FIN DE L'IRLANDE
Du Havre à New- York. — Les progrès de l'émigration. — L'exportation de l'or. — Le mouvement des voyageurs. — La traversée à bord àvL Saint- Laurent, — Les pilotes. — La visite de la douane. — L'élection présidentielle. — Victoire probable des républicains. — Echecs décisifs des démocrates dans rindiana et l'Ohio. — Leur plate-forme. — Analyse physique et mentale des candidats par le Phrenological journal. — Mademoiselle Sarah Bernhardt.
New-York, le 25 octobre 1880.
Parti da Havre le 9 à midi sur le Saint- Laurent^ je suis arrivé à New- York le 19 à 5 heures du matin. En tenant compte de la différence de longitude, — New- York retarde de 5 heures 20 sur Paris, — c'est une traversée de 9 jours 22 heures. On met ordinairement un jour de plus. Cependant le Saint-Laurent n'avait pas moins de 6 à 700 passagers, parmi lesquels 300 émigrants delà Suisse allemande. L'émigration, qui avait diminué des trois quarts depuis la crise de 1873, a repris de plus belle, et je vois dans le dernier rapport trimestriel du Bureau de statistique de Washington
que les Etats-Unis n'ont pas importé moins de 457,257 émigrants dans Tannée finissant le 30 juin. Le Royaume-Uni figure dans cet énorme contingent pour 144,876 individus, dont la moitié de provenance irlandaise; l'Allemagne, pour 84,638; la Suède et la Norwège, pour 59,081. Quant à la France, elle n'y prend part que pour le chiffre modeste de 4,313 individus. Les émigrants sont transportés à raison de 130 fr. par tête, soit environ 13 fr. par jour pour la nourriture et le logement. Il est vrai que le logis est étroit, mais l'air ne manque pas sur le pont, et dix jours sont bientôtpassés.L'émigrant est considéré comme un fret excellent, et les Compagnies de navigation transatlantique se le disputent avec acharnement. Elles traitent avec des agents ou des commissionnaires auxquels elles accordent une remise de tant par tête. La plupart des émigrants sont libres de tout engagement; il y en a toutefois auxquels on fait l'avance du prix du passage. Si ce système venait à se généraliser, ce n'est plus par centaines de mille, c'est par millions que se chiffrerait rémigration de notre vieille Europe vers le nouveau monde. Sans doute on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers, mais combien de pauvres hères en Irlande et ailleurs n'ont pas de semelles à leurs souliers ! Les salaires américains sont en ce moment à peu près doubles des nôtres; les artisans surtout exigent des prix insensés : — un de mes amis à payé hier 3 dollars (16 fr.) à un menuisier qui avait daigné se déranger pour venir enfoncer cinq clous dans sa malle ; — la terre se vend moins cher dans l'Ouest qu'elle ne se loue en Europe; enfin il n'existe aux Etats-Unis ni conscription ni service militaire obligatoire. Voilà bien des attractions, et l'accroisse-
ment des charges du service militaire, la perspective d'élever ses enfants pour servir de cible à des fusils ou à des canons de plus en plus perfectionnés ne suffiraient-ils pas seuls pour expliquer l'empressement avec lequel on abandonne notre vieille et trop belli-
I queuse Europe ? Qu'en adviendra-t-il plus tard? Ne serons-nous pas obligés de diminuer nos charges et
j nos armements sous peine de ne plus trouver de contribuables et de soldats? En attendant, il est bien clair que ce n'est pas la portion la moins intelligente et la moins énergique de la population qui s'en va en Amérique. La masse se compose d'individus dans la force de l'âge. Sur les 457,257 émigrants du dernier exercice, on en comptait 327,662, — les trois quarts — de 13 à 40 ans, 87,154 au-dessous de 15 ans, et 42,441 seulement au-dessus de 40 ans. Ajoutez à cela qu'on ne compte pas plus de 3 femmes pour 5 hommes, en sorte que l'émigration laisse annuellement derrière elle un caput moiHuum de 100,000 pauvres filles destinées à monter en graine; n'est-ce pas affligeant et n'y aurait-il pas lieu d'encourager par des primes ou autrement l'exportation de cet article d'une défaite difficile? Le Saint- Laurent n'emporte pas seulement la chair et les os de notre vieille Europe; il emporte aussi son or. On a descendu avec toutes sortes de précautions dans la cale une série de petites caisses fort lourdes contenant ensemble la somme respectable de dix millions de francs. C'est de l'or américain qui retourne chez lui. Comme marchandise de retour, c'est un article peu avantageux, car les Etats-Unis regorgent de médium circulans. Il y a grande apparence même que cette surabondance métallique aura pour résultat
d'encourager artificiellement la spéculation (et Dieu sait qu'elle n'a pas besoin ici d'être encouragée!) et d'aboutir à une crise. Mais que voulez-vous? L'or est à peu près le seul article qui entre librement aux Etats-Unis, — on ne s'est pas encore avisé de protéger l'or californien contre l'or européen , africain ou australien, — tandis que toutes les autres marchandises sont sujettes à des droits fortement protecteurs; on n'a donc pas le choix des articles de retour. Si les Etats-Unis avaient pour concurrents des pays libreéchangistes, cette difficulté des retours leur causerait un dommage sensible, on ne manquerait pas d'acheter de préférence les produits agricoles et les matières premières dans les pays où on pourrait les payer avec des produits manufacturés; mais ils ont cette heureuse chance de n'avoir pour concurrent sérieux qu'un pays protectionniste jusqu'au bout des ongles, la Russie. Et voilà pourquoi nous emportons pour 10 millions d'or sur le Saint- Laurent. Nous avons aussi une affluence extraordinaire de passagers de cabine, et notamment une troupe, au grand complet, d'opéra et de comédie pour la Nouvelle-Orléans; un respectable évêque du Texas avec des missionnaires; d'aimables fonctionnaires du département des affaires étrangères; peu d'industriels et de négociants: — qu'iraient-ils faire dans un pays où on repousse leurs marchandises? — des touristes américains, naturellement plus nombreux que les touristes européens en Amérique. Ces terribles statisticiens dé Washington n'en ont pas compté moins de 50,269 dans l'année finissant le 30 juin, tandis qu'il n'y avait eu que 26,939 visiteurs d'Europe. Il y a cinquante ans, en 1830,1e nombre total des arrivants d'Europe, — touristes,
hommes d'affaires et émigrants, — n'était que de 23,322. Grâce à la vapeur, et en dépit des protectionnistes, il a vingtuplé en un demi-siècle. Mais assez de statistique! Nous avons, surtout au début, de bien autres préoccupations. Le temps est exécrable à notre départ du Havre ; il pleut, il grésille et il vente. La mer est houleuse et elle moutonne, le roulis se combine avec le tangage, et nos compagnons de la troupe comique de la Nouvelle-Orléans peuvent vérifier l'exactitude de cette esquisse maritine de leur confrère Gros- René :
Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroît, Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage. Les flots contre les flots font un remue-ménage Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonnier, Va tantôt à la cave et tantôt au grenier.
Les physionomies s'assombrissent à vue d'œil; les teints de rose ou de carmin, avec un nuage de poudre de riz, passent au vert et au jaune citron; et quel concert! Hélas! notre troupe d'opéra ne nous en a pas donné d'autre, et pendant deux ou trois jours le Saint- Laurent a été un vaste hôpital. Heureusement, le beau temps revient avec un vent favorable, nous mettons toutes voiles dehors et nous faisons jusqu'à 360 milles par jour (il y en a 3,200 du Havre à New- York). Nous passons sans encombre le « Trou-du- Diable », nous apercevons le phare du cap Race à la pointe de Terre-Neuve, et le temps s'écoule quoique les distractions n'abondent pas à bord. Çà et là une voile ou un troupeau de marsouins, une hirondelle fatiguée ou même un pauvre moineau qu'une rafale a emporté et qui vient s'échouer ^^tout pantelant sur le
pont. Il y a un fumoir et un bar, mais point de bibliothèque; ce qui semblerait prouver, hélas I que les cigares et les petits verres sont plus demandés que les livres sur les' paquebots transatlantiques. Enfin, Tavant-veille de l'arrivée, à huit heures du soir, un feu de Bengale signale un bateau-pilote portant un numéro grand format sur sa voile. On ne comprend pas bien pourquoi des Compagnies qui font un service régulier entre New-York et les ports d'Europe sont obligées de faire les frais d'un pilote à l'arrivée. C'est à peu près comme si on obligeait nos omnibus à prendre un guide spécial dans les carrefours populeux. Mais les pilotes de New-York et de New-Jersey forment une corporation influente; ils font des recettes de 800,000 à 1 million de dollars par an; il ont une caisse dans laquelle ils versent jusqu'à 25 dollars par mois pour la défense de leurs intérêts communs, et il n'est pas facile de venir à bout d'un privilège si bien gardé. Nous arrivons à New- York par une matinée splendide. La silhouette de l'énorme ville qui s'avance sur le promontoire de la Batterie, frangé de ivharfs avec leurs forêts de mâts, se découpe sur le ciel d'un bleu éclatant; l'été indien répand ses teintes écarlates et jaune d'or sur le feuillage des bouquets de bois de Long-Island et de Staten Island; les gros ferrys avec leur monde de passagers, de voitures et de chariots traversent la baie; le pont suspendu, encore inachevé de la rivière de l'Est, apparaît avec ses deux piles espacées de 1,595 pieds et hautes comme les tours de Notre-Dame; voici Brooklyn, et plus- loin, de l'autre côté de New-York, New-Jersey: en tout une agglomération de deux millions d'âmes. Voici, au milieu de la baie, l'île du Gouvernement où s'élèvera avant peu la
statue colossale de l'Indépendance américaine. Mais les officiers de la douane sont à bord : il faut s'arracher à ce spectacle pittoresque, descendre au salon et se mettre à la queue pour faire sa « déclaration ». On déclare d'oîi Ton vient et où l'on va, son âge, sa nationalité et son sexe, si l'on vient ou non pour la première fois aux États-Unis, enfin si Ton a quelque chose à déclarer. Gela se fait par demandes et par réponses, et, comme on le suppose bien, les officiers de la douane ne savent pas un mot de français ou de n'importe quelle langue étrangère, ce qui ne simplifie et n'abrège pas précisément l'opération; mais la douane n'a-t-elle pas pour mission d'entraver et de retarder? C'est une justice à rendre aux douaniers américains qu'ils s'acquittent de cette mission aussi bien sinon mieux que leurs confrères d'Europe.
Je me proposais de séjourner à New-York jusqu'au 2 novembre pour assister aux préliminaires de l'élection présidentielle : processions en costumes de campagne avec torch'lightSy meetings, etc. ; mais, au moment où j'arrive, l'élection est décidée, à moins d'un revirement auquel on ne peut plus guère s'attendre. Le câble transatlantique vous aura transmis avant ma lettre la nouvelle de l'élection du candidat républicain, M. Garfield. Je m'attendais, je dois le dire, à ce résultat, et, sans prétendre m'ériger en prophète, je l'avait annoncé il y a quelques [mois déjà aux lecteurs du Journal des Débats, Ce n'est pas que l'administration républicaine se distingue par des mérites transcendants, et c'est bien des Etats-Unis qu'on peut dire, surtout depuis la malheureuse guerre delà Sécession, qu'ils prospèrent malgré leur gouvernement, et non point â cause de leur gouvernement. Mais voici
bientôt vingt ans que les républicains sont aux affaires; ils y ont pris racine, et comme ils savent parfaitement qu'en cas de défaite leurs fonctionnaires de tous rangs, — il n'y en a 80,000 aujourd'hui, — seraient impitoyablement mis à la réforme et remplacés par des démocrates, ils déploient une énergie indescriptible pour défendre leurs moyens d'existence. C'est le Slruggle for life de Darwin appliqué à la politique. Tous les fonctionnaires sont soumis à une taxe proportionnelle pour subvenir aux frais de la lutte électorale. Cette taxe, qui vient encore d'être augmentée d'un supplément de un cent par dollar (1 pour 0/0), est, à la vérité, purement volontaire ; — on n'est pas obligé de la payer; seulement, ceux qui s'en abstiennent n'ont guère plus de chance de conserver leur place que les porteurs d'obligations de la ville de Paris n'en ont de gagner le gros lot au prochain tirage. La caisse du parti républicain est donc mieux garnie que celle de ses adversaires. Cela ne l'a pas empêché sans doute de rester en minorité à l'élection présidentielle de 1876 ; mais il a su alors, avec une incomparable habileté, corriger l'erreur de la fortune en rectifiant, — ses adversaires disent en falsifiant, — les résultats des Returning Boards et il a fait entrer son candidat M. Hayes à la Maison-Blanche, quoique le démocrate M. Tilden eût obtenu la majorité. Cet acte d'habileté et de vigueur n'était peut-être pas absolument conforme aux principes d'une moraUté rigoureuse; mais la morale et la politique n'ont rien de commun avec les frères siamois, et le succès est toujours respectable. La considération du parti républicain s'est sensiblement relevée à la suite de la rectification victorieuse qui l'a maintenu aux affaires, et, depuis cette époque, il a été
singulièrement favorisé par les circonstances. L'Aniérique a eu une série d'excellentes récoltes, tandis que l'Europe se trouvait réduite aux vaches maigres; la crise de 1873 a pris fin, la prospérité est revenue, la reprise des payements en espèces a pu être accomplie sans difficulté, — et elle l'a été avec une incontestable habileté par M. Sherman; le remboursement de la Dette a continué de s'effectuer dans de larges proportions, quoique les impôts eussent été réduits, et le parti républicain a naturellement profité de l'heureux revirement qui s'était produit dans la situation générale des affaires. 11 n'a pas manqué, bien entendu, de s'en attribuer tout le mérite, et en particulier d'en faire honneur à sa politique protectionniste. A cela on aurait pu répondre que le tarif américain était aussi protectionniste au moment où a éclaté la crise de 1873 qu'il Test aujourd'hui; on pourrait ajouter même que cette crise, la plus longue et la plus désastreuse qu ait affligé les Etats-Unis, a été causée par les excès de la protection ; mais nulle part, — et pas plus en Amérique qu'ailleurs, — les masses n'excellent à rattacher les effets aux causes. Le parti républicain a regagné ainsi, depuis le retour de la prospérité, une bonne partie du terrain qu'il avait perdu pendant la crise.
