‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 3)Chapitre 38 sur 101 · TROISIÈME PARTIE, CIÏAP. f, § II. Iu · texte numérisé non relu

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systèmes divers, et sans examiner jusqu'à quel point l'emploi successif de chacun d'eux fut justifié par des circonstances différentes^ recherchons si l'émigration pourrait être en pe moment de quelque bienfait pour l'Irlande.

Et d'abord est-il bien vrai que si la population d'Irlande était diminuée d'un tiers ou mérne de moitié, les misères du pays cesseraient? c'est un premier point dont il est permis de douter. La population d'Irlande est, à la vérité, réduite au3(. expédients pour sa subsistance. Elle s'impose les plus cruelles privations, ce qui ne l'empéche pas chaque année de subir une famine plus ou moins longue. Elle se nourrit des plus grossiers aliments, en dépit de quoi elle éprouve des disettes périodiques. Elle a adopté le régime le plus propre à soutenir le plus d'habitants possibles sur le moindre territoire donné. Comme c'est une vérité économique bien établie, que la m<^me étendue de terrain qui, semé en pommes de terre, nourrit vingt personnes, ne donnerait d'aliinents que po^ir cinq ou six s'il étai^ semé en blé , et n'en ferait vivre qu'un seul s'il était mis en prairie propre au bétail , l'Irlande a renoncé absolument à l'usage de la viande et du pain pour vivre exclusivement de pommes de terre. Elle a fait plus ; comme parmi ces derniers fruits de la terre il y en a qui se produisent et se multiplient en plus grande quantité que d'autres , elle a adopté pour aliment une espèce de pomme de terre appelée Liimper, la moins agréable au goût, mais dont les vices sont rachetés aux yeux de l'Irlandais par le mérite d'une prodigieuse abondance.

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Il semble , au premier abord, que pour une population qui trouve si péniblement sa subsistance sur le sol, toute diminution de nombre serait un immense bienfait. Si cependant on approfondit la question , on verra que l'émigration de trois ou quatre millions d'Irlandais n'aurait point pour résultat nécessaire de faire naître, pour les quatre ou cinq millions restants, des moyens d'existence meilleurs et plus assurés. Et , en effet , d'où vient qu'en ce moment les produits agricoles de l'Irlande semblent ne plus suffire au soutien de sa population? Ce n'est pas que ce pays ne fournisse d'aliments que pour buit millions de créatures humaines ; bien loin de là , nul n'ignore que cette fertile contrée nourrirait sans peine vingt-cinq millions d'habitants; pourquoi donc le tiers de ce nombre y vit-il misérablement ? Parce que avant de demander au sol et à ses produits ce qu'il leur faut pour exister, les Irlandais ont à y prendre d'abord ce qu'il leur faut pour payer leurs fermages aux propriétaires dont ils tiennent leur possession. Et ceci explique pourquoi , sur une terre capable de donner du pain à vingt-cinq millions de personnes, huit millions trouvent à peine leur vie dans la culture des plus grossières pommes de terre. Si ces huit millions d'Irlandais voulaient se nourrir de blé, rien ne serait plus facile , car la terre leur en fournit bien au-delà de leurs besoins ; mais alors ils ne pourraient payer leur dette aux propriétaires du sol. Voici donc ce qu'est obligé de faire tout cultivateur irlandais : il sème une partie de sa terre en blé pour recueillir des fruits qu'il vend , et il plante un petit espace en pommes de

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terre, d'où naît la récolte qui le fait vivre. Dans le premier cas, il aspire à tirer du sol les plus riches moissons dont le prix lui sert à payer sa rente; et dans le second, à obtenir les fruits les plus abondants , capables de suffire a ses plus impérieux besoins; et comme la rente que le propriétaire exige de lui s'élève constamment, il lui arrive sans cesse d'élargir le terrain où naissent les fruits qu'il vend, tandis qu'il rétrécit toujours l'espace où croissent les produits dont il se nourrit. Maintenant, supposez que les propriétaires d'Irlande ne voient, dans cette détresse de la population agricole , rien que de naturel et de régulier; supposez que ce soit un de leurs principes familiers que le fermier ne doit avoir d'autre profit dans la culture, sinon d'en tirer les fruits strictement nécessaires à sa subsistance ; supposez enfin que ce principe soit si rigoureusement appliqué par les propriétaires irlandais, que tout moyen plus économique de vivre, découvert par les fermiers , amène nécessairement l'augmentation de leurs fermages. Dans cette hypothèse, qui, pour toute personne connaissant l'Irlande, est une triste réalité, quelle sera la conséquence d'une diminution de population?

