‹ L'invincible raceChapitre 6 sur 34 · LE CHEVAL DU COSAQUE (S · texte numérisé non relu

LE CHEVAL DU COSAQUE (S

que sa veuve, son absence devant durer da longues années. Elle était vouée d'avance à la solitude dangereuse, à l'abandon d'une situation anormale, l'entraînant forcément, de par la routine, â l'acquiescement tacite des mœurs de campagne, au métier de prostituée. 11 savait, lorsqu'en une ardente étreinte il allait, àcett« heure, la presser entre ses bras, que c'était l'adieu suprême entre elle et lui, l'adieu qui n'aurait pas de lin.

Les paysans écrivent peu. Il se sentait déjà devenir un m6rt pour ces deux êtres auxquels se bornait son horizon de vie.

Et son cœur battait lourd comme un plomb dans sa poitrine. A travers les larmes qu'il cherchait à retenir, le soleil, qui baissait rapidement, semblait une énorme éclaboussure de sang et d'or; la lointaine steppe, verdoyante sous la rosée, se criblait de topazes étincelantes, acérées comme des pointes minuscules de lances. Une brume claire et houleuse emplissait te crépuscule où leii hirondelles, en tournoyant, passaient par milliers de virgules bleues, et

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dans leurs courbes multiptes lui criaient leur salut de départ.

Cacher toute émotion est un instinct particulier aux deux extrêmes de la civilisation : la tacituraité de l'être primitif et la réserve de l'homme des sociétés compliquées se ressemblent. Marco se baissa pour essuyer de sa manche les larmes qu'il ne pouvait retenir. Il rassemblait dans sa main et caressait la crinière enchevêtrée pendant jusqu'aux genoux des jambes fines du coureur. Celui-ci, de taille moyenne, les flancs creux et la croupe tombante, regardait autour de lui avec un regard indicible de tristesse résignée et de presque humanité.

L'instinct des bétes possède parfois la valeur des plus subtils sentiments humains.

Le cheval des steppes est le compagnon, l'ami, l'enfant de la maison, partageant l'existence, les labeurs et les repas de la famille Ukranienne, se nourrissant, comme elle, de grains de mais écrasés et de galettes de seigles ; il laboure, herse et piétine les gerbes au temps de la moisson, ce qui ne l'empêche pas de

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courir dans les courses des chevaux du pays et d'être reDommé pour sa vitesse.

Si sa vélocité sur un parcours restreint n'égale pas celle des grands chevaux anglais, il les tuerait sur tes distances de soixante ou de cent' verstes qu'il franchit focilement de son long et r^ulier galop, soutenu et étendu comme celui d'un loup de prairie.

Chaque année, vers la Noël, il part, et son léger traîneau d'écorce suit à la Ule d'autres ' innombrables traîneaux qui, chaque hiver, s'en vont, par longues caravanes, porter aux villes les plus éloignées, blés, poissons salés, cochons fumés, maïs et froment : tous les produits enfin du grand lac Caspien et de la terre opulente des steppes.

C'est un spectacle curieux et saisissant celui de ces muettes enfilades, suivant le même sillon creusé dans des neiges par les pieds de centaines de chevaux s'avançant du même pas régulier, comme mus par un rythme intérieur. Ils vont... chaque sabot se pose et s'incruste sur ia trace du sabot qui l'aprécédé, àtelpointque la route

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ressemble k une échelle interminable jetée à plat sur les neiges étalées, recouvrant l'iraniensite des plaines. Les hommes, blancs de givre, leur haut bonnet de fourrure rabattu en auvent sur leurs sourcils, marchent paisibles et graves <»)mme en un rêve, fumant leurs courtes pipes en terre glaise. Parfois ils entonnent de monotones refrains simples et nostalgiques, requiems éternels de leurs étemelles lassitudes. Et dans la nuit tombante, & travers le silence des solitudes sans couleur, ce long troupeau d'hommes libres, ouvriers des besoins de la civilisation croissante, passe et glisse comme une procession spectrale ; et les silhouettes-fantdmes, grandies par la grise vapeur des brouillards nocturnes, semblent incarner dans leur lente progression l'image des générations voyageuses à travers les Ages : elles passent muettes et passives, symbole de l'&me errante, passionnée et mélancolique de ces peuplades, dont la pensée engourdie, mais puissante et patiente, s'éveille uniquement à la réalité des choses, par la guerre, le labeur ou l'amour.

