‹ L'invincible raceChapitre 14 sur 34 · AU HARAS DV PRINCE S"* IBT · texte numérisé non relu

AU HARAS DV PRINCE S"* IBT

tur tous les hippodromes et dans tous les cercles hippiques desdeux capitales, autantque dans les foires chevalines des grandes cités de l'Est et du Sud ; enSn, et surtout, le souvenir des innombrables victoires gagnées par lui, tant comme entrtdneur que comme éleveur, sous les regards de toute la noblesse titrée da l'Empire et en présence de têtes couronnées, lui ont imprimé cet aspect sacerdotal de m^estueuse gravité, de respect de lui-même et de l'œuvre qu'il parachève avec les forces suprêmes de ses dernières années.

Il écoute, paisible etabsorbé dans une rêverie calme, les bruits divers du village k peine éveillé, monter dans l'air matinal étoupé de brouillards et de rosée.

Tout à coup, la sonnerie des grelots d'une charrette de poste éclate et s'arrête devant son perron ; il pose son verre, lève les yeux sur la porte et attend.

Un bruit de pas sur l'escalier, un coup «ec, le loquet s'abaisse, la porte s'ouvre et an homme jeune, efflanqué et fadasse entre,

les l'invincible race

tenant une valise à la main. Son paletot vert est r&pé, aea bottes molles éculées, il dte sa casquette de forme militaire et salue gauchement. Sa figure est un mélange de timidité insurmontable et d'une audace assurée... il s'arrête, hésitant sur le seuil. Le vieillard imperturbable scrute d'un regard fouilleur le nouvel arrivé et lui fait signed'avancer. Celui-ci obéit, tire une lettre de son paletot et la lui

— De la part de Son Altesse le prince S"*, nasille-t-il avec obséquiosité.

André prend la missive, l'ouvre, ajuste d'énormes lunettes sur son nez busqué et lit péniblement, syllabe par syllabe ; graduellement une rougeur brique sombre envahit ses joues, ses lèvres, son front ; . . . un grondement contenu soulève sa poitrine, mais il tousse en crachant, plie le papier, se mouche et, fixant ses prunelles claires sur l'intrus, dit très calme :

— Il suffit : les ordres sont les ordres. Trouvez-vous ce soir, vers la sixième heure, au haras. A présent, allez.

AU HARAS DU PRINCE S"' 16a

Et, d'un geste impératif, il lui montre la porte. Le jeune homme suffoqué, rageur mais interdit, recule et essaie de parler.

— Sortez, réitère Andrâ d'une voix forte.

L'autre, d'un mouvement brusque, ouvre la porte et disparait.

André reste longtemps debout sans mouvement, comme un grand fauve, frappé par la foudre avant que de s'effondrer, les prunelles enflammées, les lèvres ouvertes, les bras pendants, puis se laissant retomber avec un sanglot sourd qui semble lui déchirer les poumons, courbe sa tète, couvre sa face de ses deux mains osseuses, halées, gonflées de veines noires, et laisse passer les heures.

Il ne les sent pas couler. Il n'entend ni les cris du dehors, ni les grincements des roues sur les cailloux de la route, ni les paroles assourdies des passants, ni même le bruit que fait avec ses casseroles la vieille cuisinière, qui plus d'une fois déjà, est venue avec précaution l'observer, toute décontenancée par le silence et l'immobilité du maître qu'elle sait d'ordi-

t-.0 LINVINCIBLE BACE

naire si actif, mais ne se hasarde pas à le déranger.

Midi sonne au clocher de l'église ; la vieille pendule, comme éveillée à cet appel, répand de sea douze coups et sa machine rouillée grince avec une vibration rauque sans qu'André y fasse attention. La porte s'ouvre doucement et l'entraîneur principal entre sans bruit et s'approche du gérant qui semble endormi. Il touche l'épaule du vieillard, celui-ci se redresse d'un seul efTort et regarde en face celui qui le trouble dans ses méditations.

André est effrayant à voir, tant son visage est décomposé. Le masque, oit brillent ses yeux jaunes, semble s'être racorni, défoncé. L'entraîneur est un homme de quarante-cinq ans, trapu, aux jambes torses, au teint cuivré de bohémien. Ses moustaches sont noires, sea yeux tantôt doux, tantôt cruels d'une dureté sauvage, l'expression de son visage, mélange d'audace aventureuse et d'insolence, se teinte d'une indicible mélancolie.

— Qu'y a-t-il, messire André '.*

AU HARAS DU PRINCE S m

Celui-ci, sana répondre, lui tend la lettre da prince S"*.

— Lis, frère Émilien, lis-moi cela à haute voix, veux-tu ? — L'autre obéit.

< Considérant tes longs et zélés services, t André Lavronn, en même temps que ton ftge « avancé et les fatigues inséparables de la posic tion que tu occupes, je te libère des lourdes

< charges qui incombent à la surveillance et & c l'élevage de notre haras de Tambow, En € reconnaissance de ta fldélitéetde ton dévoue- I ment, tu recevras une pension viagère de « vingt roubles par an (juste les gages men-

< suels d'un cocher de maison I interrompt € l'entraîneur). Au reçu de cette lettre, tu deic vras rendre, aux mains de Nicolas Probow, « chevaux et matériel, tant du haras que des « écuries et remises. En mémoire de ma bien- « aimée mère qui te prot^eait, je reste toujours « ton bienveillant

« Prince S"* s.

L'entraîneur rend la missive au gérant. Les deux hommes se regardent sans dire mot, les

ITt L INVINCIBLE RACE

yeux dans les yeux, et un silence étouffant, un silence morne s'ensuit.

— C'est de toute justice, murmure enfin André, d'une voix monotone, presque indifférente, comme s'il racontait la chose du monde la plus naturelle. — Oui, c'est ainsi qu'on doit agir lorsqu'on se nomme Son Altesse le prince S'". Un vieux cheval à l'abattoir, un vieux serviteur... dehors ! avec juste de quoi manger du pain noir pendant deux mois ! Ajoute que le cheval, on le met parfois au vert, il a ses invalides, lui ; on ne l'abat que lorsqu'on est sur de ne plus pouvoir s'en servir. On ne demande pas au serviteur s'il est encore capable de travailler pour manger I Suffît. . . voilà mes ordres ! (frappant de sa main ouverte sur l'enveloppe). J'ai derrière moi soixante-quinze années de service et l'habitude de l'obéissance passive et prompte ! je sais l'exiger des autres, je sais m'y soumettre ; il suffit.

— Mais, réplique l'entraîneur, comment se peut-il, vous, avec votre l'éputation?.. . Mais le haras ne peut exister sans vous, c'est vous

Page 1