ACTE PREMIER
constate que rien ne tressaille dans mon cœur... j'éprouve l'angoisse que l'on ressent devant un paradis fermé...
HECTOR
Pourquoi fermé?... Je ne comprends pas!...
Hélas! c'est pourtant simple!... Je n'ai pas envie de revoir mes filles!... Quand il a fallu les quitter, j'ai cruellement souffert, mais peu à peu je suis parvenue à l'indifférence. Vous racontiez à l'instant que les premiers jours mes filles réclamaient beaucoup leur maman, puis qu'elles ont tout doucement cessé d'y penser. Nous sommes quittes. Ou plutôt non! Mes filles, à l'heure qu'il est, se souviennentelles seulement du chagrin qui a si peu troublé leurs jeux? Moi, devant le vide affreux de mon cœur, je mesure ce qui m'est à jamais refusé... Depuis longtemps je savais ce qu'il en coûte de supprimer en soi-même les sentiments que Dieu y a mis. On en souffre tant qu'on les garde et on reste inconsolable de les avoir perdus. Allez, mon égoïsme est exempt de sérénité. Rien ne m'attire en France, je ne vois aucune raison pour affronter une aventure pleine de périls nouveaux et je me résigne à demeurer ici avec des peines dont j'ai l'habitude. Voilà tout, et ce n'est pas bien gai.
HECTOR
Comment, vous appelez ça une réponse !
Oui, et très nette. Dites à mon mari que je suis sensible à sa démarche. C'est une grande charité de me rendre mes enfants, mais je la refuse.
HECTOR, affolé.
Non, mille fois non !... Il est impossible que ce soit votre dernier mot.
ANNA
Au fait, pourquoi cacher la vérité?... Promettez-moi seulement que ceci va rester entre nous.
C'est entendu.
ANNA
J'ai aimé passionnément mon mari : pendant mes premières années de mariage, je lui ai été attachée au delà de ce que vous pouvez imaginer.
HECTOR, faisant la grimace.
C'est curieux que je ne m'en sois pas douté.
ANNA
Un jour, j'ai découvert qu'il entretenait une chanteuse de café-concert. Sur l'heure, dans une crise de rage aveugle, sans regarder derrière moi, je me suis sauvée, bien loin, à l'étranger, avec le seul désir de cacher mon désespoir. Jamais Hubert ne s'est douté du vrai motif de ma fuite. Suivant lui, je ne m'étais pas en allée seule, et, en me l'écrivant, il me priait, pour éviter tout scandale, de ne plus reparaître en France, où je passerais désormais pour folle. Je n'ai pas daigné répondre. J'acceptais tout. Mon cœur de mère subissait un affreux déchirement, mon orgueil se révoltait à l'idée d'être calomniée, mais la femme outragée ne voulait, à aucun prix, confesser son humiliation. Hubert était abandonné et se croyait trahi ; moi, la délaissée, je me laissais enlever et mon mari pleurait! Car il a pleuré, expiant ainsi les souffrances que je cachais à tous les regards. Voilà comment, sans procès, sans témoignages injurieux, je me suis rendue libre. Vous m'avez crue folle, c'est morte qu'on aurait dû dire : car je suis réellement morte pour eux.