CHAPITRE II
Ce que peut faire chacun des partis qui divisent l'Angleterre.
Il y a en Angleterre trois partis principaux , les tories , les radicaux et les whigs. Voyons ce que Tirlande pourrait attendre de chacun d'eux.
SECTION TREMIERE.
Le parti tory.
Les tories anglais sont ceux qui , dans la nation , se montrent les plus animés du désir ardent et de la volonté ferme de maintenir intactes les institutions du pays; ce sont ceux qui, dans leur amour de ce qui existe , défendent tous les privilèges, protègent tous les abus , et signalent les partisans de toute réforme comme des ennemis de la constitution. Ce sont ceux qu'on voit les plus constants et les plus dévoués partisans de l'Église ; ils offrent, en un mot, la plus haute expression des passions aristocratiques et religieuses que contient l'Angleterre.
N'est-ce pas assez dire que ce parti serait dans l'impossibilité la plus absolue de faire , en Irlande , les changements qu'exige ce pays ? Si l'Angleterre, avec ses intérêts divers et ses passions opposées ,
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serait, en général, contraire à de telles réformes, comment donc pourrait-on les demander au parti dans lequel se résument et se concentrent les sentiraents les plus hostiles à toute innovation ?
A la vérité il s'est formé, dans ces derniers temps, sous la bannière du parti tory , un autre parti moins absolu que celui-ci dans ses principes , et qui, tout en montrant le même attachement aux antiques in stitutions de l'Angleterre, ne professe pas un égal respect pour tous les abus dont elles sont mêlées. Ce nouveau parti, communément appelé conservatif , et dont M. Peel est le chef distingué, se compose, en général, de tories qui, plus modérés et plus intelligents que les autres, ont compris que le meilleur moyen de sauver l'aristocratie attaquée serait de corriger ses vices les plus saillants à mesure que le temps les révèle, et que l'opinion publique en réclame impérieusement la réforme.
Ce parti est peut-être l'image la plus fidèle de l'Angleterre, considérée isolément; tout porte à croire qu'il y aurait la majorité, comme il la posséderait dans le parlement, si l'Ecosse et l'Irlande n'y envoyaient cent cinquante représentants, dont la plupart sont radicaux ou w^higs.
Mais on concevra facilement que ce second parti ne serait guère moins incapable que le premier de donner à l'Irlande la satisfaction que celle-ci demande.
Ce ne sont pas seulement des abus qu'il faut corriger en Irlande , ce sont des institutions qu'il faut détruire. Or, comment ces institutions seraient-
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elles abolies par le parti dont le nom indique que sa mission est de les conserver ?
Pour faire en Irlande de «ijrandes réformes, il faut de toute nécessité eligager une lutte avec les passions aristocratiques et religieuses de l'Angleterre. C'est ce que ferait difficilement le parti conservatif, dont ces passions sont le point d'appui ; sa modération consiste à ne les point exciter, et à souhaiter qu'elles s'adoucissent ; mais il ne saurait les combattre. Ce parti peut, sans doute, faire dans les détails de l'administration publique d'utiles innovations; mais il n'exécuterait point de réformes propres à changer l'économie sociale et politique du pays.
Il y a cependant des gens qui croient que de tous les partis le parti conservatif serait le plus propre à réformer les institutions vicieuses de l'Irlande. Ils fondent ce sentiment sur ce qu'à diverses époques , les plus grands changements exécutés dans les institutions de l'Irlande l'ont été par des tories modérés; et ils citent pour exemple l'émancipation catholique accomplie en iSig par le ministère dont lord Wellington était le chef. Mais il ne faut pas confondre ce qu'a fait un parti avec ce qu'on peut attendre de ses principes.
L'émancipation catholique n'était point de sa nature une mesure tory ; lord Wellington l'a entreprise, non parce qu'elle était conforme à ses principes , mais quoiqu'elle y fut contraire ; et il a déclaré lui-même qu'en l'accomplissant il obéissait non à la justice , mais au besoin d'apaiser les agitations de l'Irlande qui menaçait l'Angleterre d'une
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insurrection. Il n'a point librement exécuté une réforme, il a fait une concession nécessaire.
Or, on ne clierclie point en ce moment si, le parti conservatif étant chargé de gouverner l'Irlande, serait dans la nécessité de lui faire des concessions j on examine s'il serait dans la nature de ses principes d'y pratiquer des reformes.
Alors même qu'il serait dans les dispositions du parti conservatif de vouloir, et quand même il lui serait donné de pouvoir exécuter en Irlande un certain nombre de réformes , il en est une qu'il lui est absolument impossible d'entreprendre, et qui l'arrêterait tout d'abord : c'est la réforme de l'Église. Comme les questions religieuses sont celles qui , en Angleterre, excitent les passions les plus vives, les conservatifs les plus tempérés ne peuvent , dans tout ce qui concerne l'Église , appliquer leurs principes de modération. Ici l'abus est tout aussi sacré pour eux que le principe.
Cependant nous avons vu plus haut qu'aucune réforme ne saurait être salutaire en Irlande si d'abord on n'y renverse la suprématie anglicane. Ainsi, la première réforme à exécuter en Irlande, celle sans laquelle toute autre serait vaine et stérile, est précisément celle que le parti conservatif serait dans l'impossibilité d'accomplir.