QUATRIÈME PARTIE, CIIAP. Il, SIX I. III, § II. 0.()l
Cette question présente des difficultés dont on va comprendre tout de suite la gravité.
Les whigs anglais sont certainement très-aristocrates dans la plupart de leurs passions et de leurs principes, et pour justifier cette assertion , un seul fait suffit : ils gouvernent l'Angleterre depuià sept ans.
D'un autre côté, on est forcé de reconnaître qu'ils font beaucoup de réformes, dont la portée, sinon le principe, est singulièrement démocratique. Ainsi, les grandes mesures qui ont été indiquées plus haut, la réforme parlementaire, la réforme municipale, la réforme des juges de paix (i), sont toutes l'ouvrage des whigs. Beaucoup d'actes favorables à la démocratie sont donc faits par les whigs, amis de l'aristocratie. N'y a-t-il pas là une contradiction au moins apparente? En quoi donc sont-ils démocrates? en quoi aristocrates ?
L'incohérence qui se présente ici dans le caractère des whigs anglais , se dissipera si l'on prend le soin de distinguer dans leurs principes ceux suivant lesquels ils gouvernent la société civile, et ceux qu'ils appliquent à la société politique.
Si l'on étudie les doctrines et les actes des whigs les plus voisins du radicalisme(a), on reconnaît qu'ils iraient jusqu'à sacrifier une partie des privilèges politiques qui appartiennent en x\ngleterre à la grande propriété. Ils trouvent sans doute fort juste qu'il existe un certain nombre d'hommes tenant du hasard de la naissance et du sort de la fortune le droit de gouverner leurs semblables; juges de paix, parce qu'ils sont riches; législateurs, parce qu'ils sontlords.
•2(y2 QIÎEFEIIA. l'aNHLETKRIU' .^ i'AKfl WIHG.
Cependant ils ne considèrent pas comme inviolables l'institution de ju^es de paix et celle des lords.
Ainsi ils admettent que si la chandjre des lords devenait un obstacle à des innovations jugées nécessaires, cette chambre devrait être non abolie, mais réformée et composée au moins en majorité d'hommes qui eussent conquis , soit par un grand mérite personnel, soit par une grande fortune, le droit de représenter dans le parlement une idée ou un intérêt.
Us comprendraient aussi qu'un plus grand nombre de citoyens fut appelé à prendre part aux affaires de l'État ; et en même temps qu'ils étendraient le cercle de la capacité électorale , ils accroîtraient le nombre des fonctions publiques qui sont conférées par l'élection populaire; ainsi ils ne serait point contraire à leurs principes d'organiser dans chaque comté un conseil local, où des citoyens mandataires du peuple rempliraient les fonctions administratives qu'exercent en ce moment les juges de paix (i). Leur tendance serait donc, en agrandissant la représentation populaire , d'appeler par l'élection les classes moyennes à l'administration du pays, dont les grands propriétaires fonciers ont le privilège et le monopole. Il y a certainement, dans ce corps de doctrines, une portée tres-démocratique.
Mais les mêmes hommes qui souffrent que l'on établisse l'égalité dans la société politique, ne montrent plus la même tolérance quand il s'agit de régler la société civile. Ils ne tiennent pas absolument à conserver en faveur d'un aîné le droit héréditaire d'entrer au parlement et d'y faire des lois pour le
QUA-TRIÈML PARTIF, CHAI'. U, SIICI . III, ^ II. Uij'S
pays; mais ils défendent obstinément la loi civile qui donne à cet aîné le droit de prendre , au décès de son père , la totalité de Tliéritage, à l'exclusion de ses frères, de ses sœurs, destinés à végéter dans la gène et dans le mépris public, tandis que l'être privilégié vit au sein du luxe et des honneurs. Ils comprendront que l'on ne remette pas exclusivement le gouvernement de la société entre les mains d'une petite oligarchie; mais, une fois le privilège politique supprimé , ils voudront que cette petite oligarchie possède à elle seule la moitié du territoire anglais, et le conserve à tout jamais en vertu des substitutions et des lois civiles qui rendent le sol, en quelque sorte, inaliénable entre ses mains : c'est-à-dire qu'en même temps qu'ils consentent à introduire l'égalité dans la société politique, ils sont bien résolus de maintenir l'inégalité dans la société civile.
