‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 3)Chapitre 88 sur 101 · II · texte numérisé non relu

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aristocratie tombera ; et il semble impossible de ne pas regarder sa chiilc coiiune prochaine et iininiiiente.

Vainement le gouvernement anglais voudra conjurer cette double ruine de l'Eglise et de l'aristocratie protestante dlrlande ; quel qu'il soit , whig ou tory, il n'en aura point la puissance; et il n'y réussira ni par de j)rudentes réformes , ni par luie aveugle résistance , ni par la sagesse , ni par la force.

L'Angleterre est sans doute bien supérieure en puissance à l'Irlande, et celle-ci serait insensée si elle prétendait soutenir avec la première une lutte de rivalité. Elle serait folle, non-seulement si elle voulait dicter des lois à l'Angleterre, mais encore si elle essayait d'échapper à la souveraineté de celle-ci : malheur à elle si jamais elle engageait de pareils combats ! Mais il est bien différent pour le faible d'attaquer ou de se défendre. Le faible qui est opprimé trouve dans la sainteté de son droit une grande force auxiliaire , tandis que le puissant qui opprime est singulièrement affaibli par l'injustice qu'il pratique, et dont il a lui-même la conscience. Or, l'Angleterre peut bien croire utile à ses propres intérêts d'imposer à l'Irlande des institutions funestes à celle-ci: mais elle ne saurait penser qu'un pareil procédé soit juste, et il suffit qu'elle doute de son droit pour qu'elle soit moins forte. Au contraire , quand l'Irlande résiste à la violence qui lui est faite , elle a le sentiment de l'iniquité commise envers elle, et ce sentiment la soutient. Ainsi , il semble qu'une longue injustice tende à égaler la puissance de l'oppresseur et de

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l'opprimé , dont le courage s'accroît en niènu; proportion que l'énergie du tyran diminue.

L'Angleterre se lèverait comme un seul honnne contre l'Irlande asj)irant à briser le lien politique qui les unit l'une à l'autre. Mais lorsque l'Irlande se borne à repousser les persécutions et les rigueurs d'une politique égoïste, lorsqu'elle fait entendre les accents douloureux du pauvre qui jeune et de l'opprimé qui gémit , l'Angleterre se divise, et le grand peuple qui serait tout puissant pour dompter un sujet rebelle, manque de forces pour écraser une victime. C'est là qu'est le secret de la faiblesse anglaise en face de la pauvre Irlande, appuyée sur son infortune imméritée ; là est l'explication du passé et la révélation de l'avenir. Voilà pourquoi , même au temps de sa plus grande infériorité relative , l'Irlande a toujours été pour l'Angleterre un embarras et une menace.

Et le temps approche, si déjà il n'est venu, où l'Irlande ne sera pas seulement forte de son bon droit. Sa population, qui s'accroît plus rapidement que celle de l'Angleterre, vient encore chaque jour augmenter la puissance du plus faible, et diminuer la supériorité du plus fort. L'Irlande n'est plus ce petit peuple de huit à neuf cent mille habitants qu'abattaient d'un seul geste Henri VIII ou Elisabeth ; elle en compte à présent plus de huit millions ; c'est la moitié de ce qu'en possèdent l'Angleterre, l'Ecosse et le pays de Galles , tous réunis ; c'est trois fois plus que n'en a l'Ecosse toute seule, et le temps n'est peut-être pas éloigné où l'Angleterre prise isolément ne sera pas numériquement plus

34o CONCLUSION.

forte que l'Irlande (i). Alors, sans doute, la première sera encore infiniment plus puissante que Ja seconde; mais il ne faut pas oublier tout ce que l'une doit avoir de forces supérieures pour exercer une oppression qui l'affaiblit et qui diminue l'infériorité de l'autre.

