DEUXIÈME PARTIE , CHAP. I
terme; elle est une arme entre les mains tlu faible, et si vous voyez malheureux un peuple qui a des libertés, croyez que sans elles il serait plus malheureux encore.
11 est une circonstance que trop souvent on oublie. On sait tous les maux qu'endure un peiq:)le libre, parce que la liberté les publie : tandis que dans les pays de despotisme pur on ne sait rien des misères du peuple, que le tyran cache avec d'autant plus de soin qu'elles sont plus affreuses.
Il faudrait récuser les témoignages les plus authentiques de l'histoire pour ne pas reconnaître combien la domination des Anglais en Irlande a été gênée par les institutions libres données à ce pays. Peut-être se trouvera-t-il des gens qui , voyant les Anglais embarrassés dans leurs persécutions par les droits donnés aux opprimés, seront d'avis que les persécuteurs ont été mal avisés de se créer de pareilles entraves. Tl est triste, j'en conviens, pour les amis du despotisme , de rencontrer des libertés jusque chez un peuple asservi; il y a là, sans nul doute, de quoi les surprendre et les chagriner. Quant à moi, je trouve beau ce sentiment volontaire ou instinctif qui porte l'oppresseur à donner des garanties à sa victime, et à poser ainsi d'avance lui-même les limites de sa tyrannie.
Ces formes libres, qui ne sont point inutiles dans le présent , seront d'ailleurs le salut de l'avenir. La grande charte n'empêche point, il est vrai , le despotisme des Tudors de s'établir en Angleterre; mais le jour où, las de ses despotes, le peuple anglais aspire à s'en délivrer, il trouve sous sa main
lO BÉSISTANCI- A I, OPPRESSION.
les ressorts tout j)ré|)nr(''s (l'iiii gouvcrneinent libre. C'est ainsi que sous un réj^ùme de tyranuie tout jxuit être j)rèl pour la liberté; de même (ju'il pourrait arriver que, sous un gouvernement doux et libre, tout se préparât pour la servitude.
Le jury, la presse, Tassociatiou, la responsabilité des agents du pouvoir, l'iiabeas corpus, se rencontrent en Irlande avec bien des actes arbitraires et oppresseurs : mais n'est-ce pas à ces droits toujours conservés que 1 Irlande a dû de conquérir chaque jour ceux qui lui manquaient?
L'Irlande est sans doute bien misérable : elle est pourtant plus avancée qu'on ne pense dans la science constitutionnelle. Il y a une foule de questions politiques qui chez nous sont douteuses pour le plus grand nombre et qui en Irlande n'embarrassent personne. Jamais, par exemple, dansée pays, on n'aurait l'idée de demander un droit politique sans en réclamer la garantie. D'autres pays plus heureux sont moins éclairés. L'Irlande ressemble à ces contrées envahies qui , après les plus terribles luttes nationales, ont fini par chasser l'étranger de leur sein; elles savent tous les arts de la guerre et de la victoire, mais leur sol est couvert de dévastations et de ruines; elles sont indépendantes, mais pauvres.
Et la pauvreté de l'Irlande est bien loin de s'évanouir en même temps que ses libertés se consolident et s'accroissent. Il semble, au contraire, qu'à mesure que l'Irlandais conquiert des droits politiques, sa misère sociale s'augmente proportionnellement. Il est certain que l'Irlandais qui n'a jamais été aussi