Les démocrates se sont mis néanmoins résolument en campagne, et, au début de l'agitation présidentielle, les chances paraissaient même de leur côté. Ils pouvaient compter sur le Sud tout entier, le a Solide Sud », qui vote pour eux comme un seul homme, nègres compris ; ils avaient la majorité dans les Etats de New-York et de New-Jersey, et, au commencement du mois dernier, le Maine, jusque-là acquis aux répu-
blicains, avait donné gain de cause aux démocrates dans ses élections locales. Ce succès inespéré n'avait pas manqué de surexciter leurs espérances, tandis qu'il répandait une sombre inquiétude dans l'âme des républicains. Le bruit courait que l'Indiana et même rOhio, dont les élections d'Etats allaient avoir lieu, menaçaient de suivre l'exemple du Maine. Le 23 septembre, les démocrates organisaient à New- York une manifestation formidable pour célébrer leur triomphe dans le Maine : les deux associations rivales àUrving Hall et de Tammany Hall^ qui se disputaient depuis des années la direction du parti et le gouvernement de l'Etat de New-York, avaient mis au panier leurs griefs matériels et contribué à la fête. 30,000 hommes en costume de campagne défilaient avec des torches, au bruit des pétards, des fusées et des autres fire works ; douze meetings à couvert ou en plein vent avaient lieu dans la soirée ; les orateurs les plus notables du parti, le sénateur Bayard, M. Aug. Belmont, etc., s'y faisaient entendre, et à la fin du meeting du Tammany Hall^ l'assemblée votait avec un enthousiasme indescriptible et irrésistible les résolutions suivantes qui vous donneront la note du moment :
(( Attendu que la Convention nationale démocratique réunie à Cincinnati a désigné pour la présidence des Etats-Unis le général Winfield Scott Hancock, — un soldat d'une réputation illustre qui a servi son pays dans trois guerres et versé son sang pour l'Union ; un homme d'Etat qui a montré une rare intelligence des principes de la Constitution sur laquelle notre gouvernement est fondé ; un patriote qui a placé l'autorité civile au-dessus de l'autorité militaire à l'époque
son commandement; un homme au-dessus de tout •reproche et de toute suspicion, honorable et digne de confiance de la nation;
i» Attendu que la même Convention a nommé vice- >résident l'honorable William H. English, distingué à a fois dans sa vie privée et dans sa vie publique par a stricte intégrité et la largeur de ses vues sur la politique nationale ; 1^ Il est résolu :
» Que la démocratie de New-York, constatant avec satisfaction l'heureuse solution des anciens di{férends jjui la divisaient, encouragée par de nombreux pré- Liges de succès, se ralliera avec un nouvel enthouîiasme et un redoublement d'énergie pour soutenir les )rincipes et apporter le vote de l'Etat impérial aux *andidats nationaux du parti démocratique ; Et attendu jue le parti républicain assemblé à Chicago a choisi )our Président un homme dont la carrière politique îst noircie des scandales et des suspicions de la cor- Miption ; qui a été publiquement accusé d'avoir tripoté es élections et falsifié les résultats électoraux, et qui lemeufic muet en présence de ces funestes accusaions, tandis que les rapports d'un comité du Congrès, es journaux de son propre parti et les aveux qui lui )nt été arrachés portent témoignage contre lui ; ttendu que le même parti a choisi pour vice-Présilent un faiseur politique, auquel un Président répuilicain, à l'instigation d'un secrétaire républicain du 'résor, a retiré son emploi de collecteur du port de îew-York pour des abus constatés dans Texercice de es fonctions ;
» Il est résolu que James A. Garfield et Chester ^ L, Arthur sont déclarés impropres à occuper la pré-
sidence et la vice -présidence des Etats-Unis, qu'ils - doivent être ignominieusement défaits, et que le parti qui a insulté le peuple américain en désignant de pareils hommes pour les fonctions les plus élevées du pays doit être et sera renversé ;
)) Résolu que le moyen le plus sûr et le plus efficace de réformer le service civil du pays est d'élire ries hommes honnêtes et capables aux postes de confiance et de responsabilité ; et que le parti qui a la prétention de réformer le service civil ayant nommé des hommes notoirement indignes de la présidence et de la viceprésidence, il est du devoir de tout bon citoyen qui désire que les affaires publiques soient honnêtement et convenablement administrées, de s'unir à nousi pour châtier cette hypocrisie et élire Hancock et En-!i glish;
» Résolu que les Etats du Sud ayant accepté toutes les conditions qui leur ont été successivement imposées par les administrations républicaines, et s'étani soumis fidèlementàla Constitution etàtous ses amendements, les faiseurs républicains qui excitent leî pires préjugés et les plus mauvaises passions de notre peuple en allumant de nouveau le feu détestable def luttes civiles, par le motif que ces Etats sont démocrates, — mettent en péril la prospérité et la paix du pays et se rendent coupables d'un crime contre l'Union, sauvée au prix de tant de sacrifices de sang el d'argent. Les intérêts de notre peuple tout entier, la sécurité de notre pays, sa prospérité et sa grandeui exigent que ce particularisme soit à jamais détruit ei que la fraternité et le bon vouloir cimentent d'une manière impérissable l'union des Etats ;
» Résolu que dans les vingt années pendant lesquelles
le parti républicain a été en possession du gouvernement fédéral, il a violé la lettre et Fesprit de la Gons- ; titution ; il a gaspillé Fargent du public pour alimenter ( des entreprises extravagantes et soudoyer la corrup-^ I tion ; il a fait cadeau des terres publiques à des corpo- I rations, encouragé les tripotages, les monopoles et les ! intérêts privés au détriment du peuple ; il a négligé le bien-être du peuple pour poursuivre des buts purement politiques et s'est servi du gouvernement comme s'il lui appartenait, marquant sa présidence et sa vice-présidence par une série de fraudes gigantesques à Fépoque où il a été rejeté par le peuple. C'est pourquoi le maintien du parti républicain au pouvoir est dangereux pour les libertés du peuple : tous les intérêts du pays demandent un changement qui ramène le gouvernement aux principes de ses fondateurs, les illustres pères de la république ;
)) Résolu que le crédit national et l'honneur national doivent être sauvegardés ; qu'une circulation saine échangeable en or et en argent doit être garantie et non point livrée à Fempirisme ; que les droits du travail et des classes l^iborieuses doivent être assidûment protégés ; que les grands intérêts matériels du pays doivent être le premier soin du gouvernement général ; que le tarif actuel, injuste et onéreux, doit être revisé dans l'intérêt de l'industrie et du commerce ; que les droits constitutionnels des Etats doivent être considérés comme sacrés ; que les élections doivent être laissées libres de toute intervention fédérale agissant soit au moyen de Farmée, soit au moyen d'une police de parti ; que la manipulation et la falsification des résultats électoraux sont des crimes et doivent être punis ; que tout citoyen doit être protégé dans
l'exercice de ses privilèges et de ses droits d'Américain libre, et que rarrestation sommaire de citoyens se rendant au scrutin pour voter en faveur du ticket démocratique est un outrage qui ne doit être toléré nulle part sur le sol américain ;
)) Résolu que la démocratie de New- York se réjouit avec ses frères du Maine de la victoire qu'ils ont si bravement remportée, et envoie ses compliments et ses applaudissements à ses frères de l'Ohio et de l'Indiana qui sont sur la première ligne de la bataille. Le courage et la détermination de nos frères dans ces Etats d'avant-garde sont des gages assurés de la victoire. Soutenue par ses principes que le temps a consacrés, inspirée par un patriotisme qui s'occupe du bien-être du pays tout entier, et conduite par l'héroïque Hancock, la démocratie se mettra à l'œuvre avec un courage et une fermeté de desseins qui lui assureront un glorieux triomphe. »
Malheureusement, les frères de l'Indiana et de l'Ohio ont fait faux bond. Le pilote qui montait à bord du Saint-Laurent le 17 nous apportait les journaux du 14 avec les résultats de vote et les fanfares de triomphe des républicains. « La démocratie, s'écriait le journal républicain de l'Indiana, vient d'avoir son Waterloo. Son armée est en pleine déroute, artillerie, infanterie et cavalerie. Une simple réduction de la majorité démocratique eût été une victoire pour les républicains; au lieu de cela nous avons emporté l'Etat avec une majorité qui est absolument décisive pour l'élection de novembre. Nous avons obtenu un succès complet et écrasant. C'est le plus grand événement politique de notre génération. Avec la victoire républicaine de
'Ohio, il met hors de doute la nomination de Garfield d Arthur. C'est un fait immense, glorieux et giganesque. C'est magnifique et merveilleux. C'est la re- • ^endication du gouvernement du peuple par le peuple ïi pour le peuple. C'est le triomphe le plus signalé [[ue les institutions libres aient remporté dans ce ;iècle. Il mettra ûn au « Solide Sud )>, à l'intolérance ît à la proscription. Il attestera au monde que les Iroits de l'homme, l'égalité humaine et l'indépenlance du suffrage ne sont pas de vaines formules ; il trouvera à l'univers que le peuple vit et que la conscience populaire n'est pas morte. » Ce langage laisse )eut-être un peu à désirer du côté de la simplicité et le la modestie, mais il exprime la vérité de la situaion : les élections de l'Indiana et de rOhio ont porté m coup mortel aux démocrates. A moins d'un miracle, ils ne s'en relèveront point. Un moment, — il y i trois jours de cela, — on a cru que le miracle allait s'opérer. Un journal démocrate a publié une lettre du général Garfield sur la question chinoise, dans laquelle le candidat du parti républicain déclarait que le traité avec la Chine devait être respecté, et la race mongolique admise librement sur le sol libre des Ktats-Unis. Cette lettre abominable n'aurait pas manqué de retourner la Californie et d'assurer son vote aux démocrates. Mais la lettre était-elle authentique ? Un démocrate en renom, M. Abraham Hewitt, l'affirmait mercredi dernier au meeting de Chickering Hall. Deux jours s'écoulaient, et M. Garfield demeurait muet. Cependantrimputation était trop grave pour être passée sous silence. M. Garfield vient de télégraphier au quartier général du Comité national républicain que la lettre est absolument fausse, en priant ses amis de
mettre les détectives les plus habiles aux trousses du grossier coquin et du « rascab) qui l'a forgée. La Californie restera donc aquise aux républicains, et Télection de Garfield et Arthur est plus querjamais certaine] Dans cet état de choses, la lutte électoraîe a beaucoup perdu de son intensité et de son intérêt. Il y a bien encore çà et là des processions et des meetings; le général Grant se promène à New-York et à New- Jersey, en faisant de la propagande électorale (on prétend que les mêmes notabilités républicaines qui ont écarté sa candidature ont pris l'engagement de le faire nommer en 1884) ; on voit dans Broadway, dans Union Square et ailleurs force transparents ornés des portraits illustrés des candidats rivaux : ici, c'est James A, Garfidd^ de TOhio, pour Président et Chesteif A. Arthur^ de New-York, pour vice-Président, avec ces devises variées: Suffrage libre ; monnaie honnête; ré^ forme du service civil ; gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ; la république sauvée par les républicains doit être maintenue par les républicains. Un peu plus loin, c'est Winfîeld S. Hancock, de la Pennsylvanie, pour Président, et William H, English, de l'In-i" diana, pour vice-Président; — le nom du principal candidat ingénieusement encadré dans cette maxime : Le plus noble ouvrage de la divinité, — ici le portrait de Hancock, — est un honnête homme. Ces portraits illustrés à la manière des images d'Epinal ne donnent qu'une idée très approximative des originaux. En revanche, le Phrenological Journal, qui occupe un superbe local dans Broadway, a publié une analyse physique et mentale des plus complètes des candidats. Comme on va le voir, c'est M. Garfield qui l'emporte, phrénologiquement parlant.
(( James A. Garfield est un homme d'une très forte constitution physique, avec de larges épaules, une I poitrine profonde et un bon système nutritif qui sert \ h soutenir avec une ample vigueur son cerveau d'une ! grandeur peu commune. Sa tête, qui a 24 pouces de circonférence, semble être très longue du front à la nuque, et Téloignement est extrême entre le centre de Toreille et la racine du nez. Le derrière de la tête est développé, et le « groupe social )>, amplement indiqué ; i mais ce qui est particulièrement remarquable, c'est I la grande étendue de l'espace antérieur à l'ouverture j des oreilles, notamment dans la partie inférieure du i front, où sont localisés les organes de la perception ! intellectuelle, ceux qui rassemblent et retiennent la connaissance et mettent un homme en rapide sympathie avec le monde extérieur aussi bien qu'avec le monde des faits tels qu'ils sont développés dans la science et la littérature. Peut-être ne rencontrerait-on pas deux hommes sur cent mille, parmi la classe intelligente et instruite, qui voient autant que lui et se rendent compte au même degré des principes enveloppés dans ce qu'ils voient. Rien n'échappe à son attention : il se souvient des choses dans leurs éléments, leurs qualités et leurs particularités, telles que la forme, le calibre et la couleur. Il serait un excellent appréciateur de la dimension des choses et aussi de leur poids par le simple coup d'œil. Il a une disposition innée pour la science, spécialement pour la chimie et la philosophie naturelle. Sa mémoire, indiquée par la plénitude de la partie médiane du front, est prodigieusement développée, et elle Y^ide à retenir vivantes toutes les impressions qui valent la peine d'être retenues. »
Je passe sur le reste du portrait, — qui est, comme le front de l'original, un peu long, — et je me borne à reproduire quelques linéaments phrénologiques du gé néral Hancock.
« Le portrait du général Hancock indique la prédominance du tempérament vital ; sa poitrine est large et profonde, son cou extraordinairement large, ses joues pleines et débordantes, — on dit qu'il pèse 230 livres ou davantage. Ses traits sont relativement petits, comme s'il avait hérité de la constitution mentale et physique de sa mère. Il a évidemment trop de chair pour jouir d'une parfaite santé, pour espérer une longue vie et aussi pour se trouver dans les meilleures conditions mentales de clarté et de vigueur. Son pou* voir digestif est tellement fort que tout ce qu'il mange se convertit en éléments nutritifs, et particulièrement en graisse ; ce qui ne contribue pas à augmenter la clarté de l'esprit, ni à allonger la vie... Il n'est pas fortement porté à la théorie, au sentiment, ou disposé à vivre dans le royaume de l'idéal. Il aime les bonnes choses de la table, et nous croyons que s'il voulait se contenter d'une demi-ration, au lieu de prendre des doubles rations, il vivrait plus longtemps; en perdant une cinquantaine de livres de chair, il aurait aussi un esprit plus clair, et en général une plus grande force de caractère, n
Entre le Vitellius démocrate qui pèse cinquante livres de trop, et son concurrent républicain à longue cervelle, qui pourrait hésiter? Les électeurs n'hésiteront pas, et la prochaine élection ne sera pas seule* ment une victoire pour le parti républicain, ce sera
aussi un triomphe pour la phrénologie. En attendant, la quasi-certitude du succès d'un côté, le sentiment de l'inutilité d'un nouvel effort de l'autre ont enlevé tout intérêt à la lutte. Les préoccupations du public I commencent à prendre une autre direction. Les théâtres attirent plus de monde que les meetings. Il règne I une grande excitation au sujet de l'arrivée prochaine de mademoiselle Sarah Bernhardt. On vend partout, ! dans les magasins, dans les hôtels, dans les gares de Velevated railivay sa photographie et sa biographie : « Thetrue andauthentic life ofSœ^ah Bernhardt complète ivith portrait. 500 sold daily. » 500 vendues par jour. Cette biographie authentique, véridique et complète nous apprend notamment que l'illustre et ambulante artiste est engagée pour cent représentations à raison de 1,000 dollars par soirée, avec une part dans les bénéfices, tous ses frais et ceux de sa suite payés. Les amateurs s'arrêtent en masse devant cette annonce alléchante quoique décevante : Tickets for sale here for the first nightof Sarah Bernhardt, — Décevante, dis-je, car tous les tickets pour cette bienheureuse first night qui fera époque dans les annales du théâtre de Booth ont été enlevés à la vapeur. Démocrates et républicains sont également en proie à la fièvre, et si l'élection présidentielle n'était pas imminente, je ne serais pas étonné de voir surgir une troisième candidature, spécialement patronnée par le Phrenological Journal^ l'adversaire des candidats gras !
La situation des partis aux Etats-Unis. — Leurs griefs réciproques. — Discours de M . Hewitt à Chickering Hall . — Causes de la corruption politique et administrative. — Qu'elles tiennent au mécanisme même des institutions américaines. — Pourquoi une réforme n*est pas encore possible. — Les planches des plates-formes. — La question du tarif. — Iniquité particulière du système protecteur aux Etats-Unis. — Le Sud et rOuest exploités par le Nord. — La propagande protectionniste. — Cartes et caricatures. — Désaveu du free trade par le candidat démocrate. — Gomment une réforme du tarif deviendra possible. — Physionomie de New- York. — La circulation dans Broadway. — Les Elevated railways.
Montréal, 2ô octobre 1880.
Les deux grands partis qui se disputent le pouvoir aux Etats-Unis ne manquent pas de s'accuser des forfaits les plus noirs et de se prêter mutuellement les desseins les plus pervers. Ecoutez les républicains, ils vous diront que les démocrates ont l'intention formelle de répudier la Dette et de multiplier indéflniment le papier-monnaie, tout en faisant allouer aux anciens propriétaires d'esclaves une indemnité de plusieurs milliards, de réduire de nouveau les nègres en esclavage, au besoin même de relever le drapeau de la Sécession et, en attendant,
de ruiner Tindustrie du Nord en inaugurant une politique de libre-échange. Les démocrates protestent naturellement contre ces accusations ; ils déclarent solennellement que le Sud a accepté sans arrièrepensée les faits accomplis et les amendements à la Constitution qui les consacrent, que les démocrates ont à un plus haut degré encore que les républicains l'horreur de la répudiation et du papier-monnaie, qu'ils sont pleins de respect pour l'industrie nationale et qu'ils veulent simplement améliorer le tarif en le rendant plus productif, qu'ils se proposent avant tout de nettoyer à fond les étables d'Augias de l'admistration républicaine par la « réforme du service civil)) et de défendre les droits des Etats contre la centralisation et la dictature pour lesquels les républicains ont un goût de plus en plus prononcé. Le lendemain de mon arrivée à New-York, j'assistais dans Chickering Hall à une conférence de M. Abram S. Hewitt, un grand manufacturier, démocrate ardent et libre-échangiste tempéré, et je trouvais éloquemment résumées, dans sa péroraison, ces appréhensions vraies ou fausses des amis de la liberté :
« Les hommes qui dirigent les forces du parti républicain et qui lui fournissent le nerf de la guerre ont en vue le retour de Grant au pouvoir et l'établissement, en fait, d'un protectorat militaire sur les ruines du gouvernement libre fondé par Washington et Jefferson. Que les ouvriers américains soient avertis à temps et qu'ils sachent sauvegarder leurs libertés aussi longtemps qu'ils conserveront le droit de suffrage. C'est peut-être la dernière occasion qui est offerte au suffrage libre de montrer sa majesté et sa
puissance. C'est aux institutions libres des Etats-Unis, et non au tarif, que les ouvriers américains sont redevables de leur aisance et de leur bonheur. Lorsque ces institutions seront renversées, les tarifs seront impuissants à les empêcher de tomber dans la servitude sans espérance à laquelle n'ont pu encore se soustraire des millions de leurs frères du vieux monde. L'Allemagne a un gouvernement fort et un tarif élevé. Les souffrances du peuple y sont intenses. La substance de l'industrie y est dévorée par une armée permanente d'un demi-million d'hommes robustes enlevés au travail pour soutenir un « gouvernement fort.» Qu'en résulte-t-il ? C'est que le communisme lève sa tête hideuse pour remédier à des maux dus uniquement à un faux système de gouvernement. En France, le socialisme est évoqué comme un remède à un semblable état de choses. En Russie, le nihilisme avec son faux Evangile social conspire en secret la destruction des institutions existantes en recourant au meurtre et à l'assassinat pour arriver à ses fins. La disette en Irlande et en Angleterre et jusque sur les rives ensoleillées de la Méditerranée nous raconte la douloureuse histoire de l'humanité désolée et outragée partout ou le droit de se gouverner lui-même est refusé au peuple. Nous seuls le possédons ; nous seuls nous prospérons. Souffrirons-nous qu'on nous l'enlève sous de faux prétextes? Ouvriers américains, ne vous laissez pas tromper. Une éternelle vigilance est le prix de la liberté I »
Ainsi donc, Catilina est aux portes, et la victoire du parti républicain dans l'élection actuelle ouvrira infailliblement aux Etats-Unis l'ère du césarisme. Ces
appréhensions sont-elles sérieuses? Le gouvernement libre fondé par Washington et Jefferson est-il destiné à faire place à un protectorat militaire? Il est évident que les institutions américaines sont terriblement gangrenées par la corruption, et que Washington et Jefferson auraient quelque peine à reconnaître aujourd'hui le libre gouvernement qu'ils ont fondé; mais l'orateur démocrate pousse les choses au noir, et d'ailleurs, il n'est pas du tout démontré que les démocrates aient plus que les républicains le pouvoir et même la volonté sincère de remédier au mal. Ni les uns ni les autres ne s'embarrassent beaucoup des principes. Ce sont des gens pratiques, qui font de la politique comme les manufacturiers font du drap et des cotonnades; les éleveurs, des bœufs, des moutons ou des porcs, en vue des profits qu'ils en peuvent tirer. Le gouvernement, aux yeux des politiciens de profession qui constituent les cadres des deux partis, n'est autre chose qu'une manufacture ou une ferme. Il s'agit de l'exploiter de la manière la plus profitable, et, d'abord, il s'agit de s'en emparer et d'y rester.
Sans doute, dans tous les pays libres la conquête du pouvoir est l'objectif des partis, et nulle parties hommes politiques ne sont insensibles à l'influence, aux honneurs, sans oublier les appointements que la possession du pouvoir procure ; mais ils se piquent généralement d'avoir des principes et de servir une cause : ils sont conservateurs ou libéraux, républi- | cains ou monarchistes, cléricaux ou anticléricaux; ; d'un autre côté, ils se contentent d'habitude de la ré- I tribution et de l'influence naturelle attachées à leur | position ou à leurs fonctions; tout au plus font-ils un \ peu de népotisme.