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Marco, après quelques moments de silence, secoua la tête avec un mouvement de défi brusque et, s'approchant à pas mesurés de sa mère, se prosterna devant elle, touchant la terre de son front... La vieille femme, sans proférer une parole, lui imposa les mains avec un geste biblique ; le long de ses profondes rides coulèrent à Ilots de lourdes larmes, et son regard, subitement rallumé par la torture de l'imminente séparation, s'emplissait de cette angoisse presciente, que l'on voit aux prunelles des mourants, cette terreur devant le mystère du € jamais plus s. -

Marco se releva et se tourna vers sa femme ; avec un hurlement aigu déjeune animal fÏTtppé, elle se jeta sur son mari. Celui-ci, sans faiblir, l'étreignit et l'embrassa sur les lèvres à trois reprises . Elle se tordit autour de lui comme un serpent, l'enlaça de ses bras nerveux, et ses cris redoublèrent, effrayants, pleins d'une rage d'amour et de désespoir.

Marco, d'un effort calme, plein de passion et de vouloir, la repousse loin de lui, s'élance sur

son cheval et s'enfuit au triple galop ; les boucleteries d'acier sonnent sur la selle. Les fers retentissent sourds en s'éloignant sur l'herbe élastique ; bientôt, aux yeux des femmes pleurantes, l'homme et le cheval, se détachant en noir sur les lueurs crépusculaires, prennent la forme vague d'un grand oiseau fantastique envolé & tire d'ailes vers l'horizon de braise et d'ocre empourpré. Quelques minutes encore et il a disparu, fondu dans ta lumière du couchant.

Au régiment, la vie de Marco Tinorka fut celle de tous ces cavaliers, flls de rUkrfùne, orgueil de l'incomparable cavalerie dont les chevaux < ont lavé deux fois leur poitrail sanglant dans la Seine >.

Il fut bientôt au courant de son métier. Son régiment casema&Pétersbourg,' puis à Moscou.

11 vit la ville assise sur un marais fétide, la ville miraculeuse de granit rose et de palais marmoréens, amalgame grandiose de luxe occi-

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dental encastré dans les bouea et la sauvagerie indigente d'une boui^^e asiatique, ville de palais bâtie sur pilotis et ceinturée par la majesté dormante de la Neva, large comme une mer.

Il vit, couchée dans le somptueux veuvage de son Kremlin crénelé, aux murailles d'envergure assyrienne, Moscou, pareille à quelque Czarine douairière, abandonnée pour les faveurs d'une cour nouvelle ; Moscou, dont les cinquante coupoles d'or, les clochers sveltes comme des minarets, les églises bariolées ressemblent à un parterre de fleurs artificielles surgissant d'une plaine de glace.

Il campa sur les mornes rives de la Mer Blanche, mer morte, mer meurtrière, où les peuplades désolées du Nord allument les éternels feux de leurs cabanes souterraines. Il parcourut les splendeurs fleuries de la Mer Noire, mer de vie et de lumière, aux tribus d'hommes et de femmes superbes, épanouis aux soleils enchanteurs du Midi. La terre slave fut connue par lui dans son étendue géante et sons

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ses multiples aspects, il fut le nomade asser\-i de la civilisation.

Marco et son cheval prirent part à la campagne de Turquie. Ils accomplirent ces marches forcées, célèbres dans les annales des guerres européennes. Plus d'une fois, ils franchirent soixante verstes en une nuit pour combattre depuis le lever jusqu'au coucher du soleil.

Blessé à Plewna, Marco eut le bras amputé à l'épaule et fut renvoyé dans ses foyers.

Dix ans s'étaient écoulés depuis le soir où le

Cosaque était parti dix années retranchées

de sa vie.

Il rentrait à petites journées et son cheval mi-fourbu, les genoux plies, l'haleine courte, veule et voûté, baissait sa tète alourdie, se traînant le long des routes poussiéreuses des steppes de la Bessarabie.

Cependant lorsqu'enlin, sous un soleil torride, dans le lointain du gris frissonnant des herbes brûlées, le grand nid échevelé de la cigogne se dessina sur le toit paternel et que le village natal apparut comme un bouquet de

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