‹ L'invincible raceChapitre 15 sur 34 · AO HABAS DU PRINCE · texte numérisé non relu

AO HABAS DU PRINCE

qui l'avez fait. C'est impossible, vous dis-je, comme cela, sans dire gare, vous mettre dehors !

— Ah voilai

Le gérant se lève et se met à marcher par la chambre, les bras derrière ledos. — Oui, depuis que mes deux mains ont pu porter une sangle, un seau, une étrille et que mes deux pieds ont su marcher, mes jours et mes nuits furent les serviteurs des princes S"*, de père en fils.

J'ai vu naître et mourir quatre générations.

Aujourd'hui... c'est une autre affaire. Que veux-tu, le jeune vin fermente : il est aigre & boire. Le prince Georges est fatigué d'entendre mon nom ; songes-donc, il en a assez, faut l'avouer. A dix ans, j'étais postillon à Saint- Pétersbourg avec le tir-à-quatre gris pommelé que plus tard notre général, son grand-père, présenta 6 l'Impératrice. On disait parmi les amateurs que les quatre chevaux valaient plus de six cent mille roubles. C'était de forts étalons trottant au moins trente-cinq au chrono* mètre ; il ne fallait pas dormir en les montant, et mes jambes n'étaient pas longues dans ces

l«mps-là. J'ai failli rester Meo dea fois sous leurs sabots . . . Mais je les vois encore . . . appareillés à ne pas les distinguer l'un de l'autre, les pommes noires bien dessinées sur l'argent de leur poil, et des queues et crinières blanches comme de l'écume. A vingt ans, je devins entraîneur après avoir gagné le grand prix de la Neva, avec Bédouin. A trente ans, on me fit piqueur en chef d'écurie. ËmilienlCinq ceots chevaux rangés dans les stalles, l'un à c6të de l'autre, l'un plus beau que l'autre, vois-tu cela, ami ! Quelles formes ! comme qui dirait de grands cygnes 1 quel sang ! . . . pur comme du vin . . . quel orgueil : de vrais Satans ! . . . quelle vitesse : des hirondelles rasant le terrain I... Parmi eux, les trois premiers étalons producteurs de la Russie I . . . C'étaient de beaux jours, vois~tu, ceux-là ! Enfin, depuis quarante ans jusqu'à ce jour d'aujourd'hui, je suis gérant du haras et des tabouns. Trois mille chevaux sous ma surveillance; et puis quoi? pour tout dire en un mot, c'est moi qui ai élevé Vuapourl Comprends-tu bien ? Visapour, c'est inoD

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œuvre ! — L'entraîneur Émilien répète le nom de Visapour, comme un homme qui prononce quelque chose de mystérieux et de redoutable.

— Mais tout cela, c'est passé, c'est fini, continue André. 11 suffit, faut partir.

André Lavronn allume sa pipe, retoml>e dans ses réflexions, puis, d'une façon nette et précise, donne à l'entraîneur les ordres nécessaires pour que tout soit préparé au haras pour le soir, ensuite il le congédie.

La longue ardeur du jour d'été s'éteint sous les humides brises soirales, haleine des rosées proches ; les vols d'hirondelles et le bourdonnement des phalènes se mêlent dans l'air apaisé, et les clochettes lointaines des bestiaux aononcent le retour au gîte. Le soleil, de ses derniers rayons obliques, rougit les bois et les murs occidentaux des vastes bâtiments disposés autour de la grande cour sablée du haras, dont les portes grandes ouvertes laissent entrevoir des pénombres et des perspectives adoucies qu'éclairent symétriquement les fenêtres rondes placées près du plafond.

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André Lavronn est debout au centre de la cour, entouré de son personnel, entraîneurs, cochers, palefreniers, hommes d'écuries, éleveurs, nourriciers des juments, piqueurs des poulains, etc. Revêtu de sa redingote de fête en drap fin lui tombant jusqu'aux chevilles, sa chemise blanche ressort du foulard jaune lui servant de cravate, un bonnet d'astrakan frisé couvre ses cheveux étincelants.

Une consternation attristée blêmit les rudes physionomies de tous ces hommes ; on entendrait une mouche voler. Ils évitent de se regarder et surtout de porter les yeux sur le jeune Nicolas Protww, ridicule dans son paletot court et son pantalon à carreaux, l'air louche, étriqué et honteux.

André Lavronn est p&le, d'une p&leur de cire, mais sa face est calme ; il a l'aspect ferme et tranquille que donne une longue habitude du commandement. Il donne ses ordres à voix basse ; cette voix, par instant, prend des intonations rauques, alors il tousse pour l'éclaircir.

Le branle-bas est général à l'intérieur des

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écuries ; les palefreniers courent afTtùrés entre les stalles, ouvrant et ferniant les portes des boxes avec fracas ; les uns portent des brides garnies, les autres étrillent las belles robes étincelantes pour leur donner plus de lustre, mouillent les crinières ou graissent les sabots ; parfois, d'un air efforé et mystérieux, ils se demandent à voix basse où est le seau vert, rèponge, la brosse à onguent, mais, comme par un accord unanime et tacite, nul d'entre eux ne parle de l'événement qui occupe toute leur pensée et dont l'inattendu et l'incompréhensibilité les confondent ; seulement, à l'expression contenue et terrifiée de leurs visages, on sent l'étonnement et la pesanteur du coup qui les frappe. André Lavronn part I André Lavronn rend le haras à un nouvel arrivé, un Pétersbourgeois, un étranger !... Que va-t-il arriver ? Un par un, les chevaux sortent des profondeurs des longs corridors ; les uns en bondissant, les yeux fous, les crinières et les queues flottantes en étendard ; les autres plus calmes, levant leurs têtes fines, hennissant d'une façon

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caressante et accueillante, avec un balancement rythmique de leurs corps élégants, et relevant avec mignardise, en cadence, leurs sabots, comme s'ils marchaient sur des œufs ; l'un après l'autre ils apparaissent, marchent, trottent, piaffent, et leur peau de satin brille, faisant \'aloir leurs formes classiques, leur beauté délicate ; ils passent devant les assistants avec des ronflements sonores et un bruit amorti de sabots ferrés sur le sable de la cour ; puis se mettent en position, immobiles, bien d'aplomb sur les quatre jambes, les reins étendus, pareils k des chevaux de marbre, de bronze ou d'ébène, selon leurs diverses robes.

Leurs formes nettes se détachent déliées et en relief sur le mur rosé par le soleil couchant. Les vieux et les célèbres étalons, anciens piliers du haras, cèdent la place aux plus jeunes -, — les grands trotteurs, aux poulains encore à l'entraînement; — les juments aux pouliches de trois et de deux ans, les poulinières aux nourrices, etc., etc.

Tout d'abord défilent seize étalons s'attelant

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