‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 3)Chapitre 35 sur 101 · TROISIEME PARTIE, CHAP. I, § I. I I · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE, CHAP. I, § I. I I

des instruments d'exécution : ce qu'il lui faut encore, c'est un moteur premier, c'est-à-dire des fcapitaux. Or, en Irlande, les capitaux manquent absolument. Et pourquoi ? Parce que ce pays a été longtemps sujet aux persécutions d'un gouvernement arbitraire, et que les capitaux rie se montrent que sous les auspices du droit et des garanties ; parce que ce pays , possesseur aujourd'hui de libertés considérables, en même temps qu'il est resté soumis à des institutions radicalement vicieuses, se sert des unes pour repousser les autres, et est tenu , par cette lutte inévitable, dans un état constant d'agitation. Or , voyez la difficulté : l'absence de toute industrie ajoute aux misères et à l'agitation du pays. Pour développer l'industrie en Irlande , il faudrait des capitaux ; mais les capitaux fuient l'agitation ; les capitaux s'éloignant, la misère augmente. Cet accroissement de misère multiplie les chances de trouble et de désordre, et rend les capitaux encore plus rares. Une fois engagé dans ce cercle vicieux, on n'en saurait sortir.

Et ce n'est pas seuleiiient à l'industrie manufacturière que les capitaux manquent , ils ne font pas moins défaut à l'industrie agricole.

Parce qu'il y a en Irlande près de cinq milHons d'habitans occupés à la terre, on croit que la terre manque à la population , et que l'insuffisance du sol est la cause de tous les maux. Mais cette opinion tombe devant un fait matériel. Sur dix-neuf millions d'acres dont se compose le territoire irlandais, il y en a plus de cinq millions dont ne s'est point encore emparée l'industrie de l'homme, et qui cependant pourraient

J l6 DES REMKDES ,V.ll MAL. — LIlVnLSTRli: .

être soit labourés, soit employés en pâturages (i). Et pourquoi ces terres, qui appellent les bras, clenieurent-elles nues et désertes ? Parce que, pour féconder le sol , le travail a besoin d'avances ; or, ces avances, le pauvre ne peut les faire, et le riche ne le veut pas. Et pourquoi le riche ne place-t-il pas sur la culture du sol irlandais les capitaux sans lesquels cette culture ne saurait s'accroître ? Parce que l'état du pays l'en empêche. Ce n'est donc pas la terre qui , en Irlande , manque à la population , ce sont les capitaux qui manquent au travail agricole comme à l'industrie manufacturière.

Ce défaut de capitaux en Irlande n'est pas le seul obstacle au développement de l'ouvrier irlandais.

J'ai dit tout à l'heure que l'ouvrier irlandais n'est point de sa nature impropre à l'industrie manufacturière, et l'exemple de tous les Irlandais qu'emploient avec fruit l'Angleterre et l'Ecosse prouve assez cette vérité. Mais il faut aussi reconnaître que l'Irlandais, aussi longtemps qu'il demeure en Irlande, a de certains vices , qui tiennent, non à sa nature , mais au pays , et qui font de lui un mauvais ouvrier.

Accoutumé en Irlande à subir toutes les oppressions, il a, quand il travaille, une idée fixe, c'est que celui qui l'emploie ne lui donnera aucun salaire, ou lui en paiera un moindre que celui auquel il pourrait justement prétendre. Aussi qu'arrive-t-il quand une manufacture s'établit en Irlande? A peine les ouvriers qui , dans le premier moment , ont consenti à travailler pour de faibles gages , sont-ils maîtres du terrain , qu'ils se coalisent aussitôt pour

TROISrk^lE PARTIE, CHAP. I, § I. '17

obtenir un salaire plus élevé, et appliquant à Tinilustrie les procédés des White-Boys, ils fixent arbitrairement le prix de la journée de travail, portent des peines terribles contre le maître qui paierait un salaire moindre et contre l'ouvrier qui consentirait à le recevoir; et ce code barbare ne contient pas de vaines menaces , le châtiment a coutume de suivre de près l'infraction ; et naguère encore Dublin était le théâtre d'affreux assassinats , commis sur de pauvres ouvriers dont tout le crime était d'avoir travaillé pour un prix inférieur au taux fixé par la coalition : infortunés qui sont frappés de mort pour s'être contentés d'un modique salaire, et qui, s'ils en eussent demandé un plus élevé , seraient morts faute de travail ! Et quel est l'infaillible effet de ces violences? Si le manufacturier les subit, il se ruine; s'il résiste , les ouvriers refusent de travailler. Dans les deux hypothèses, l'entreprise industrielle échoue ; et l'ouvrier qui se plaignait, non sans quelque raison peut-être, de tirer de son travail un trop faible salaire , n'a plus ni salaire ni travail.

On voit bien çà et là, en Angleterre, l'exemple de coalitions du même genre; mais elles n'y ont jamais été que passagères et partielles; elles ont bien de temps à autre ruiné une industrie, mais jamais toutes les industries. A la place de cette crainte continue qu'éprouve l'Irlandais de ne pas recevoir la récompense de son travail, l'Anglais a, en général, une grande confiance dans ceux qui l'emploient , parce qu'il s'est habitué à trouver en eux le respect du droit et la fidélité aux engagements. L'ouvrier anglais possède d'ailleurs ordinairement assez

Page 1