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LE CHEVAL DU COSAQUE

verdure solitaire au milieu des plaines jaunies, il sembla qu'un parfum spécial de l'air, quelque ehose de retrouvé, de familier, vint réveiller le sang dans les veines appauvries du vieux coursier... Il aspira, en ronflant, l'odeur des fumées de paille brûlée, odeur particulière aux campagnes de la Petite Russie ; il leva la tète, pointa les oreilles et, d'un pas plus allègre, s'achemina vers le hangar où son existence avait commencé.

La porte de la chaumière était close; les fenêtres aussi. Marco mit pied à terre. Nul espoir de retrouver sa mère ou sa femme n'agitait ce revenant que la vie avait balotté, — naufragé, qu'elle ramenait aujourd'hui brisé et vieilli à sa hutte vide, sans famille, sans désir de s'en créer une nouvelle, véritable Robinson de l'ile déserte de sa vie, à tel point usé, si entièrement déraciné du sol natal, si radicalement arraché à ses habitudes ataviques et journalières, que l'existence se prolongeait et se soutenait en lui uniquement par une sorte de routine, simple force d'inertie vitale.

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■ Marco essayait d'ouvrir le loquet rouillé, lorsqu'il entendit un bruissement léger; lahûe remua, les branches s'écartèrent et, stupéfait, il vit sa mère se lever péniblement et accourir vers lui & tout petits pas, avec une démarche d'enfant rachitique ; le cosaque frémit en revoyant ce corps amoindri, ces membres ratatinés, ce visage blême, tortionné et fondu ai étrangement que la vie semblait s'être attardée uniquement dans les yeux restés perçants et noirs, dernières lueurs vitales au milieu de ces décombres humains.

Marco s'attendait si peu à la revoir que cette apparition subite lui causa presque une douleur. 11 la retrouvait, mais il la reconnaissait & peine. Elle lui faisait l'effet d'une vision, d'un gnome, d'un être effrayant ; il l'avait si bien crue disparue, que son étonnement et sa joie devenaient une sensation poignante. Elle se pressa contre lui avec un murmure inarticulé, et dea sanglots de petite Hlle, pareils à un bruit de soufflet déchiré, se soulevaient dans son sein creux.

— Mère, dit Marco, et ma femme?

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La vieille secoua latètecomiae pour dire: Tu sais bien ! Marco ne répéta plus sa question : l'irrévocable ne se .discute pas ; il emmena son vieux corapagnon qui hennit d'une voix grêle en rentrant sous le chaume où il était né et trébucha au seuil vermoulu qu'il avait franchi si souvent.

Son maître rentra dans la hutte où sa vieille mère lui servit les choux aigres et le pain noir du souper, en pleurant comme si elle éprouvait l'angoisse la plus intense à revoir ce fils adoré. Il reprit sa vie de paysan ; mais sa santé minée, ses forces usées et la solitude dont il avait perdu la passion sauvage, le plongeaient dans un marasme profond ; il ne parlait à personne, les gens du village hochaient la tète lorsqu'il passait.

Les jours coulaient. Marco se remit à travailler la terre ; son vieux cheval reprit la charrue et la herse. A.u printemps, le champ de la veuve se hérissa des poussées vertes d'un jeune et fort froment. Mais, de mois en mois, le Cosaque allait s'affaiblissant ; il maigrissait; sa figure hâve se décolorait; l'amputation, faite trop

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h&tiveineiit, au milieu des dangers et de l'efTarement d'un champ de bataille, avait atteint les sources mêmes de la vie.

U le sentait bien, mais la résignation stoïque et simple de l'homme des champs est muette.

Et cependant les affres de la lente dissolution lui enlevaient peu à peu l'appétitet le sommeil ; il semblait lasderespirer. Une nuit sa mère l'entendit se lever et sortir de la hutte. Il marchait d'un pas lourd et mal assuré. Elle entendit grincer la porte du hangar où le vieux cheval fourrageait en soufHantsa paille de seigle. Malgré l'appréhension lui mordant le cœur, elle n'osa pas le suivre et resta de longues heures sur son grabat, tremblante, ahurie, retenant sur ses épaules les haillons que lèvent d'hiver secouait brutalement k travers les jointures des fenêtres. EnQn le jour parut, pénétrant par les vitres opaques : elle se leva, s'achemina vers l'écurie dont la porte battait aux poussées de la rafale : son fds, étendu sous le ventre du cheval qui continuait à broutiller tranquillement, ne respirait plus.

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