La terre d'Irlande ayant à nourrir un moindre nombre d'habitants, ceux qu'elle fera vivre aurontils désormais une condition meilleure? Nullement. Car, si, au lieu de continuer à manger des pommes de terre, les cultivateurs irlandais veulent se nourrir de blé, le propriétaire verra dans ce changement un accroissement de bien-être et un signe de fortune, qui tout aussitôt provoqueront de sa part

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l'augmentation dès fermages. Afin de payer sa dette accrue, le pauvre agriculteur devra donc Se remettre en toute haie à son premier régime; s'il tarde, il sera bientôt, faute de paiement, expulsé de sa ferme, et ses misères renaîtront absolument les mêmes que par le passé. Ainsi, après que des millions d'Irlandais auront disparu dirlandé, le sort de la population restante ïie sera peut-être changé en rien; il pourra être toujours également misérable. On comprend bien, par ce qui précède, comment, avec trois fois moins d'habitants, l'Irlande était , il y a un siècle, tout aussi indigente que de notre temps, sujette dlôrs, comme aujourd'hui, aux mêmes causes dé misère, indépendantes du nombre.

^Maintenant, s'il était vrai que la population irlandaise pût être diminuée considérablement sans que sa condition s'améliorât, il faudrait reconnaître que le système de l'émigration , qui repose stir l'efficacité de cette diminution , s'évanouirait complètement.

Cependant supposons que la base première du système ne soit point reïiverséë j qiiè l'utilité de dépeupler l'Irlande soit , au contraire , bien établie , et que l'émigration de quelques millions d'Irlandais s'offre toujours aux maux de l'Irlande conime un remède efficace et noifi contesté. Il convient d'atttant mieux d'admettre cette Supposition , que la dépopulation de l'Irlande , s'il n'en résultait pas les biens qu'on en attend , aurait peut-être d'autres effets salutaires qui lui donneraient encore du prix. Ne profiterait-elle pas d'abord aux émigrants? Il semble que, quelle que fût la terre où on les trans-

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portât^ ils y seraient plus heureux ou moins misérables qu'ils ne sont en Irlande. ].a population restante ne serait-elle pas elle-même, au moins dans le premier moment, soulagée par le départ de quelques millions de travailleurs qui lui font concurrence? Délivré tout à coup de sa population la plus oisive et la plus turbulente, le pays serait peutêtre aussi plus calme; ce repos profiterait à l'Angleterre elle-même, qui reçoit le contre-coup de toutes les agitations de l'Irlande ; et, s'il était vrai que l'absence d'Irlande de trois ou quatre millions d'Irlandais épargnât à l'Angleterre, seulement pendant quelques années, les ennuis que lui cause ce pays^ ne serait-ce pas assez pour qu'elle entreprît aussitôt de les faire émigrer?

Admettant donc que l'émigration d'une partie de la population irlandaise profitât assez y soit à l'Irlande, soit à l'Angleterre, pour mériter d'être entreprise, recherchons si elle serait possible. Cet examen ne paraîtra point superflu si l'on songe à tout ce qu'il y a, en Angleterre j de préjugés favorables à ùii vaste système d'émigration.

