ni pitié, ni répulsion, rien sur son visage ne trahit la douceur impitoyable d'une froideur séraphique. Il abaissa le cimeterre et attendit. . .

Les sanglots montaient, montaient, étouffés parla peur. .. des sanglots très doux, comme un ruisseau sous une arche, et dont les clapotements craintifs battent les piliers de granit.

Etcetteplainte infinie, succédant aux rauquements léoninsde victoire, semblait comme l'écho lointain de ces mêmes cris de joie... un écho voilé, altéré par ladistance. Akbar demanda :

— Que me voulez-vous? — Le timbre de sa voix ressemblait à une modulation d'orgue, dans sa virilité naissante.

Et les femmes toutes ensemble clamèrent :

« Permets-nous d'enlever nos morts ! »

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Et le jeune souverain répondit : t II est une . seule fosse pourles chiens : le bec des vautours et la gueule des loups. »

— Permets-nous d'enlever nos morts 1 hurlèrent les suppliantes.

Et le Sultan répliqua : « J'ai dit I >

Alors une vieille femme s'approcha de lui.

Ses yeux, d'un noir d'Erèbe, flamboyèrent sous l'arcade sourciltère chauve, et ses gencives édentées blanchirent k travers ses lèvres déformées ; soixante-dix hivers avaient décharné, non courbé, sa stature majestueuse.

t Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, clama l'ateule, a promis h notre race la domination de la terre jusqu'à la consommation des siècles. Et voici que nos hommes sont fauchés dans leur jeunesse... Et nous savons le sort réservé aux captives... Nos filles et nos femmes sont belles ;.. dès demiùn, chacune de nous saura son vainqueur, et dès ce jour la race d'Israël sera flétrie en sa pureté, tarée en sa semence.

a C'est donc un peuple disparu que nous

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allons rendre à la terre ;.. . c'est le verbe du Dieu vivant qui va s'enfouir cette nuit dans la fosse des tribus. Ceci n'est point un combat comme les autres, ce n'est point un désastre similaire aux antiques désastres des autres nations. Nos hommes ont combattu jusqu'au dernier et, jusqu'au dernier, sont morts. Âkbar, permets-nous d'aller, selon nos rites, ensevelir nos guerrierst Les cœurs de tes captives en seront plus doux envers toi... OSultanl ta jeunesse ignore que, pour que le corps d'une femme accorde toute sa saveur et toute sa volupté, il faut arriver jusqu'à lui à travers son cœur! Telle une fleur ne donne tout son parfum que pressée au plus intime de sa corolle. Et si tu refuses et restes froid & nos lamentations, je te crierai : Ana~ thème t Trois fois malheur sur toi et sur les femmes que ton amour fécondera, et sur les enfants qui naîtront d'elles... Et de générations en générations, la colère deSabaoth, lourde sur nous aujourd'hui, tombera sur toi et ta race, jusqu'à l'extermination de l'Islam... * he Sultan avait écouté ce flot de paroles; sur

son visage pur et hautain aucune impression ne se manifesta, — ainsi le marbra des statues ne frissonne aucunement sous les rafales de l'hiver. II regardait la vieille de l'oeil du maltra suprême, presque inconscient d'une présence inférieure, et murmura : < J'ai dit. >

A peine ces paroles, distinctes comme un susurrement aigu, eurent-elles jailli des lèvres rouges d'Akbar, qu'une femme, prosternée avec les autres, comprimant les secousses de ses lourds sanglots qui scandaient les imprécations de l'aïeule, se dressa sans hâte, comme portée par un souflle invisible, et soulevant ses bras ronds et beaux chargés de bracelets de topazes et d'onyx, rejeta son voile qu'elle déploya audessus de sa tète avec ses deux mains tendues et regarda le Sultan.

