TROISIÈME PARTIE
que, si les ressources du pays ne permettent pas de prêter assistance à plus de quatre-vingt ou cent mille indigents, on sera parfaitennent libre den*en pas secourir davantage*.
Mais en même temps que Ton aperçoit les moyens par lesquels la loi serait rendue praticable, on reconnaît comment elle deviendrait inefficace : on se demande en effet de quelle conséquence serait, pour le salut et pour le repos du pays, le secoups donné à cent mille pauvres, c'est-à-dire à moins d'un vingtième de tous les pauvres d'Irlande!
Croit-on d'ailleurs qu'il fût facile de choisir, parmi les millions de pauvres que possède Tlrlande, ces quatre-vingt ou cent mille privilégiés auxquels seuls Taumône publique serait accordée? Je vois bien le droit qu'on aura de faire ce choix, mais je ne puis comprendre sur quelle base on s'appuiera pour le faire.
S'efforcera-t-on de n'adresser le secours qu'aux plus extrêmes misères? Mais il faudra d'abord les reconnaître. Or, comment les distinguer au milieu de cfette multitude de voix qui font toutes entendre un pareil cri de détresse? Qui possédera le secret magique de deviner des souffrances différentes dans des conditions toutes semblables? Il y a une misère extrême, où les degrés, s'il en existe, ne sauraient se marquer. Qui dira lequel a le plus faim parmi des millions de pauvres affamés? Dans nul pays peut-être il n'existe un type d^ misère aussi uniforme qu'en Irlande. Et voyez quels incroyables efforts va faire chacun de ces millions de pauvres pour paraître le plus pauvre de tous ; quelle émula*tion d'indigence! quelle rivalité de haillons, de douleurs feintes ou réelles, de plaies véritables ou simulées! quelle prime offerte à l'imposture! Remarquez que tous ces pauvres, voulussent-ils vous dire eux-mêmes de bonne foi
* Aujourd'hui, en temps ordinaire, le chiffre moyen^ des' pauvres admis dans le workhouse est souvent inférieur à 50,000, et toujours à 100,000. — Voir les tables stotisliques olficielles.
{Note de la septième édition, 1862.)
quels sont parmi eux les plus misérables, seraient bien embarrassés de le faire ; coiTiment donc réussirez-vous à savoir la vérité au milieu de tant d'efforts tentés pour vous conduire à l'erreur!
La distribution de la charité publique est déjà une tâche bien difficile et bien délicate dans le pays où la pauvreté est un cas rare, et la misère une exception. Comment donc se fera-t-elle chez un peuple où Tindigence est, eu quelque façon, le sort conimun, et où la condition supérieure à la pauvreté est un accident?
Évidemment, quoi qu'on fasse, en l'absence de toute règle légale et detput moyen moral d'appréciation, on sera forcément ramené, pour Texécution, aux procédés purs et simples de l'arbitraire. Mais Tarbitraire est précisément le vice le plus dangereux qui se puisse rencontrer dans toute institution donnée à l'Irlande. Ce pays a été si longtemps le jouet du caprice et de la tyrannie, qu*il croit difficilement à l'impartialité de ceux qui le gouvernent; et, en supposant qu'un choix de pauvretés irlandaises se pût faire avecéquité, il suffirait que ce choix se fît arbitrairement, pour que le peuple le trouvât injuste. Ainsi, tandis que l'assistance donnée au petit nombre n'améliorera que médiocrement le sort des pauvres secourus, pn peut compter que tous les pauvres auxquels la oharité publique sera refusée se croiront les victimes de la plus inique exclusion.
Voyant bien qu'il n'était guère moins difficile de faire un choix parmi les pauvres d'Irlande que de les secourir tous, les législateurs anglais ont recouru à un second moyen. Pour diminuer le nombre des charités à faire, ils ont mis à l'obtention du secours des conditions propres à en éloigner le pauvre. En conséquence, la même loi, qui établit en Irlande un régime de charité pour les pauvres, prescrit la constrûctiQn de quatre-vingts ou cent dépôts qu'elle appelle maisons de travail (workhouses), où seront administrés les secours de la bienfaisance publique (i). Ces établissements,