TROISIÈME PARTIE
Irlande pour faire des prosélytes, pourquoi y sont-ils? Placés dans ce pays pour tendre vers un but dont la poursuite est abandonnée, pourquoi y restent-ils? Si ce n'est point la passion qui les retient, faudrat~il croire que c'est l'intérêt, et que, n'ayant point converti l'Irlande à leur culte, ils n'en gardent pas moins les privilèges, les telles, les revenus, qu'on leur avait donnés pour travailler à cette conversion?
Triste condition d'une Église qui, pour échapper au reproche d'égoîsme, n'aurait d'autre moyen que de se montrer intolérante ou de périr! Si, en dépit des enseignements du passé, l'Église anglicane d'Irlande rêvait encore la conversion de ce pays au protestantisme, elle soulèverait plus de passions, mais elle choquerait moins les esprits; elle serait plus irritante, mais se comprendrait mieux. Son établissement primitif fut une violence, son maintien présent est ' un non-sens. Dans son impuissance reconnue de communiquer ses croyances à ceux qui la payent, elle s'efforce de se rendre inoiïensive, et ne voit pas que plus elle excite Tindulgence, plus elle révolte la raison.
Depuis que TÉglise ne persécute plus les catholiques d'Irlande avec les lois pénales du xvin*' siècle, elle manifeste, devant les attaques dont elle est l'objet, la plus singuUère surprise. Que lui reproche-t-on? Ses ministres ne vivent-ils pas paisiblement sur leurs terres? Ne les voit-on pas indulgents pour leurs fermiers, bons voisins, bons pères de famille? Ne dépensent-ils pas leur revenu au profit de la population qui travaille? Et n'est-ce pas un grand bienfait pour un pays encore sauvage, et où les classes les plus élevées ne résident pas, d'avoir çà et là, épars sur sa surface, un certain nombre d'hommes intellectuels, qui, s'ils n'y font pas fleurir l'arbre du protestantisme, y déposeront du moins des germes féconds de civilisation? Tel est le langage de l'Église d'Irlande et de ses amis les plus ardents (1). Cependant, alors même que les ministres anglicans, si souvent absents de leur poste, ne le quitteraient point, ils seraient
impuissants à faire le bien qu'on leur demande. Vainement vous les convertissez en de simples rentiers, ils sont toujours pour le peuple les ministres d'une religion ennemie ; leur fortune, si modique qu'on la suppose, est une charge pour le pauvre, et pour le catholique un scandale. Les persécutions violenfes et directes de l'Église ont cessé, mais I'oppressioi\ morale qui leur a succédé est encore un lourd fardeau. L'existence seule de l'Église anglicane en Irlande, telle qu'elle est constituée, est une constante tyrannie.
Aussi longtemps que le culte anglican sera en Irlande la religion de l'État, l'État sera odieux au pays, et il n'y aura pour l'Irlande ni prospérité possible ni repos.
La suprématie anglicane est pour l'Irlande le principe et la source continue de tous les maux : elle signifie, pour l'Irlandais, violence, confiscation, cruauté. Elle est, à ses yeux, le signe certain de l'injustice, du mensonge et de la spoliation. Tant que l'Église anglicane sera le culte établi en Irlande, à tort ou à raison, ce pays ne se regardera point comme libre; il se croira toujours traité en pays conquis et opprimé, parce que les plus amers souvenirs de la conquête sont tous mêlés de protestantisme, et qu'il n'est pas un souvenir de protestantisme qui ne soit mêlé d'oppres* sion.
Ce principe de domination religieuse, dans lequel se ré* sument tous les vieux grie fs de l'Irlande catholiqu e, sera , tant qu'il durera, une source intarissable de divisions, de haines. Il rendra impossible toute autorité, même la plus bienfait santé, mais appuyée sur lui. Vainement le gouvernement, d'ailleurs le plus national, tenterait de s'établir en Irlande, il serait impuissant et fragile^ si on lui laissait cette base vicieuse. Et vainement des réformes seraient faites dans l'administration de l'Eglise anglicane^ des abus corrigés, les sinécures abolies, les richesses du clergé diminuées, le mal sera toujours le même aussi longtemps que prévaii(h*a le principe qui attribue à l'Église anglicane une prédominance