Les p&leurs transparentes de la mousseline Fauve doraient son visage ovale. De son front bas tombaient, nattées et semées de lumineux joyaux, ses tresses noires, glorieuses et funèbres, ondoyant comme deux serpents d'enfer jusqu'à ses talons. Des colliers de perles et d'opdes

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cerclaient son cou de chaînes laiteuses plus bas que sa gor^e. Une chemise de gaze, tissée d'or filé, moulait sans le cacher son corps vigoureux et flexible ; ses deux seins, petits et hauts, gonflaient le corset velours feu, brodé d'émaux, qu'enserrait à la taille une ceinture de soie multicolore,- aux franges de corail rose; la tunique sans manches, du même velours feu, suivait, de ses plis droits et cassés aux contoiirs, ' la ligne exquise de ses hanches et s'ouvrait par devant sur une sorte de pagne eu batiste que relevaient ses pieds nus, dans leurs babouches à pointes recourbées.

Une sorte de commandement impérieux, grave et plein d& là stupeur de sa propre puissance, sortait de ses prunelles superbes, d'un roux sombre sous des sourcils étroits, touchant presque de leur ligne horizontale les cils si épais que la paupière semblait alourdie de leur poids.

Et, devant cette splendeur invincible de la beauté dans sa majestueuse et impeccable souveraineté, Akbar se sentit soumis comme un

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chien bous le regard farouche de la fille des vaincus.

Nulle parole ne sorLîL de ses lèvres moulées comme l'arc de l'AntinoUs païen. Nul mouvement ne fit tressaillir une fibre de son masque. Mais l'ftme de la Juive entrait dans l'&me d'Akbar et insufflait en lui ses volontés par les effluves de ses yeux. C'était un duel muet de deux forces également irréductibles. Et même les deux regards étaient identiques : l'un, brûlant de haine et de menaces, l'autre, se chargeant des lueurs naissantes d'un désir furieux.

Et nul n'eût dit, en les voyant se lancer et se renvoyer les flèches de leurs vouloirs contraires, lequel était le plus implacable.

Ils se contemplaient en silence.

Enfin Akbar baissa les yeux, détourna son visage et, d'une voix assourdie, dit aux femmes, serrées les unes contre les autres dans une passion d'attente :

« Au nom d'Allah le Tout-Puissant et de Mahomet, son prophète, allez... Qu'à l'aurore lesc^l ne soit plus souillé par la vision des cadavres >.

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La Jaive laissa retomber le haïk, qui couvrit d'un nuage l'éblouissante p&leur de son front. Elle montra de la main les collines lointaines et se mit en marche.

Une rumeur confuse s'éleva, et pèle-mèle, se relevant en sursaut, trébuchant, courant, frappant le sol rocailleux de leurs sandales de bois ou de cuir, les vieilles d'un pas saccadé, les jeunes bondissant comme des chèvres, toutes s'élancèrent vers le charnier où leurs hommes dormaient du terrible sommeil.

Le Sultan les vit s'éloigner, pensif et morose ; il avait l'air d'un homme enivré de haschich. Puis il descendit lentement de cheval et s'achemina vers sa tente en drap d'argent, ouverte à moitié, au fond de laquelle s'épandait la lumite^ rose des torches.

Les clairons éclatèrent en un cri trépident pour sonner la retraite ; la multitude armée se débanda en un grouillement torrentiel, et chacun à son tour s'en alla se coucher dons les tentes ou sous les branchages réunis en faisceaux.

IBfl L'INVINCIBLE RACE

Peu à peu les rumeurs, le cliquetis des armes, les hennissements des chevaux, les invectives s'apaisèrent ; la terre ne trembla plus sous les pas de la horde et le camp fut plongé dans un profond silence.

Alors, après un laps de temps, on vit sur les versants opposés se mouvoir des formes blêmes sous les lueurs lunaires, près des cadavres jonchant te talus. Et ces mobiles taches claires ressemblaient à de piles phalènes errant autour de gerbes d'arums fauchés.

Maintenant, sur le ciel profond, des nuées blafardes passaient, et leurs bords visionnaires, déchirés par le vent, s'effilaient. Une à une, les étoiles trouaient la vaste courbe bleue ; leurs rayons veloutés criblaient d'étincelles les corps de cire étalés sur les plateaux porphyréens et glissaient sur les voiles di^>hanes des chercheuses.

