‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 2)Chapitre 59 sur 219 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

droit commun; mais ceci n'empêche pas que, dans le comté de Kent, aussi bien que dans le Yorkshire, les domaines ne se conservent dans leur Intégrité. Ce qui n'est pas l'œuvre de la loi s'y fait par la volonté de l'homnie, et le yeoman do Kent crée par son testament l'aîné que la loi ne lui donnerait pas.

Du reste, ce ne sont pas seulement les grands intérêts de Taristocratie, les passions des nouveaux riches, les traditions populaires, les souvenirs et les mœurs, qui, en Angleterre, conspirent incessamment à resserrer la terre entre les mains d'un nombre toujours moindre de possesseurs. C'est une opinion théoriquement établie et singulièrement populaire dans ce pays, que, pour être féconde, la terre no doit point se diviser, et qu'un grand domaine appartenant à un seul maître produit plusproportionnellemont que plusieurs petites terres d'égale étendue ayant chacune un possesseur.

Fondée ou non, celte théorie est certainei rient trés-répandue en Angleterre ; et, en ce moment, elle est peut-être l'auxiliaire le plus utile de l'aristocratie, o.l le plus grand obstacle à la division du sol.

Ainsi nulle voix, en Angleterre, ne s'élève pour demander qu'on démohsse ces ruines si bien conservées de la vieille société, et l'indivision du sol continue.

Ce n'est pas que les terres anglaises aient conservé de nos jours cette nature absolument inaliénable qu'il était dans l'esprit des lois féodales de leur conférer. Non : leur inaliénabilité, dont le premier effet était de placer les fiefs à l'abri de la confiscation royale, était trop incommode aux rois normands et aux Tudors pour que ces princes ne travaillassent pas à la détruire Vainement, toutefois, ils d(»mandèrent à leurs parlements d'abolir les substitutions ; ceux-cin'y consentirent jamais. Alors, ne pouvant changer la loi, les rois anglais résolurent de la fausser. Ils en confièrent le soin à leurs cours de justice, auxquelles leur appel ne fut pas vain. Alors, dépendants des rois, les juges in-

veillèrent la plus subtile de toutes les fictions légales, a Taide de laquelle toute espèce de substitution pouvait être Subitement rompue (1):

Cette jurisprudence, inspirée par le despotisme, tendait cependant à l'affranchissement du sol. Elle le plaçait, il est vrai, sous la main du despote, mais en même temps elle le rendait accessible à l'acheteur. Toutefois, à peine se fut-elle établie, que les grands propriétaires s'efforcèrent d'éluder cette jurisprudence, imaginée pour éluder la loi. Il s'éleva alors une lutte singulière entre les ruses de l'intérêt aristocratique, ingénieux à perpétuer les monuments de son orgueil, et la profonde sagacité du juge, protecteur servi le de la liberté du sol. Cette lutte dure encore de nos jours, avec cette .différence que les mœurs continuent l'œuvre des passions, et que le juge, devejiu inamovible, fait par tradition ce que son devancier faisait par complaisance.

Mais alors même que les terres sont aliénables, elles sont très-difficilement ahénées. L'obstacle vient surtout des ténèbres qui en Angleterre couvrent le titre de la propriété. Le domaine n*est plus sujet aux atteintes de la confiscation royale; mais nul moyen n'existe pour l'acquéreur de s'assurer que la terre qu'il achète appartient bien réellement à celui qui la vend. La propriété foncière ne se transmet en Angleterre que [lar actes sous seing privé : les actes publics y sont inconnus. De là suit la facihté pour un propriétaire de vendre à celui-ci le domaine qu'il a hypothéqué à celuilà, et dont il a fait donation à un troisième.

On a de tous temps en Angleterre repoussé la publicité des contrats translatifs de propriété. Je ne sais quel voile mystérieux y enveloppe la terre et dérobe à tous les yeux les vicissitudes de sa fortune. Il semble qu'en lui permettant de changer de maitre on veuille du moins tenir secrète sa nouvelle destinée, pour que, dans l'instant même où le sol s'ébranle, on le croie encore immobile.

Et puis, dans une société aristocratique où la consi-

Page 1