AU HABAS DU PRINCE S
à un, d'inestimable valeur ; ensuite sort de ses grande hangars, matelassés de fumier, le troupeau de poulinières graves, sobres, majestueuses, aux mamelles pendantes, aux cous droits, ébouriffés de crinières enchevêtrées, ballottées par longs écheveaux jusqu'à leurs genoux ; chacune d'elles est accompagnée d'un poulain sur hautes jambes, à la tète mince, à la crinière coupée en brosse.
Enfin, par groupes désordonnés, arrivent les poulains sevrés et ceux d'un an, comme une troupe d'écoliers lâchés dans un pré, avec leurs gambades, leurs jeux, leurs cris et leurs ruades.
Et cependant le crépuscule clair, transparent, silencieux, descend de moment en moment plus frais, — l'heure avance ; enfin la cour est vide de chevaux ; tous les assistants semblent attendre quelque chose; le silence est étouffant. Alors André, d'une voix très douce, dit :
— Rodione, amène-moi... Visapour.
Rodione, un jeune gars aux cheveux coupés droits sur le front, les pommettes saillantes, les yeux gris et lumineux, vêtu d'une chemise de
coton ëcarlate qui, relevée sur ses bras, ea laisee voir la force musculaire, se précipite vers l'écurie avec empressement, te cœur gonflé de cette responsabilité orgueilleuse qu'on lui accorde de présenter la perle, le trésor, le champion jamEus battu des hippodromes de la Russie, le grand cheval, Visapour, lui-même.
Dans la fouie s'élèvent des murmures et des soupirs étouffés, l'attente paraît longue : bientôt retentit le son net et clair de sabots ferrés, et hors de l'obscure entrée du portail d'écurie, surgit, la tète haute, cabré comme un cheval héraldique, avec un hennissement de clairon et s' ébrouant de fureur et de joie, l'étalon fameux entre tous.
Il semble que lui et Rodione, tous les deux, comprennent qui les regarde ainsi pour la dernière fois, avec des yeux si troubles, si pas* sionnés, des yeux mouillés de larmes qui ne veulent pas tomber.
D'abord Rodione, laissant couler la longe entre ses doigts jusqu'au bout de sa longueur, fait faire un grand demi-cercle à Visapour, lui