SECTION IL
Le parti radical.
Si le parti tory est de sa nature impropre aux
•280 Ql i: FEllA l'aNOLKM-RIU;? PARTI TORY.
rôforinos (|iie veut l'iilaiule, le parti le plus capable (le ces réloi'ines n'est-ii pas celui tloiit les doctrines sont le plus opposées à celles des tories, et qui représente dans la nation anglaise les opinions les plus favorables au mouvement et au progrès ,. comme le parti conservatif y exprime les passions les plus amies de l'immobilité?
Il est sans doute permis de penser que, maître du pouvoir, le parti radical d'Angleterre exécuterait en Irlande des réformes considérables. Ce ne serait point cependant une tâche exempte de difficultés que de déterminer les actes que l'on pourrait attendre de ses principes.
On aperçoit bien sa tendance générale vers la démocratie, mais il serait malaisé de dire jusqu'où il va dans cette voie. Sa marche est incertaine , ses théories sont vagues, ses plans ne sont point encore arrêtés. Soit qu'il ne sache pas bien lui-même le but vers lequel il s'avance, soit qu'il craigne d'effrayer l'Angleterre en le lui montrant , il est certain que ce but ne s'aperçoit pas clairement. Dans ses professions de foi les plus larges et les plus explicites, le parti radical réclame des parlements annuels, le vote au scrutin secret, le suffrage universel ; réformes importantes sans doute , mais qui sont des moyens bien plutôt que des fins.
On peut prévoir, il est vrai, que si, à l'aide de pareils moyens, les radicaux devenaient maîtres du parlement et du pouvoir, ils aboliraient en Angleterre les privilèges politiques et civils de l'aristocratie , et feraient ainsi disparaître un des grands obstacles qui s'opposent à la destruction de ces mêmes
QUATniKME PARTIE, CHAP. Il, SECT. II. 28 I
privilèges eu Irlande. Mais ([ui peut dire quand le parti radical aura la puissance d'exécuter dépareilles réformes? Ce parti est jusqu'à présent peu nombreux, il a peu de puissance dans la nation anglaise parce qu'il est trop en avant d'elle; dans le parlement il ne compte que peu de membres, et le pouvoir est si loin de hii , qu'il semble presque superflu d'examiner quel usage il en pourrait faire. Et ce parti eût-il aujourd'hui la puissance d'enlever à l'aristocratie d'Angleterre et d'Irlande leurs privilèges civils et politiques, pourrait-il abolir de même leurs privilèges religieux, c'est-à-dire accomplir la réforme qui en Irlande doit précéder toutes les autres? 11 est permis d'en douter. Et l'obstacle qui peut-être l'arrêterait se trouve en lui-même.
Ces passions religieuses, que l'on a vues plus haut si puissantes en Angleterre , ne sont peut-être aussi vivaces dans aucun parti que dans le parti radical , où elles sont plus violentes et moins éclairées que dans tout autre. A la vérité, le parti radical étant en général composé de dissidents ennemis de l'Eglise établie, le fanatisme des passions religieuses dont il est animé le pousse plutôt vers la démocratie, et semblerait sous ce rapport favoriser l'Irlande; mais aujourd'hui ces passions sont encore plus protestantes que démocratiques, et les Irlandais sont catholiques. Les dissidents d'Angleterre, pour la plupart radicaux, sont assurément fort ennemis chez eux de la suprématie de l'Eglise; mais ils hésiteraient beaucoup à la renverser en Irlande, ne fût-ce que par la crainte de fournir aux catholiques d'Irlande un sujet de joie et de triomphe. Ces passions du parti
282 QUE FERA l'Angleterre ? — parti radical. radical contre l'Irlande catholique, qui, sans doute, tendent chaque jour à s'affaiblir, et que les chefs de ce parti combattent de tous leurs efforts, n'ont jamais manqué une occasion d'éclater. Et pour n'en rappeler ici qu'un exemple : lorsqu'à diverses reprises le plan a été conçu, par le gouvernement anglais , de donner au clergé catholique d'Irlande un salaire public, les plus vives oppositions en Angleterre sont toujours venues des dissidents qui ont signalé, comme une impiété énorme , l'assistance donnée à une Eglise papiste par un Etat protestant. Ainsi le parti radical comme le parti tory pourrait être, dès le premier pas , arrêté dans la réforme irlandaise par une cause provenant de la religion ; avec cette différence, que, pour ne pas attaquer en Irlande la suprématie d'une Église essentiellement aristocratique, les radicaux auraient besoin de faire violence à leurs principes politiques, tandis que les tories, en la conservant, agiraient tout à fait dans le sens de leurs passions , de leurs doctrines et de leurs intérêts.
Ajoutons que les préjugés de l'Anglais contre l'Irlandais, ce mépris si commun chez le premier pour le second , ne se rencontrent nulle part plus violents que parmi les classes inférieures, où les radicaux prennent naturellement leur point d'appui.
Toutes les observations qui précèdent s'appliquent, et à plus forte raison, à un certain parti radical extrême qui s'est tout récemment manifesté en Angleterre, et qui, s'essayant dans les grandes assemblées populaires, s'y est distingué par une singulière violence de langage et par une grande exa-
QUATRIÈME P\RTIE , CTIAP. Il, SFCT. 11. ^83
gératioii de théories. Au rebours des radicaux modérés qui , pour ne point alarmer l'Angleterre , annoncent sans doute moins qu'ils ne veulent faire, ce nouveau parti semble prendre à cœur de terrifier le plus qu'il peut tous les intérêts conservateurs: non que ses doctrines donnent une idée claire de ses projets: il ne dit pas précisément ce qu'il fera; mais ce qu'il établit avec grand soin , c'est qu'il accomplira certainement de grandes et de terribles choses ; il ne lui suffit pas d'être réformateur, il se pose en révolutionnaire; il prend pour devise le principe du recours à la force matérielle , se plaît à rassembler le peuple la nuit à la lumière de torches incendiaires, et, pour qu'on ne suspecte pas l'énergie de ses desseins, il invoque la mémoire et les procédés de Danton. Il est douteux que ce parti radical extrême, composé principalement des dissidents les plus fanatiques de l'Angleterre, voulût faire , pour l'Irlande catholique , plus que ne voudraient les radicaux modérés ; mais ce qui est certain, c'est qu'il le pourrait encore moins que ceux-ci, car, à force de se porter en avant de la nation, il s'est placé en dehors d'elle.
