TROISIÈME PARTIE
Le droit d'aînesse est, en Irlande, le méuie, suivant la loi, qu'en Angleterre ; mais il n'y trouve point le même appui dans l'état du sol, dans les préjugés et dans les passions nationales.
Il est vrai qu'en Irlande, comme en Angleterre, tous ceux qui sont en possession de vastes domaines éprouvent, pour la conservation de ces propriétés, le même sentiment aristocratique que les propriétaires anglais, et partant le même attachement pour le privilège qui seul en empêche la division.
Il est vrai encore qu'en Irlande il arrive souvent aux nouveaux enrichis, qui achètent une grande terre, d'être, comilie en Angleterre, saisis tout aussitôt des mêmes instincts d'orgueil et de conservation pour ce domaine, qu'ils seraient fiers de transmettre entier à leur postérité la plus reculée.
Mais en Mandela passion de l'aristocratie s'arrête à ceux qui en sont ou qui croient en être membres ; et ce nombre est très-limité. En Angleterre, à côté d'une vieille fortune il y en a mille qui sont en train de naître ; il n'en est pas de même en Irlande, où la misère est presque aussi immobile que le sol. Peu espèrent arriver au but, et ceux qui l'ont atteint sont impopulaires. Jamais, en Irlande, je n'ai vu le peuple témoigner, en parlant des vastes possessions de l'aristocratie, ces sentiments indulgents et quelquefois enthousiastes dont j'ai si souvent, en Angleterre, surpris l'expression dans la bouche du pauvre.
On pourrait donc abolir, en Irlande, le principe du droit de primogéniture sans y blesser aucunement le sentiment national. Ce serait, au contraire, le meilleur moyen de mettre la loi d'accord avec l'esprit public. S'il est vrai que les lois civiles d'un peuple expriment ses mœurs, ne peuton pas dire qu'aussi longtemps qu'en Irlande une aristocratie antinationale conservera ses privilèges civils, il y aura dans ce pays contradiction entre ses mœurs et ses lois?
On est forcé de reconnaître aussi que Tabolition du droit d'aînesse ne causerait point en Irlande les ruines qu'elle pourrait foire en Angleterre. 11 existe bien en Irlande de magnifiques domaines et de splendides demeures. Mais ce sont comme des oasis dans le désert. Le riche propriétaire d'Irlande a coutume d'entourer sa résidence d'une certaine étendue de terres réservées, sur lesquelles il accumule tous ses soins, tout son luxe, tout son orgueil. Si l'on arrête ses regards sur cet espace étroit, on se croit encore en Angleterre. Hais, dès qu'on porte ses yeux au delà, on est de toutes parts frappé du plus triste spectacle. La terre se montre aussi pauvre que ses habitants : il semble qu'elle envoie le reflet de leur profonde misère. Des cabanes immondes, des champs dépourvus de clôtures, un sol nu, entièrement dépouille d'arbres, tout présente un aspect désolé.
En Angleterre, la ferme est si riche qu'elle se confond avec la réserve du propriétaire. En Irjande, il y a, au point où finit le domaine privé du riche, un brisement subit; et l'on a peine à croire que cette ferme hideuse, qui porte tant d'indigence et de malheur, dépende de ce palais superbe, qui annonce une si énorme opulence.
Maintenant, pense-t-on qu'il y, eût matière à de grands regrets, quand, par l'effet d'une législation nouvelle, ces immenses terres, si tristes à voir, viendraient à se diviser? Serait-ce le cas de déplorer la mutilation des grandes terres, si tous ces domaines, chargés do huttes sauvages et de fermiers en haillons, se couvraient d'habitations modestes et de petits propriétaires ?
Ici encore, on le voit bien, l'intérêt de l'Irlande recommande de renverser ce qu'en Angleterre on peut laisser debout.
L'abolition , en Irlande, du droit de primogénilure est un des moyens les plus sûrs pour arriver au but qu'il faut atteindre. Ce serait déjà introduire dans la loi un changement