TROISIÈME PARTIE, CHAI». I, § M
lartlcau pèse sur lui seul , que de purger ririaiulc d'un pauvre donl le pays entier porte le poids. Mais que eonclure de ceci, sinon que l'émigration des petits fermiers serait profitable aux riches ? Alors une autre conséquence suivrait aussi : c'est que les propriétaires d'Irlande , étant les véritables intéressés à l'émigration , devraient seuls en faire les frais. Maintenant, en supposant que les propriétaires d'Irlande eussent le pouvoir de pratiquer cette émigration , en auraient-ils la volonté ? Nullement, Il faudrait d'abord pour cela qu'ils jugeassent utile à leurs intérêts la diminution du nombre des fermiers : or , il est certain au contraire que le nombre excessif des agriculteurs, bien loin d'être envisagé comme un mal absolu par la plupart des propriétaires irlandais, leur paraît, sous plusieurs rapports, un avantage réel (i). Et, en supposant même que les propriétaires irlandais considérassent comme utile à leurs intérêts la suppression d'un million ou deux de cultivateurs , pense-t-on qu'il fussent disposés à les faire émigrer , et à supporter la charge de cette émigration, qui ne pourrait cependant s'exécuter qu'à leurs dépens? On a vu, au commencement de ce chapitre, que l'émigration de deux millions de personnes coûterait plus d'un milliard de francs . Or, on estime à i5o millions de francs le revenu total des propriétaires irlandais: d'où il suit que la dépense d'une ])areille émigration prendrait à ceux-ci sept années de leurs revenus. Il semble que l'on peut, sans témérité, affirmer que de pareils sacrifices, ne seront point faits par une
l38 DKS REIVÎI'DFS AU MAT. L'ÉMIORAtlON.
aristocratie habituée à calculer étroitement et jour par jour.
Disons-le, d'ailleurs, pour exécuter une œuvre aussi délicate et aussi considérable, il faudrait nonseulement l'aiguillon de l'intérêt privé, mais encore le stimulant d'un sentiment généreux. Il faudrait que l'idée de l'émigration fût embrassée avec ardeur et charité par les propriétaires irlandais comme uu moyen de soulager de grandes souffrances, et de créer sur leurs domaines des conditions heureuses. Or, comment croire que ceux qui , par leur incurie ou leur égoïsme, ont laissé s'accumuler en Irlande d'immenses misères, mettront un zèle extraordinaireàles diminuer ? Comment espérer qu'ils apporteront un dévouement presque héroïque à guérir des maux qu'avec un peu de prévoyance ils eussent prévenus ? Comment croire qu'ils feront par remords beaucoup plus qu'ils n'ont fait par conscience ? Est-il raisonnable d'attendre d'eux de vives sympathies pour les infortunés que l'émigration aura jetés à deux mille lieues de l'Irlande , tandis que les plus affreuses détresses , dont ils sont les témoins , les trouvent si souvent sans pitié ? Si les propriétaires irlandais étaient capables des sacrifices qu'on leur demande, l'émigration ne serait pas nécessaire aujourd'hui. Le remède serait inutile, parce que le mal n'existerait pas.
Dans l'impuissance où l'on est d'obtenir l'émigration de la population agricole , soit du gouvernement anglais , soit de l'intérêt ou de la sympathie des propriétaires irlandais, on a recours à un der-
TROISliîME PARTIE, CHAP. I, § H- l'^Q
nier système, qui est celui de la loi rendue récemment en cette manière (i). On attribue aux comtés la faculté de s'imposer pour faciliter l'émigration; et l'on peut, par les discussions dont celte loi a été l'objet , prévoir que cette disposition a pour objet principal de pourvoir , par l'émigration , au sort des petits cultivateurs chassés de leurs fermes.
Il serait facile de démontrer ici tout ce qu'il y a de périlleux dans un pareil système, propre à encourager l'égoïsme des riches , qui , voyant désormais dans l'émigration gratuite des fermiers dépossédés , une sauvegarde contre les vengeances du pauvre , ne seront plus contenus par aucun frein dans l'oppression qu'il exercent sur la population agricole ; et , sur la foi de cette émigration , qui peut-être n'aura pas lieu, se montreront encore plus durs que par le passé ; de sorte qu'ils provoqueront contre eux-mêmes des représailles d'autant plus formidables qu'elles seront suspendues sur leur tête dans l'instant même où ils les croiront le plus loin d'eux. Mais salutaire ou funeste , l'émigration, renfermée dans de pareilles limites, ne saurait avoir, en tous cas, qu'une portée restreinte. Réduite à ces termes, elle peut protéger ou compromettre des intérêts privés , mais elle ne repose point sur un plan assez large pour qu'il lui soit donné d'influer sensiblement sur l'état social et politique de l'Irlande : elle sort par conséquent du sujet de ce chapitre.
Ainsi tout, dans ces différents systèmes d'émigration, est défectueux; l'émigration efficace serait d'exécution impossible; celle qui est praticable
l4o l)i:S «KIMKDKS AU AIA.L. l'kMKIUM'ION.
serait incomplète et vaine ; les (lirficultés semblent naître des diflicultés; l'embarras de trouver une contrée neuve, la longueur des transports de mer, l'énormité de la dépense, la complication de l'entreprise, tout arrête; et ces objections levées, mille autres apparaissent aussitôt. L'émigration devenant possible, on ne sait qui l'on fera émigrer, et le choix des éniigrants étant fait, ceux-ci refusent l'émigration. Enfin, d'obstacles en obstacles, d'impossibilités en impossibilités, on en arrive à perdre entièrement de vue le point de départ, et après avoir inutilement cherché les moyens de purger le pays de sa population la plus misérable et la plus corrompue, on en arrive à s'applaudir de ce qu'on a trouvé l'art d'exiler ceux qui, dans l'état du pays, seraient encore les meilleurs à conserver. Et puis tous ces plans impossibles d'émigration forcée fussent-ils accomplis, on ne sait s'il en résulterait pour l'Irlande le plus faible bienfait! Ouvrez les annales de l'Irlande , et voyez le peu d'influence qu'ont exercé sur l'état social et politique de ce pays , toutes les entreprises violentes et tous les accidents extraordinaires de dépopulation. Calculez tout ce qui, en Irlande , a péri durant les guerres de religion ; comptez les milliers d'Irlandais qu'a égorgés le fer de Cromwell ; à tous ceux que le vainqueur a massacrés en Irlande, joignez les milliers qu'il a déportés dans les colonies; considérez les centaines de mille que la famine a détruits, et dont le nombre a, dans une seule année (en 1740)) trépassé quarante mille ; n'oubliez pas les milliers que la peste et les guerres nationales emportent de temps à autre;