O' CONNELL
La puissance d'O'Connell n'est -elle pas le phénomène le plus extraordinaire de notre époque? Voici un homme qui exerce une sorte de dictature sur une population de sept millions de catholiques; il dirige presque seul les affaires de l'Irlande; il donne des conseils, et ses conseils deviennent des ordres ; il parle , et Tirlande se lève comme un seul homme ; elle marche on s'arrête à sa voix ; et cet homme n'a jamais été investi d'aucune autorité civile, d'aucun pouvoir militaire. Aujourd'hui il est membre du parlement britannique, mais sa puissance remonte au temps où il ne l'était pas, car elle commença vers Tannée 1810. Ce n'est pas le parle-
ment qui a fait sa force , mais c'est à cause de sa force qu'il est entré au parlement. En 1828 sa voix puissante se fit entendre dans le comté de Gare ; il dit au peuple : « La loi vous défend d'envoyer un catholique au parlement, eh bien ! je suis catholique, nommez-moi ! » Et il fut nommé. Ce trait seul peindrait l'homme tout entier. Son élection ayant été annulée par le parlement, il fut réélu par le comté de Gare, et entra au parlement en
ISul n'a mieux décrit le caractère politique d'O'Conncll que M. Gustave de Beaumont, dans son estimable ouvrage sur l'Irlande , lequel contient de précieux documents sur l'organisation administrative et politique de ce pays. Pour rester dans les limites que nous nous sommes prescrites, nous n'en avons extrait que quelques notes strictement nécessaires pour faire connaître le caractère d'O' Connell et faciliter l'intelligence de quelques termes désignant des institutions anglaises et dont l'usage n'est pas familier en France.
Autrefois, lorsque l'Irlande, accablée sous le poids de l'oppression, trouvait le joug intolérable , elle s'agitait, se révoltait et courait aux armes; ce peuple, asservi par la pauvreté et l'ignorance dans lesquelles le maintenait forcément la constitution que lui avait imposée la conquête, ne connaissait pas d'autres moyens de faire enlcudre ses plaintes et de faire comprendre ses souf-
frances ; de là ces guerres civiles si longues , si cruelles et sans cesse renaissantes. O' Connell apparaît , il imprime dans l'amc de tout Irlandais cette conviction profonde, que tout ce qui manque d'indépendance à Tirlande l'expose à la plus dure tyrannie , mais que ce qu'elle eu possède lui suffit pour conquérir son entier affranchissement. Dès lors plus de révolte à main armée , et cependant une guerre incessante , mais une guerre constitutionnelle et parlementaire.
Nul ne connaît mieux qu'O' Connell l'état du pays et ses besoins. Jurisconsulte habile et avocat subtil , orateur assez puissant pour exciter dans l'âme du peuple des passions ardentes, et assez sage cependant pour en arrêter l'élan à la limite de l'insurrection ; son dévouement absolu à la cause de l'Irlande, et la réunion des qualités qui s'allient rarement ensemble, d'orateur, d'écrivain et d'homme d'action: tels sont les titres qui ont créé sa puissance.
Le secret de cette puissance étonnante , c'est qu'un homme s'est levé pour faire entendre une voix généreuse et forte en faveur d'un peuple opprimé, pour prendre la défense de sept millions d'hommes qui souffrent et dont la misère est une injustice ; un des phénomènes de cette puissance , appuyée seulement sur la faveur populaire, et le plus extraordinaire peut-être, c'est sa longue durée.
Il esl l'âme el le chef de cetle grande association don( les réseaux embrassent toute l'Irlande. Son activité , sa facilité à tout saisir sont incroyables : toujours prêt à parler ou à écrire, il est partout, il dirige tout. O' Conuell n'écrit pas pour sa gloire littéraire , il écrit pour les besoins journaliers de la cause à laquelle il s'est dévoué. l)e là viennent la rudesse et les imperfections que l'on pourrait reprocher à ses écrits; mais au barreau il est supérieur, et dans les assemblées populaires il est sans rival. Doué d'une infatigable ardeur, s'il n'agit pas, il parle ; s'il ne parle pas, il écrit. Du reste, actes , paroles, écrits, tout est dirigé vers un but unique, l'émancipation catholique et la liberté de l'Irlande.
Lorsqu'il espère persuader par le raisonnement , O ' Connell est simple, modeste, lucide et conciliant ; s'il est violent et fougueux lorsqu'il parle à l'Irlande, c'est qu'il parle à l'Irlande la seule langue qu'elle puisse comprendre. Il connaît trop bien son pays pour ne pas savoir que rien ne peut s'y faire si ce n'est par l'influence du catholicisme. La passion d'O ' Connell est la réhabililation complète de l'Irlande; sa vie entière a été consacrée à cette œuvre. Parviendra-t-il à son but? C'est ce que l'avenir nous apprendra. Ce qu'il y a de certain < c'est que cetle question préoccupe vivement les esprils en Angleterre, où O' Connell a soulevé contre lui beaucoup de haines, mais où il trouve aussi quelques sym-
pat nies. Ce dernier ouvrage a eu uu grand retentissement dans la presse et dans le parlement, ce qui lni donne un intérêt puissant dans les circonstances actuelles.
Tout ce que l'auteur avance dans son mémoire et qui n'y est indiqué que sommairement, est cependant appuyé par les documents les plus authentiques, sous le titre d' Observations et Preuves, puisées a des sources non suspectes , car beaucoup sont tirées des historiens protestants. Nous les publierons si elles nous sont demandées. Le premier volume conlieut de nombreux extraits de John Davies r — Lelande, — Hollinshed, — Sydney, — Cox, —Spenser,— Warner, — Strafford, — lord Clarendon et plusieurs autres. Une partie de ces faits se retrouvent dans l'histoire d'Irlande publiée en 1801 par M. Gordon, que l'on n'accusera pas de partialité.