‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 3)Chapitre 72 sur 101 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que fera l'Angleterre?

On vient devoir ce qu'il faudrait faire en Irlande pour attaquer dans leur principe les maux qui désolent ce pays, et pour rendre à son état social profondément troublé des conditions d'ordre, de paix et d'harmonie.

Maintenant ce qui serait désirable sera-t-il fait ? L'Angleterre voudra-t-elle , pourra-t-elle accomplir les immenses changements que réclame l'intérêt de rirlande ? — Il est bien difficile de le penser.

C'est la destruction de l'aristocratie qu'il faut à l'Irlande : et l'Angleterre est encore foncièrement aristocratique. Elle aime les institutions que l'Irlande déteste , et tend naturellement à conserver tout ce qu'en Irlande il faudrait abattre.

Sans doute l'Angleterre n'est pas étrangère au mouvement général de démocratie qui agite le monde. Le grand principe de l'égalité , cette base fondamentale de la loi religieuse et de la loi politique, ne saurait manquer de se faire jour dans un

QUATRlÈMi: PARTIE, ClIAP. I, 2(35

pays do lumières, de christianisme et de liberté. Il trouve d'ailleurs un puissant auxiliaire dans le développement toujours croissant de l'industrie anglaise, qui, attirant sans cesse dans les villes les habitants des campagnes, dépeuple les lieux où l'inégalité est le mieux établie, et accroît les populations moins soumises aux privilèges de l'aristocratie. Et , à ne considérer que la surface des choses et l'aspect extérieur des événements de date récente, on pourrait croire que la vieille constitution féodale de l'Angleterre est menacée d'une prochaine ruine.

Voyez seulement les progrès de la démocratie dans ce pays depuis i83o. La réforme parlementaire agitée il y a un demi-siècle , arrêtée par i 793 et suspendue pendant quarante ans, reprend subitement son cours, et, devenue irrésistible par les démonstrations énergiques de la volonté nationale, se développe et s'accomplit sur une large base. A compter de ce jour, au lieu de quatre cent mille électeurs, l'Angleterre en compte plus d'un million ; la chambre des communes cesse d'être une créature de la chambre des lords; et, appuyée désormais sur le peuple dont elle émane tout entière, elle devient le premier pouvoir de l'État.

Lorsque ces grands changements s'exécutent, il semble qu'une ère nouvelle commence pour l'Angleterre. C'était jadis la tradition qui présidait à ses conseils; pour la première fois elle prend la logique pour guide, et règle sa conduite, non sur les précédents , mais sur le raisonnement. Cette révolution intellectuelle était peut-être la plus difficile qui pût

abb QUE FERA l'angleterre ?

s'opérer dans un pays aussi attaché que l'Angleterre

à ses coutumes.

Et une foisenlrée dans une voie rationnelle, elle ne s'arrête plus; elle la parcourra tout entière, si quelque accident extraordinaire ne vient l'y entraver.

Il est absurde , dit-on, qu'un petit bourg de deui ou trois maisons envoie au parlement des députés, taiulis qu'une ville comme Manchester et Birmingham , villes de cent et de deux cent mille âmes , n'ont point de représentant. Sans doute. En couiscquence le bourg est privé de son privilège, et des droits sont attribués aux grandes cités qui n'en avaient pas (i).

Il est absurde que les citoyens, sur qui pèsent le^ taxes publiques , ne soient pas tous appelés à élire les représentants auxquels appartient le pouvoir de les voter, et, en conséquence de ce raisonnement très-juste, on donne à la franchise électorale une immense extension. Fort bien ; mais n'est-il pas absurde aussi que les villes municipales aient pour représentants un petit nombre de citoyens qu'elles n'ont point élus , et pour gouvernants des fonctionnaires qu'elles n'ont point institués? Assurément : en conséquence les corporations municipales d'Angleterre sont réformées et réorganisées sur un plâh rationnel de gouvernement libre.

La même méthode logique atteint tous les ab'iîs ; et elle ne se prend pas seulement aii monde politique : elle embrasse tout le cerclé de l'humanité ; on abolit , dans une foule dé cks , là peiné de mort comme inutile et barbare; et parce que l'esclavage est injuste , on rachète à grands frais dans les colo-

QUATRIKME PARTIE, CliAP. I. ^67

nies les nègres esclaves dont on décrète la liberté.

