‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 3)Chapitre 80 sur 101 · QUATRIÈME PARTIE, CTIAP. H, SF.CT. 1!I, § IIl. 'M · texte numérisé non relu

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l'aristocratie que de faibles coups, satisfait, en Angleterre, presque tous les amis de la réforme, car le désir d'affail)lir l'aristocratie n'empêche point qu'on ne craigne le despotisme du gouvernement central : et ce sentiment de crainte est plus naturel chez le peuple anglais que dans tout autre pays. Si , dans les contrées les moins libres il est dangereux d'établir une centralisation absolue, parce qu'il peut en naître plus tard un obstacle invincible au développement de la hberté; combien ce péril est plus redoutable pour un peuple chez lequel la liberté existe, et où par conséquent le danger n'est pas de compromettre dans l'avenir le plus grand de tous les biens, mais de le perdre dans le temps même que l'on en jouit. A l'heure qu'il est il n'y a pas une paroisse , pas une ville municipale d'Angleterre qui ne constitue une vraie république , une démocratie libre. Le peuple anglais agirait-il sagement, si , pour aider le pouvoir central à frapper l'aristocratie , il livrait au gouvernement ses libertés et ses droits, au risque de ne pouvoir les reprendre quand son ennemi serait abattu? N'est-ce pas une situation heureuse que celle d'un peuple qui, ayant des reformes à faire dans ses institutions, peut conférer au pouvoir central assez de force pour les accomplir peu à peu, et ne lui en donne pas cependant assez pour que ce pouvoir devienne tyrannique? De sorte que le principe d'autorité grandisse sans que

la liberté meure.

Mais si l'on comprend sans peine que ces essais de centralisation contentent jusqu'à un certain point l'Angleterre , on conçoit plus aisément encore qu ûs

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seraient tout à fait insufïisants en Irlande, où les passions légitimes et les intérêts du peuple exigent que l'aristocratie soit ouvertement attaquée. L'état de l'Angleterre permet de douter s'il vaut mieux pour elle d'exécuter une réforme plus rapide en risquant ses libertés , ou d'accepter une réforme plus lente avec la certitude de demeurer toujours libre. Mais la question ne saurait être la même poiu- l'Irlande , où la destruction de l'aristocratie est la première des nécessités. Aussi les whigs, à qui l'Angleterre permet de faire en Irlande des réformes plus radicales, emploient-ils, pour combattre l'aristocratie de ce dernier pays, des moyens de centralisation beaucoup plus puissants ( i ).

On a vu plus haut comment à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci certains pouvoirs, appartenant à l'aristocratie, furent enlevés dans son propre intérêt, et attribués au gouvernement central. Un juge révocable au gré du vice-roi fiit, sous le nom d'assistant-barryster , chargé de présider les assemblées trimestrielles des juges de paix. Pour supplée)- ceux-ci dans leurs fonctions quotidiennes, des magistrats salariés furent établis (stipendiary magistrales); et afin de rendre plus sûre et plus commode pour les riches la police du pays entier, une espèce de gendarmerie (constabulary) fut instituée. C'étaient autant de moyens pris par le gouvernement central pour aider et défendre l'aristocratie faible et inhabile dont il était l'ami.

A peine ont-ils été en possession du pouvoir , les whigs ont retourné contre l'aristocratie irlandaise la centralisation qui avait été éîablie pour la proté-

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ger. L'assistant-barryster, qui jadis recevait du pouvoir central la mission expresse ou tacite de soutenir les hautes classes contre le peuple, a pour mandat aujourd'hui de soutenir le peuple contre l'aristocratie. Autrefois il mettait tout son art à dissinmler l'injustice ou l'incapacité des juges de pa^x, maintenant il travaille plutôt à jeter un voile sur les fautes et sur les écarts du peuple. Les magistrats salariés (stipendiary magistrales) dont tout l'office consistait à seconder les juges de paix, sont institués à présent dans le but manifeste de les remplacer. Us étaient déjà en 1 8^7 au nombre de quatre-vingt-un, dont cinquanteavaientéténommésdepuis i835 (i).Cesagents révocables, assez semblables à nos commissaires de police , sont en Irlande en grande faveur auprès du peuple; dirigés par l'autorité centrale, ils ont coutume de faire mieux que l'aristocratie ; et dans tous les cas ils ont le mérite de n'être pas les agents de celle-ci.