Aux Etats-Unis, la politique est devenue infiniment plus réaliste, et, chose curieuse ! la corruption a eu sa source précisément dans Fexcès des précautions qui ont'été prises pour sauvegarder les libertés publiques. En vue de préserver le peuple des dangers du rétablissement du despotisme d'un homme ou d'une caste, qu'a-t-on fait? On a conféré à la généralité des citoyens le droit d'élire leurs administrateurs et leurs magistrats, depuis le Président des Etats-Unis jusqu'au coroner et au geôlier de la prison ; on a réduit au minimum la durée des fonctions : on les a limitées à un an, deux ans, quatre ans au plus, en vue de placer les mandataires à la discrétion des mandants, les administrateurs sous la main des administrés; enfin, on n'a attaché aux fonctions de toute sorte qu'une rétribution modique, afin d'en écarter les ambitieux et les gens avides d'argent, pour y attirer seulement des hommes simples et modestes, animés du patriotisme le plus pur et mettant Fhonneur de servir leur pays bien au-dessus de la richesse. Tout cela était admirable en théorie et avait pu convenir parfaitement aux républiques d'il y a deux mille ans, c'est-à-dire d'une époque où l'industrie et le commerce étaient encore dans l'enfance, et où la grande affaire des citoyens était de s'occuper du gouvernement de la cité; mais, au temps où nous sommes, cette conception d'un gouvernement libre n'est plus, hélas! qu'un décevant anachronisme. Qu'est-il arrivé? C'est que les fonctions publiques constituant une industrie précaire et relativement peu lucrative, aussi longtemps qu'on se contente de la rétribution qui y est attachée, tandis que l'agriculture, l'industrie et le commerce, dans un pays neuf et merveilleusement
doté par la nature, peuvent procurer des bénéfices extraordinaires, la partie la plus intelligente, la plus entreprenante et la plus active de la population s'est portée naturellement vers les emplois qui la conduisaient par le chemin le plus court à l'indépendance et à la fortune. A quoi il faut ajouter que la nécessité de se présenter tous les ans ou tous les deux ans devant le peuple souverain pour le supplier très humblement de renouveler le mandat que Ton tient de son bon plaisir n'est pas de nature à attirer les esprits fiers et les âmes délicates. S. M. le peuple est certainement un personnage des plus respectables; mais on ne saurait se dissimuler que son éducation a été très négligée, qu'il est ignorant et grossier, qu'il a de très mauvaises habitudes et toute sorte de préjugés, ce qui ne l'empêche pas d'être infatué de sa personne et de se croire le plus grand monarque de la terre. Il faut flatter ses préjugés et ses vices, il faut surtout caresser sa vanité colossale et enfantine; il faut, en un mot, faire le métier de courtisan comme on le faisait à Versailles pour obtenir les faveurs du grand roi, et ce métier n'est pas devenu moins répugnant depuis que le souverain est devenu plus grossier. Aux Etats-Unis, ceux-là seulement qui ne parviennent point à se créer une situation indépendante et honorable, les fruits secs et les aventuriers, ont recruté de plus en plus le personnel de la politique et de l'administration. C'était à l'origine un débouché assez étroit et où les profits étaient fort maigres; mais il s'est agrandi, surtout depuis , la guerre, grâce à l'énorme appareil fiscal qu'elle a exigé, et il est devenu en même temps plus productif, sous l'influence de l'élargissement progressif des idées et des mœurs
politiques et administratives. Les fonctions publiques sont médiocrement rétribuées, en comparaison des pénéfices que procurent l'industrie et le commerce jdans une contrée en voie de rapide développement (l) ; Iles appointements du Président des Etats - Unis [(50,000 dollars par an) ne dépassent pas les gains d'un stock broker de second ordre dans une bonne année comme celle-ci ; en revanche, ces fonctions confèrent un pouvoir et une influence considérables. jPourquoi cette influence et ce pouvoir demeureraientils improductifs? Voici des gens qui viennent demander au Congrès un exhaussement de tarif ou toute autre concession lucrative, ou bien encore qui réclament auprès d'une législature d'Etat ou d'une corporation municipale une concession de chemin de fer,
(1) Toutefois, depuis la guerre de la Sécession, les appointements ont été considérablement augmentés et dans l'Etat de New- York, par exemple, ils seraient plus que suffisants pour attirer des hommes de premier choix, si les fonctions publiques n'étaient pas la monnaie avec laquelle on rétribue les services politiques. Quelques chiffres empruntés à VEvening Post du 17 novembre 1880, donneront une idée de cette augmentation.
En 1860, le montant total des taxes pour l'Etat, le comté et la ville de New-York n'était que de 8,867,ooo dollars. En 1880, il s'élevait à 28,142,992 doll. En 1860, les salaires du Laio Départment de la ville de New- York étaient de ... . 26,750 doll.
en 1880 . . , 162,120 Les salaires du département des finances en 1860. iio,000
— — . 1380^ 251,000 Les salaires du département législatif en 1860. 23,830
— •— — en 1880, 106,450
Commissionnaires de la Santé, 1860 39,250
Département sanitaire 1880 251,540
Cours de justice de la Cité, 1860 88,000
de tramway, de gaz, pourquoi ceux qui ont le pouvoi d'accorder à ces gens-là les moyens de faire fortun ne se feraient-ils pas payer ce service? Pourquo auraient-ils la simplicité de donner gratis ce qui; une valeur? Pourquoi un bill ne serait-il pas un articlr de commerce comme un autre? Sans doute, les mem bres du Congrès, des législatures, des corporation,^ municipales sont les mandataires du peuple, et ils s( feraient scrupule d'être infidèles à leur mandat; mah n'est -il pas juste et raisonnable que tous les ser vices se payent, et si le prix que l'on en reçoit directement est insuffisant, ne serait-ce pas une véritable duperie de s'abstenir dy ajouter un supplémenl honnête et nécessaire, — car enfin on est obligé de, tenir son rang et d'élever honorablement sa famille,, dans l'intérêt même du corps politique ou administratif auquel on appartient? On supplée donc à l'insuffisance de ses appointements en tirant parti des avantages naturels de sa position, et, à mesure^ que cette pratique intelligente s'est généralisée, on a vu une foule de situations auparavant dédaignées se relever dans Testime publique et devenir l'objet d une compétition active. Telle est, par exemple, la place d'agent du Bureau des affaires indiennes.
J'ai assisté, au théâtre de Haverly, à la représentation d une opérette américaine assez amusante, dont le héros est un Mormon, légitime époux de vingt- 1 quatre femmes. Un agent indien, nommé Joseph Jessup, y joue un rôle important, et voici comment un jeune lieutenant de cavalerie présente au public! ce personnage maculé de couleur locale : •
Le lieutenant : Voici Joseph Jessup. Il est venu du
Vermont il y a sept ans pour administrer les Arapahoes. Salaire, 1,500 dollars. Il a épargné là-dessus 25,000 . dollars la première année.
I Le caporal : Le vieux ras cal I
Les Indiens : Comment ! comment !
Les soldats (en riant) : Oui ! Gomment s'y est-il pris?
Le lieutenant : Comment? Mon Dieu ! il est économe, il est honnête, il est modeste, il est frugal, et c'est ainsi qu'il s'est enrichi. (.4 part,) Le coquin!
Et le public de rire.
Ces pratiques administratives sont usitées aussi bien dans un parti que dans un autre, et il ne suffirait pas de remplacer les républicains par des démocrates pour y mettre fm. Un vieux négociant, qui assiste en spectateur à la lutte des partis, me disait môme à ce propos : « Je voterai probablement pour Garfield, quoique mes sympathies soient plutôt du côté des démocrates. Mais que voulez-vous ? les républicains sont aux affaires depuis vingt ans, ils ont eu le temps de s'enrichir, ils sont rassasiés, tandis que mes pauvres amis les démocrates ont l'appétit aiguisé par un long jeûne. Ils auront besoin de se refaire, et ça coûtera trop cher. Je voterai pour les républicains par économie. )> Ce cancer qui ronge les institutions américaines exigerait, vous le voyez, pour ôtre guéri, autre chose que le remplacement d'un gouvernement républicain par un gouvernement démocrate. Il exigerait un changement radical dans les institutions. Ce changement est possible, et il n'est assurément point incompatible avec la forme républicaine ; mais la question n'est
pas mûre, et les esprits, absorbés parla lutte des partis, convaincus d'ailleurs de l'incomparable supériorité des institutions de la grande république, ne sont pas préparés à une réforme du mécanisme même de ces institutions. Enfin, il en est de la corruption politique et administrative comme des autres maladies : elles emportent les sujets cbétifs et malingres, tandis que les gens solidement bâtis s'en ressentent à peine. Après tout, la corruption politique et administrative peut, comme toute chose en ce monde, être évaluée en chiffres : c'est 100 millions, 200 millions, 300 millions de dollars qu'elle coûte chaque année au peuple américain. Eh bien ! ce supplément interlope à son budget fédéral ou local, il est assez riche pour le payer. Peut-être se fait-il un peu tirer l'oreille dans les mauvaises années, et c'est ainsi qu'en 1876 il n'y avait qu'un cri en faveur de la réforme du service civil ; cette année, il n'en est presque plus question, quoique les mêmes abus subsistent. Mais on les ressent moins, et les agriculteurs, les industriels et les négociants, qui ont fait depuis quelque temps des affaires d'or, ont assez de bon sens et d'équité pour ne pas trouver mauvais que les politiciens, de leur côté, s'adjugent leur part dans la prospérité générale. Il est désagréable, à la vérité, de circuler dans des rues mal pavées et d'être obligé de se tenir sur le crossing, c'est-à-dire sur le petit sentier dallé qui permet de passer d'un trottoir à un autre, au miheu d'un océan de boue et d'immondices ; il serait à souhaiter que la lumière du gaz ressemblât moins à celle du pétrole non raffiné, et il est fâcheux que la douane tende aux négociants importateurs des pièges qui rappellent les pratiques du fameux Vidocq;
il est regrettable que les agents du service indien laissent périr de faim et de froid les pauvres diables auxquels le Grand-Père blanc s'est solennellement engagé à fournir la subsistance et l'entretien en échange de leurs terrains de chasse ; mais il y a des ! omnibus, des cars et des elevated railvmys qui suppléent à l'msuffisance du pavage et de l'éclairage ; la douane ne vexe que les importateurs de produits étrangers, et ces vexations profitent à l'industrie nationale. Quant aux Indiens, ils sont fatalement destinés à disparaître, car il est bien avéré que le contact de la civilisation les tue ; — et, en envisageant la question à un point de vue philosophique, n'est-ce pas faire œuvre d'humanité et de saine philanthropie que d'abréger leur existence et leurs souffrances?
Si réalistes que soient les partis, ils ne peuvent cependant faire une élection sans se poser en champions de certains grands intérêts auxquels sont attachées la puissance, la dignité et la prospérité de la nation, lesquels intérêts ne manqueraient pas d'être gravement compromis, peut-être même mortellement atteints si le parti opposé obtenait gain de cause. A la dernière élection présidentielle, la réforme du service civil était, pour user du langage technique de nos politiciens, la planche principale de la plate-forme des démocrates ; les républicains, de leur côté, agitaient la chemise sanglante, the bloody shirê, en accusant leurs adversaires de ranimer les cendres mal éteintes de la guerre civile ; aujourd'hui, ces vieilles « planches » électorales sont usées, il en faut de neuves. Les démocrates ont mis en avant la dictature ou le ift^otectorat militaire; mais cette planche, qui
avait été parfaitement adaptée à la candidature de Grant, est moins applicable à celle de Garfield. Les républicains ont eu la main plus heureuse en mettant en avant la question du tarif et en sciant dans l'arbre de la protection la planche maîtresse de leur plateforme.
Le système protecteur est partout une source abondante d'oppression et d'iniquité ; mais nulle part peut-être ce qu'il a d'inégal et d'onéreux pour ceux qui en payent les frais n'est plus marqué que sur rimmense territoire de l'Union américaine. Dans nos pays d'Europe, où les différentes branches de la production sont concentrées sur un petit espace, et communément voisines, on peut, à la rigueur, se méprendre sur les résultats de la protection et soutenir qu'en protégeant une manufacture on fournit à la ferme du voisinage un débouché dont les avantages compensent pour le fermier et ses ouvriers les charges de la protection : il n'en est pas ainsi aux États-Unis où d'énormes espaces séparent les États dans lesquels sont concentrées les industries protégées de ceux qui supportent sans compensation aucune le fardeau de la protection. Supposons que nous accordions aux producteurs de lin et de suif de la Russie, aux planteurs de coton de TÉgypte et des bords de rindus, le droit exclusif de nous approvisionner de ces matières premières nécessaires à notre industrie en établissant des droits différentiels prohibitifs sur les produits similaires de toutes les autres provenances, — supposons par conséquent que nous obligions nos manufacturiers à payer aux Russes, aux Égyptiens et aux Indous un tribut égal à la différence des prix de leur lin, de leur suif, de leur coton pro-
tégés et des mêmes matières sur les marchés de concurrence, nous ferions quelque chose d'analogue à ce qui s'est fait ici au profit des propriétaires de hautsfourneaux et des manufacturiers des États de l'Est, aux dépens des planteurs et des fermiers des États du Sud et de rOuest. Car il faut plus longtemps pour aller de Boston et même de New- York à la Nouvelle-Orléans que pour se rendre de Paris à Saint-Pétersbourg et à Moscou, et la distance qui sépare les riverains de la Delaware et de THudson de ceux du Haut-Missouri I n*est pas sensiblement plus grande que celle qui existe i entre les habitants des « bords fleuris qu'arrose la Seine » et ceux des rivages du Nil ou de Tlndus. On peut ajouter qu'il y a entre les Français et les Russes, voire même les Egyptiens et les Indous, plus de sympathies et un plus vif désir de rapprochement qu'entre les gens du Nord et ceux du Sud. On conçoit donc que la question du tarif ait été, bien avant la guerre de la Sécession, la pierre d'achoppement entre le Nord et le Sud. Mais alors le Sud, exploité par le Nord, se dédommageait en exploitant ses nègres, et, j par un compromis tacite, on supportait d'un côté la protection, — d'ailleurs encore très atténuée, — à la condition que de l'autre on tolérât l'esclavage. Ce compromis ayant cessé d'être observé et la guerre civile ayant éclaté, les États confédérés s'empressèrent de donner satisfaction au sentiment public en insérant dans leur Constitution un article ainsi conçu : « Aucune subvention ne sera allouée aux dépens du Trésor ; aucun droit ou taxe ne sera prélevé sur les importations des nations étrangères en vue de protéger ou d'encourager aucune branche d'industrie. » Seulement, cet article demeura une lettre morte par
suite du blocus ; et, la guerre finie, le Nord victorieux ne manqua pas d'user de sa victoire en doublant, en triplant, en quintuplant les droits qui étaient auparavant Tobjet des incessantes réclamations du Sud. Si l'on calculait le montant du tribut que le renchérissement artificiel du fer, des machines, des outils, des articles manufacturés de toute sorte a imposé au Sud depuis la fin de la guerre de la Sécession jusqu'à présent, on arriverait à un chiffre en comparaison duquel nos 5 milliards d'indemnité de guerre paraîtraient une bagatelle. Un calcul analogue a été fait dernièrement pour les États de l'Ouest, producteurs de céréales, par un économiste, M. Auguste Mongre- ! dien. Dans une brochure intitulée the Western farmer \ of America^ il établit, en faisant le compte de la mul- ! titude des articles protégés qui entrent dans la con- ' sommation du fermier de l'Ouest, et de la différence des prix de ces articles aux États-Unis et en Europe, il : établit, dis-je, que les gens de l'Ouest payent aux ; industriels protégés à quelques milliers de kilomètres de distance de chez eux un tribut annuel, — sans ' compensation, — de 400 millions de dollars, — ; 340 millions en admettant que la part du Trésor dans i ce chiffre soit de 60 millions de dollars^ — ou de ! 1 milliard 700 millions de francs ; en évaluant à la ' moitié seulement le black mail que la protection prélève sur le Sud, on arrive à un total de 2 milliards 1/2 de francs, c'est-à-dire à une somme presque égale à celle des budgets de l'Union et des États particuliers. Comment se fait-il, dira-t-on, que le Sud et l'Ouest; supportent patiemment ce tribut qui va presque tout j entier dans les poches de leurs associés de l'Est? Les| Sudistes ont essayé de s'en affranchir, ils ont été battus
et ils se résignent à payer Tamende. Quant aux fermiers de rOuest, gens rudes et peu ferrés sur les sciences morales et politiques, ils n'ont guère eu jusqu'à présent le loisir de s'occuper de la question et ils ont gagné assez d'argent dans ces dernières années pour supporter sans trop de peine le tribut de la protection. D'ailleurs, ce tribut, ils le payent sans s'en apercevoir, sous la forme d'un renchérissement dont ils ignorent la cause. S'ils étaient obligés de le payer directement, en or ou en greenbacks (papier-monnaie élevé depuis la reprise des payements en espèces à la dignité de monnaie de papier, et resté d'un usage général), ils se montreraient sans aucun doute beaucoup plus récalcitrants. Aucun sophisme, si fallacieux qu'il pût être, ne les déterminerait à extraire de leurs poches la grosse somme de 340 millions de dollars pour les beaux yeux des manufacturiers de l'Est; mais leurs affaires vont bien, l'Europe a acheté leurs céréales par millions et millions de boisseaux, et les politiciens de l'Est leur ont affirmé avec le plus beau sang-froid du monde que c'est à cause de la protection. Notons encore que ces gens de l'Ouest sont républicains, tandis que leurs cotributaires du Sud sont démocrates. Ils n'ont eu garde en conséquence d'accepter la « planche )> que leur tendaient les démocrates dans leur plate-forme de cette année, savoir que « les droits de douane doivent être établis seulement en vue du revenu public, et non pas en vue de la protection de l'industrie ! » Qu'ont fait alors les républicains? Assurés quand même du concours de rOuest, — surtout depuis leur victoire dans Findiana, — ils ont mis sur le premier plan la question du tarif, afin de ranger décidément de leur côté les
quelques États protectionnistes du Nord où les démocrates leur disputent la majorité : l'État de New- York, le New-Jersey, le Connecticut. Ils ont répandu par centaines de milliers des cartes de toutes couleurs, où sont résumés avec un laconisme saisissant les motifs qui doivent déterminer les ouvriers à voter pour les républicains, partisans de la protection. Voici le texte d'une de ces cartes que j'ai sous les yeux :
Baisons pour lesquelles les ouvriers doivent donner leurs voix à Garfield et à Arthur.