Les whigs créent ainsi dans leur tête, et ils travaillent à constituer dans le pays, comme deux zones distinctes, dans chacune desquelles ils mettent en vigueur un principe différent de gouvernement, aussi démocratique pour l'une qu'aristocratique pour l'autre ; et comme s'il n'existait aucun lien intime entre le gouvernement d'un peuple et ses mœurs , ils ne paraissent pas soupçonner que la doctrine d'égalité admise dans l'État, puisse jamais entrer dans la famille; et ils semblent croire que la propriété restera le monopole d'un petit nombre après que les droits politiques seront devenus le partage de tous. Ce n'est point ici le lieu d'examiner jusqu'à quel point un pareil système est logique, et si cette séparation artificielle de l'homme et du citoyen
^94 QVF l'-l^'V l'aNGLKTERRE? PARTI WIlKi.
pourrait èlre duriible; mais il importait de constater celle théorie qui ivsimu^ le système des whigs les plus avancés, parce qu'on y trouve une première solution de la ({uestiou posée plus haut.
Ne voit-on pas en effet que, par la nature même de cette doctrine, les \vhigsani;lais ne voudraient ni ne poiuTaient abolir les privilèges civils de l'aristocratie irlandaise , c'est-à-dire réformer les lois qui maintiennent entre les mains de celle-ci presque tout le sol de l'Irlande? Et ne résulte-t-il pas aussi de cette théorie que si, à raison de leurs propres principes , les whigs ne peuvent réformer les privilèges civils de l'aristocratie irlandaise , ils peuvent être conduits par ces mêmes principes à abolir ses privilèges politiques? La première de ces conséquences est simple et n'a pas besoin d'être commentée ; elle établit clairement ce que, dans un cas, les whigs ne peuvent absolument pas faire. La seconde, non moins manifeste, est plus compliquée; car, en ^nontrant comment, dans un autre cas, les v^higs ont la puissance de faire beaucoup de choses, elle fait sentir la nécessité de rechercher quelles sont ces choses. Voyons donc quels changements les whigs pourraient introduire dans la société politique en Irlande, et quels privilèges politiques de l'aristocratie ils pourraient réformer.
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Ce que les wliigs peuvent rérormer dans tes privilèges politiques de l'aristocratie d'Irlande.
OII.VTRII.ME PAllTIK, CIIAP. 11, SECT. [II, § III, .295
ment , attaquer l'aristocratie irlandaise par deux moyens principaux, qui se distinguent tout naturellement l'un de l'autre.
1" Par des réformes générales dans la constitution, qui s'appliquent tout à la fois à l'Irlande, à l'Ecosse et à l'Angleterre ;
2° Par des réformes spéciales à l'Irlande.
Réformes générales. — Scrutin secret.
Au nombre des réformes whigs , qui , en s'étendant sur les trois royaumes, atteindraient en Irlande, comme dans le reste de la Grande-Bretagne, les pouvoirs politiques de l'aristocratie, il en est une qui tout d'abord attire plus particulièrement l'attention, parce qu'elle a été plusieurs fois soumise aux délibérations du parleuient , et qu'elle y sera sans doute représentée de nouveau : on veut parler de la mesure qui aurait pour effet de substituer dans les élections parlementaires le scrutin secret (i) au vote public.
C'est une opinion très-répandue parmi les whigs et les radicaux anglais que , si la réforme parlementaire de ! 832 , qui a plus que doublé la représentation populaire, n'a point amené tous les effets démocratiques que l'on pouvait attendre d'elle, on doit attribuer ce résultat au mode suivant lequel les électeurs sont tenus de délivrer leur suffrage, c'està-dire au vote public , qui les place sous l'influence tle l'aristocratie; et l'on pense que si le vote était rendu secret, par exemple delà manière pratiquée
J>(jt'> gti; liaiA LANGLKIKIUU;? PAUTI WIIIC.
en France, les électeurs, devenus plus indépendants, se montreraient plus amis des réformes que réclame le vœu popidaire.
Sans examiner ici cette question sous ses faces diverses, qu'il suffise de faire observer que, le principe du vote secret fùt-il adopté dans les élections , le bienfait démocratique de ce changement serait au moins douteux pour l'Irlande.
On conçoit l'appui que prêterait le secret des votes à l'indépendance des électeurs démocrates en Angleterre, où l'aristocratie est non-seulement le pouvoir établi, mais encore le pouvoir dominant, et dont l'empire est accepté. Le vote secret est une arme du faible contre le fort.
Mais , par cette même raison , n'aurait-il pas un effet opposé en Irlande, où la démocratie est la puissance populaire et nationale , et l'aristocratie le pouvoir faible et attaqué ?