Enfin cette gendarmerie créée pour veiller au repos de l'aristocratie , et placée par la loi de son organisation sous la direction et le contrôle immédiat des juges de paix et des grands jurys, devient, par l'effet d'une loi récente, une arme puissante entre les mains du gouvernement général; en i836 elle est centralisée complètement, et passe ainsi du service de l'aristocratie à celui du vice-roi (2).

Mais les whigs ne se bornent pas à tourner contre l'aristocratie les vieilles lois créées jadis dans le dessein de la fortifier; ils s'efforcent aussi, pour l'atteindre plus sûrement, de créer quelques instruments nouveaux de centralisation , ou de perfectionner

5\j. Qi i: ii'ii/V L'Ai\(;Li;ri:i'.i{i;.* — parti Avinc. ceux qui déjà existent. Ils ont, depuis j83i, soumis les juges de paix à une surveillance régulière et périodique (i); ils ont restreint les pouvoirs des grands jurys; ils ont transporté au gouvernement central le choix et le contrôle de plusieurs agents salariés du comté, et lui ont attribué le pouvoir de faire, dans de certains cas, des travaux d'utilité publique, tels que ponts, routes et canaux, qui jadis étaient dans le domaine exclusif des grands jurys (2). Enfin ils ont créé en Irlande trois administrations centrales, dont chacune porte à l'aristocratie de ce pays une atteinte plus ou moins grave. L'une a pour objet les travaux publics (3) ; l'autre est relative à l'instruction primaire (4) ; la troisième concerne l'exécution de la loi des pauvres dont on a parlé plus haut. La première est celle qui frappe le plus directement dans sa puissance l'aristocratie des comtés, puisqu'elle est l'instrument avec lequel le gouvernement peut désormais exécuter ce que, jadis, les comtés seuls pouvaient faire; les deux autres ne l'atteignent qu'indirectement, celle-ci en constatant par l'institution d'une charité publique l'indifférence du riche pour le pauvre; celle-là en conférant des lumières au peuple, et en lui donnant ainsi plus de force contre son ennemi.

On voit, par ce qui précède, dans quelle mesure les whigs se sont, jusqu'à présent, servis de la centralisation pour réformer les institutions de l'Irlande. On peut s'apercevoir qu'ils procèdent, quand il centralisent en Irlande, moins timidement qu'en Angleterre, non qu'ils transportent en masse au gouvernement général les pouvoirs de l'aristocratie

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abattue, mais ils en centralisent une partie, confèrent au gouvernement des attributions nouvelles, et gênent la puissance de l'aristocratie dans la portion d'autorité qu'ils lui laissent. Maintenant que l'on sait comment ils manient ce grand instrument de réforme, on peut apprécier quels coups ils sont capables de porter en Irlande à l'aristocratie des comtés ; ce qu'ils ont fait est déjà un signe de ce qu'ils pourraient faire. Ils sont encore bien loin sans doute des réformes politiques qui seraient nécessaires à l'Irlande. Ils réforment l'aristocratie des comtés bien plutôt qu'ils ne l'abattent; ils l'affaiblissent, ils la mutilent, mais ils n'osent la renverser. On retrouve, du reste, ici, chez les wliigs, quoique moins prononcée, cette éternelle tendance des gouvernants anglais à faire les réformes de l'Irlande de la même manière que les réformes de l'Angleterre, et cette disposition constante, quand ils déplacent un pouvoir, à le distribuer plutôt dans tous les rangs de la société qu'à en investir le gouvernement central tout seul. Aussi peut-on considérer comme probable que si les w^higs abolissaient les grands jurys des comtés, ce ne serait point pour transporter leurs attributions à l'autorité centrale, mais pour les remettre à des administrations locales dont les membres procéderaient de l'élection populaire ; système libéral mais compliqué, qui convient à un pays où les diverses classes de la société , dont on demande le concours, sont en parfaite harmonie; mais qui peutêtre sied mal à l'Irlande, où ces classes sont en état de guerre mutuelle, où la classe moyenne est encore dans l'enfance , où le peuple n'a point l'ha-

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bitude de se conduire, et où l'aristocratie est tellement anti-nationale, qu'il faut bien moins travailler à régler ses pouvoirs qu'à les abolir; système insufiisant dans un pays où, pour combattre l'aristocratie, ce n'est point trop du gouvernement central, fort du mandat populaire (i).

Réformes qne peuvent faire les whigs dans l'Etat.

On vient de voir quelles réformes politiques les whigs peuvent faire dans la paroisse, dans les corporations municipales et dans le conité; reste l'État.

