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tact est merveilleux à prendre le devant des passions populaires, à les deviner; il ne pense pas autrement que tout le monde, il pense plus vite, et il dit le premier ce que tout le monde allait dire. De toutes ses facultés la plus émincnte, c'est sans contredit l'extrême bon sens dont il est doué , à l'aide duquel il mesure tout d'un coup la difficulté, voit aussitôt le meilleur parti à prendre, et juge si sûrement le présent, que nul n'est aussi près que lui de l'avenir : intelligence profonde qui est encore du génie , et de tous les génies le plus bienfaisant pour les peuples , quand l'égoïsme ne l'altère pas à sa source.
Beaucoup se représentent O'Connell sous les traits d'un ardent et dévot catholique poussé par le fanatisme religieux à défendre la liberté. Pour juger à quel point cette opinion est juste, il faudrait pouvoir lire au fond des cœurs ; or, c'est un don qui n'appartient qu'à Dieu. Si cependant il était permis de hasarder un jugement sur les sentiments les plus impénétrables de l'âme, je dirais qu'ici encore il y a chez O'Connell plus de bon sens que de passion , plus d'intelligence que de foi. O'Connell parle à l'Irlande la seule langue que Irlande comprenne: il juge trop bien l'Irlande pour ne pas reconnaître que rien ne s'y peut faire si ce n'est par l'influence du catholicisme, et il serait peut-être catholique fervent par raison politique s'il ne l'était pas par conscience religieuse.
D'autres qui ne considèrent O'Connell que dans sa vie politique , se demandent s'il joue un rôle, ou s'il obéit à une conviction. C'est un doute qu'il
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semble bien (liHicilo (radinetlre. Eh quoi ! il n'est pas de petit procureur à gages qui, quand il a , tant bien que mai , plaidé durant quelques heures la plus mesquine cause pour le plus piètre client , ne soit presque convaincu de la sainteté de son droit, et ne s'anime jusqu'au zèle, quelquefois jusqu'au désintéressement: et l'on demande s'il y a de la bonne foi et du dévouement sincère chez l'homme qui, depuis trente ans, défend la même cause; la cause d'un peuple entier, d'un pays qui est le sien ; une cause à laquelle il a dévoué toute sa vie, à qui il doit toute sa gloire; la cause la plus équitable qui ait jamais existé, et qu'il croirait juste encore, alors même qu'elle ne le serait pas ?
O'Connell est en butte à des attaques qui, si elles ne sont pas plus méritées , sont plus faciles à comprendre. Les partisans déclarés de l'obéissance passive ne peuvent lui pardonner ses allures libres et ses tendances révolutionnaires ; et ceux qui regardent l'insurrection armée comme l'unique remède à la misère du peuple , lui imputent tous les maux de l'Irlande, qui souffre et ne se révolte pas. On conçoit que la conduite d'O'Connell ne satisfasse ni les uns ni les autres. Il y a dans le principe politique qui lui sert de guide , dans cette doctrine intermédiaire entre le respect des lois et l'agression , quelque chose de mixte qui rend son caractère presque insaisissable, faisant d'O'Connell tantôt un sujet loyal, tantôt un partisan factieux ; aujourd'hui incliné devant le roi , demain roi lui-même sur la place publique : moitié démagogue , moitié prêtre. Pour juger O'Connell , il faut l'envisager à la fois sous ce
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double point de vue. O'Connell n'est ni un homme de pure opposition parlementaire ni lui homme de révolution ; il est l'un (!t l'autre, tour à tour et selon les cas. Son principe en ces matières se forme sur la circonstance ; tout pour lui consiste à obéir et à résister avec discernement. O'Connell, chez qui le bon sens domine toujours la passion, ne poursuit jamais que ce qui est possible. Trouve-t-il que l'opinion publique est froide sur une question de réforme, il poursuivra cette réforme dans le parlement , avec l'arme seule de la logique , et l'unique secours de la raison. S'agit-il au contraire d'un sujet qui excite les passions populaires et pour lequel il y ait chance de voir la nation entière prendre fait et cause, O'Connell ne se borne plus à raisonner, il agit. Il n'invoque plus seulement un principe , il fait un appel à la force. C'est ainsi que, dans les temps qui ont précédé l'émancipation catholique obtenue en 1829, il avait mis l'Irlande sur pied -, ainsi, en i83i il soulevait toute l'Irlande contre le paiement de la dîme; remarquez qu'il la soulevait, mais ne l'armait pas ; il déployait un appareil menaçant, et attendait que le pouvoir irrité lui donnât, en l'attaquant, les avantages et les privilèges de la défense. O'Connell sait merveilleusement le parti qu'il peut tirer de la légalité , et jusqu'où il peut aller dans la violence ; il pense que c'est folie à un peuple qui possède des libertés, de délaisser ces armes puissantes de combat dont l'usage est légitime et exempt de tous dangers , pour recourir à cette arme extraordinaire , la révolte, dont l'emploi est si périlleux, et l'effet si incertain. Si O'Connell croyait qu'une bonne et
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franche insurrection réussît à l'Irlande , et lit d'elle ini peuple heureux et lihre, il serait sans doute révolutionnaire. Il eût applaudi au mouvement desvolonlaires de 1778; mais je doute qu'en 1792 il se fut engagé dans le mouvement pourtant plus iïsltional des Irlandais-Unis. Les premiers avaient pour etix des chances de succès qui manquaient entièrement aux seconds. O'Connell a l'âme et la mémoire chargées de toutes les misères qu'ont attirées sur l'Irlande ses violents essais d'indépendance : de là soti effort constant pour créer ce qu'il appelle l'agitation constitutionnelle , ce système indécis entre la paix et la guerre, entre la soumission et la révolte, entre l'opposition légale et l'insurrection : système qui sans doute ne confère point aux peuples les rapides bienfaits d'une révolution soudaine et prospère , mais qui aussi n'expose point le pays aux terribles responsabilités d'une insurrection malheureuse.
