TROISIÈME PARTIE, CIIAP. I, § II. I
Il faudrait que la misère fût cVabord proclamée un délit. Or, dans les mœurs anglaises, la pauvreté est sans doute un immense malheur : c'est pres(jue un tort, mais ce n'est pas encore un crime.
Si l'émigration volontaire est la seule possible, il faut en conclure que jamais le vaste système d'émigration qu'on a en vue ne sera exécuté.
llexistebien en Irlande, ainsi qu'on l'a dit plus haut, un courant quotidien d'émigration libre et spontanée. IMais il est à remarquer qu'en général ce ne sont point les plus pauvres qui émigrent. Les émigrants appartiennent d'ordinaire à une classe moyenne : ce sont des artisans aisés , de petits fermiers qui, jouissantdéjà d'une condition presqueheureuse, aspirent à l'améliorer (i); qui, possesseurs d'un petit capital , cherchent, pour le faire valoir, un pays où la propriété soit plus sûre qu'en Irlande. Ce sont surtout des protestants , c'est-à-dire des personnes d'une condition supérieure. En un mot , tous ceux qui s'en vont sont ceux que le pays est naturellement intéressé à garder. Et si le pauvre irlandais n'émigre pas, ce n'est pas seulement parce qu'il n'en a pas matériellement les mêmes moyens que le riche , mais parce qu'il n'en a pas la même volonté. En dépit de toutes ses misères, l'irlandais aime passionnément sa patrie, et il semble que le plus malheureux lui soit attaché par les liens les plus étroits. Peut-être serait-il juste de dire qu'on tient moins à sa patrie en proportion du bien-être dont on y jouit. L'Anglais, dont le bonheur matériel surpasse certainement celui d'aucun peuple, comprend moins qu'aucun autre le lien qui enchaîne l'homme à sa terre natale. 11 a goûté de
i34 nr.s iu:mI;1)F.s au ïmal. — l'émigration. certains com/orts qui lui sont absolument nécessaires, et sans lesquels la vie lui semble impossible ; ces comjorts venant à lui manquer clans son pays , il les cherche ailleurs; et alors même qu'il n'en est pas privé , il aspire constamment à les accroître : sa patrie est au lieu où la plus grande somme de ce bien-être lui est assurée. Le pauvre irlandais, au contraire, n'ambitionne pas des jouissances dont il n'a aucune idée ; n'ayant jamais connu qu'une existence misérable , il ne soupçonne guère qu'il y en ait d'autre possible dans ce monde ; toute grande entreprise tentée dans le but de chercher un bonheur auquel il ne croit pas ne saurait le séduire. Il reste donc sur le lieu de sa misère présente, peu soucieux de poursuivre au loin quelque autre infortune ; et ce lui est une consolation de traîner le fardeau de sa vie dans le pays où il est né, là où vécut et mourut son père, où ses enfants auront à vivre et à mourir.
Si donc l'émigration était offerte à ces millions d'Irlandais, dont l'absence est si désirée, le plus grand nombre ne l'accepteraient pas. Ajoutons que beaucoup, qui souhaitent peut-être d'émigrer, cesseraient d'en avoir le désir, si le plan d'émigration était conçu et exécuté par le gouvernement anglais. L'Irlandais croit difficilement qu'il puisse lui venir rien de bon d'une pareille source ; et , dans ce cas , ses craintes ne sont-elles pas naturelles ? Toute raison politique de défiance étant écartée, que de risques terribles ont à courir les infortunés qu'un gouvernement fait émigrer par voie administrative ! Qui garantit aux pauvres émigrants qu'ils recevront
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les soins et les secours qu'on leur a destinés? Ne leur est-il pas permis de tout craindre ? Sont-ils bien sûrs qu'une fois embarqués , et l'Océan placé entre eux et leur patrie , on ne les jettera pas sur quelque terre inconnue et déserte, où leur destin sera de périr de faim, de froid et de misère (i ) ? Une terrible responsabilité pèse sur le chef de famille qui engage dans cette voie périlleuse sa femme et ses enfants. Que l'on persiste à croire qu'il aurait tort de ne pas émigrer, si on lui en fournissait les moyens, d'accord; mais tout annonce que, guidé par son propre jugement, par ses intérêts et ses passions, le pauvre Irlandais n'émigrerait pas.
Ces difficultés sont si grandes et si manifestes, que les partisans les plus enthousiastes de l'émigration ne les peuvent méconnaître. Ils n'abandonnent point cependant lem^ thème favori, ils le modifient; et, restreignant leur système dans l'espoir de le rendre plus facile , ils le croient encore le meilleur moyen de salut pour l'Irlande. Examinons donc leur plan subsidiaire.
Le lecteur a vu précédemment comment l'extrême division du sol, fractionné en petites fermes de un, de deux , de trois acres , a multiplié à l'infini , en Irlande, le nombre des agriculteurs. Cette multitude de fermiers qui surchargent la terre est , dit-on , l'une des principales causes de la misère irlandaise ; et le remède naturel de ce mal serait , dit-on , de détruire les petites fermes et d'en constituer de grandes. Mais d'abord, pour abolir les fermes , il faut renvoyer les fermiers ; et comment pratiquer ces expulsions dans un pays où ceux qu'on chasse se
i3() j)is iii;.^ii:j)i<s Al jMAi.. — l'kmiguation. livrent aux plus terribles représailles et aux plus cruelles vengeances ? A cela les Anglais répondent : Il faut éloigner par réniigration les fermiers dépossédés. Qu'on examine attentivement les divers systèmes d'émigration proposés pour l'Irlande , on reconnaîtra qu'au fond de tous domine l'idée de diminuer la population agricole.
Mais resserré dans de telles limites , un système d'émigration serait-il plus praticable que le premier ? Non. Et l'on peut dire qu'il le serait encore moins. En effet , sur les cinq millions d'agriculteurs existant en Irlande , il y en a certainement plus de deux millions qui , dans le système des économistes anglais, doivent être considérés comme surabondants, et qui, par conséquent, devraient éniigrer. Or, on a vu plus haut quelles entreprises et quelles dépenses entraînerait l'émigration d'un pareil nombre de personnes ; et, s'il est vrai que les obstacles soient assez graves pour empêcher l'Angleterre d'exécuter l'émigration des millions de pauvres irlandais dont l'extrême misère est pour elle un sujet d'alarme , comment croire qu'elle tente jamais de surmonter les mêmes difficultés dans la seule vue d'améliorer l'état de la population agricole d'Irlande? Il est évident que l'émigration des fermiers irlandais fût-elle possible , l'Angleterre ne l'entreprendrait point, parce que le sort de ceux-ci, placés en relief de conditions infiniment plus malheureuses, ne saurait exciter qu'un intérêt secondaire.
On conçoit bien qu'il puisse être plus important pour le propriétaire d'un domaine de se débarrasser d'un cultivateur qui surcharge sa terre , et dont le