TROISIÈME PARTIE
Ce droit est .sans contredit le privilège le plus important de l'aristocratie anglaise; ajoutons qu'il est le plus incon* testablement national.
Les cadets en souffrent moins qu'on ne pourrait croire, parce que la même constitution qui les exclut de l'héritage paternel lés dédommage par un certain nombre de privilèges qui leur sont réservés. L'Église, l'armée, la marine, la compagnie des Indes, leur offrent des carrières dont il ont à peu près le monopole. Le jour où Ton voudra porter au droit d'aînesse un coup mortel, on n'aura qu'à enlever aux cadets de famille la faveur politique qui leur fait oublier l'injure de la loi civile. De ce jour-là seulement, le droit d'ainesse leur paraîtra une injustice.
Pour comprendre le sentiment populaire dont, en Angleterre, le droit de primogéniture est l'objet, il faudrait tâcher de mettre, pour un instant, de côté nos idées françaises en cette matière, nos habitudes philosophiques, et nos mœurs démocratiques elles-mêmes.
En France, quand une succession s'ouvre, ce qui excite l'intérêt, c'est le sort de ceux entre lesquels l'héritage sera divisé. En Angleterre, ce n'est pas l'héritier qui attire l'attention, c'est l'héritage. La loi anglaise a bien plus en vue la terre que l'homme. Il ne s'agit pas de distribuer la terre équitablement entre tous ; ce qui importe, c'est de donner à la terre un.possesseur digne d'elle, et qui soit capable de la conserver entière et indivise.
Pour comprendre cette idée, il faut songer à tout ce qu'il y a de richesses accumulées sur le sol anglais, à tous les arrangements factices qu'il a reçus, à toutes les transformations artificielles que la main de l'homme lui a fait subir.
Les domaines anglais sont comme autant d'objets d'art dont chacun forme un ensemble parfait! il semble qu'on ne pût, sans impiété, leur faire subir un partage. Chacun d'eux est comme un tableau du Corrége trouvé dans une
succession. Il faut, de toute nécessité^ qu'un seul héritier le possède : nul ne voudrait qu'on le coupât en deux. Dans de certains pays, ce lot privilégié se lire au sort. En Angleterre, on gagne ce lot en naissant le premier.
Et remarquez que ces domaines éclatants de luxe et d'industrie ne sont pas de rares accidents qui se rencontrent çà et là ; ils forment Tétat commun du sol; ils se succèdent, sans une seule lacune, d'un bout du pays à l'autre, sans aucun intermédiaire qui les interrompe, sans aucun contraste qui les dépare. Voilà pourquoi l'Angleterre e§t si belle! Quelle splendeur dans l'ensemble! quel goût admirable dans les détails? comme tout y est riche, élégant, fini! Il semble que rien n'ait été fait en vue de l'utilité, et que tout ait été calculé pour l'agrément, pour la grâce et pour la beauté du paysage ! Il est si facile d'être généreux envers la terre, quand elle-même vous prodigue tous ses trésors. Ici, point de fçêne, point d'entraves : point de petit propriétaire dont les vues étroites et mesquines viennent contrarier de vastes plans ; point de petit champ dont la grossière culture souille de son contact les perfectionnements agricoles d'une savante exploitation; point de toit pauvre dont les misères viennent désenchanter les regards. Tout est grand et magnifique dans les campagnes de l'Angleterre.
Il faut avoir vu cent fois ces campagnes merveilleuses, sur lesquelles la nature a ^ versé tant de trésors, l'industrie humaine tant de richesses, et l'art tant d'ornements; il faut traverser l'Angleterre d'une seule traite, et voir toute cette magie d'un seul coup d'œil, pour comprendre, non le droit de primogéniture , mais le sentiment qu'on en a Angleterre; pour s'expliquer comment une sorte de popularité est attachée à ce privilège, sans lequel ces beaux domaines, qui font une si belle contrée, tomberaient sous la hache du principe d'égalité qui divise et broie les héritages.