<( Si les démocrates l'emportent dans l'élection actuelle, ils s'empresseront de réduire largement, comme ils l'ont promis, les droits d'importation sur tous les articles étrangers, tels que les lainages, les cotonnades, les soieries, la bonneterie, les vêtements confectionnés, les bottes et souliers, les chapeaux, etc.; en conséquence, d'énormes quantités de ces articles seront importées. Les ouvriers qui les fabriquent dans toutes les parties du pays, ou bien seront privés de leur travail, ou bien seront obligés de travailler pour les salaires réduits à V excès que l'on paye en Europe, et la situation favorable dont ils jouissent actuellement sera abaissée au niveau de celle des ouvriers d'Europe, tandis que la situation de ceux-ci, sous l'influence d'une augmentation de la demande de leurs produits, sera nalurellemeut améliorée,
» Les salaires des tailleurs sont, par
semaine, en Europe . *
Des cordonniers .
Des charpentiers. * *
4 à 5 dollars.
Des ébénistes
Des hommes de peines
» Et ceux des autres ouvriers en proportion. Donc si vous voulez travailler pour ces salaires de famine, votez pour Hancock et English. D'un autre côté, si les républicains l'emportent dans la présente élection, ils maintiendront les droits actuels sur les produits étrangers, et les salaires demeureront ce qu'ils sont à présent. C'est pourquoi si vous voulez être assurés que vos salaires demeureront élevés et que vous aurez constamment du travail, votez pour
Le revers est imprimé en allemand. En voici une autre plus expressive encore s'il est possible :
)) Comparez les salaires que vous recevez le samedi soir avec ceux que Ton paye aux ouvriers d'Europe, et allez voter pour Hancock et le free trade, parce que vous êtes un démocrate sans préjugés.
» Votre femme aura plus de bon sens que vous. »
(Suit le tableau des salaires des différentes professions en Belgique, France, Danemark, Allemagne, Italie, Angleterre.)
Et au revers de la carte :
(( Mettez-vous ceci dans l'esprit et ne l'oubliez pas : » La protection républicaine signifie abondance de travail, bons salaires et poor houses vides.
GARFIELD Ct ARTHUR ! »
(( Ouvriers !
» Le free tràde démocrate signifie ateliers fermés, salaires de famine etpoor houses pleines. )>
Aux (( cartes » on a joint des caricatures imitées d'Hogarth. En voici une à deux compartiments. Dans l'un, on représente « les effets de la protection américaine telle qu'elle est garantie par le parti républicain et sa plate-forme. » Un joli cottage; une table avec une nappe propre sur laquelle s'étale un plantureux morceau de roastbeef; des pots de bière, des serviettes correctement roulées ; trois enfants confortablement vêtus : un garçon et une fille partant pour l'école; le troisième, un charmant bahy dans les bras du père vêtu comme un gentleman; une cage avec un serin; la mère joliment coiffée, faisant un nœud à la cravate de son boy : elle est dans un état intéressant ; un tapis et un piano; par la porte ouverte on aperçoit un chemin de fer et une manufacture dont les cheminées fument. Dans l'autre compartiment représentant (f les effets d'un tarif pour le revenu seulement, comme il est spécifié dans la plate-forme démocratique )), on voit un intérieur dans le style irlandais : la mère décharnée et déguenillée envoie mendier un ôoy, la culotte rapiécée et les pieds nus ; sur la table boiteuse et sans nappe, un morceau de pain dans lequel le père, la figure et le poing contractés, enfonce avec effort son couteau ; un plat contenant six pommes de terre ; une bouilloire vide ; un baby grouillant et criant dans la paille de son berceau ; pour tout ornement le portrait de Richard Cobden appendu à la muraille nue ; par la porte ouverte, on voit des ouvriers en grève, un atelier dont les carreaux sont brisés, une cheminée sans son panache de fumée. Entre ce free
trade démocratique et la protection républicaine, qui pourrait hésiter ?
Les démocrates ont bien compris toute la gravité du coup qui leur était porté par cette agitation protectionniste de la dernière heure ; mais que pouvaientils faire ? Il eût été courageux assurément de maintenir haut et ferme le drapeau du free trade et d'opposer aux cartes protectionnistes une addition libre- échangiste de toutes les charges que la protection fait peser sur la masse des travailleurs américains; mais les démocrates ne sont pas plus que leurs adversaires des hommes à principes, ils ont tout simplement renié dans le New-Jersey protectionniste la cause qu'ils soutiennent dans les États libre-échangistes, en se disant peut-être que ceux-ci ne prendraient point le change. M. Hancock a écrit au général Randolph, ci-devant gouverneur de New-Jersey, une lettre dans laquelle il proteste de toutes ses sympathies pour l'industrie américaine. « Je suis, ajoute-t-il, un trop » bon Américain pour demander l'abandon, dans ses » traits généraux, d'une politique qui a si largement )) contribué à élever Tédiflce de notre industrie et à )) soustraire les Américains à la concurrence du tra- » vail au rabais de TEurope. » Cependant, ce désaveu du free trade venant après la plate-forme libre-échangiste des démocrates a produit peu d'effet, et je ne crois pas qu'il ait augmenté la considération du parti, ni, chose plus importante, ses chances électorales. Maintenant, qu'adviendra-t-il de cette affaire du tarif? J'ai regret de le dire, mais la réforme, même dans les proportions restreintes de la plate-forme démocratique, me paraît indéfiniment ajournée. Si les démocrates arrivaient au pouvoir, — ce qui me paraît
absolument impossible, — ils ne pourraient toucher^ au tarif sans s'exposer à diviser leur majorité et à préparer le retour triomphal de leurs adversaires. Si les républicains remportent, quelle raison pourraientils avoir de manquer à leurs promesses et de réaliser une réforme dont ils ne sentent pas la nécessité et pour laquelle ils n'ont aucun goût? Cela ne veut pas dire que la protection soit destinée à s'éterniser aux États-Unis, et il y a apparence même que la réforme du tarif finira par être réclamée, au nom des intérêts actuellement protectionnistes. Les énormes primes que les droits exorbitants établis sur les produits manufacturés d'Europe ont accordées aux industries similaires des États-Unis n'ont pas manqué d'y attirer l'esprit d'entreprise et les capitaux, — parmi lesquels un bon nombre de capitaux anglais ; — les manufactures protégées vont se multipliant de telle façon que le marché intérieur ne pourra bientôt plus leur suffire ; il ne suffit déjà plus à quelques-unes, et dans son discours de Ghickering Hall, M. Hewitt se plaignait amèrement de ce que le tarif exclut les produits américains des grands marchés de l'Est. « Il impose des droits sur les matières premières dans tant de cas et sous une forme si désastreuse que nous ne pouvons pas exporter nos produits manufacturés en concurrence avec ceux des autres nations qui ' obtiennent ces matières premières exemptes de droits. On peut citer comme exemple les cendres de soude, les minerais de cuivre et de fer, les serges et les lastings, le jute et une foule d'autres articles dans lesquels aucun intérêt américain n'est engagé, si ce n'est pour les obtenir en franchise, afin de permettre à ceux qui les emploient de pouvoir fabriquer les pro-
duits dont ils sont les matériaux à un prix assez bas pour que l'exportation en soit possible. » Un jour viendra donc oîi les industries auxquelles le marché intérieur ne suffira plus réclameront la suppression des droits sur les matières premières; et, comme il n'y a guère de produits qui ne soient les matières premières de quelque industrie, — les étoffes de coton, de laine et de soie, par exemple, ne sont-elles pas les matières premières de l'industrie de la confection? — la discorde se mettra dans le camp d'Agramant. Pour peu alors que l'Ouest voie les vaches maigres succéder aux vaches grasses, pour peu qu'il s'aperçoive qu'il a été dupe, dans cette affaire, de la smariness supérieure des Yankees, une réaction s'opérera en faveur de la réforme. Gomme toutes les réactions, celle-ci pourrait bien aller à l'extrême et faire craquer encore une fois l'édifice de l'Union. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, ce sera long.
Je n'ai pas attendu le résultat à peu près certain de l'élection présidentielle pour quitter New-York. La physionomie de la cité impériale n'a guère changé depuis quatre ans. Seulement, il règne une animation extraordinaire dans le quartier des affaires. Les capitaux abondent. On peut se procurer de l'argent à 1 1/2 0/0 dans Wall street. La partie inférieure de Broadway, où se trouve concentré le commerce de gros et de demi-gros, est encombrée de caisses et de ballots. En aucun lieu du monde il n'est plus urgent de tendre toutes ses facultés du côté de sa conservation personnelle. Des abîmes de plusieurs mètres de profondeur se creusent tout le long des trottoirs. Des élévateurs y montent les colis dont s'emparent les camionneurs et qu'ils manœuvrent sans souci des
passants. La foule se fraye un chemin dans le conduit étroit et accidenté qu'ils laissent libre ; elle s'accumule aux crossings en attendant que le torrent des camions, des charrettes et des omnibus laisse un intervalle vide, un éclair! Elle se précipite vers les cars et les stations de Velevated railway. Une merveille et une excellente affaire, cet elevated railway! 11 n'y en avait qu'un tronçon à l'époque du Centennial, il y a maintenant quatre lignes qui traversent New-York dans toute sa longueur, jusqu'à la 155^ rue, laquelle 155« rue n'est pas encore tracée. A la hauteur de la centième environ, il surplombe le sol sur de maigres colonnettes de fonte à une hauteur d'une trentaine de mètres, tout en faisant un coude dont le rayon ne dépasse pas sensiblement la hauteur des colonnettes. C'est vertigineux. Horrible mais utile, Velemtedrnilwayl Figurez-vous une claire-voie de poutres en fer et en bois sur laquelle sont posés les rails des deux voies de Velevated^ à la hauteur d'un premier ou d'un second étage. Dans les rues étroites où le railway s'engage au moyen de courbes à 45 degrés de rayon, la lumière du jour est interceptée et les habitants sont aveuglés et empestés par la fumée que la locomotive ne prend pas la peine de consumer. Il y a des immeubles qui ont perdu la moitié de leur valeur sans que leurs propriétaires aient réussi jusqu'à présent à obtenir la moindre indemnité; en revanche, il y en a d'autres, 3 ou 4 milles plus loin, dont la valeur a doublé ou triplé; cela fait compensation. Mais les tickets ne coûtent que 10 cents et même 5 cents entre sept et neuf heures du matin, cinq et sept heures du soir; l'aménagement est intelhgent et simple : on monte par un escalier pour aller dans le haut de la ville, par un autre escalier pour
aller dans le bas, on prend son ticket, on le dépose dans un box; le train arrive à toute vapeur, il s'arrête gans le moindre heurt, grâce à un frein perfectionné ; les uns sortent, les autres entrent ; en quelques secondes c'est fini ; le conducteur du wagon, — il y en a trois ou quatre, — ferme la barrière de Tarrièretrain ; il donne le signal, les stations se succèdent, et en quelques minutes on est chez soi. C'est toute une révolution. Cependant les elevated n'ont pas diminué la clientèle des cars et des omnibus, et il y a grande apparence que \ underground^ chemin de fer souterrain actuellement en projet, — ne diminuera pas davantage celle des elevated^ car l'Américain est l'être le plus circulant de l'univers, et mieux encore que l'Anglais il connaît le prix du temps. Il ne se repose et ne cesse de faire de l'argent que le dimanche, et encore! Les elevated fonctionnent le dimanche, et les journaux paraissent le lundi matin. Il y en a même un qui se publie depuis quelque temps le dimanche soir. La circulation à distance seule continue à être interrompue, et, récemment encore, les trains qui partaient pour Montréal le samedi s'arrêtaient en route au coup de minuit. J'attends jusqu'au lundi, et au bout de quatorze heures passées dans un sleepingcar confortable du train de nuit, me voici à Montréal.
Persistance du sentiment national dans le Canada français. — Changement dans la politique coloniale de l'Angleterre. — Etablissement du Dominion. — L'élément français placé sur le pied de l'égalité avec l'élément britannique. — L'anglification. — Ses remèdes. — Nécessité de rattacher financièrement et commercialement le Canada français à la France. — L'éleC' tion du président des Etats-Unis à Newport.
Montréal, le 6 novembre 1880.
Pendant ma première visite au Canada en 1876, j'avais été extrêmement frappé, et même, je Tavoue, quelque peu étonné de la vivacité du sentiment français dans cette Alsace-Lorraine transatlantique. Il y a plus d'un siècle que le Canada a été cédé à FAngleterre; et aussi longtemps que le vieux système colonial est demeuré en honneur chez nos voisins, ils se sont appliqués avec une persistance infatigable à rompre tous les liens qui rattachaient les Canadiens français à la mère patrie,ou,pour me servir d'un barbarisme local, à les « anglifier ». Cette tâche semblait facile. A l'époque de la cession, en 1763, la population française du Canada ne dépassait pas 60,000 âmes; à l'exception du clergé et de quelques familles seigneuriales, toute
la classe dirigeante était retournée en France; les nouveaux maîtres de la colonie avaient même poussé la précaution jusqu'à déporter en Louisiane ou à refouler dans les forêts de l'intérieur les Acadiens de la côte, en vue de mieux assurer la sécurité maritime de leur conquête. Il ne restait guère au Canada que des paysans illettrés et quelques prêtres. Commentées pauvres gens, privés de toute communication avec la mère patrie, auraient-ils résisté à « Tanglification », surtout si Ton songe que les gouverneurs anglais possédaient un pouvoir absolu, et qu'à leurs yeux c'était un devoir patriotique de l'employer à effacer jusqu'aux dernières traces de l'influence d'une nation que l'Angleterre n'avait pas cessé alors de considérer comme son a éternelle ennemie ». Ils résistèrent cependant. En vain on déporta les plus récalcitrants et on confisqua des territoires entiers en dépossédant les propriétaires, comme on avait fait en Irlande à l'époque d'Elisabeth et de Cromwell; en vain on s'efforça de proscrire l'usage de la langue française, rien n'y fît, et ces tentatives brutales de dénationalisation n'eurent d'autre résultat que de renforcer le sentiment national. Iki attendant, grâce aux ressources naturelles que leur offrait un territoire vierge dont la plus faible partie était explorée, grâce à la salubrité exceptionnelle d'un climat rude mais tonique, grâce aussi sans doute à une aptitude particulière à « croître et multiplier », les Canadiens français voyaient leur population s'augmenter dans la proportion vraiment fantastique de 1 à 22 en un siècle. Ils n'étaient que 60,000 en J763; d'après le recensement de 1871, leur nombre s'élevait à 1,100,000 dans le Canada même, et à 2 ou 300,000 émigrés dans les Etats avoisinants de
(Jûion américaine. C'est un taux d'accroissement su- >érieur à celui des Etats-Unis eux-mêmes. I A mesure que l'élément canadien français se déveoppait et devenait plus fort, le gouvernement de la nétropole comptait davantage avec lui, et d'un autre '.oté, sous l'influence victorieuse des doctrines du free rade, l'Angleterre abandonnait sa vieille politique l'exploitation et de monopole à l'égard de ses colonies. i!tn 1867, le Haut et le Bas-Canada, le Nouveau- ;3runswick et la Nouvelle-Ecosse s'entendirent, avec l'assentiment de la métropole, pour former une conj édération presque indépendante, à laquelle s'adjoignibent successivement les immenses territoires compris jiansle privilège de la Compagnie de la baie d'Hudson, la Colombie britannique et l'île du Prince-Edouard, p'île de Terre-Neuve est demeurée jusqu'à présent ^eule en dehors de ce « Dominion » dont l'étendue légale à peu de chose près celle de l'Europe, dépasse jcelle des Etats-Unis et comprend une région de j(( terre noire » qui est en train de devenir le grenier du Imonde. Le Canadian illustrated News publiait il y a [quelques jours une caricature représentant le Gargantua canadien absorbant la plus grosse part du continent de l'Amérique du Nord, à la grande stupéfaction des autres nations. Le jeune et énorme géant, à la physionomie placide et inoffensive, au ventre proéminent, est l'objet de l'examen envieux d'une galerie de Lilliputiens dans laquelle on reconnaît l'Allemand à isoji casque et à sa longue pipe ; le Français à son képi et à ses passementeries ; le pauvre Turc assis les jambes croisées, à sa béquille. A l'exception du gros mais minuscule John Bull et du Yankee efflanqué, tous sont porteurs d'un arsenal complet, tandis que le Gargantua canadien se contente d'imposer par sa masse bien
nourrie. Il y a encore bien des vides dans ce gro. ventre, mais ils se remplissent à vue d'œil ; et qui s( serait douté il y a quinze ans que les blés du Manitoba prendraient place sur nos marchés à côté de cem de rOuest américain ?