Sans doute en Angleterre le secret du vote aiderait la démocratie en gênant la corruption électorale, qui est surtout utile à l'aristocratie ; car celle-ci , possédant la richesse avec laquelle on achète , est la plus intéressée à ce que l'on continue à se vendre; et il est certain que le vote secret, qui répand sur l'acte de l'électeur, sinon un voile impénétrable, du moins l'ombre mystérieuse du doute, enlève au suffrage une partie de sa valeur vénale : comme il détruit la certitude du vote, il rend la corruption moins précieuse pour celui qui achète sans garantie et pour celui qui , ne donnant qu'une assurance incomplète , doit se vendre moins cher.
Mais on ne saurait trouver dans ces considérations
QlIATRlKAn: PA.RTIK, CIIAP. II, SECT. III, § III. '^97
un égal motif d'introduire le vote secret en Irlande, où la corruption électorale n'est point la même qu'en Anfifleterre : non qu'elle y soit moins exercée, mais elle y est moins subie. L'électeur irlandais a des passions troj) ardentes et trop réelles, il a des intérêts politiques trop grands à défendre pour qu'il soit facile d'obtenir son vote à prix d'argent. L'issue d'une élection générale qui , pour l'Angleterre , ne comporte guère autre chose que la continuation ou le renversement d'un ministère plus ou moins whig, plus ou moins tory, signifie pour l'Irlande la chute ou le maintien d'une administration amie ou ennemie ; c'est pour l'électeur irlandais une question de paix ou de guerre , de servitude ou de liberté. Il s'agit , pour le catholique , de savoir s'il sera l'égal ou l'inférieur des protestants; pour l'orangiste, si sa tyrannie cessera ou si elle sera perpétuée.
Ainsi l'électeur irlandais n'a pas absolument besoin de scrutin secret pour être indépendant. A la vérité, la résistance qu'il oppose aux efforts de la corruption appelle quelquefois sur sa tête des disgrâces dont secret du vote pourrait le préserver; les pauvres fermiers qui , pour avoir voté contrairement aux instructions de leurs propriétaires, sont expulsés de leurs fermes, seraient peut-être placés, par le scrutin secret , à l'abri de ces cruelles représailles. Mais de pareilles vengeances , qui ruinent quelques infortunés, sont funestes aussi à leurs propres auteurs : elles prouvent d'abord l'impuissance de la corruption , qui n'a point à sévir quand elle a été efficace, et elles excitent au plus haut degré contre l'aristocratie les ressentiments populaires.
2f)8 QL'K FERA. l'aNGLETI-RUI:? PARTI WHIG.
Et le secret des votes, qui, en Irlande, n'est pas absolument nécessaire à l'indépendance de ceux qui attaquent l'aristocratie, ne nuirait-t-il pas à la démocratie en protégeant ceux qui la combattent? L'on ne doit pas oublier que, dans une élection, outre l'influence des classes supérieures, il y a l'influence du peuple; or, cette influence, puissante par le vote public, cesse presque entièrement quand le vote devient secret.
C'est quelque chose de très-solennel en Angleterre, mais surtout en Irlande , que le vote public des électeurs déclarant à haute voix le représentant qu'ils choisissent , en présence d'une assemblée innombrable qui se presse autour d'eux , les excite , les conjure , les prie , les menace , bénit ceux qui votent dans le sens de ses passions, charge d'injures et d'imprécations ceux qui prononcent un nom ennemi, et fait entendre à tous cette grande et terrible voix du peuple, souvent injuste, toujours sincère, et toujours imposante pour ceux même qui feignent le plus de la mépriser. En Angleterre , c'est principalement l'œil du riche que craint l'électeur en votant; en Irlande, c'est le regard du pauvre.
Ainsi , favorable en Angleterre à la démocratie, le vote secret servirait peut-être l'aristocratie en Irlande.
Du reste , quel que dût être l'effet du vote secret , s'il était substitué en Irlande au vote public, on peut considérer comme probable que d'ici à longtemps ce changement ne sera point exécuté. Cette réformen'a guère aujourd'huipour partisans dévoués que les membres du parti radical. Leswhigs, qui s'é-
QUATRiiîME PARTIE, CIIAP. II, SECi . [||, § |II. j.qi)
laieiit , il y a quelques aimées , montrés disposés à Tappuyer, l'on t à peu près abandonnée ( i )• A ussi leur reproclu-t-on , non peut-être sans quelque fondement, de déserter un principe qu'ils ont soutenu quand le mouvement démocraliqueavait son cours, et qu'ils cessent de défendre depuis que ce mouvement est suspendu. Si cette imputation était vraie, il en résulterait qu'en présence de la réaction conservativequi, depuis i835, se manifeste en Angleterre, les wlîigs, pour garder le pouvoir, se rapprocheraient des tories, comme il est bien certain que, pour s'en emparer plus facilement , les tories modérés tendent chaque jour à se rapprocher des whigs.