Qu'on y prenne bien garde, d'ailleurs, l'on ne doit pas considérer l'Angleterre et l'Irlande abstractivement comme deux peuples qui existeraient seuls dans l'univers, et seraient tout l'un pour l'autre. Il est bien vrai que l'Angleterre est tout pour l'Irlande, qui n'a jusqu'à présent qu'une existence relative à l'Angleterre ; mais il n'en est point de même pour celle-ci qui, ayant établi sa puissance dans tous les mondes, a le soin de l'y conserver. Ainsi l'Irlande qui ne poursuit qu'un seul but politique, celui de réformer ses institutions, et qui n'a de contact qu'avec un seul peuple, celui qui s'oppose à cette réforme ; l'Irlande, dis-je, réunit toutes ses forces contre un seul adversaire, et met aie combattre, sans distraction, sans trêve, sans relâche, tout ce qu'elle a de puissance matérielle et de vigueur morale ; tandis que l'Angleterre qui, dans son état politique, se doit à une foule d'intérêts divers, est souvent obligée de se partager, La résistance que l'Irlande oppose à l'Angleterre , est constante et ne peut que s'accroître ; la force que celle-ci fait peser sur celle-là est variable, et sujette à se réduire singulièrement dans des temps extraordinaires.

11 faut se rendre compte de cette situation mutuelle de l'Angleterre et de l'Irlande pour comprendre comment la nation faible a pu résister si

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heureusement au peuple fort, et comment elle peut compter dans Tavenir sur de scmblaljles succès. Forte de sa cause juste, de son progrès constant, de ses efforts continus, dirigés vers lui but unique, et de tous les embarras accidentels qui viennent gêner son adversaire, l'Irlande avance sans cesse dans la voie qu'elle suit: tantôt elle obtient de l'Angleterre un acte de demi-justice , tantôt une concession; un jour on lui accorde, par calcul, ce que la veille on avait refusé à son bon droit ; on cède tour à tour à la pitié qu'inspirent ses infortunes, et à la crainte que font naître ses agitations; et l'Angleterre est ainsi conduite moitié malgré elle, moitié librement, à renverser en Irlande l'édifice qu'elle voudrait maintenir. Si l'avenir était douteux, que l'on consulte le passé.

L'Angleterre n'était pas , il y a cinquante ans , moins jalouse qu'elle ne l'est à présent de conserver en Irlande dans leur intégrité, ses institutions aristocratiques et religieuses, et à cette époque, la faiblesse relative de l'Irlande était encore bien plus grande que de nos jours; c'est cependant de ce temps que datent les plus grands avantages remportés par l'Irlande sur l'Angleterre. De 1775 a 1793, c'est-à-dire pendant près de vingt années, il semble que l'Irlande tienne en échec l'Angleterre ; il semble que celle-ci qui, jusqu'alors, avait tout refusé à l'Irlande, ait pris le parti de tout céder ; et pourquoi ? C'est que l'Angleterre était alors dans tous les embarras de sa puissance, bravée dans TAmérique du Nord , menacée dans l'Inde , en guerre avec la France et l'Espagne : de là les émancipations irlan-

34 a CONCLUSION.

daises de 1778 et de 17H2 ; l'Angleterre donne à l'Irlande des libertés en même temps f[ne les colonies américaines prennent les lenrs. Le jour où la France révolutionnaire déclarant la guerre à l'Europe, fait comprendre à l'Angleterre le besoin d'être en paix avec elle-même , celle-ci donne à l'Irlande de nouvelles libertés: de là l'émancipation de 1793.

Et lorsque enfin , en 1829, elle accorde à l'Irlande la grande émancipation parlementaire, elle avoue ingénument qu'elle Fait cette concession, non parce qu'elle est juste, mais parce qu'elle est nécessaire. Et quelle était cette nécessité? C'était d'empéclier l'insurrection générale de l'Irlande que l'on voyait imminente.

C'est sans doute une déplorable situation que celle de l'Angleterre, ne se sentant ni le pouvoir d'être équitable envers l'Irlande, ni la force de lui refuser toute justice; impitoyable dans sa puissance, et généreuse seulement aux jours de sa faiblesse; repoussant aujourd'hui comme impies et sacrilèges les réformes qu'elle exécute le lendemain comme nécessaires. Elle voit ainsi démolir pièce à pièce, d'année en année, de concession en concession, de nécessité en nécessité, toutes les institutions qu'elle aurait à cœur de conserver en Irlande. Et chaque jour doit nécessairement rendre plus rapide et plus irrésistible ce travail de destruction. Le peuple auquel des concessions sont faites , non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont nécessaires, tire de là un enseignement inévitable. Avertie qu'elle ne doit rien attendre de l'équité de ses maîtres, l'Irlande ne travaille quà leur prouver sa force; voilà pour-

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