Et cependant, au miliea de la foule affolée, courant çà et là, les unes semblables & une meute de louves en quête de proie, les autres jetées à terre comme un champ d'herbe brisée

par la grêle, deux femmes isolées, hautes, muettes, immobiles, pareilles à deux sentinelles indifférentes, ne se courbaient pas sur les

Elles ne cherchaient rien ; calmes, elles semblaient abîmées en elle-mèmes, sourdes aux glapissements des vocifératrices, aveugles aux scènes de désespoir étalées à leurs pieds. Était-ce quelque ressouvenance qui les absorbait ainsi? Écoutaient-elles des voix, par elles seules entendues, prophétisant quelque mysté* rieux avènement proche ?

L'une d'elles était l'aïeule dont la longue vie ravagée ainsi qu'un roc battu par les tempêtes, avait résisté aux orages emportant tous les siens et dont nul flis de son sang n'avait sur-vécu pour partager la gloire des héros tombés. Les yeux fixes, effrayants, elle paraissait le défi incamé de l'humanité maudissant les genèses futures.

L'autre, oublieuse de son jeune amant, perdu dans la multitude des morts, souriait victorieuse, les yeux embrasés, perdus, plongés

leo l'invincible race

dans un horizon lointain où se levait peut-être pour elle la clarté de réalités triomphales.. . Entrevoyait-elle, par delà le charnier de son peuple, d'autres destinées, d'autres étranges et fastueux dénouements à ses rêves de vierge voluptueuse? Ses prunelles avaient-elles gardé pour toujours dans leurs profondeurs avides l'empreinte du regard impérial, & l'exclusion étemelle de toute autre vision ?. . .

Et parfois, dans le silence funéraire, un cri de farouche joie éclatait et une femme se jetait sur un des morts, sein contre sein, l'embrassant étroitement ; ou bien une mère, avec un hurlement fauve, retrouvait son Ûls ; uneaïeule, le dernier de sa race. Et cependant l'irrévocable nuit roulait ; l'heure s'avançait et nulle d'entre ces pleureuses n'avait encore, de ses doigts frêles, commencé l'œuvre de charité suprême envers ces pauvres morts attendant l'abri bienfaisant de la terre-mère.

Et soudain un vent souffla. . . un vent enflammé, qui souleva les cheveux épais et humides collés sur les fronts blêmes. Il devint

plus violent. Des bouffées chaudes coururent sur les membres ossifiés dans leur rigidité mortuaire, pénétrant, enveloppant et vivifiant leur glace. Sur l'immobilité des cadavres, courut an frisson... leurs joues s'empourprèrent, leurs regards prirent une lueur vague, leurs membres s'assouplirent, se détendirent, et, soudûn..., ils ouvrirent les bras... des bras affamés, affolés d'une perception revenante, avec un grand soupir de vie. . .

Et le Tout-Puissant eut pitié de son peuple d'Israël. . . Et ses fils s'en revinrent des régions ignorées, d'au-delà les sphères planétaires, des abîmes de l'incommensurable, vers l'amour terrestre.

Et dans une effroyable et sublime étreinte de volupté, ils ressuscitèrent pour ne point fiûre mentir la promesse de Jéhovah.

Et ce fut, sous les étoiles compatissantes, un immense enlacement d'amour et de joie, où les sanglots de félicité apeurée se mêlaient aux hoquets de l'ivresse chamelle. . .

Et les femmes d'Israël reçurent dans leur

BeiD la semence de Jacob, arrachée miraculeusement à la mort.

Ainsi fut accompliela parole du Dieu de Jacob.

c Et je le jura par moi-même, dit le Seigneur, ta semence, Israël, se multipliera comme le sable des grèves, comme les étoiles de la nuit, et ta race persistera victorieuse jusqu'à la consommation des siècles. »

Mais, lorsque l'aube parut et de ses clartés nouvelles baigna les hauteurs environnantes, déjà chaque cadavre gisait biéme, glacé et rigide dans les bras d'une femme qui pleurait.

Et c'est pourquoi, d Mort, ricaneuse empestée, Israël, ayant pour une heure rompu la Faux d'Acier, tient aujourd'hui le Sceptre d'Or — Sceptre de Vie.

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