L'élément franco-canadien figure dans la nouvelk Confédération sur le pied d'une complète égalité avec rélément britannique. L'article 133 de la Constitutior fédérale place absolument au même niveau TAnglau et le Français ; tous les actes officiels et les débats du Parlement sont publiés dans les deux langues. Les Canadiens français n'ont plus à élever aucun grief politique contre leurs associés, ils n'ont plus à craindre! aucune tentative d'absorption violente ou subreptice.; Ils possèdent aussi complètement que possible le self-^ government et les « libertés nécessaires ». Ils peuvent! donc concourir avec leurs compétiteurs anglais sans! aucun désavantage provenant du fait des institutions', qui régissent le Dominion du Canada. S'ils ont le des-j sous dans cette lutte pour l'existence, s'ils finissent pari être débordés et absorbés par l'élément britannique, [ si la langue française disparaît un jour du Canada; comme elle a disparu de la Caroline du Sud, comme j elle est en train de disparaître de la Louisiane, ce: n'est pas aux institutions qu'il faudra s'en prendre, j mais aux hommes ; c'est qu'apparemment notre race \ latine est inférieure aux races de souche germanique, j
Voilà la question qui s'impose avant toutes les autres ; à l'attention des visiteurs d'Europe, et, en particulier, des visiteurs de France au Canada. Ils se trouvent en présence de deux populations d'origine différente, vivant sous le même régime, soumises aux mêmes lois. Se développeront-elles d'une manière parallèle, ou
peut-on reconnaître à des signes visibles que Tune est destinée à dominer et à supplanter l'autre? Si Ton se contentait de juger d'après les apparences, cette question semblerait déjà résolue. Lorsque le voyageur arrive à Montréal après avoir traversé le pont Victoria, une des merveilles du nouveau monde, il est surpris de n'entendre parler que l'anglais. Les colossales affiches illustrées qui tapissent les murailles sont en anglais. En anglais aussi les enseignes des magasins, des institutions de crédit, des Compagnies d'assurances. Qu'il descende à Windsor hôtel, à Saint-Lawrence ou à Ottawa hôtel, c'est à peine s'il trouvera un garçon qui entende le premier mot de notre langue. Cependant la majorité de la population de Montréal, — 36,000 habitants sur 107,000 d'après le dernier recensement, — est française. A Québec, où la proportion est de 5 sur 6, même phénomène. Partout, sauf dans les quartiers habités par la population la moins aisée, les enseignes sont en anglais. Sur six affiches collées à une muraille, je n'en trouve qu'une seule en français : c'est une demande de 300 travailleurs pour le chemin de fer de Saint-Jean, avec la promesse d'un salaire de 80 cents (un peu plus de A fr.) par jour «pour les bons hommes)). A l'hôtel Saint-Louis, le seul qui s'élève au-dessus du rang d'auberge, — encore n'est-ce pas sans effort, — le français est aussi inconnu que le chinois. Mes compagnons franco-canadiens sont obligés déparier anglais aux gens de service. A ce propos, je ferai remarquer que les Français d'Amérique ont pour l'étude des langues étrangères des dispositions et une facilité que leurs compatriotes de la mère patrie pourraient à bon droit leur envier. Il n'y a pas un Canadien français ayant reçu quelque éducation qui ne parle
correctement l'anglais, tandis, au contraire, qu'on ne rencontre pas un Canadien anglais sur cent, dans la classe moyenne ou supérieure, qui sache traduire d'une manière tolérable sa pensée en français. J'ai ea l'honneur d'être invité avec la plus aimable cordialité aux réceptions de la société anglaise de Montréal, et, notamment à une soirée où se trouvait réunie l'élite du monde universitaire, — l'Université de Mac-Gill à Montréal occupe un des premiers rangs parmi les établissements d'instruction supérieure de l'Amérique da Nord. — Pas une seule conversation, pas la moindre « flirtation» en français. Le rédacteur d'une feuille anglaise de Montréal faisait, en ma faveur, exception à la règle, tout en me priant d'excuser les incorrections de son langage. « — J'ai appris, me disait-il, le français au collège, mais je n'ai jamais eu l'occasion de m'en servir.)) Notez que cette observation très sincère et sans affectation aucune m'était faite dans la province de Québec qui ne compte pas moins de 930,000 habitants de langue française, sur 1,191,000. Je m'efforçais, sans y réussir, de trouver le mot de cette énigme irritante. Est-ce un parti pris d'exclure le français des affaires, et même des relations sociales? La société anglaise s'est-elle liguée pour remplacer par une interdiction tacite la prohibition officielle à laquelle le gouvernement britannique avait eu recours, avec si peu de succès, dans la première période de la conquête? Je me rappelais à cette occasion une tirade de haute gallophobie, citée par M. de Lamothe dans son intéressant voyage au Canada et à la rivière rouge du Nord.
«Le Français, disait l'auteur, M. Philips Thompson,
[doit succomber à la longue devant FAnglo-Saxon. Il Ine doit pas lui être permis plus longtemps de mettre [des bâtons dans les roues de notre progrès et d'entra- Iver Facomplissement de notre glorieuse destinée ! Li- ^re aux politiciens de faire sonner aussi haut qu'il lleur plaira leur intention de respecter les lois, la langue et les institutions des Canadiens français, même iquand nous aurons obtenu la représentation proporitionnelle du nombre; mais la moindre connaissance ide l'histoire et de la nature de l'homme suffit pour prédire qu'aussitôt parvenus au pouvoir, nous proscrirons leur langue, abrogerons leurs lois et modifierons leurs institutions... Un devoir de justice envers nousmêmes et envers notre postérité exige que nous transpiettions intacte à celle-ci tout le territoire qu'embrasse aujourd'hui l'Amérique anglaise du Nord. On ne ^aurait permettre au Bas-Canada de se retirer de l'Ujiion ni, demeurant dans cette Union, d'y exercer une bart abusive d'influence. Progressivement, — lentement peut-être au début, — il doit être «anglifié». j3a richesse et sa prospérité s'en accroîtront, ses ressources se développeront, son peuple s'instruira. Dans cinquante ans d'ici, la langue française sera au^si déplacée dans notre Parlement que Terse et le gaélique [lans celui de la Grande-Bretagne. »
i Je me rappelais aussi que le duc d'Edimbourg avait scandalisé la colonie britannique de Québec en adressant la parole en français à une jeune miss, laquelle l'était excusée de ne pouvoir lui répondre dans une angue qui lui était étrangère : — « Je ne comprends pas, avait dit le duc, qu'une dame canadienne ne pache pas le français. » Mais j'ai pu me convaincre
que cette ignorance qui paraissait si surprenante au prince anglais n'est pas le moins du monde voulue ; qu'elle tient simplement à la composition de la société riche du Canada. Cette société qui occupe naturellement le haut du pavé en l'absence d'une aristocratie nobiliaire, se recrute presque exclusivement dans l'état-major de la banque, du commerce et de Findustrie ; l'élément français, ne figurant que pour un appoint insignifiant dans cet état-major, est bien obligé de parler la langue de la majorité.
Mais n'en faut-il pas conclure que les Canadiens français sont décidément inférieurs à leurs associés politiques sur le terrain des affaires; qu'ils sont moins capables de concevoir, de diriger et d'administrer les grandes entreprises, et, par conséquent, destinés, comme le leur prédisait M, Philips Thompson, à subir tôt ou tard la loi du plus intelligent et du plus fort? Il me répugnait, je l'avoue, d'accepter cette conclusion. Je pouvais comparer les hommes, et les Canadiens français ne me paraissaient aucunement inférieurs à leurs rivaux plus favorisés de la fortune. Pourquoi donc, encore une fois, l'élément anglais prenait-il le dessus ?
Un Canadien français, économiste sans le savoir, — car l'économie politique n'est enseignée, hélas ! ni en français ni en anglais, — m'a donné enfin le mot de l'énigme.
«Vous vous étonnez, me dit-il, de voir la couche supérieure de notre société, ce qu'on appelle chez vous la classe dirigeante, composée presque uniquement de l'élément anglais ; vous vous demandez pourquoi les Canadiens français sont à peu près
absents du monde des affaires, tandis qu'ils encombrent les professions libérales, pourquoi nous avons tant de politiciens, d'avocats, de journalistes, de notaires, et si peu de banquiers, d'industriels, d'ingénieurs et de négociants, pourquoi notre commerce du iibois, noire navigation à vapeur, nos chemin s de fer (Sont entre des mains anglaises ; mais c'est le contraire jqui serait surprenant. Dans tous les pays neufs oîi les richesses naturelles abondent, mais oîi le capital I est rare, il occupe, plus encore que dans les vieux pays joii il a pu s'accumuler de longue main, une situation i prépondérante. Or, le capital qui a créé nos institu- ! tions de crédit et nos grandes entreprises de tous I genres, d'où nous vient-il? Il nous vient d'Angleterre, i On n'évalue pas à moins de 500 millions de dollars, — j plus de 2 milliards 500 millions de francs, — le capital anglais investi au Canada , et c'est une marée féj coudante qui va grossissant chaque année. Les capijtaux ne viennent pas seuls, ils amènent avec eux le ' personnel capable de les mettre en œuvre : ingénieurs, directeurs, administrateurs, comptables, pour la pluj part jeunes, énergiques, entreprenants, ayantàla fois i la capacité et la volonté qui commandent à la fortune. I A son tour, ce personnel dirigeant entraîne à sa suite i une foule d'hommes actifs et laborieux appartenant ' aux rangs inférieurs, qui sont comme les sous-officiers de cette armée industrielle. Il nous arrive chaque année en moyenne 15 ou 20,000 émigrants, presque tous anglais ou irlandais. Cette émigration de capitaux et d'hommes industrieux de l'Angleterre va naturellement enrichir et grossir l'élément anglais. Voilà pourquoi vous ne voyez partout, dans les régions moyennes et supérieures du monde des affaires,
qn^Q des enseignes anglaises et des physionomies britanniques.
» Gomment pourrions-nous lutter contre ce torrent ? Il nous faudrait pouvoir opposer les capitaux et les émigrants français aux capitaux et aux émigrants anglais. Or, pendant tout un siècle nos relations avec la mère patrie» ont été interrompues, et il faut du temps pour renouer ces liens brisés. Jusqu'à ces dernières années, la France a ignoré l'existence du Canada français; elle ne nous a pas envoyé un écu, et, en fait d'émigrants, nous n'avons reçu que quelques centaines de réfugiés de la Commune. Rappelez-vous la fable du géant Antée, fils de la Terre, luttant avec Hercule. Aussi longtemps que les pieds du géant touchaient le sol, il sentait ses forces se renouveler. Nos compatriotes anglais n'ont pas cessé de s'appuyer sur la mère patrie et de puiser à son contact des forces grandissantes. Nous, nous luttons les pieds en l'air. Supposez que la situation inverse se soit produite; supposez que la France ait joué au Canada le rôle de l'Angleterre ; supposez que nous ayons reçu de notre mère patrie un capital de 2 milliards 1 /2 avec 2 ou 300,000 émigrants pris dans l'élite entreprenante et industrieuse delà population, tandis que nos compatriotes anglais n^auraient obtenu ni un homme ni un écu de l'Angleterre, croyez-vous que nos positions respectives ne se trouveraient pas changées? N'y aurait-il pas moins d'enseignes anglaises à Montréal et à Québec, et les petiis-crevés de la nouvelle génération, -—cet âge est sans pitié ! — qui ne nous comprennent pas ou affectent de ne pas nous comprendre quand nous leur parlons notre langue, ne viendraient-ils pas nous demander, dans le français le plus pur, des
places dans nos magasins et dans nos comptoirs?
» On n'en a pas moins cru longtemps, — et peutêtre Tavons-nous cru nous-mêmes, — que nous n'étions propres qu'à faire des politiciens, des prêtres, ides avocats, des notaires, des laboureurs et des bûcherons, et que nous devions nous résigner à subir la prépondérance financière, industrielle et commerciale de jios associés anglais. Cependant l'idée nous est revenue que nous avions, nous aussi, une mère patrie, jet qu'il ne nous était plus défendu d'aller frapper à sa porte. Il y a vingt ans, un de nos compatriotes, M.Barthe, publiait un livre intitulé le Canada reconquis parla France^ et ce livre recevait un accueil sympathique, (quoique l'idée en parût singulière, et, pour tout dire, parfaitement utopique. Mais, peu à peu, l'utopie a pris corps ; il nous est venu des Français de France qui se sont demandé, à l'aspect de ce vaste et fertile territoire que la France avait possédé et où son nom n'avait pas cessé de faire battre les cœurs, pourquoi elle n'y recouvrerait pas sa place et son influence. Ce n'est point d'une conquête à main armée et d'une réui nion politique qu'il s'agit. Les conquêtes à main armée sont, n'en déplaise aux grands hommes de votre vieux continent, un simple anachronisme, car elles coûtent aujourd'hui plus qu'elles ne rapportent. Quant à une réunion politique, nous sommes, en fait, devenus presque indépendants de l'Angleterre, ce n'est pas pour devenir dépendants de la France. Non ! il s'agit d'une conquête pacifique et économique, la seule qui soit en harmonie avec le progrès moderne. Il s'agit d'étabUr entre la France et la population française du Canada des rapports financiers et commerciaux analogues à ceux qui existent entre l'Angleterre et la popu-
lation canadienne d'origine britannique, et de nous mettre ainsi en position de concourir avec elle sur le terrain des affaires, tout en ouvrant un débouché nouveau aux capitaux, à la population et à Tindustrie de la métropole. Voilà ce qu'il faut entendre par le « Canada reconquis par la France. » Eh bien ! en dépit des sceptiques de la France et du Canada, cette idée a germé comme toute idée féconde, et elle commence à porter des fruits. Un homme d'Etat qui occuperait certainement en Europe le premier rang que tous les partis lui accordent au Canada, M. Chapleau, a eu le courage de s'engager hardiment dans la voie nouvelle que lui indiquait le sentiment pubhc. Il a négocié un emprunt en France, quoiqu'on lui offrît de l'argent à un demi pour cent de moins sur la place de Londres oîi l'on connaît nos ressources et notre honnêteté scrupuleuse; mais Tacquisition du marché de Paris valait bien un demi pour cent. La route est maintenant ouverte ; voici venir déjà le Crédit foncier franco-canadien^ une société pour la fabrication du sucre de betteraves, une autre Société pour l'exploitation de nos gisements de phosphates. Les délégués que les capitalistes et les industriels français nous envoient pour étudier le terrain sont accueillis à bras ouverts; ils ne s'attendaient pas à l'explosion de sympathies qui les salue, ils s'étonnent de voir les partis politiques conclure une trêve pour applaudir à leur venue, et le clergé lui- même prêter les mains à un rapprochement entre le Canada catholique et une métropole d'où l'on expulse les corporations religieuses. C'est que tout le monde comprend qu'il s'agit ici de l'avenir de notre race. Si nous parvenons à renouer les liens qui nous attachaient à la métropole et à créer un courant de
capitaux et de forces vives entre la France et le Canada, c'est le salut I Nous ne croîtrons plus seulement en nombre, nous croîtrons en richesse et en influence, nous nous élèverons au niveau de nos concurrents de souche britannique, ils apprendront notre langue, et l'occasion ne leur manquera plus de s'en servir. Si, au contraire, cette tentative échoue, si nous continuons à être abandonnés à nous-mêmes, « les pieds en Tair », en présence de concurrents dont les forces sont incessamment renouvelées et grossies par un afflux de capitaux, de science et de askilled labor » de la métropole, c'en sera fait, nous succomberons. La prédiction de M. Philips Thompson s'accomplira : avant un siècle, la langue française ne sera plus parlée que par des I laboureurs et des bûcherons, et la nationalité fran- I çaise sera extirpée de ce vaste continent découvert par la France. Ce que n'ont pu faire les armes victo- : rieuses de l'Angleterre dans les plaines d'Abraham, j les prohibitions de son vieux régime colonial et le despotisme de ses gouverneurs, la prépondérance du . capital et de l'émigration britanniques l'accomplira, j Nous y passerons, nous serons «anglifîés )>. La France, I de son côté, aura perdu à jamais l'occasion de reprenjdre pied dans le nouveau monde, et il sera bien déj montré que nous appartenons décidément à une race inférieure, incapable de ^oni^mY \q S trug g le forlife avec les races supérieures de souche germanique.
» Ce sont là, sans doute, des raisons de sentiment ét, par conséquent, peu propres à influer sur l'esprit des capitalistes et des hommes d'affaires. Mais nous avons quelque chose de plus positif à leur offrir. Nous avons un marché où le capital peut, à sécurité égale, se placer en moyenne à 2 0/0 plus haut que sur le mar-
ché' français. Notre province de Québec est presque aussi étendue que la France, et c'est tout au plus si la vingtième partie en est peuplée et exploitée. Nos richesses végétales et minérales sont à peine effleurées. Quant à notre climat, on ne saurait dire qu'il soit défavorable à la propagation de notre race ; nulle part et en aucun temps elle ne s'est multipliée avec autant de conscience et d'activité. A quoi on peut ajouter qu'elle ne s'est point abâtardie et que la taille n'a pas baissé au Canada. Vous avez pu voir quelques spécimens de nos campagnards et de nos bûcherons ; il ne le cèdeut en rien aux hommes du Kentucky. Nos lois sont les vôtres ; nous avons remplacé la coutume de Paris par le Gode Napoléon, et nous nous piquons même de l'avoir amélioré. Au surplus, voyez vous-même, parcourez le pays, étudiez notre situation financière et no3 ressources, et vous vous convaincrez que le Canada vaut la peine d'être reconquis par la France. )>
J'ai suivi le conseil de ce Canadien économiste et patriote, et je viens de parcourir de nouveau la vallée du Saint-Laurent en poussant une pointe dans les toivnships de TEst, oîi les défrichements continuent à entamer la forêt vierge. Le 2 novembre, jour de l'élection présidentielle chez nos voisins des Etats-Unis, | j'étais à deux pas de Newport, sur le joli lac de Mem- j phremagog dans le Vermont. Nous avons cédé, mes | compagnons et moi, à la tentation d'assister aupo//' d'où allait sortir le successeur de M. Hayes, et grâce | à l'aimable hospitalité de l'administration du South j Eastern railway qui avait mis un train spécial à notre | disposition, nous avons pu nous passer cette fantaisie j de la manière la plus confortable. Mais était-ce bien j
la peine? Aussitôt arrivés à la station de Newport, nous nous faisons conduire au City Hall. Nous montons au second étage sans rencontrer une âme. Au fond d'une salle nue et mansardée où sont remisés pendant l'hiver les bancs du Jardin public, nous apercevons une petite table recouverte d'un tapis de calicot bleu, autour de laquelle sont assis quatre gentlemen coiffés de chapeaux mous. L'un de ces gentlemen est le connétable; il préside au scrutin en compagnie de son assesseur ou de son secrétaire ; les deux autres sont des délégués commis par le parti démocrate et le parti républicain pour examiner si les choses se passent régulièrement. L'urne électorale est une boîte oblongue dont les parois latérales sont en verre. On va chercher son bulletin dans un coin de la salle, où les tickets des partis concurrents sont déposés économiquement et fraternellement dans la même boîte. Le ticket démocrate porte cette devise: Hancock and the Union, surmontant le drapeau de l'Union, et plus bas les noms des cinq électeurs que le petit Etat du Vermont a le droit de déléguer pour élire le Président et le vice-Président des Etats-Unis. Le « National republican ticket )> est décoré des portraits de Garfield et I Arthur; enfin les a greenbackers » ont lancé, eux I aussi, dans la circulation un « Vermont Greenbackj Labor électoral ticket )> . On plie son ticket en quatre \ et on va le déposer dans la boîte. A cinq heures, le l scrutin est fermé. Le connétable ouvre la boîte, son { assesseur compte les bulletins: il y a 343 Garfield, ! 104 Hancock et 3 greenbackers. L'assistant démocrate a la mine longue ; quatre ou cinq citoyens formant la totalité du public se livrent à des commentaires sur le résultat du vote. Deux jeunes toutous en gaieté nous
font la conduite jusqu'au bas de Tescalier. Le soir, à neuf heures, nous rentrons à Windsor botel. Le télé» graphe fonctionne sans relâche dans la vaste salle des Pas-Perdus du rez-de-chaussée. Les résultats arrivent de minute en minute. L'excitation est extrême. Le sentiment du public canadien est en faveur des démocrates. Le bruit court un moment que Tlndiana est revenu au ticket démocratique. Grande joie, mais fausse joie. La ville de New-York n'a donné que 35,000 voix de majorité à Hancock. Il en faudrait le double pour balancer la majorité républicaine du reste de l'Etat. Les 35 voix de TEtat-Empire assurent la victoire au ticket républicain. Garfield est élu. Allons nous coucher !
