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trouver un niveau commun plus haut avec moins de sommités individuelles? L'Irlande, avec ses immenses misères, ses contrastes de luxe et d'indigence, avec ses masses grossières, animées de passions homogènes , était peut-être le sol le mieux préparé pour faire éclore la grandeur d'un seul homme.
La puissance d'O'Connell n'est-elle pas une des plus extraordinaires qui se puissent concevoir? Voici un homme qui exerce , sur un peuple de sept millions , une sorte de dictature ; il dirige presque seul les affaires du pays , il donne des conseils qu'on suit comme des commandements, et cet homme n'a jamais été investi d'aucune autorité civile , d'aucun pouvoir militaire. Je ne sais si, en consultant l'histoire des nations, on trouvera un seul exemple d'une pareille destinée; voyez, depuis César jusqu'à Napoléon , les hommes qui ont dominé les peuples par leur génie ou par leur vertu, combien en compterezvous qui, pour établir leur puissance, n'aient eu d'abord, soit la majesté de la toge, soit la gloire des armes ? Le nom de Washington serait-il seulement arrivé jusqu'à nous, si, avant d'être législateur, ce grand homme n'eût été guerrier? Qu'eût été Mirabeau sans la tribune de la constituante ? et Burke, et Fox , et Pitt, sans leur siège au parlement? O'Connell est membre du parlement britannique; mais sa plus grande puissance remonte au temps où il ne l'était pas : elle date de la fameuse élection de Clare ; ce n'est pas le parlement qui a fait sa force , c'est à cause de sa force qu'il est entré au parlement.
3o RIÎSFSTANCE A LOPPRESSION.
Quel est donc le secret de cet empire obtenu sans aucun des moyens qui, d'ordinaire, en sont Tunique source? Pour comprendre cette singulière fortune de l'homme, il est nécessaire de remontera la situation politique qui en a été le point de départ, et qui en est encore aujourd'hui la base.
Après la funeste catastrophe de 1798, l'Irlande abattue, expirante, sous les pieds de l'Angleterre qui l'écrasait sans pitié, jugea que, désormais, elle devait renoncer à demander aux armes les biens pour la conquête desquels elle s'était si fatalement insurgée. Elle se trouva alors dans cette situation étrange d'un peuple qui , possesseur de quelques droits politiques, se voit menacé de les perdre pour avoir tenté violemment de conquérir ceux qui lui manquent; qui, par un zèle imprudent à poursuivre une indépendance complète , risquerait de tomber dans une entière servitude, et qui n'aura désormais quelque chance d'obtenir des libertés nouvelles qu'en se contentant de celles qu'il a, et en cessant de contester le droit de ses maîtres ; elle se trouva enfin , par l'union de 1 800 , liée plus étroitement que jamais à l'Angleterre qui, tenant sous sa main l'esclave rebelle, était fortement tentée de le châtier, et ne pouvait cependant le faire sans violer des engagements et des garanties dont le respect est si impérieusement prescrit par la constitution britannique.
Dans cette conjoncture, que faUait-il à l'Irlande? Il lui fallait non un général propre à conduire une armée, mais un citoyen capable de diriger un peuple; il lui fallait un homme dont l'ascendant
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s'établît par des moyens paisibles et propres à gagner la confiance de l'Irlande, sans faire peur d'abord à lAngleterre ; qui, profondément pénétré de l'état du pays, comprenant également ses besoins et ses périls , eût le grand art de se livrer tout entier aux uns, et d'échapper sans cesse aux autres; jurisconsulte assez habile pour démêler ce qui , dans le code de la tyrannie, avait été aboli, et ce qui était encore en vigueur ; orateur assez puissant pour exciter dans fâme du peuple des passions ardentes contre ce qui restait de servitude, et assez sage pour en arrêter l'élan à la limite de l'insurrection ; avocat subtil, autant que tribun fougueux, appliqué à tenir en éveil la colère et la prudence du peuple , assez impétueux pour le pousser et assez fort pour le contenir, capable de le mener à son gré sur la place publique , de l'agiter, de l'adoucir sous sa main ; et qui, après lui avoir enseigné à haïr les lois sans les violer, sût encore, quand des excès seraient commis , les défendre devant la justice, en excuser les auteurs , et fasciner un jury comme assemblée populaire; il fallait à l'Irlande un homme qui, tout à elle de cœur, ne cessât d'avoir les yeux sur l'Angleterre, sût se conduire avec le maître aussi bien qu'avec l'esclave , stimuler l'un sans alarmer l'autre, presser les progrès de celui-ci sans troubler la sécurité de celui-là; qui, fort des institutions existantes, en fit son égide pour se défendre, et son glaive pour attaquer; montrât comment un droit appelle un autre droit , une liberté une autre liberté ; imprimât dans l'âme de tout Irlandais cette conviction profonde , que ce qui lui manque d'in-
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(l(''peiidanco l'expose à la plus dure tyrannie , mais lui sulïit pour concjuérir son entier affranchissement; et, après avoir ainsi discipliné l'Irlande, put un jour présenter à l'Angleterre une nation constitutionnellement insurgée, agitée, mais non rebelle, se tenant debout comme un seul homme , et attendant, pour se rasseoir, que justice lui soit rendue. Cet homme, qu'appelait l'Irlande , se révéla à elle vers l'an i8io(i); c'était Daniel O'Connell. Il ne pouvait paraître ni plus tôt ni plus tard; pour le faire naître , il fallait un pays déjà libre et pourtant encore esclave; il fallait assez d'oppression pour rendre l'autorité odieuse, et assez de liberté pour que le tribun du peuple pût se faire entendre ; il fallait cet accident singulier d'une tyrannie appuyée sur les lois, pour donner tant d'empire à l'homme auquel ces lois seraient le plus familières , et qui ^ d'un texte habilement interprété , saurait tirer la liberté du peuple et l'indépendance de son pays. Venu il y a cinquante ans , O'Connell eût probablement péri au gibet ; un demi-siècle plus tard on ne l'écouterait plus dans son pays devenu plus heureux et plus libre.
Sans doute une loi providentielle assurait à l'Irlande quelque grand interprète à ses grandes infortunes; mais c'est pour elle un accident heureux que d'en avoir rencontré un aussi extraordinaire qu'O'Connell. Je ne suis point de ceux qui pensent que l'Irlande doit à O'Connell seul de s'être réveillée de sa servitude ; non , les passions, les volontés, la destinée de tout un peuple ne tiennent pas à un seul homme; non, il n'est point donné à un seul