Et d'abord remarquons que l'émigration doit être considérable, sous peine d'être absolument stérile, au moins sous le point de vue économique. Pour juger de ce qu'elle doit être pour devenir efficace, il suffit de considérer ce qui se passe à présent en Irlande. Il n'existe peut-être pas de comté irlandais d'où, chaque année, des milliers d'habitants n'émigrent volontairement. Cependant il a été constaté, par des enquêtes officielles, que cette émigration, plus ou moins bienfaisante pour ceux qui s'en vont,

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ne produit aucun effet sensible sur la condition de ceux qui restent. On a reconnu que, clans les paroisses dont on a le plus émigré, le prix de la maind'œuvre ne s'est pas accru d'un centime , et l'emploi des ouvriers demeurés dans le pays n'a pas augmenté d'une journée de travail (i). Dans certains comtés, pour que la condition des classes ouvrières se ressentît de l'émigration, il faudrait faire émigrer les neuf dixièmes (2). On est étonné de la promptitude avec laquelle le vide produit par l'émigration se remplit, et l'on ne sait par quel funeste enchantement les pauvres qui s'en vont sont tout à coup remplacés par d'autres pauvres. Ce sont donc des millions d'Irlandais qu'il faut éloigner d'Irlande, sinon l'émigration passerait comme inaperçue.

Mais une telle émigration est tout à la fois singulièrement difficile et dispendieuse.

Où porter ces millions d'émigrants? Assurément l'Angleterre est de tous les pays celui pour lequel cette difficulté est la moindre; car elle a des établissements coloniaux dans toutes les parties du monde , et ses vaisseaux lui donnent le libre accès des contrées mêmes qu'elle ne possède pas. Mais tous les territoires vacants ne seraient pas également propres à l'émigration irlandaise.

Le plus vaste et le plus fertile serait l'Australie. Mais comment envoyer la population pauvre d'Irlande dans le lieu destiné à recevoir les criminels de l'Angleterre? L'Irlande verrait là, non sans raison peut-être, une sanglante injure; et cette impression, injuste ou légitime, rendrait seule l'entreprise impossible. Adopterait-on , pour lieu d'émigration , les

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États-UtiistlorAniénquedu Nord? Ce pays serait sans doute le moilleur qu'on pût clioisir, et Je plus propice aux éniigrants; mais croit-on que, si les Etats- Unis se voyaient menacés de l'invasion de trois ou quatre millions d'Irlandais , le gouvernement de cette immense contrée laisserait la libre entrée des ports américains à ces essaims de pauvres? Il est permis d'en douter. Aujourd'hui l'Irlande envoie, chaque année, aux États-Unis, quelques milliers d'indigents; et ce courant modéré d'émigration a déjà soulevé dans ce pays tant de clameurs, que plusieurs fois on y a mis en question si les ports des Etats-Unis ne seraient pas fermés aux émigrants irlandais, soit par une interdiction formelle, soit par une taxe assez élevée pour équivaloir à une prohibition (t).

Reste le Canada. C'est, à vrai dire, l'asile naturel des émigrants irlandais. Le Canada est, de toutes les colonies britanniques , la moins éloignée de l'Irlande; c'est un pays devenu anglais, grâce aux lâchetés de Louis XV et de sa cour. Beaucoup d'Irlandais y sont déjà établis, qui seraient les hôtes des nouveaux venus ; et, quoique les meilleures terres de cette colonie florissante soient occupées, il en reste encore une assez grande étendue pour recevoir pendant longtemps le surplus de la population anglaise. Maintenant il s'agit de savoir si , lorsque la puissance anglaise chancelle au Canada, il serait d'une politique habile d'envoyer à ce pays un renfort de quelques millions d'hommes qui , comme Irlandais, détestent par instinct le joug anglais , et, comme catholiques, seraient les alliés naturels delà

l!^(> DKS ItEAIKOKS AU MAL. L'jtjtflGRATION.

population canadieiiiu- la plus hostile à l'Angletcrrc ?

Cependant admettons que ces diverses objections contre l'Australie, contre les États-Unis, contre le Canada, n'existent pas; supposons que le lieu d'émigration soit trouvé; voilà une première difficulté vaincue. Mais combien d'autres se présentent tout aussitôt!

Ce n'est pas une petite entreprise que de transporter, soit à deux mille , soit à quatre mille lieues par - delà les mers , plusieurs millions d'hommes. L'expérience nous montre qu'un vaisseau destiné à un long voyage doit porter en général moins de mille passagers ; prenons cependant mille pour chiffre moyen. En adoptant cette base , il faudrait le voyage et le retour de cent vaisseaux pour opérer l'émigration de cent mille personnes, c'est-à-dire d'une faible fraction seulement de la population qu'on veut faire émigrer. Que d'années seraient nécessaires pour achever ce transport, dût-on y employer toute la marine de l'Angleterre , qui a sans doute bien d'autres soins à remplir! Et cependant, pour atteindre le but qu'on se propose , il faudrait une émigration soudaine et complète de toute la population jugée surabondante; toute émigration partielle et lente ne porterait aucun remède au mal , prompt à renaître de lui-même à mesure qu'on le guérirait.

