DEUXIÈME PARTIE, CHA.P. I
séances et fait clos lois pour le pays , une autre assemblée, une espèce d'autre parlement s'établit dans la même ville, discute toutes les questions politiques, délibère, prend des résolutions, les publie, et est bientôt, de fait, le seul parlement national.
Que fera le gouvernement dans cette circonstance? Commandera-t-il un détachement de dragons et une pièce d'artillerie pour disperser une assemblée dangereuse? Non, cette assemblée peut être dangereuse, mais elle n'est pas illégale; avant de la former, ceux qui l'ont provoquée se sont d'abord enquis de leur droit ^ et d'éminents jurisconsultes ont déclaré qu'une pareille réunion n'était point contraire aux lois du royaume. C'en est assez pour que, dans ce pays déchiré par les partis, ceux qui ont la loi pour eux se reposent tranquilles sur leur droit , et pour que le gouvernement , que ce droit inquiète, se croie obligé de le respecter (i).
Qui le croirait? Jamais, en Irlande, à aucune époque, le principe de la responsabilité des agents du pouvoir devant l'autorité judiciaire, n'a été méconnu, et l'on voit ce principe demeurer en vigueur au milieu de troubles et de révolutions qui détruisent tout. Pendant la terrible crise de 1798, un shérif (2) abusant indignement de son autorité , avait fait fouetter ignominieusement un catholique sur la place publique de Tipperary ; celui-ci, dès que la tempête révolutionnaire est passée , poursuit le shérif devant la justice ordinaire, et sur le verdict du jury, le fonctionnaire, reconnu coupable, est condamné à payer au plaignant dix mille francs de dommages et intérêts (3).
6 RÉSISTA \r.i: A. l'oppression.
Jamais, on Irlande, le principe du jury n'a été contest»'*. Strallord , le plus dur tyran de Tlrlande, sous Charles I*'', ne croyait pas pouvoir couliscpier des terres au profit de la couronne, sans recourir au verdict d'un jury qu'il n'obtenait pas toujours (i).
Il y a chez le juge anglais lui-même, au milieu de ses préjugés politiques et religieux, des traditions d'indépendance et de respect pour le droit, qui sont quelquefois plus puissantes que ses passions. Faut-il rappeler ici cette scène admirable, où lord Kiliwarden, président de la cour du banc du roi à Dublin, dispute au gouvernement la tête d'un malheureux condamné politique? C'était aussi en i-^f^B, dans la plus terrible phase de l'insurrection: Woll Tone, le chef et le créateur des Irlandais unis, venait d'être saisi, dans le lac Swilly, à bord d'une flotte française c[ui portait une armée destinée à envahir l'Irlande; son crime était flagrant: sujet de l'empire britannique, il était pris les armes à la main; il amenait l'étranger en Irlande dans le but avoué d'y faire une révolution, de secouer le joug de l'Angleterre, et de proclamer son pays une république indépendante. Traduit devant une cour martiale, il avait été condamné à mort, et selon les formes rapides de la justice militaire, il allait être exécuté sur-le-champ. Cependant, quelque juste qu'elle put être au fond, cette sentence était illégale dans la forme. Tone, n'ayant jamais été enrôlé dans l'armée anglaise, était justiciable, non d'une cour martiale, mais des cours de justice ordinaire. Cependant le jour, l'heure de l'exécution étaient arrivés. Dans cet état de choses, un membre du barreau
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irlandais, le célèbre Curran se présente devant la cour (lu banc du roi, présidée par lord Kiilwarden, et demande que, vu l'incompétence du tribunal qui a prononcé la sentence capitale, la cour du banc du roi suspende l'exécution du condamné, et le fasse amener devant elle, en vertu d'un acte d'/zabeas corpus. « Tandis que je parle ici, dit l'illustre « avocat, mon client est peut-être traîné au lieu du « supplice; je demande à la cour de me prêter l'appui « de la loi, et de délivrer nn ordre qui enjoigne au (c grand prévôt des casernes d'amener ici la personne « de Wolf Tone. »
Le président lord Kill-warden : « Qu'on prépare à l'instant même nn acte àkhabeas corpus. »
Curran : « Hélas ! tandis qu'on préparera cet acte, mon client va mourir peut-être. «
Lord Kiilwarden : « Monsieur le shérif, rendez-vous bien vite aux casernes, et faites connaître au grand prévôt qu'un acte A'habeas corpus se rédige en ce moment à l'effet de suspendre l'exécution de Tone, et veillez à ce que cette exécution n'ait pas lieu. »
Après ces paroles, la cour et le public, dans une agitation et une anxiété inexprimables, attendaient le retour du shérif; il reparaît bientôt et dit : « Mi- « lord, je suis allé aux casernes, selon votre ordre ; « le grand prévôt m'a dit qu'il ne peut obéir qu'au « major; le major me dit qu'il ne peut obéir qu'à lord « Cornwallis. » Alors, élevant la voix et d'un ton de majesté vraiment sublime , « Monsieur le shérif, s'écrie lord Killw^arden , saisissez-vous du corps de Wolf Tone, arrêtez le grand prévôt, arrêtez le major, et montrez au général cet ordre de la cour (i). »
8 llliSlSTA^CE .V l'oppuession.
Peut-on (lire (pie toute liberté est éteinte dans un pays où le juge, en dépit de ses passions, tient un pareil langage aux agents du pouvoir exéeutif ?
Dans des temps plus rapprochés de nous, n'a-t-on pas vu l'Angleterre inquiète des orages qui grondaient en Irlande, menacée par les associations politiques et religieuses formées dans ce pays, ne l'at-on pas vue,dis-je, respecter constamment le droit d'association ?
Le parlement a bien, dans de certaines circonstances, supprimé telle ou telle association reconnue criminelle ou dangereuse, mais jamais il n'a attaqué en lui-même le principe du droit de s'associer. Quand les White-Boys couvrirent l'Irlande de leur terrible confédération, une loi vint qui définit leur association, et porta contre elle les plus sévères châtiments (i ) ; ainsi le parlement traite toutes les autres sociétés qui , sous des noms divers , ont succédé aux White-Boys, et quand l'association, sans être aussi criminelle , parait dangereuse , le parlement se borne à en prononcer la dissolution. Mais jamais on n'a vu le gouvernement anglais , sous prétexte que de criminelles associations pouvaient se former, attaquer dans son principe le droit de s'associer, interdire l'usage de peur de l'abus , ou ce qui est pire encore, prétendre régler ce droit en faisant dépendre son exercice d'une autorisation officielle, comme si la nécessité de l'autorisation n'était pas négative du droit!
Mais à quoi sert la liberté si elle n'empêche pas la tyrannie? elle sert beaucoup, soyez-en sûr; quand elle ne prévient pas l'oppression, elle en assure le