Ces concessions des whigs anglais n'ont toutefois, il faut le dire ici , rien qui ressemble aux apostasies qu'on voit dans d'autres pays libres.
On doit rendre aux hommes politiques d'Angleterre la justice qu'en général ils ne prennent le gouvernement que pour y représenter l'idée à laquelle ils ont attaché leur nom, ou le principe dont ils se sont, toute leur vie, constitués les défenseurs; bien différents de ces hommes qui, ailleurs, semblent ne voir dans leur avènement au pouvoir qu'une honne chance et un coup de fortune qu'ils se hâtent d'exploiter, et qui, violant suivant les besoins du moment toutes leurs doctrines passées, mentant à tou$ leurs engagements , insultant à toutes les probités , tournant en dérision toutes les consciences , excepté celles qui se vendent et se prostituent , semblent prendre à cœur de prouver, par l'autorité de leurs exemples, que toutes les théories soutenues par les hommes politiques avant leur entrée aux affaires,
3oO QUE FERA l' ANGLETERRE ? PARTI WIIIG.
ne sont que des déclamations bonnes pour amuser le crédule public, ou plutôt d'indignes manœuvres pour le tromper. Les hommes d'état en Angleterre ont plus d'honnêteté ou de pudeur. En général , ils demeurent ce qu'ils sont; quelquefois ils se modifient, mais ils ne changent pas. Alors même qu'ils deviennent autres , ils s'efforcent de prouver qu'ils sont restés les mêmes ; et s'il arrivait à quelqu'un d'eux de renier hautement ses principes, sa vi^e et ses actes, l'opinion publique le marquerait au front d'un stigmate d'infamie qui ne s'effacerait jamais.
La défection des whigs dans la question du scrutin secret touche du reste bien plutôt l'Angleterre que l'Irlande 11 faut reconnaître enfin qu'en supposant même que la substitution du vote secret au vote public eut en Angleterre et en Irlande toutes les influences salutaires que lui prêtent ses partisans, son adoption ne donnerait pas à ces deux pays une institution nouvelle, mais seulement un moyen de réformer les institutions.
La nécessité où les whigs ont cru être de renoncer à la question du vote secret, suffirait pour prouver l'embarras où ils sont de faire des réformes d'un ordre général , et qui touchent à la constitution des trois royaumes. Voyons donc les réformes politiques qu'ils peuvent faire spécialement pour l'Irlande ; et, en cherchant ce qu'ils peuvent faire , constatons en même temps ce qu'ils ont fait ; car les mesures qu'ils ont exécutées sont le meilleur indice de ce qu'ils seraient capables d'accomplir.
QUATRIKME PARTIE, CIIAP. Il, SECT. III, § III. Ho I
Réformes politiques .«tpéciales à rirlamie,que peuvent faire les wliigs dans la paroisse , et dans les corporations municipales.
Les réformes que les whigs font ou peuvent faire dans les pouvoirs politiques de l'aristocratie ont nécessairement pour objet les privilèges appartenant à celle-ci, soit dans l'État, soit dans le comté, dans les villes municipales ou dans les paroisses.
Lorsqu'en i833 les whigs ont aboli les taxes de fabrique (i) que la population protestante imposait pour les besoins de son culte à la population catholique, ils ont, par cet acte, détruit un privilège tout à la fois religieux et politique qu'exerçait l'aristocratie anglicane dans la paroisse irlandaise.
L'on peut ajouter qu'ils n'ont aucune autre réforme à y faire ; car la paroisse irlandaise , dont presque toute la vie était dans un abus , n'existe pour ainsi dire plus depuis que l'abus est aboli (2).
Les whigs voudraient opérer dans les corporations municipales d'Irlande une réforme non moins profonde, et qui serait plus complète ; car ici ils ne se borneraient pas à démolir, ils entreprendraient de réédifier.
Ils voudraient détruire le monopole anglican et aristocratique de ces corporations, et sur leurs ruines construire une organisation municipale démocratique et libre. Ils voudraient étabhr en principe que tout individu catholique ou protestant , anglican ou presbytérien, payant une taxe et domicilié dans l'enceinte de la cité, est par ce seul fait un citoyen actif, et à ce titre investi de droits qu'il
SO'i QUE FERA L'\NGLr.TEnnr. ? PARTI WIIIG.
exerce soit directement, soit par les représentants qu'il a élus.
Deux lois tléjà ils ont porté au parlement le projet de loi qui contient cette réforme ; et ce projet, deux fois adopté pai' la chambre des communes , a toujours échoué devant les lords.