Mais allons plus loin : supposons que le transport des émigrants, qui ne semble guère possible, le soit; les frais que ce transport entraînera seront si considérables , qu'il en naîtra un nouvel obstacle. En

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effet, il n'est jamais entré dans la pensée des plus chauds partisans de l'émigration irlandaise qu'on pût se borner à charger des centaines d'Irlandais sur un vaisseau, et à les jeter nus ou couverts de haillons dans quelque nouvelle contrée. Traiter ainsi les pauvres Irlandais serait procéder envers eux plus durement qu'on ne fait envers les malfaiteurs, qu'on déporte dans l'Australie et qu'on y établit à grands frais. Et alors même qu'on agirait ainsi sur la demande des émigrants eux-mêmes, on serait sans excuse. Nul n'ignore l'extrême détresse qui est réservée aux pauvres familles qui, fuyant la misère de leur pays, vont, dépourvues de tout capital, pour chercher un sort meilleur dans une contrée lointaine , où elles ne trouvent que des épreuves encore plus affreuses. Que le gouvernement laisse libres de pareilles imprudences, on le conçoit ; mais qu'il s'en établisse l'agent, voilà ce qu'il ne saurait faire. On a donc, en Angleterre, toujours considéré que la condition obligée de tout système d'émigration pratiqué par le gouvernement était de pourvoir à toutes les dépenses qui précèdent l'arrivée de l'émigrant au port d'embarcation , de payer son passage , de le nourrir pendant la traversée jusqu'au port de débarquement, et de faire pour lui, dans le pays où il est transporté , toutes les dépenses de premier établissement. Or cet ensemble de frais est énorme. On a , en 1826 , estimé que ces frais devaient s'élelever à 60 liv. sterl. ( i,5oo fr. ) par famille de cinq personnes , ce qui ferait une dépense moyenne de 1-2 liv. sterl. (3oo fr. ) pour chaque émigrant(i). Mais si, au lieu de s'attacher à des* conjectures, on

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prend des expériences faites , on voit que les frais absolument nécessaires excèdent un peu cette estimation, et que ciiaque famille entraîne une dépense de loo liv. sterl. ( u,5oo fr. ), ce qui fait une somme de 20 liv. sterl. ( 5oo fr. ) par personne (1). La conséquence est que , calculée sur le pied de 20 liv. sterl., ou 5oo fr. , par personne, l'émigration de quatre millions d'individus reviendrait à plus de 1 milliards de francs (2). Estimée à xx liv. sterl. (3oo fr. ) par tète, elle coûterait encore i milliard 244 millions de francs (3). Et en supposant qu'au lieu de faire émigrer quatre millions d'individus, on réduisît les émigrants à la moitié de ce nombre, la dépense, calculée sur les bases que l'expérience a consacrées, excéderait encore i milliard de francs (4). Quelque intéressée que soit l'Angleterre à guérir les maux de l'Irlande , il est douteux qu'elle tente jamais aucun remède à ce prix fS).

Admettons néanmoins , pour un moment , que toutes les objections et toutes les impossibilités qui précèdent fussent écartées , resterait un autre obstacle plus difficile peut-être à vaincre que tous les autres. Il ne suffirait pas, en effet, que trois ou quatre millions d'individus eussent \-\ possihilità matérielle de quitter l'Irlande, il faudrait encore qu'ils le voulussent. Leur intérêt serait d'émigrer , et ils auraient tort d'en refuser les moyens : tel est notre sentiment. Mais leur propre jugement s'accordera-t-il avec le nôtre ? Leur refus d'émigrer rendrait cependant l'émigration impossible ; car l'émigration forcée serait un bannissement. Et sur quoi se fonderait-on pour traiter comme des malfaiteurs les pauvres irlandais?

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