Mais soit que l'on considère O'Connell comme un ardent sectaire ou comme un grand chef de parti , politique ou enthousiaste, parlementaire ou révolutionnaire , on est dans tous les cas obligé de reconnaître en lui ûiie extraordinaire puissance ; et ce qui , dans cette puissance , frappe surtout les regards, c'est ce qu'elle contient de profondément démocratique. O'Connell est tout naturellement , et par le fait seul de son existence politique en Irlande, l'ennemi de l'aristocratie ; il ne saurait être l'homme d'une population irlandaise et catholique, sans être l'adversaire de l'oligarchie anglicane. Peut-être dans aucun pays le représentant de l'intérêt et de la passion populaires tt'est-il aussi nécêssalremerit quT)'-
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Connell rcnneiiù violent des classes supérieures J parce qu'il n'y a peut-être pas de pays au monde où il existe une séparation aussi nette, aussi profonde, aussi absolue qu'en Irlande etitre l'aristocratie et le peuple.
Il ne faut donc pas s'étonner si O'ConnfeU livre à l'aristocratie d'Irlande une guerre éternelle; rien ne le saurait contenir dans ses attaques que ses passions lui conseillent , et que sa raison ne lui interdit pas. Il ne faut pas s'étonner non plus si O'Connell , l'idole du peuple , excite dans les rangs élevés de la société des inimitiés ardentes. Il n'y a peut-être pas d'homme qui soit tant aimé et si haï. Les ressentiments de l'aristocratie contre lui sont assurément bien naturels ; mais malheur iau grand seigneur d'Irlande qui, incapable de haïr en silence, provoque cet ennemi formidable !
Un jour, au milieu d'un banquet public, faisant allusion au tribut annuel qu'O'Connell reçoit de l'Irlande (i), un lord traita O'Connell de mendiant (beggerman) ; le lendemain O'Connell vient à la séance de l'association :
•< J'ai , dit-il , à vous raconter une agression nouvelle dirigée contre moi par le marquis ***, qui s'est permis d'ajouter à mon nom l'épithète de mendiant. Je voudrais bien savoir de quel droit ce seigneur iïie traite de la sorte. Quel est son motif? Serait-ce qtie j'ai sacrifié un reveiui égal au moins au produit du plus beau de ses domaines , pour me mettre à même de me dévouer plus complètement à la défense de mes cbhcitoyens , et pour mieux les protéger Contre urie aristocratie qui n'aspire qu'à les
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fouler aux pieds ? Il m'est arrivé ce qui peut-être n'est jamais arrivé à aucun homme, et l'Irlande a lait pour moi ce qu'aucun peuple ne fit jamais pour un simple inilividu. Oui, cela est vrai , je reçois un tribut , gage du haut prix qu'on attache à mes faibles services. Je m'en glorifie, et je repousse en même temps que j'entends avec le plus profond dédain les injures de cette lâche aristocratie, qui marcherait sur le corps du peuple si elle ne me trouvait sur son chemin. Quels sont, dites-moi, les titres du marquis de *** à la considération publique ? A quoi doit-il les grandes terres qu'il possède en Ecosse ? Je m'en vais vous le dire. Son ancêtre était lord ***, abbé de *** au temps de Knox. Trahissant le dépôt qui lui était confié , il livra les vastes possessions qui dépendaient de son abbaye , après toutefois en avoir obtenu pour lui-même la concession des deux tiers. Voyons maintenant l'origine de ses domaines d'Irlande. Comment sont-ils entrés dans sa famille? — Eh ! mais, parla voie accoutumée du temps, par le sacrilège, le parjure , le vol et l'assassinat. Et voilà un homme qui, héritier du fruit de tous ces forfaits , ose attaquer un autre homme dont tout le crime est de s'être constitué le défenseur de ses concitoyens contre les monstres qui, depuis des siècles, écrasent son pays du poids de leur tyrannie (i). »
Du reste, ce n'est pas seulement par ses sarcasmes, ses invectives amèresetses fougueuses déclamations qu'O'Connell attaque les hautes classes d'Irlande, et ébranle leur autorité ; il les rapetisse par sa grande taille, qui, en Irlande, l'élève au-dessus de tous; il annule surtout leur empire par l'ascendant
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qu'il a pris sur ceux qui leur doivent obéissance ; il détruit leur pouvoir par la domination qu'il exerce lui-même sur toute l'Irlande. Toute grande individualité est nivelante de sa nature; elle est supérieure à ce qui l'environne; mais au-dessous d'elle tout est égal. En plaçant le peuple sous une influence unique , centrale , née du libre assentiment de chacun , O'Connell l'accoutume à ne compter pour rien les privilèges légaux et traditionnels qui , dans un gouvernement aristocratique comme celui de l'Irlande, sont présumés attachés au nom, à la naissance et à la condition sociale.