De toutes les réformes que l'Irlande réclame, c'est peut-être celle à laquelle les whigs se sont le plus attachés, non qu'elle soit pour l'Irlande la plus importante, mais c'est celle que l'Angleterre a le moins de répugnance à accorder, parce qu'une réforme du même genre a été faite précédemment dans ses propres institutions (i). Les whigs sont sûrs que cette réforme irlandaise ne blesse aucun des principes chers à l'Angleterre ; on peut donc compter qu'ils la représenteront de nouveau à la prochaine session du parlement (en iSSg). La nature de leurs principes les y engage , les passions de l'Irlande les y poussent, et les défaites parlementaires elles-mêmes qu'ils ont essuyées en la soutenant les portent à désirer une occasion de triomphe dans son succès définitif.
Du reste, quelle que soit la vivacité des contradictions que ce projet de réforme a soulevées parmi les tories, c'est encore, à tout prendre, un des sujets sur lesquels les w^higs et les conservatifs modérés seraient le moins incapables de s'entendre.
Les corporations municipales d'Irlande qui semblent avoir pris à tâche de montrer jusqu'où peut aller l'égoïsme du privilège et l'insolence du monopole, abondent en abus si grossiers et si révoltants, que les plus zélés partisans de l'institution se voient
qttatriiVme partm:, tiiap. ii, sici-. iif, § m. 3o!^ dans l'impossibililc de la (léfendiHî. Tout lo monde admet donc la nécessité de sa réforme, et il est probable que si le parti conservatif que dirige sir Ro' bert Peel arrivait aux affaires, il prendrait en main cette réforme , et s'efforcerait de la faire aussi libérale que ses principes peuvent le lui permettre.
La difficulté principale qui divise les partis sur cette question est pourtant très-réelle. Tandis que les whigs voudraient attribuer le droit de cité à tout habitant domicilié, le système des tories et des conservatifs serait de mettre au droit de citoyen municipal la condition d'un cens plus ou moins élevé (i).
Les whigs appliqueraient aux corporations municipales d'Irlande le même principe qui a été établi dans les corporations d'Angleterre, où la presque totalité des citoyens jouit de la franchise municipale. Les tories, au contraire, restreindraient beaucoup, en Irlande , le droit qui , en Angleterre , est presque illimité.
A ne voir que la théorie, il semblerait que l'opposition des tories ne serait dépourvue ni de raison ni de justice. Le bon sens permet-il en effet de régir suivant des principes pareils une ville d'Irlande et une ville d'Angleterre ? Est-il sage, dans un pays où les basses classes sont dépourvues de lumières et de l'habitude de se gouverner, de leur conférer les mêmes droits municipaux que dans une autre contrée, où le peuple plus éclairé est en possession d'une vieille expérience ? Mais si la théorie était consultée, bien d'autres réformes, en Irlande, précéderaient celle des corporations municipales ; et si ces réformes, dont la première serait la destruction
3o4 QUE FERA l'aNGLETERRE ? PARTI WIIIG.
de l'aristocratie, étaient exécutées, il serait plus facile crorgaiiiser les villes municipales d'Irlande autrement que celles de l'Angleterre. Connne le peuple de ces villes ne souffrirait plus des privilèges abolis, il serait moins jaloux d'obtenir des droits. Mais le point de départ manquant, la conséquence s'évanouit. Des institutions que la logique et le bon sens repoussent étant imposées à l'Irlande , il est naturel que ce pays, quand une réforme lui est offerte, consulte moins, pour l'apprécier, son jugement que ses passions. L'Irlande se plaint de ce qu'on ne lui donne pas, dans la loi municipale, les mêmes droits et les mêmes libertés qu'à l'Angleterre, et elle fait bien. Lorsqu'elle est forcée de subir toutes les institutions aristocratiques et religieuses de l'Angleterre, par la seule raison que celle-ci les ayant chez elle croit de son intérêt de les établir dans le pays voisin , l'Irlande est bien fondée à demander qu'on ne lui refuse pas le peu de démocratie que de temps à autre l'Angleterre introduit dans ses lois.
Il est d'ailleurs aisé de reconnaître que les tories, qui invoquent un principe de justice, arriveraient, par son application , à perpétuer le plus inique des privilèges. En effet, l'établissement de tout cens un peu élevé, mis comme condition à l'exercice des droits municipaux, maintiendrait pour longtemps encore, dans presque toutes les villes d'Irlande, le monopole des protestants qui, étant plus riches que les catholiques , exerceraient seuls le droit , parce qu'ils en rempliraient seuls la condition. Quels seraient donc pour l'Irlande les bienfaits d'une réforme qui