Le Dominion, — Sa constitution. — Sa quasi-indépendance. -— Les partis. — Les conservateurs et les libéraux. — Ce qui les divise. — Les élections. — Précautions contre la corruption électorale. — L'intervention du clergé. — L'enquête sur l'élection de Berthier. — Pourquoi les Canadiens français montrent un goût excessif pour les fonctions publiques.
Montréal, le 15 novembre 1880.
Le Dominion ou la Puissance du Canada qui occupe avec les Etats-Unis le vaste continent de FAmérique du Nord n'est plus guère que nominalement une possession britannique. En fait, c'est une fédération indépendante, et il n'est pas douteux qu'elle finira quelque jour par s'émanciper à l'amiable de la tutelle de la mère patrie. Mais elle n'est pas pressée, et elle a raison, car elle jouit dès à présent de tous les avantages de l'indépendance sans en avoir les charges. L'Angleterre se réserve seulement la nomination du gouverneur général et du commandant des forces militaires. Le gouverneur général est ordinairement un parfait gentleman qui joue avec une correction irréprochable le rôle d'un Président constitutionnel : c'était hier le populaire lord Dufferinj c'est aujourd'hui
l'aimable et intelligent marquis de Lorne. Ses appointements s'élèvent à 50,000 piastres (1) par an; c'est, en Amérique, le prix d'un président. Ajoutons que sa nomination se fait sans aucuns frais directs ou indirects, tandis que l'élection d'un Président des Etats-Unis coûte bien tous les quatre ans une dizaine de millions de dollars aux deux partis en compétition, sans parler de la perte bien autrement considérable que la crise de l'élection présidentielle cause au monde des alfaires. L'Angleterre se réserve aussi, à la vérité, le droit de veto sur toutes les mesures votées par le Parlement fédéral ; mais c'est un droit dont elle ne se sert pour ainsi dire jamais. Elle n'en a usé, m'assure-t-on, qu'une seule fois, lorsque le Parlement eut la ladrerie de réduire à 25,000 piastres les appointements du gouverneur général. En revanche, elle a laissé s'établir sans y faire la moindre opposition, dans une colonie dont l'acquisition lui a coûté passablement de sang et d'argent, un régime douanier ultra-protecteur qui frappe les produits anglais à l'égal des produits étrangers. Les charges de la tutelle britannique sont donc nulles pour le Canada, tandis que cette tutelle lui procure la double économie d'un ministère des affaires étrangères et d'un ministère de la marine. C'est l'Angleterre qui se charge gratis de la représentation et de la protection des intérêts canadiens à l'étranger, en lui épargnant ainsi la nécessité d'entretenir un personnel luxueux de bureaucrates, de ministres plénipotentiaires et de consuls ; c'est elle aussi qui se charge, toujours gratis,
(1) La piastre canadienne équivaut au dollar américain, soit à environ 5 fr 35 cent.
de la protection maritime du Dominion; elle poussait blême la générosité jusqu'à pourvoir, sans rétribution iaucune, à la défense des frontières de terre, elle consitruisait et entretenait des fortifications et maintenait lune garnison à Québec; mais les économistes de il'Ecole de Manchester ont fini par s'insurger contre cet excès de libéralité : la garnison de Québec a été retirée; [l'Angleterre n'a plus qu'un seul régiment à Halifax, dans la Nouvelle-Ecosse, et elle a signifié au Dominion qu'il eût désormais à pourvoir lui-même aux soins de I sa défense terrestre. Le Dominion, c'est une justice à !lui rendre, ne s'est point hâté défaire cette grosse ! dépense; il n'a pas d'armée permanente et se contente , d'une milice de volontaires dont le chifi're s'élève à . 45,000 hommes environ. Mais qu'adviendrait-il dans j le cas d'une guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis ou toute autre puissance? Quelles seraient, dans ce I cas, la situation et l'attitude du Dominion? Prendraitj il part à la lutte, ou se déclarerait-il neutre? C'est là une question passablement délicate, et qui ne s'est pas posée seulement au Canada, elle a été agitée aussi j en Australie et au cap de Bonne-Espérance. Faut-il 1 le dire? C'est du côté de la neutralité que penchent I de préférence les utilitaires des colonies, et la raison ' qu'ils donnent à l'appui n'est point dépourvue de vaî leur. — Nous ne sommes pas représentés, disent-ils, ! dans le Parlement impérial. Pourquoi serions-nous ; obligés de supporter les maux et de payer notre part I des frais des guerres qu'il plairait à la métropole d'engager sans nous consulter, sans nous demander notre avis et notre vote? Serait-ce équitable, et notre neutralité ne débarrasserait-elle pas d'ailleurs la métropole du soin coûteux de notre défense? — Seule-
ment, il reste à savoir si, la guerre venant à éclatai entre les Etats-Unis et l'Angleterre, la neutralité du! Canada serait respectée par ses terribles voisins. Cette éventualité redoutable s'éloigne heureusement de plus en plus; mais, comme toutes les questions qu'on s'abstient d'éclaircir et de régler d'avance, celle-ci pourrait bien recevoir, le cas échéant, la pire des solutions.
En attendant, le Dominion possède, sous la tutelle nominale de l'Angleterre, un régime politique à bien des égards supérieur à celui de la grande république. La Constitution de la fédération canadienne est em-j pruntée en partie à l'Angleterre, en partie aux Etats- Unis. Il y a d'abord un gouvernement fédéral dont le siège est à Ottawa, et qui se compose du gouverneur général nommé par la reine, assisté de 13 ministres, d'un Sénat de 77 membres nommés à vie par le gouverneur en conseil, et d'une Chambre des communes composée de 206 députés élus au scrutin secret, tous les cinq ans, par les électeurs des sept provinces con- i fédérées, en proportion de leur population. Pour être ' sénateur, il faut posséder une propriété foncière valant ! au moins 4.000 piastres. Quant aux conditions de ; rélectorat, elles varient selon les provinces. Pour être \ électeur dans les provinces d'Ontario et de Québec, par exemple, il faut être principal locataire ou tenancier de propriétés valant à la ville 300 piastres, et dans les campagnes 200 piastres, ou d'un revenu de 30 piastres à la ville et de 20 piastres à la campagne. A la différence des Etats-Unis, oii le Président choisit ses ministres en dehors du Congrès et n'est pas tenu de les congédier au gré de la majorité, le gouvernement du Dominion est strictement parlementaire.
Le gouverneur général choisit pour premier ministre 1 l'homme qui lui est désigné par l'opinion de la majorité, et « le Premier » , comme on le nomme, prend les membres de son cabinet dans Tétat-major du parti. Les gouvernements des provinces ne sont que la reproduction, sur une petite échelle, du gouvernement fédéral. Elles ont un lieutenant-gouverneur nommé pour cinq ans par le gouverneur général en son conseil ; un Sénat, sous la dénomination de Conseil législatif, dont les membres sont nommés à vie, et une Assemblée législative éligible tous les quatre ans. Les provinces d'Ontario et de Manitoba seules ont cru devoir faire l'économie d'un Conseil législatif. La province de Québec possède un ministère composé de 7 membres, un Conseil législatif de 24, et une Assemblée législative de 65. Les membres du corps judiciaire sont nommés par Tun ou l'autre gouvernement, et non pas élus comme aux Etats-Unis. Dans les chambres fédérales et dans la législature de la province de Québec, les débats peuvent avoir lieu indifféremment en français et en anglais; mais tout les documents officiels doivent être publiés dans les deux langues. Cette machinery gouvernementale est bien quelque peu compliquée ; elle est, de plus, passablement lourde, car tout le personnel gouvernant ou légiférant de la fédération et des provinces est rétribué, — ce qui vaut mieux après tout et coûte moins cher que de l'obliger à se rétribuer luimême; — mais il convient de remarquer que les Canadiens dépensent beaucoup moins pour la caserne que pour l'école ; le budget de la milice n'a pas dépassé 700,200 piastres (3,500,000 fr. ) dans Texercice de 1879-80, et le gouvernement propose de le réduire à 680,200 piastres pour l'exercice prochain. Un budget
de la guerre diminué ! On ne voit ces choses-là qu'aû Canada. La dette de la fédération et des provinces a été contractée tout entière pour la construction d'un réseau de voies de communications perfectionnées, canaux et chemins de fer, qui peut soutenir, toute proportion gardée, la comparaison avec celui des Etats-Unis. Les finances du Dominion avaient subi toutefois dans ces dernières années l'influence de la crise. Les recettes provenant presque exclusivement des douanes, des licences pour les bois- ' sons et de la vente des terres publiques, avaient ' baissé ; heureusement, la crise est passée, et les défi- | cits ont de nouveau fait place aux excédents de recet- ! tes. Notez que le Canada est un des pays les moins taxés de la terre et que les facultés contributives de la population y sont à peine effleurées. Ce serait une terre bénie pour les financiers experts dans Fart de plumer la poule sans la faire crier ; mais quand on n'a point d'armée à payer, point d'emprunts de guerre à servir et à rembourser, on n'a pas besoin d'un gros | budget et on peut se passer de plumer la poule. ! A bien des égards, la fédération canadienne se trouve | dans une situation analogue à celle des Etats-Unis ^ avant la guerre de la Sécession, et Dieu merci ! aucune j des questions qui s'agitent entre les partis n'est de ; nature à provoquer d'autres luttes que celles de la i presse et de la tribune.
Comme tous les pays constitutionnels et parlementaires, le Canada a l'avantage de posséder des partis politiques. Il y a un parti conservateur et un parti libéral. Il y a aussi dans la province de Québec un (( parti programmiste )> qui essaye, sans grand succès, d'y acclimater les doctrines du Syllabus. Mais les ra-
dicaux, les socialistes, les communistes et autres collectivistes sont encore à naître, et, malgré des efforts consciencieux, il m'a été jusqu'à présent impossible de saisir la différence qui sépare les deux partis domi- I nants. Je n'ai pas rencontré un libéral qui ne se dise ' conservateur, et, de plus, bon catholique, pas un conservateur qui ne se dise libéral. Comment se fait-il ' que des hommes si parfaitement d'accord sur les ; principes soient partagés en deux camps et se disputent avec acharnement le terrain électoral, en s'ac- I cusant mutuellement des forfaits les plus noirs? J'ai j trouvé Texplication de ce phénomène singulier dans I un livre qui semble, au premier abord, n'avoir rien de commun avec l'histoire politique du Canada, je veux parler du Livre du Compagnonnage de M. Agricol Perdiguier. L'auteur raconte que les deux grandes Sociétés des Enfants de maître Jacques et des Enfants de i Salomon^ qui se disputaient jadis le marché du travail, f avaient coutume de s'aôcuser réciproquement du i meurtre d'Hiram, l'architecte du temple de Jérusalem, et qu'elles se livraient depuis les temps les plus j reculés à une lutte acharnée pour venger la mort de ! ce malheureux architecte. Les vainqueurs demeures i maîtres du marché ne manquaient pas d'en exclure j leurs adversaires, car il leur répugnait naturellement de travailler côte à côte avec les descendants des i meurtriers d'Hiram. En réalité, l'objectif des partis ! politiques, au Canada aussi bien qu'aux Etats-Unis et peut-être ailleurs, c'est la possession du marché, c'est-à-dire des places, des influences, des bénéfices directs ou indirects, moraux ou immoraux que procure la gestion des affaires publiques. Mais cet objectif manque un peu de noblesse, et voilà pourquoi on
s'accuse mutuellement du meurtre d'Hiram. Au Canada, et en particulier dans la province de Québec, les luttes politiques ont une vivacité extraordinaire. Les candidats des deux partis et leurs amis s'en vont le dimanche dans les paroisses, et, au sortir de la messe, ils engagent sur le préau de l'église une polémique électorale en présence des « habitants )> (le paysan canadien s'appelle l'habitant), ce qui ne les dispense pas toutefois des visites personnelles aux > électeurs. Chaque élection coûte en moyenne A ou ; 5,000 piastres (de 20 à 25,000 fr.), quoique les lois ; contre la corruption électorale soient extrêmement mi- 1 nutieuses et sévères. Il suffit d'un verre de bière offert à un électeur altéré pour faire contester une élection, et c'est une grosse affaire qu'une contestation élec- | torale. Elle coûte aussi cher qu'une élection, et les j frais sont à la charge de la partie perdante. Cependant i la loi a beau serrer les mailles de son filet, l'intimida- i tion et la corruption réussissent toujours à les traver- 1 ser ou à passer à côté. Il est défendu d'offrir à boire à j un électeur, soit ! mais il n'est pas défendu de lui i vendre du bétail, de l'avoine ou du foin ; et qui pour- : rait savoir si on en a reçu le prix? Il est interdit aux ! membres du clergé d'exercer une influence indue sur ; les élections ; mais comment délimiter ce qui est per- | mis à un curé de paroisse à titre de citoyen, et ce qui { lui est interdit à titre de prêtre? Il ne peut combattre ou recommander un candidat en chaire ou dans le con- ! fessionnal ; mais le secret du confessionnal est sacré, 1 et n'est-ce pas le premier devoir d'un pasteur d'âmes i d'empêcher les loups d'entrer dans la bergerie, et de ; mettre ses brebis en garde contre les embûches des j renards ? D'ailleurs, les gros poissons passent toujours |
à travers les filets, et le clergé est ici un très gros poisson. Vienne enfin une contestation électorale, comment démêlera-t-on la vérité au milieu des réticences, des restrictions et des absences de mémoire? Il y a telle de ces contestations, — celle de l'élection de Berthier en 1878 notamment, — qui renferme des trésors de rouerie normande. On interroge, par exemple, le candidat élu sur le concours notoire que le I clergé lui a prêté :
D. N'était-il pas notoire, pendant votre élection, que I presque tous les membres du clergé du district électoral vous étaient favorables ou étaient favorables au parti politique dont vous étiez le candidat, c'est-à- I dire au parti conservateur ?
R. Quelques-uns de ces messieurs ; Topinion était partagée.
. D, Quels sont ceux qui étaient contre et quels sont ceux qui étaient pour ?
R. Je ne puis pas dire.
' D. Combien y en avait-il pour et combien y en ayait-il contre ?
ïl. Je ne sais pas.
D. Comment alors avez-vous pu savoir que l'opinion était partagée parmi ces messieurs ?
R. Par ce qu'on en disait* D. Qui vous en a parlé ?
1 R. Des amis politiques et des adversaires politiiques.
D. Vous rappelez-vous de quelques-uns ?
R. Non, je ne m'en rappelle pas dans le moment, j D. Les adversaires vous disaient-ils que le clergé ivous était hostile, ou bien qu'il vous était favorable?
R. Je crois que mes adversaires disaient qu'il y avait quelques-uns de ces messieurs favorables et quelques autres de ces messieurs défavorables.
D. Vous a-t-on jamais dit quels étaient ceux qui étaient favorables ?
R. Non.
D. Avez-vous jamais pu savoir ou avoir une idée de ceux qui étaient défavorables ? S R. C'est très difficile à dire. ^ D. En avez-vous connu un seul qui vous était {sic) défavorable ?
R. Je n'en ai pas connu un seul qui était ouvertement contre, ni je n'en ai pas connu un seul qui était ouvertement pour.
D. Savez-vous qu'il était notoire, pendant l'élection, que la plupart de ces messieurs faisaient des sermons très forts en faveur du parti conservateur et en faveur de votre candidature ?
R. Quelques-uns me disaient que oui, et quelquesuns me disaient que non.
Voilà une enquête bien avancée. Ecoutons mainte'^ nant un habitant libéral que son curé a menacé de l'apparition de Lucifer en personne :
D. Quand le euré vous a-t-il dit que Lucifer était sorti de l'enfer pour enregistrer les votes?
R. Dans l'élection précédente.
û. Avez-vous eu peur de voir Lucifer?
R. Non, un catholique ne doit pas avoir peur de voir Lucifer ; il s'enfuit avec de l'eau bénite, Lucifer.
D. Qu'est-ce que c'est qui vous faisait peur?
R. Ce sont les paroles de M. le curé qui m'avaient
donné une terreur terrible, et ses accents et son éloquence; 3*ai eu peur sur le moment, j'ai été saisi; mais je me suis rassuré.
' D. Vous vous êtes dit qu'après tout, vous ne pensiez pas qu'il (Lucifer) viendrait vous chercher?
R. Non; parce que j'étais catholique, apostolique et romain, et un catholique ne doit pas avoir peur du diable ; je n'ai jamais eu peur du diable, moi.