SECTION m.
Le parti whig.
On vient de voir comment par des causes diverses lés deux partis qui en Angleterre représentent
284 QUE FERA l'aNGLETERRE ;' — PAItTI UADICAL.
les idées les plus contraires et les passions les plus opposées ne sauraient faire en Irlande aucune réforme de quelque importance : l'un parce qu'il soutient aveuglément ,1a constitution ; l'autre, parce qu'il en est supposé l'ennemi ; le premier, parce qu'il ne voudrait rien innover ; le second , parce qu'on ne lui en donnerait point le pouvoir.
Mais entre ces deux partis extrêmes il en est un troisième composé de tous ceux que l'immobilité tory repousse, et que le radicalisme effraie; qui, sincèrement attachés aux institutions du pays, croient cependant qu'il est permis de les modifier; et qui, tour à tour ardents à attaquer et zélés à défendre, admettent assez de réformes pour seconder dans sa marche le progrès de la démocratie, et en osent trop peu pour alarmer sérieusement les passions et les intérêts aristocratiques de l'Angleterre. Ce parti moyen est le parti whig.
On juge tout d'abord par le peu de mots qui précèdent , qu'il ne serait point dans la capacité des whigs d'exécuter en Irlande tous les changements qu'on a reconnus récessaires ; car c'est une destruction qu'il faudrait faire dans ce pays , et la portée naturelle des whigs ne dépasse point une réforme. Ce n'est même qu'à la condition de ne rien détruire qu'ils ont la puissance de réformer; mais l'on aperçoit aussi en même temps que , s'il est interdit aux whigs d'abolir entièrement les institutions de l'Irlande , ils tiennent du moins de leurs principes la faculté , et de leurs intérêts le désir d'y pratiquer de grandes innovations.
Les whigs qui , pour exécuter des réformes , ont
QUA.tr ife M K PARTIE, CHAP. Il, SF.CT. IIF. 9.85
la volonté que n'ont pas les tories , possèdent aussi le moyen qui manque aux radicaux : car ce sont eux qui en ce moment gouvernent la Grande-lire-
tagne.
Ils ont d'ailleurs des motifs de nature diverse pour faire des réformes en Irlande; d'innombrables maux s'étant accumulés dans ce pays pendant que les tories, ennemis de tout changement ( i ) , occupaient le pouvoir, les whigs, qui, après cinquante ans d'exclusion, reviennent aux affaires, doivent naturellement porter le remède là où ils voient les plus larges plaies.
Cette disposition généreuse se fortifie chez eux d'un sentiment personnel. Ils sont d'autant plus enclins à faire des réformes en Irlande, qu'ils sont plus embarrassés d'en pratiquer en Angleterre. Dans ce dernier pays les partis politiques sont si incertains et si partagés, et les passions les plus favorables aux whigs sont si timides et si chancelantes, que ceux-ci ont bien de la peine à imaginer une réforme qui donne quelque satisfaction à leurs partisans , sans en diminuer le nombre. Il faut pourtant de toute nécessité qu'ils fassent des réformes , quand ils ont le gouvernement; c'est dans ce seul but qu'ils le prennent et qu'on le leur remet. S'il ne s'agissait que de conserver ce qui est, le soin en appartiendrait naturellement aux tories dont c'est l'affaire et le droit. Ainsi, contraints de marcher toujours et ne sachant comment faire un pas sans tomber, les whigs se portent volontiers vers l'Irlande , qui leur ouvre une carrière illimitée de réformes et leur fournit im terrain moins difficile à tenir, parce que les pas-
a86 QUE FERA L'ANGLETEnRF,. PARTI WHIG.
sions conservatrices de rAiigletcrre y sont moins brûlantes.
Puisque leswhigs ont la possiblité de faire beaucoup (le choses pour l'Irlande, et puisqu'en même temps ils sont bornés dans leur sphère d'action , il devient nécessaire de rechercher quels actes sont dans la mesure de leurs facultés , et quels autres excèdent leur puissance. Il importe de savoir jusqu'où ils peuvent aller dans la réforme des institutions irlandaises ; quels sont, parmi les besoins de l'Irlande, ceux qu'ils peuvent satisfaire et ceux qu'ils ne sauraient contenter, et quelle influence pourraient exercer sur l'état de ce pays et sur son avenir les réformes qui sont dans leur pourvoir : il faut , en un mot , reconnaître jusqu'à quel point ils peuvent appliquer aux maux de l'Irlande le remède qui a été indiqué plus haut, c'est-à-dire abolir les privilèges civils, politiques et religieux, de l'aristocratie.
Réforme des privilèges religieux.
Le premier et le plus grand avantage peut-être que possèdent les whigs sur les tories dans toutes les questions relatives à l'Irlande , c'est de ne point être arrêtés tout d'al^ord , comme ceux-ci , par l'obstacle de l'Église.
Les whigs sont assurément attachés à l'Église anglicane, et ils s'en montrent les partisans dévoués; mais ce qui les distingue des tories, c'est qu'ils n'en