Et quand le progrès démocratique a prouvé sa force et sa moralité par de telles conquêtes, lorsqu'il a eu le bonheur de mêler à sa cause des causes si saintes, on n'aperçoit plus ce qui pourrait l'arrêter dans sa marche; tout semble lui venir en aide; chaque réforme logique conduit à une autre réforme^ toute victoire obtenue facilite une nouvelle victoire. Alors, dans l'élan singulier qui est imprimé à l'esprit public, on ne change pas toutes les institutions, mais on veut se rendre compte de chacune d'elles; on demande s'il est raisonnable d'avoir des magistrats comme les juges de paix dont toute la supériorité est d'être riches , et pour législateurs des hommes dont tout le mérite est d'être nés lords. On demande s'il est logique que les hommes à qui le peuple a donné son mandat soient contrôlés et quelquefois entravés par des lords qui n'ont reçu aucun mandat du peuple. On interroge l'Eglise elle-même et ses abus; les plus vieux préjugés sont atteints; l'intolérance religieuse est attaquée dans son foyer le pliis ardent ; le vieux puritanisme est vaincu et le chef des catholiques d'Irlande reçoit en Ecosse une ovation populaire (i). On va plus loin : l'audace de l'esprit anglais se porte jusqu'à suspecter l'équité dû droit d'aînesse et le bienfait des substitutions (ii)'.

Ainsi, et l'on ne saurait le nier, la démocratie a son cours en Angleterre ; son progrès est manifeste "et constant, et il sera peut-être moins difficile de détruire les privilèges de l'aristocratie que d'eh être venu à les discuter.

Mais , eii même îem|)'s '(^n ôti voit en ^ingleterre

2()8 QIIK FERA. l'ANGLETERRE ?

ce mouvement continu , ce progrès devenu plus rapide depuis qu'il est logique, il faut reconnaître aussi que la démocratie anglaise n'est encore en quelque sorte qu'à l'entrée de la carrière; si elle a fait déjà de grandes conquêtes, elle n'a point encore établi son empire. Son adversaire, pour avoir eu un jour de défaite, est bien loin de s'avouer vaincue; et à côté de tout ce qui pousse en avant le char de la réforme, il y a des puissances considérables qui le retiennent, ou du moins s'efforcent de le modérer.

Toutes les existences magnifiques de l'aristocratie , le prestige de ses grandes fortunes , l'éclat de ses grands noms, son immense patronage, la multitude de conditions particulières qui dépendent d'elle, et toutes celles qui se sont arrangées sur la foi de sa durée; la popularité des antiques familles investies des privilèges attaqués ; les efforts prodigieux de ceux qui, nouvellement possesseurs de ces privilèges, travaillent à garder un bien si précieux, si péniblement conquis; les ambitions qui aspirent aux rangs aristocratiques, et qui, sans avoir encore touché le but, en sont si près, qu'elles le défendent avant même de l'avoir atteint ; la foule énorme de capitalistes qui abondent dans la Grande-Bretagne, dont la seule pensée est d'accroître leurs richesses, et qui, ayant besoin de paix pour suivre leurs desseins , s'alarment de toute agitation dans l'Etat, soit que le mouvement se fasse en avant ou en arrière ; tout cela forme une masse extraordinaire d'influences, de passions et d'intérêts qui, ouvertement on tacitement, conspirent à ralentir, sinon à entraver les allures de la réforme démocratique.

quatrijVmf, P\RTIE, CIIAP. I. ^69

Un des grands obstacles à la démocratie en Angleterre, c'est que légalité philosophique y soit à peu près inconnue. Quelques esprits supérieurs la comprennent; un petit nombre l'aime peut-être; nul n'en a la passion ; et parmi le peuple on n'en a ni le goût ni l'idée. Les moeurs de ce pays sont tellement imprégnées d'aristocratie, que le prolétaire lui-même en subit l'influence; et, dans ses efforts les plus laborieux , ce n'est pas l'égalité , c'est l'inégalité qu'il poursuit. Ce qui l'excite au travail, c'est bien moins la condition de ceux dont il sera l'égal, que de tous ceux dont il voudrait deviner le supérieur. Il poursuit, du reste, son but avec loyauté. Ce n'est point en abaissant les autres qu'il aspire à se grandir, mais bien en s'élevant lui-même; et, s'il échoue, il se soumet sans murmure aux fortunes plus heureuses que la sienne, qui ont conquis le privilège, objet de ses propres efforts. Aussi longtemps cjue ce sentiment prévaudra parmi les classes inférieures, l'aristocratie conservera une grande puissance.

Mais la démocratie, en Angleterre, a un ennemi plus redoutable encore et plus visible à tous les yeux : c'est l'Eglise.

On peut sans doute apercevoir en Angleterre quelques signes de déclin dans la foi religieuse. Le scepticisme philosophique a pénétré dans quelques rangs supérieurs, où il se déguise de son mieux sous le masque de l'unitairianisme. Et dans les plus basses classes, les travaux industriels, à force de matérialiser l'homme, l'éloignent de la religion, qui

^*]0 QIŒ FFR\ l'aNGLFTI-RRE?

n'est antre chose que le lien moral de l'âme à ce qn'il y a de plus imnialiMicl, Dieu.