D. Vous jurez que le diable ne vous a jamais empêché de voter?
R. Non, il ne m'a jamais empêché de voter. Peutêtre que s'il m'était apparu, il m'aurait empêché de voter, mais il ne m'a jamais apparu.
Dans la même enquête, le candidat élu est accusé d'avoir donné de l'avoine à un de ses électeurs, — ce qui entraînerait la nullité de l'élection ; car il est absolument interdit de faire aucun don en argent ou en articles de consommation, dans un intérêt électoral. Mais on va voir qu'il n'est pas facile de constater si un candidat a donné ou non de l'avoine à ses électeurs :
D. Avez-vous vu le nommé Joseph Bonnin, alias Boril Blanc Bonnin, cultivateur de la paroisse de Lanorau, pendant votre élection?
R. Oui, je l'a^vu.
D. Qu'est-ce qu'il vous a demandé dans le poil, avant la votation ou immédiatement après avoir voté?
R. Je ne puis pas dire ce qu'il m'a demandé.
D. Pouvez-vous dire ce que vous lui avez répondu devant les personnes présentes ?
R. Oui.
D. Qu'est-ce que c'est?
R. Je ne puis pas dire cependant, lorsqu'il a fait cette demande, s'il s'adressait à moi ou à d'autres personnes qu'il y avait là. Il a dit en sortant : « Je vais chercher l'avoine. )> Je ne sais pas si c'est à moi ou à un autre qu'il s'adressait ; toujours que je lui ai répondu que je n'avais pas d'avoine.
D. Ne vous a-t-il pas dit en sortant du poil après avoir voté : « J'ai voté pour toi; maintenant, tu vas me donner l'avoine que tu m'as promise? »
R. Non, monsieur, il ne m'a pas dit cela.
D. Vous jurez qu'il ne vous a pas dit cela?
R. Je le jure.
D. Eh bien! qu'est-ce qu'il vous a dit?
R. « A présent, je vais chercher l'avoine. » Mais je ne puis pas dire s'il s'adressait à moi ou à d'autres.
D. Qu'est-ce qu'ont répondu les autres. personnes quïl y avait là?
R. Je ne me rappelle pas si les autres ont répondu.
D. Avez-vous coutume de répondre pour les autres?
R. Lorsqu'on s'adresse à moi par erreur.
D. Alors c'est parce que vous avez pensé qu'on s'adressait à vous que vous avez répondu?
R. Je ne le sais pas.
D. Qu'est-ce que vous avez répondu?
R. Je lui ai répondu que je n'avais pas d'avoine.
D. Avez-vous dit que plus tard vous pourriez en avoir?
R. Non.
D. Combien de temps auparavant vous avait-il parlé de cette avoine-là?
R. Il était venu chez moi au commencement d'avril, du i""^ avril au 15, pour me demander de l'avoine.
D, Qu*est-ce que vous lui avez répondu?
R. Je lui ai dit qu'après avoir accepté la candidature je ne pouvais pas lui vendre d'avoine.
D. La demandait-il à crédit ou avec de l'argent ?
R. Je crois que c'était à crédit, parce que j'avais coutume de lui avancer différents effets, de la fleur (de farine), du lard et autres choses.
D. Etait-ce un libéral ou bien un conservateur que ce M. Joseph Bonnin?
R. Quelques-uns le disaient libéral et d'autres le disaient conservateur.
D. Etait-ce le plus grand nombre qui vous le disait ou le plus petit nombre, et lequel des deux avez-vous cru?
R. Je ne crois pas devoir me prononcer sur cette question. Je crois autant qu'il a voté contre moi que je crois qu'il a voté pour moi.
D. Généralement, parmi vos partisans, avant votre élection, pour quel parti passait-il pour être et parmi les conservateurs comment était-il coté?
R. Il n'était pas bien coté ; il était coté libéral et conservateur; la cotation n'était pas bien certaine.
D. C'est-à-dire qu'il était coté sur le marché?
R. Je ne pense pas qu'il se vende pour n'importe quelles considérations.
D. Pas même pour de l'avoine?...
I Quoique ces mœurs électorales laissent peut-être
I quelque chose à désirer, les politiciens du Canada sont
! infiniment moins avancés que leurs voisins de la
I grande république; ils se contentent généralement de
I leurs appointements ou de leurs indemnités parle-
mentaires, et les chefs de parti jouissent d'une réputation sans tache.
Les Anglais reprochent volontiers aux Franco-Canadiens leur goût excessif pour la politique et les fonctions publiques, en même temps que leur esprit routinier, rétat arriéré de l'agriculture, et, en général, leur infériorité dans la pratique des affaires. Ces reproches sont mérités dans une certaine mesure ; mais si Ton n'oublie pas que l'élément anglais a été, depuis la conquête , en communication constante avec la mère patrie, quïl lui est venu chaque année d'Angleterre un renfort d'hommes énergiques et industrieux avec un contingent croissant de capitaux, tandis que les Canadiens-Français, ont été entièrement abandonnés à leurs propres forces, on s'expliquera sans peine qu'ils encombrent le marché politique et administratif, au lieu d'exploiter, avec l'auxiliaire de la machinery et de la science modernes^ le magnifique dépôt de richesses naturelles qui est à leur disposition. C'est ici surtout que l'on peut apprécier l'énorme importance du rôle que joue le capital dans une société civilisée. Grâce aux capitaux de la mère patrie, les Anglo-Canadiens se sont emparés de toutes les grandes affaires, l'esprit d'entreprise s'est : développé chez eux, et ils ont préféré l'indépendance ' et la richesse que procure l'industrie agrandie et fécondée par le capital, à la dépendance électorale et I aux maigres situations que pouvaient leur donner la ; politique et l'administration. Comme aux Etats-Unis, les politiciens appartiennent généralement, dans la partie anglaise du Canada, à une couche sociale inférieure. La couche supérieure est occupée par l'élite des banquiers, des négociants , des entrepreneurs j
d'industrie, des constructeurs de chemins de fer, tandis que l'élite des Canadiens-Français se jette dans la politique, faute d'un autre débouché plus avantageux. On me faisait remarquer qu'41s s'y montrent supérieurs à leurs émules anglais, et on en concluait, non sans quelque vanité, que les Français sont décidément les mieux partagés en fait d'aptitudes politiques et administratives. La conclusion peut être flatteuse, est-elle exacte? Les Franco -Canadiens mettent en Hgne leurs meilleures troupes, tandis que les Anglais ne fournissent guère à la politique et à l'administration que les traînards et les fruits secs du monde des affaires. Pour eux, la politique est un pisaller ; pour les Canadiens-Français, c'est le seul débouché lucratif qui soit ouvert aux intelligences. On a reproché aux éducateurs de la jeunesse canadienne de lui donner une instruction trop exclusivement classique, propre seulement à former des prêtres, des avocats, des médecins, des politiciens ou des notaires. Le reproche est fondé ; mais, dans Fétat actuel des choses, une éducation plus pratique n'aurait eu, selon toute apparence, d'autre résultat que d'accélérer l'angliflcation du Canada français. Qu'auraient pu devenir des ingénieurs, des agronomes, des chimistes à leur sortie des écoles spéciales? Faute de trouver un débouché dans des établissements francocanadiens, ils auraient bien été obligés d'aller offrir leur science aux Anglais ou aux Américains, et, par conséquent, de s'anglifler ou de s'américaniser. La routine, en ce cas, a du moins servi à quelque chose : elle a contribué à préserver la nationalité française. C'est encore à l'interruption des rapports entre le Canada français et la mère patrie qu'il est juste d'attri-
buer l'état comparativement arriéré de la province de Québec. — Si nous possédions les terres fertiles des vallées du Saint-Laurent et de l'Ottawa, les mines de fer, de cuivre, de plomb argentifère, de houille, de pétrole, les gisements de phosphates, les forêts et les pêcheries de cette région favorisée entre toutes, disent les Anglo-Canadiens, nous en tirerions bien un autre parti que ces Français endormis et routiniers. Avec notre science, notre esprit d'entreprise et nos capitaux, nous en ferions l'Eldorado de TAmérique. — C'est possible; mais d'oîi vous viennent votre science, votre esprit d'entreprise et vos capitaux? Ils vous viennent d'Angleterre, tandis que nous ne recevons rien de la France. Nous n'avons pas progressé autant que nous aurions pu le faire, et que nous l'aurions fait si nous avions été à votre place; mais mettez-vous à la nôtre, et peut-être nous jugerez-vous avec moins de sévérité et plus de modestie.
Il n'en est pas moins grandement temps que la France intervienne pour égaliser la partie, et nulle part elle ne trouvera un champ d'exploitation plus, riche pour son esprit d'entreprise et ses capitaux, ni une population mieux disposée à les accueillir.
La province de Québec. — Sa situation économique. — Les vieilles et les nouvelles paroisses, — L'émigration aux États- Unis. — Physionomie des vieilles paroisses. — Les églises. Le clergé grand bâtisseur. — Les mauvais chemins. — État de l'agriculture. — Prix des terres. — Le socialisme et les terres vierges. — La forêt. — Les lumhermen et les défricheurs. — Le curé Labelle. — La hache du pionnier. — La cale sèche et le nouveau bassin de Québec. — Une ordonnance canicide. — Ottawa. — La chute de la Chaudière. — Le palais du gouvernement. — Une alerte en cas d'incendie. — La spéculation sur les terrains à Montréal. — L'exportation du bétail vivant en Angleterre .
Supposez que les vallées de la Loire et de ses affluents seules soient défrichées et mises en culture, tandis que le reste de la France au nord et au midi demeurerait encore couvert de forêts, et vous aurez une idée de la province de Québec. L'étendue de cette France d'Amérique est, à peu de chose près, la môme que celle de la France d'Europe, et son cUmat, que l'on a calomnié, ne doit pas différer sensiblement de celui de l'ancienne Gaule avant que la charrue y eût passé. La première neige est tombée le 15 de ce mois à Montréal, et on m'assure que l'hiver devient
Montréal, le 18 novembre 1880.
moins rude à mesure que s'étend la zone des défrichements. Les « vieilles paroisses », où se trouve concentrée la population canadienne française, et où elle s'est multipliée en progression géométrique, s'étendent sur les deux rives du majestueux Saint-Laurent à une profondeur de 40 à 100 kilomètres ; au delà, c'est la forêt. Au midi, cette région forestière qui confine aux Etats-Unis, n'a plus qu'une faible profondeur; en revanche, au nord, elle couvre jusque par delà les frontières de la province un espace au moins égal à la superficie de la France depuis la Loire, de k. Belgique et des provinces rhénanes. Plus au
nord, aàns la région voisine de la baie d'Hudson, la haute futaie disparaît pour faire place graduellement aux taillis et aux mousses. Les vieilles paroisses sont en pleine culture, et le bois y devient rare. Les champs et les prairies s'étendent à perte de vue, symétriquement séparés comme aux Etats-Unis par des fences, clôtures en bois. J'ai même retrouvé çà et et là des murs irlandais en pierres superposées. Les habitants, d'abord clairsemés, ont peu à peu rempli la vallée, et, maintenant, les vieilles paroisses ne suffisent plus à contenir le surcroît de leur population. Chaque année, des essaims de vigoureux pionniers s'enfonçent dans la forêt, y font une éclaircie, et, au bout de quelques années, la province compte une paroisse de plus. Mais le travail du pionnier est rude, et il exige d'ailleurs des avances que les pauvres gens n'obtiennent point sans payer de gros intérêts. Aussi, depuis que la multiplication des chemins a étendu le marché du travail comme tous les autres marchés, voit-on l'excédent de la population franco-canadienne é migrer de préférence aux « Etats » (Etats-Unis), où
elle trouve aisément de l'occupation dans les fermes et dans les manufactures. On n'évalue pas à moins de 4 ou 500,000 le nombre des émigrants du Canada, — pour la plupart de la province de Québec, — établis dans le Maine , le Vermont, l'illinois et les autres parties de l'Union américaine. Interrompu pendant la crise, cet exode a recommencé depuis un an, de manière à combler l'arriéré. Du 30 juin 1879 au 30 juin 1880, 99,706 Canadiens, dont 79,611 des provinces de Québec et d'Ontario, ont émigré aux Etats- Unis, en dépit du tarif protecteur qui devait avoir pour résultat infaillible de les retenir dans les manufactures du Canada.
J'ai traversé pour la seconde fois les vieilles paroisses, et j'ai été frappé, comme il y a quatre ans, de l'apparence confortable des habitations, — badigeonnées de couleurs claires avec des persiennes vertes et une piazza (galerie en bois) le long de la façade. Les églises, avec leur clocher recouvert d'écaillés de ferblanc, sont vastes et proprement tenues ; beaucoup sont neuves. Le clergé canadien est un grand bâtisseur, et les paroisses se piquent volontiers d'émulation sur ce chapitre. Quand la vieille église est devenue trop petite, ou lorsqu'elle vient à être absolument éclipsée par l'église neuve de la paroisse voisine, le curé rassemble les habitants, non sans avoir préalablement endoctriné les habitantes, il leur expose la nécessité de ne point se laisser distancer par leurs voisins, et il leur exhibe les plans, coupe et élévation d'un édifice en style Renaissance qui reléguera dans l'ombre le clocher rival. Les habitants votent et se portent collectivement garants des frais. On emprunte la somme, ordinairement remboursable
en huit ans, et, chacun paye sa quote-part annuelle d'intérêt et d'amortissement jusqu'à ce que la dette soit éteinte. Dans le joli village de Yamachiche, sur le parcours du chemin de fer de Montréal à Québec, j'ai visité une superbe église, en style italien, bâtie par ce procédé au prix de 60,000 piastres. Chaque habitant propriétaire avait bien contribué à la dépense pour 120 ou 150 piastres. C'est, à coup sûr, un luxe qu'on ne saurait blâmer; mais les chemins qui conduisent à cet édifice superbe sont affreux; on ne peut quitter les trottoirs en planches qui les bordent, sans tomber dans un océan de boue ; les charrois sont horriblement difficiles et coûteux ; les charrettes se détraquent, les chevaux s'éclopent : ne serait-il pas sage d'améliorer les chemins, et, au besoin, d'imiter les Anglais de la province d'Ontario, qui ont d'excellentes routes à barrières, sauf à laisser durer un peu plus longtemps les églises? D'un autre côté, les habitants aiment à bien vivre, et les familles sont nombreuses. Autrefois, avant que les concessions eussent été entièrement mises en culture, il y avait profit à obéir au précepte : Croissez et multipliez/ L'élève d'une nombreuse famille constituait pour l'habitant l'emploi le plus avantageux qu'il pût faire de son épargne. Grâce à la fécondité exubérante d'un sol vierge, jointe à l'insuffisance des communications et des débouchés, les enfants ne coûtaient pas cher à élever, et ils formaient bientôt un contingent de travailleurs robustes auxquels il n'était pas nécessaire de fournir un salaire en argent. Mais cet état de choses primitif et patriarcal a eu un terme : aujourd'hui les concessions des vieilles paroisses sont complètement défrichées, et la fécondité du sol a diminué, car les fermiers bas-canadiens, peu au courant des nouvelles
théories agricoles, s'imaginaient volontiers que la Providence se chargeait de renouveler la puissance productive du sol. Comme le disait M. Arch, le président des Trades Unions anglaises, lors de sa visite au Canada : They kave murdered the soil, ils ont assassiné la terre, ou plutôt ils l'ont laissée s'affaiblir faute d'aliments, n'ayant pas l'idée que la terre a besoin d'être nourrie aussi bien que les chevaux et les bœufs, et qu'il faut de toute nécessité lui restituer l'équivalent de ce qu'on lui enlève sous forme de blé, de foin ou de bétail si Ton ne veut point « l'assassiner » à la longue. Cependant, le pli était pris, l'accroissement de la population se poursuivait sur l'ancien pied, quoique le prix de revient d'une famille se fût graduellement augmenté, et que les enfants arrivés à l'âge d'homme quittassent maintenant le foyer paternel pour émigrer dans les « Etats », en laissant sur le sol natal un déficit au lieu d'un profit. Il est clair que ce système primitif d'économie rurale aurait fini par ruiner la vallée du Saint-Laurent comme il a ruiné les plaines de la Mésopotamie et la campagne romaine. Mais, Dieu merci! le mal n'est point devenu irréparable, et le gouvernement de la province, — c'est une justice à lui rendre, — fait tout ce qui dépend de lui pour susciter un progrès agricole devenu nécessaire : il distribue des phosphates, dont on a découvert de riches gisements dans les vallées de l'Ottawa, et il s'efforce d'encourager l'enseignement de l'agriculture. Néanmoins ses ressources et ses moyens d'action sont limités, et, en cette affaire comme en bien d'autres, rien ne saurait remplacer l'esprit d'entreprise et les capitaux des particuliers. Malgré tout, le dépôt des forces naturelles du sol n'est entamé qu'à
la surface; et dans Tîle de Montréal, par exemple, où un système plus judicieux de culture a prévalu, la terre se porte à merveille. Chose digne de remarque : la concurrence redoutable dont nos protectionnistes se servent avec tant de succès pour induire nos bons agriculteurs à payer plus cher le fer de leurs charrues et la toile de leurs chemises, est demeurée sans influence sur le prix des terres des anciennes provinces du Dominion. Les terres se vendent actuellement de 450 fr. à 1,500 fr. l'hectare dans la vallée du Saint- Laurent, et il n'y a aucun symptôme de baisse, au contraire ! Chose plus curieuse encore : tandis qu'on paye 500 fr. et davantage un hectare de terre dans les vieilles paroisses, il suffit d'aller à quelques dizaines de kilomètres du fleuve pour se procurer en quantité inimitée des terres vierges à raison de 35 centins (1),: l'acre, 5 ou 6 fr. l'hectare. Seulement, ces terre§; vierges sont en bois debout, et il n'y a pas de chemins qui y mènent. Je me rappelle à ce propos qu'un de§' arguments favoris des socialistes contre ces affreux propriétaires consistait à leur reprocher d'avoir dépouillé le reste de l'humanité de ses droits imprescrip-?' tibles sur les facultés productives du sol, et en particuHer de ses droits de cueillette, de chasse et de vaine pâture. Qu'ils viennent donc voir ici ce que valent les facultés productives du sol, sans oublier la cueillette, la chasse et la vaine pâture, avant que le travail et le capital soient intervenus pour transformer les bois et les marécages en une machine à produire régulière^ ment du blé, de l'avoine et du foin I
(1) Une piastre, l'équivalent d'un dollar, se divise en cent centins.
f Ceci me ramène à la question des défrichements, ijuestion vitale, puisque les trois quarts de la province Ile Québec sont encore sous bois. La forêt vierge est jittaquée par deux catégories d'ennemis : les bûlîherons et les pionniers. Les bûcherons ou lumbermen ;ont les exécuteurs des hautes œuvres des capitalistes, iinglais pour la plupart, qui ont entre leurs mains le 'îommerce des bois. Ces gros exploitants achètent au ijouvernement des concessions ou des limites dans la forêt, et ils payent en outre un droit sur chaque pied jîube de bois exploité. Ils fournissent un des priniîipaux articles d'exportation du Canada. Sur un chiffre total de 60 millions de piastres, le bois figurait bour 13,261,000 piastres en 1879. L'abatage et surbut le transport des arbres, le sciage des madriers, les planches, et des bardeaux exigent naturellement les capitaux considérables ; il a fallu établir des glissoires pour faciliter le transport dans les localités où les rivières ne sont point à la portée immédiate des 3xploitations, et d'énormes scieries pour débiter le pois abattu. Les capitalistes fournissent les moyens jfexploitation, mais il est fort possible qu'un bon iîombre d'entre eux n'aient jamais vu la forêt. Les pûcherons y passent leur vie, sauf deux ou trois semaines de vacances qu'on leur accorde tous les ans. pe sont pour la plupart des Franco-Canadiens, ou des ,nétis dont les muscles se sont développés peut-être jiux dépens de l'intelligence. Ils habitent par escouades de 40 ou 60 de vastes « chantiers » consj.ruits en poutres grossières; on les nourrit, et ils j^agnent de bons salaires, quoique trop souvent payés j?u nature ; mais Tinstitution des Caisses d'épargne leur est encore totalement inconnue. La campagne
finie, ils arrivent en bandes à Québeb, achètent un « complet )) avec une éblouissante cravate rouge," louent des « calèches » à la journée, font de nombreuses stations dans les bars et autres établissements' ejusdem farinœ, et lorsqu'ils ont vidé leurs poches, ce qui ne tarde guère, ils reprennent le chemin de la i forêt. Les ressources forestières sont tellement abon-if dantes, que le gouvernement n'a pas cru devoir encore i surveiller et régler l'exploitation de ces richesses réputées inépuisables. Il serait temps cependant d'y aviser, car les lumbermen pourraient bien être, eux aussi, en train d'assassiner la forêt.