Pendant tout le temps que les tories ont gouverné l'Irlande, l'aristocratie irlandaise a possédé dans l'Etat un immense privilège politique; ce privilège, c'était la faveur, ou pour mieux dire, la partialité constante du pouvoir exécutif.

Les principes décrétés par les lois sont importants sans doute; mais ce qui est peut-être plus grave encore, c'est l'esprit dans lequel on les met en vigueur. Or, sous l'empire des tories, toutes les lois destinées théoriquement à protéger l'aristocratie irlandaise étaient de plus appliquées dans le sens de ses passions les plus ardentes.

C'était alors une tradition reçue parmi les gouvernants de l'Irlande, que les lois étaient faites pour l'aristocratie contre le peuple, dans le seul but de tenir celui-ci sous l'oppression , et de défendre celle-là contre toute résistance. Et si une plainte était adressée au gouvernement par un catholique contre un protestant , par un pauvre contre un

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riche, elle ne rencontrait que l'indifférence ou le mépris.

La justice elle-même était alors, par l'exécution que lui donnaient les agents du gouvernement , corrompue jusque dans sa source. Ainsi, pour ne donner qu'un seul exemple, c'était une constante pratique , au temps des tories , que , dans les procès criminels , l'avocat de la couronne récusât tous les jurés catholiques, et travaillât à composer un jury exclusivement protestant (i).

A cette époque, le parti orangiste en Irlande était si fort de l'appui que lui prétait le pouvoir exécutif, qu'il pouvait impunément fouler aux pieds le parti populaire. Ainsi le voyait-on chaque année, lors de l'anniversaire de la Boyne, célébrer le triomphe des protestants sur les catholiques avec toutes les démonstrations les plus injurieuses pour les vaincus. Non seulement le gouvernement souffrait ces insolentes provocations d'une faction à tout un peuple , mais encore si ce peuple humilié osait relever sa tête et engageait une lutte avec ses oppresseurs, le pouvoir central soutenait ceux-ci dans leur tyrannie, et mettait à leur service la police et l'armée.

Les whigs ont introduit dans l'administration de l'Irlande d'autres maximes et d'autres procédés de gpuvernement; ils ont interdit les manifestations publiques dont la Boyne était le prétexte (2); ils s'efforcent, en laissant le jury accessible aux citoyens de toutes les croyances, d'établir une justice impartiale; il proclament le principe que l'autorité publique est instituée autant dans l'intérêt du peuple que dans celui des cesses supérieures; et si leur

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l)alance penchait plus d'un côté que d'un autre, ce serait, il faut le reconnaître, plutôt vers le pauvre qu'en faveur du riche qu'elle inclinerait.

Il suffit, en effet, de jeter un coup d'œil sur l'Irlande pour s'apercevoir que non-seulement le gouvernement v/\i\g n'accorde point à l'aristocratie de ce pays l'exorbitante protection que celle-ci recevait des tories , mais encore qu'il la traite en véritable adversaire. Il ne se borne pas à ne plus lui conférer les emplois publics dont elle avait autrefois le monopole , il s'efforce de la dépouiller de ceux qu'elle possède encore. Un juge de paix grand propriétaire commet-il une faute, le gouvernement saisit cette occasion de le remplacer par un magistrat salarié. Quelque autre se signale-t-il comme chef du parti orangiste , on le destitue purement et simplement (i).

En même temps qu'ils enlèvent à l'aristocratie d'Irlande les faveurs et les grâces du pouvoir exécutif, les whigs accordent ces grâces et ces faveurs aux ennemis les plus violents de cette aristocratie ; ils appellent le plus qu'ils peuvent de catholiques dans la commission de la paix; ils nomment aux fonctions publiques les plus éminentes des hommes notoirement engagés dans le parti national (2). Au lieu d'élire pour shérifs des comtés les grands propriétaires que désire l'aristocratie, le gouvernement choisit ceux qu'elle considère comme ses ennemis (3). Depuis les moindres emplois jusqu'aux plus élevés, depuis les dignités de la judicature jusqu'à la police, il prend ses agents dans le parti populaire. A vrai dire , le gouvernement des whigs en Irlande et l'a-

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ristocratie de ce pays sont en état de guerre ouverte.

Cette façon de procéder du gouveriieineut wliig en Irlande ne s'explique pas tout naturellement; car si l'on comprend que les whigs soient dans ce pays, comme en Angleterre , les adversaires des tories, on ne conçoit pas aussi aisément qu'ils y montrent envers le parti aristocratique tout entier une hostilité qu'en Angleterre ils ne lui témoignent pas. Dans ce dernier pays , la loi la plus radicale qui émane des w^higs se tempère par son exécution ; et fût-elle dirigée contre certains pouvoirs de l'aristocratie, le gouvernement qui l'exécute ne s'en prend jamais à l'aristocratie elle-même. En Irlande, au contraire, l'exécution que les whigs donnent à cette loi est toujours plus hostile à l'aristocratie que la loi n'a voulu l'être. D'où vient cette différence?