Soit tendance philosophique, soit abrutissement physique, il est certain que jamais peut-être il n'y a eu, en Angleterre, autant qu'aujourd'hui, d'individus i.K" j)rofessant aucune espèce de culte.

Mais ces syptomes d'irréligion et d'incrédulité, quoiquo plus apparents chaqïie jour, ne sont encore en Angleterre que de rares accidents. Très-graves peut-être pour l'avenir, ils n'ont qu'une faible importance dans le présent. Prise en masse, l'Angliéterre est encore aujourd'hui profondément religieuse , chrétienne et protestante ; et l'Eglise ànghcane , qui est la forme officielle de son culte , est singulièrement populaire.

A la vérité, l'Angleterre n'est pas toute protestante sous la même forme ; l'on estime que la moitié de sa popuJation professe des cultes dissidents de l'Église anglicane, tels que les presbytériens, les méthodistes y les quakers, etc., etc.; et ceux-ci, quoique fervents, ne sont pas nécessairement animés des passions qui sont propres à l'Eglise d'Angleterre. ïl faut ajouter que les sectes dissidentes «tant , en général , composées des classes les plus pauvres, on peut considérer tout ce qui n'est pas anglican comme tendant aux idées démocratiques. Mais on se tromperait si l'on croyait que les dissidents, parce qu'ils sont à peu près égaux en nomhre aux anglicans, forment dans le pays une puissance égale à la puissance de ceux-ci. Rangés sous une même bannière , les anglicans constituent

QUATRliïME PARTIE, CIIAP. I. 9-7 f

une phalange coinpaete et serrée, dont l'union accroît la force; tandis que les dissidents, qui tous réunis seraient aussi forts, formant autant de corps séparés que de sectes diverses , s'affaiblissent par leur division

Il y a d'ailleurs dans la longue existence et dans Iqs souvenirs de l'Eglise d'Angleterre quelque chose qui plaît à l'esprit national de ce pays; le peuple yoit en elle la tradition vivante de la réforrnation et le triomphe continu de la foi protestante sur le catholicisme. L'Église a pour elle toutes ces passions du peuple ; elle le sait, et toutes les fois qu'elle voit l'aristocratie en danger, elle la protège en dénonçant hautement les adversaires de celle-ci comme des ennemis secrets de l'Église. Les clameurs qu'elle pousse retiennent un grand nombre qui seraient assez enclins à détruire les privilèges aristocratiques, mais qui n'osent toucher à l'édifice dont l'Église est une colonne , de peur que la colonne ne tombe avec l'édifice qu'elle soutient. Cette crainte religieuse est peut-être ce qui, dans ces derniers temps , a contribué le plus à suspendre le mouvement démocratique. Les réformateurs anglais ayant eu l'imprudence d'avouer leur intention de réformer l'És^lise elle-même, la réforme s'est arrêtée tout court. Le rejet du bill dont l'objet était d'abolir en Angleterre les taxes d'Église (^church. rates) (i), peut être considéré comme le point d'arrêt du mouvement imprimé par la réforme parlementaire de i832.

Quoi qu'il en soit, et par une foule d'autres causes dont la nature de ce livre ne comporte point l'exposition , l'Angleterre est amie de ses institutions

'^']'i QUE FERA l'aNGLIîTERRE ?

aristocratiques et religieuses, et adverse à tout changement.

Comment donc supposer qu'elle fera ou laissera faire en Irlande les réformes profondes que celle-ci réclame? Ne jugera-t-elle pas , dans son amour pour sa vieille constitution, que l'on ne pourrait la ruiner en Irlande sans l'ébranler en Angleterre? Toute altération de la propriété dans le premier pays ne lui paraîtra-t-elle pas un péril pour la propriété dans le second ? Les privilèges de la naissance et de la fortune , abattus en Irlande , se pourront-ils conserver en Angleterre ? Et l'Eglise cette pierre angulaire de la constitution britannique , \ Église établie d Angleterre et d'Irlande se tiendra-t-elle debout, glorieuse et puissante dans l'un de ces pays , après avoir été démolie dans l'autre ?

De pareilles objections, en les supposant mal fondées , sont tellement dans le sens des passions de l'Angleterre, qu'on croit pouvoir prédire hardiment que celle-ci ne fera point en Irlande les renversements qui seraient nécessaires.

Peut-être l'Angleterre aura-t-elle tort de ne pas abolir en Irlande les institutions qu'elle veut conserver chez elle ; peut-être la destruction de ces institutions dans le pays qui y est hostile serait-elle le plus sûr moyen de les maintenir chez le peuple qui en est content; peut-être serait-ce de la part du législateur anglais la preuve d'une haute sagesse que de reconnaître et de déclarer ouvertement qu'il faut pour des peuples dont l'état social n'est point le même des procédés différents de gouvernement, et d'autres lois pour d'autres mœurs. Ce principe

Page 1