Les défricheurs font concurrence aux lumbermen dans cette œuvre de destruction ; mais du moins ils remplacent la futaie et le taillis par des plantes alimentaires. Ils agrandissent le domaine de l'homme civilisé aux dépens de celui de l'Indien, de l'ours et du castor. J'ai traversé la forêt livrée à la hache du défricheur, et je n'ai pu me défendre, malgré tout, d'un sentiment de | tristesse à l'aspect de ces pauvres arbres entaillés par j la hache et noircis par le feu. Ici, des troncs gisent dé- j pouillés de leur écorce : — on l'emploie pour la tannerie | et elle est entassée en monceaux réguliers le long dej la route ; — là, on fait avec le menu bois des amas de cendres dont on retire de la potasse ; une fumée acre; et épaisse vous prend à la gorge et vous détournez la i vue de ce spectacle de désolation utile ; un peu plus j loin, la besogne est déjà plus avancée ; il ne restej plus que des souches qu'on laisse pourrir lentement, ! car elles coûtent trop cher à extraire. On a commencé ! depuis quelque temps à activer la destruction des! racines au moyen du pétrole. Plus loin encore, on ai donné au sol une première façon sommaire, et oU i
obtiendra sans grand'peine, dans l'espace laissé libre entre les souches, une belle récolte de blé ou d'avoine. Tout auprès^ on aperçoit la hutte en rondins du pionnier. Au point de vue du confort, elle ne s'élève pas sensiblement au-dessus du niveau de la cabine du petit tenancier irlandais ; mais c'est un logis provisoire. Quand le pionnier aura achevé de défricher sa concession de 100 acres (33 hectares), si ses affaires vont bien, s'il n'a pas été obligé d'emprunter à un intérêt par trop usuraire son petit capital d'exploitation, il se construira une autre habitation, plus commode et plus jolie. Ses voisins en feront autant et comme le Canadien-Français est un des êtres les plus sociables de la création, les maisons se rapprocheront : ce sera le commencement d'un village. On demandera au gouvernement de percer une route, à l'évêque d'ériger le village en paroisse ; on construira une modeste église en bois, que l'on remplacera plus tard par un édifice en style italien, et on aura créé ainsi un nouveau foyer de bien-être modeste et de vie paisible. Cependant tout n'est pas rose dans l'existence du pionnier, et il faut avoir l'âme chevillée au corps pour supporter dans les premiers temps la solitude de la forêt, la neige de l'hiver et les moustiques de l'été. Puis il y a les créanciers, plus affamés que les moustiques. Il a fallu se procurer un capital pour acheter la terre, les instruments et les avances de subsistances et de semences nécessaires pour l'exploiter. Si les premiers produits sont insuffisants, si l'on n'obtient pas un bon prix pour la potasse, les écorces de « pruche » et l'avoine, la dette grossit au heu de s'éteindre. Un moment arrive oîi il faut rembourser le capital avec les intérêts. Alors, le pionnier
vend ou laisse vendre ce domaine qu'il a créé, et aussi pauvre, plus pauvre qu'il ne l'était avant d'avoir quitté l'ancienne paroisse, vieilli et chargé des soucis d'une famille, il prend sa hache et s'enfonce de nouveau dans la forêt. On conçoit que beaucoup de jeunes gens reculent devant de telles épreuves, et qu'ils préfèrent prendre un ticket de chemin de fer et aller demander du travail dans les fermes ou les manufactures des (( Etats » ; ou bien encore, s'ils appartiennent à une famille possédant quelque influence électorale, qu'ils sollicitent une place du gouvernement provincial ou fédéral.
Il faut le dire toutefois à l'honneur des Canadiens- Français, ils se laissent moins facilement décourager que leurs voisins. Anglais ou Irlandais, par les rudes épreuves et les déceptions plus cruelles encore de l'existence du pionnier ; et tandis que l'élément britannique gagne du terrain dans les villes, c'est l'élément français qui domine dans les défrichements, et qui étend les limites du domaine rural. Le clergé a mis son influence toute-puissante au service de la colonisation. — Emparez-vous de la terre ! tel est le mot d'ordre que les évêques ont donné dans les vieilles paroisses, et ils ont trouvé dans le clergé inférieur des auxiliaires ardents à faire fructifier cette bonne parole. J'ai rencontré dans la paroisse de Saint-Jérôme un curé colonisateur qui est bien certainement une des physionomies les plus originales et une des têtes les plus intelHgentes que j'aie vues. Ce gros homme réjoui, à la repartie prompte, a créé à lui seul une dizaine de paroisses et colonisé un millier d'habitants. Il a obtenu un embranchement de chemin de fer pour sa paroisse, et il s'est fait l'apôtre spécial des routes de colonisation
Ci. de l'exploitation des gisements métallurgiques. Toujours en mouvement avec des plans et des échantillons dans les poches d'une soutane qu'il oublie de renouj vêler, la tête couverte d'une énorme casquette de j loutre, le curé Labelle, -7 c'est un nom qui mérite d'être retenu, — lutte victorieusement contre Tinertie i des bureaux et la routine des habitants. Ses sermons I et ses « mots » en faveur des chemins de fer sont 1 célèbres dans toute la province. Gomme un de ses paroissiens lui faisait remarquer qu'on n'a pas besoin i de chemins de fer pour aller en paradis : — C'est \ bien vrai, lui répondit le curé de sa grosse voix, I mais savez-vous ce que saint Pierre dira à ceux qui i arriveront en charrette? Il leur dira : « Vous êtes des i imbéciles ! » — Cette verte éloquence est à bon droit I populaire, et le curé Labelle a fait de nombreux pro- I sélytes ; mais il est évident qu'à moins de renouveler 1 ses méthodes et ses procédés, l'industrie du défrichei ment aura de jour en jour plus de peine à attirer les intelligences et les bras qui trouvent maintenant d'autres débouchés. Les apôtres de la colonisation t commencent à comprendre qu'il y a quelque chose à ! faire de ce côté : — qu'il faut d'abord créer des I routes pour attirer les colons et s'efforcer de leur il procurer des capitaux à meilleur marché; mais ils i n'admettent pas volontiers qu'on puisse substituer à i la hache du pionnier un instrument ou un procédé I moins primitif. — Aucune machine ne saurait rem- ! placer la salive de nos fileuses, disaient les petits ; fabricants de toile des Flandres lors de l'introduction des métiers mécaniques. — Rien ne vaudra jamais la I hache du vigoureux pionnier canadien pour éclaircir I la forêt, entends-je répéter tous les jours. Il me
semble cependant que quelques douzaines de cartouches de dynamite introduites entre les racines delà haute futaie pourraient bien faire en quelques minutes la besogne qui coûte aujourd'hui des mois au pionnier, si vigoureux que soit son bras, si bien affilée que soit sa hache. Toutes les industries renouvellent leur outillage ; pourquoi celle du défricheur et du colon ferait-elle exception à la règle ? Mais ici encore nous nous retrouvons en présence de la même difficulté : l'insuffisance du capital, et nous nous apercevons une fois de plus qu'il est absolument impossible de se passer du concours de ce « tyran )>.
Après avoir jeté un coup d'œil sur les vieilles et les nouvelles paroisses, visité Québec et Ottawa, je suis revenu à Montréal. On va de Montréal à Québec en sept heures, à Ottawa en quatre heures par le Montréal^ Québec^ Ottawa and occidental railway^ un chemin de fer construit et exploité par le gouvernement de la province, en attendant qu'une Compagnie se constitue pour l'acheter ou l'affermer. On est en train de construire à Québec une magnifique cale sèche et de creuser un nouveau bassin, — presque sans le concours des bras de l'homme, — au moyen de Tinfâme capital, investi ici dans une énorme cuiller, là dans des tenailles colossales qui draguent le fond et transportent automatiquement les produits du dragage sur le rebord du bassin. Depuis ma première visite à Québec, on a construit un ascenseur qui permet de monter en quelques minutes de la ville basse à la ville haute. C'est une entreprise anglaise, et toutes les indications à l'adresse du public, — français pour les cinq sixièmes — sont en anglais. En anglais aussi cette or-
donriance canicide, affichée dans le Jardin public, au pied du monument de Wolfe et de Montcalm : Any dog found irespassing will be destroyed. Les chiens euxmêmes sont tenus de savoir l'anglais dans cette ville française I J'ai vu pour la première fois Ottawa, la capitale du Dominion. C'est une jolie ville de 25,000 âmes, située sur la rivière dont elle a pris le nom. En traversant le pont qui met le faubourg de Hull en communication avec la ville, on aperçoit au milieu d'une agglomération de scieries et de fabriques la chute de la Chaudière, un Niagara vu par le gros bout de la lorgnette. La rivière y fait un saut de 40 pieds de hauteur, sur une longueur de 200. Ce serait d'un effet superbe si l'industrie ne s'était pas emparée de ce colossal pouvoir d'eau (le débit de l'Ottawa est de 3,500 mètres cubes par seconde aux hautes eaux ) sans aucun ménagement pour les amateurs des beautés de la nature. Ottawa est le foyer du commerce des bois, et les bords de la rivière sont garnis, à perte de vue, d'énormes cubes de planches et de madriers fraîchement sciés. Sur la hauteur, dominant à une soixantaine de mètres le cours sinueux de l'Ottawa, on a élevé le Government building^ — un gros palais en style quahfié de gothique italien, où se trouvent réunis les salles du Parlement et les bureaux des treize ministères du Dominion. Par exemple, la Bibliothèque, distribuée et décorée avec goût dans une vaste rotonde, est digne d'une capitale. La résidence du gouverneur général, Rideau Hall^ semblerait mesquine à plus d'un landlord anglais ou même irlandais. Le premier ministre du Dominion, sir John Mac- Donald, chef du parti conservateur, habite un joli cottage donnant sur une avenue qui finira sans doute
par avoir un pavé. Les politiciens du Dominion, — c'est une justice à leur rendre, — se contentent encore de leurs appointements pour vivre, et l'un d'entre eux nous racontait, non sans fierté, qu'un de ses confrères américains, apprenant qu'il était depuis quinze ans dans la politique, qu'il avait été trois fois ministre et que sa fortune était encore à faire, l'avait amicalement traité d'idiot. Il faut souhaiter que les politiciens du Dominion continuent longtemps à mériter ce compliment. Le maire d'Ottawa, suivant en cela l'exemple de son aimable collègue de Montréal, nous a donné le spectacle d'une alerte en cas d'incendie. Dans chaque quartier, ordinairement près d'un hôtel ou d'une station de police, il y a une boîte contenant un signal en communication électrique avec les différents postes de pompiers. La clef de la boîte est à l'hôtel ou à la station. On abaisse un piton dans une rainure, et au bout de deux minutes moins quelques secondes accourt au triple galop une premièrepompe, ou, pour mieux dire, un premier rouleau de longs tuyaux en caoutchouc que l'on visse à la conduite d'eau de la rue, puis c'est un second, un troisième attelage avec un assortiment d'échelles : an bout de quatre minutes nous avons sous les yeux tous les appareils à incendie de la ville et des faubourgs. Au bruit du signal, les chevaux ont été se placer d'euxmêmes devant les pompes ; en quelques secondes les traits étaient attachés, et les pompiers huchés sur les véhicules. A Chicago, on a introduit même un perfectionnement ingénieux à ce système progressiL. Pendant la nuit, le signal fait basculer les lits de camp des pompiers de service. Les dormeurs culbutent sur leurs pieds; en un clin d'œil on est levé, on
part, on est parti. Voilà un miracle de célérité qui mettra bien un siècle à traverser l'Atlantique. Montréal a été cruellement éprouvé par la dernière crise, et par une colossale spéculation de terrains. Les villes grandissent vite en Amérique. Encore se presset-on quelquefois un peu trop d'escompter leur grandeur future. A Montréal, la spéculation avait poussé à 1 piastre le pied, des terrains qui valaient auparavant 1 centin ; on avait percé force avenues et mesuré des blocs par centaines en attendant de les bâtir. La crise est survenue, le ballon s'est dégonflé et les spéculateurs se sont trouvés à terre, les côtes fortement meurtries. La leçon leur profitera-t-elle ? Qui sait? En attendant, il y a dans les nouveaux quartiers plus de rues que de maisons, et on peut devenir propriétaire à des prix doux. Aujourd'hui la crise est passée, les affaires reprennent, et voici notamment une nouvelle branche de commerce : l'exportation du bétail sur pied pour l'Angleterre, qui a pris un développement extraordinaire. Pendant le mois de septembre on n'a pas expédié moins de 10,826 bœufs, 4,620 moutons et 2,026 porcs à destination de Liverpool. Le déchet pendant la traversée est insignifiant. Les graziei's anglais et irlandais ne seront pas contents, le bétail national en gémira; mais le peuple anglais sera mieux nourri, et l'Angleterre ne s'en portera pas plus mal.
Manifestations du sentiment national. — Pourquoi les Anglo- Canadiens se montrent favorables à une reprise des relations financières et commerciales entre le Canada français et son ancienne métropole. — Obstacle qu'elle rencontre dans le tarif des douanes. Le régime protecteur au Canada. — Circonstances qui ont déterminé son adoption. — La crise américaine et ses effets. — Le tarif protectionniste de 1879. — Tribut sans compensation qu'il impose aux provinces de FOuest. — Maux qu'il cause aux autres en détournant les capitaux de leur destination naturelle. — Etat des relations commerciales avec la France. — Entraves que leur oppose le régime protecteur des deux côtés de TAtlantique. — Contradiction entre l'accroissement des dépenses pour les voies de communication et l'augmentation du tarif des douanes. — Pourquoi un régime d'entière liberté commerciale serait particulièrement avantageux au Canada.
Montréal, le 26 novembre 1880.
Depuis mon arrivée dans la province de Québec, j^assiste à une véritable explosion du vieux sentiment national qu'une séparation de plus d'un siècle et l'oubli dans lequel la France a laissé ce vigoureux rejeton qui lui a poussé dans le nouveau monde n'ont pas réussi à éteindre, ni même à affaiblir. Les délégués du Crédit foncier franco-canadien et les autres Français que commencent à attirer les richesses agricoles
et minérales, encore vierges, de cette région privilégiée, sont accueillis partout avec les démonstrations de sympathie les plus vives et les plus touchantes. Les partis eux-mêmes ont fait trêve à leurs querelles : libéraux et conservateurs, rouges et bleus^ se réunissent pour fêter «les Français de France», et il est question même d'inaugurer une politique de conciliation qui fusionnerait les éléments modérés des deux partis, en se proposant pour but la reprise et le développement des relations financières et commerciales du Canada avec la France. Les Anglais se montraient d'abord quelque peu étonnés de cet entraînement national, mais ils n'ont pas tardé à comprendre que ce n'est pas trop de l'influence et des intérêts combinés de l'Angleterre et de la France pour écarter du Canada le seul danger sérieux qui le menace, je veux parler de l'absorption du Dominion dans la grande république. Entre la partie anglaise du Canada et les Etats-Unis, les différences sont presque insensibles; langue et mœurs, tout est pareil, La seule différence appréciable, c'est que les Américains ont un peu plus que leurs voisins l'habitude de parler du nez ; mais, en somme, l'annexion ne changerait guère que la couleur du drapeau. L'élément français répugne naturellement davantage à l'américanisation, et voilà pourquoi l'Angleterre est intéressée à le laisser se développer et se fortifier dans l'intérêt même de sa domination dans le Canada. Aussi les hommes d'Etat d'Ottawa se montrent-ils, à l'égal de ceux de Québec, disposés à favoriser un rapprochement entre la France et son ancienne colonie.
Malheureusement, il y a un obstacle qui pourrait bien neutraliser en partie ce concours de bons senti-