La cause en est dans la nature des partis existants de ce pays. On a vu plus haut qu'il n'y a en Irlande que deux partis extrêmes, les tories et les radicaux : le parti whig y est inconnu. On a vu aussi que le gouvernement anglais établi en Irlande est dans l'absolue nécessité de faire son choix entre ces deux partis , de s'attacher à l'un ou à l'autre ; et qu'il lui faut , quand il s'est déclaré pour l'un d'eux, se livrer à celui-ci corps et âme , et subir tous ses mouvements.

Quand les tories avaient le pouvoir, leurs représentants en Irlande tombaient sous le joug inévitable du parti orangiste, dont ils étaient les esclaves alors qu'ils n'auraient voulu être que ses alliés. Les whigs arrivant aux affaires sont nécessairement à la merci du parti opposé; il n'ont pas même à délibérer pour

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savoir s'ils se mettront du côté populaire. Ils s'y trouvent naturellement placés par le l'ait seul (pie l'aristocratie, dont le parti tory est la seule expression, se montre leur ennemie violente.

Il serait , du reste , peut-être juste de dire que le pouvoir exécutif en Irlande s'anéantit plus complètement encore dans sa fusion avec le parti populaire que dans son alliance avec le parti aristocratique. Comme dans le second cas il n'épouse qu'une faction haïe du peuple, il est plus maître de modérer l'appui qu'il prête à celle-ci ; il pourrait , à la rigueur, se borner à la défendre quand elle est attaquée, et lui retirer son assistance dès qu'il la verrait agressive. Au contraire, lorsque le pouvoir exécutif adopte en Irlande la cause nationale, il est plus irrésistiblement entraîné par elle , et forcé de suivre plus aveuglément le torrent populaire auquel il s'est mêlé.

Ce n'est pas sans une sorte de terreur et sans une certaine répugnance que les whigs anglais forment en Irlande l'alliance qu'ils sont forcés de contracter. Ils ne peuvent être sans doute que très disposés à frapper le parti tory ou aristocratique, qui se montre leur impitoyable adversaire; mais ce qui les trouble, ce n'est pas le sort des ennemis qu'ils combattent , c'est la puissance de leurs propres amis , dont ils se défient. Ils verraient avec une joie exemple de toute inquiétude le parti orangiste d'Irlande tomber , si sur ses ruines ne s'élevait en même temps le pouvoir formidable du parti démocratique. Ils craignent presque autant les triomphes de leurs alliés que les succès de leurs adversaires, et ne portent que timidement le coup

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qui, en ahaltant un (Minemi détesté, peut exalter un ami redoutable. Leur idéal serait de créer un parti whig; mais c'est en vain qu'ils l'ont tenté. Dès qu'en Irlande le gouvernement se range du coté du peuple , il devient par cela même un instrument du parti populaire.

On voit maintenant comment les whigs anglais sont forcés d'être radicaux en Irlande ; et ceci explique les clameurs que poussent sans cesse les tories d'Angleterre contre le gouvernement whig d'Irlande , qui , disent-ils , non sans quelque raison , donne aux lois émanées du parlement une exécution démocratique qui n'était pas dans la pensée du législateur.

On comprendra maintenant sans peine pourquoi les radicaux d'Irlande sont beaucoup plus satisfaits que ceux d'Angleterre de l'administration des whigs.

Quoique les whigs ne donnent pas à l'Irlande les institutions que celle-ci voudrait, ils font cependant pour elle une chose considérable : qui est d'exécuter les lois dans le sens de ses désirs et de ses intérêts. Et voilà pourquoi O'Connell et tous les siens se séparent en ce moment des radicaux anglais, si violents contre les whigs. Les radicaux d'Irlande se soucient bien moins de ce qui arrive au Canada et même en Angleterre que de ce qui se passe en Irlande. Peu leur importe que le parlement refuse de réfor i^er, en Angleterre , les taxes de fabrique (church rates) après qu'il les a abolies en Irlande. Ils oublient bientôt le sort qu'on fait subir aux insurgés de Montréal lorsque, d'ailleurs, on laisse les Irlandais s'insurger librement contre la dîme. Ils pardonnent aux whigs

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