‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 4)Chapitre 109 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE, CHAP.'lV · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAP.'lV

cratie américaine, l'Anglais, ami de Taristocratie ? En Angleterre, l'Anglais veut avant tout de la liberté j aux États-Unis , il lui faut surtout de l'égalité. Qui reconnaîtrait dans l'indolent planteur de la Caroline ou de la Louisiane, le descendant de l'Anglais infatigable dans les travaux de l'industrie ? Regardez aussi la France : pensez-vous que le caractère de ses habitants soit aujourd'hui le même qu'il était avant 1789? D'où viennent ces différences de mœurs, sinon du changement des lois?

Si vous ne perdez point de vue cet empire des institutions sur les mœurs des peuples , vous ne vous étonnerez plus qu'en Angleterre le peuple travaille, et qu'en Irlande il ne travaille pas. Nous trouvons dans les anciennes chroniques de l'Irlande, que la constance au travail était jadis un des traits distinctifs du peuple irlandais , dont la légèreté forme aujourd'hui le principal caractère (i). N'estil pas naturel que l'esprit d'industrie domine dans une société où les fruits du travail , protégés par la loi, ont toujours été une source féconde de bien-être et de richesse, quelquefois de puissance et de gloire ? Et par la même raison ne vous semblera-t-il pas logique qu'un peuple chez qui l'industrie n'a jamais été ni honorée , ni récompensée, ni libre , soit paresseux et désœuvré ?

L'Irlandais a été, pendant des siècles, déclaré incapable de devenir riche ; des lois positives le vouaient à la pauvreté. Quel penchant pouvâit-il éprouver pour le travail , dont il ne recevait aucun bienfait ?

Déchu des droits de propriété, l'Irlandais a été dispersé sur le sol , et condamné à cultiver la terre

356 CVRA-CTÈRE IRLANDAIS.

au profit (le son maître. Il a obéi à la nécessité , il a travaillé ; mais, comme tous les esclaves, il a pris le travail en haine et en dégoût : l'Irlandais déteste sa tâche comme quiconque travaille sans salaire.

De pareils sentiments , nés d'institutions mauvaises , ne sauraient s'évanouir le jour même où de meilleures lois sont établies. Quoi que vous fassiez aujourd'hui, vous ne trouverez ni les instincts profonds de la propriété ni l'amour ardent du travail chez des hommes qui, il y a cinquante ans, étaient incapables d'acheter une terre , et de posséder un cheval valant plus de 5 liv. sterling (i^S fr.) (i).

Si la misère de l'Irlandais ne tient point à sa race, il faut en dire autant de toutes les conséquences que cette misère traîne à sa suite. Ainsi cette négligence déplorable, ce manque absolu de tenue et de soin qu'on aperçoit dans tout ce qu'il fait, ce laisseraller, cet abandon de sa personne, cette absence totale de self respect et de personnalité, sont des effets directs de sa condition première. Il a le sentiment qu'il ne compte pour rien dans la société, et qu'aucun moyen n'existe pour lui de devenir quelque chose. Veut-il du travail , c'est à grand'peine qu'il en trouve; lui en offre-t-on, l'occasion lui paraît et elle est en effet de peu de prix ; il n'y a rien de rangé dans sa vie parce que tous ses moyens d'existence sont incertains. Il n'essaie point de voir au-delà du moment présent, parce que sa prévoyance ne lui fait apercevoir que des maux dans l'avenir. La question pour lui ne saurait être de choisir entre une existence malheureuse , fruit de son indolence , et une vie confortable, due à son énergie : il est sûr

JfliEMliiRL PARTIE, CHAP. IV. 35'"

de demeurer misérable; il s'agit seulement de savoir s'il le sera un peu plus ou un peu moins : or , cette misère est si grande, que l'avantage de la diminuer d'un degré ne vaut pas l'effort nécessaire pour y réussir. Nous sommes si pauvres (we are so poor!) ( i )! répond l'Irlandais à qui on reproche d'accroître sa misère par sa négligence ; et il s'assied dans l'ordure qui remplit sa cabane , et qu'il n'a pas le zèle de balayer (2).

C'est de la même disposition que vient l'intempérance de l'Irlandais , dont la passion pour les liqueurs fortes est encore un des vices les plus déplorables. Comme il croit impossible d'établir jamais quelque accord durable entre ses revenus et ses dépenses, il dissipe sans scrupule le modique produit de ses travaux passagers. A peme a-t-il reçu le denier de son salaire qu'il court au cabaret, où, pendant quelques instants du moins, il oublie sa misère dans l'ivresse et l'abrutissement.

Ainsi s'expliquent naturellement, par la condition même du peuple, tous les vices que l'extrême misère a coutume d'enfanter. Ainsi s'expliquent bien d'autres vices secondaires qui sont l'appendice accoutumé de ceux que je viens de décrire; ainsi l'Irlandais , précisément parce qu'il ne fait rien , est parleur, vantard , bruyant; comme il a un maître, il est flatteur , et plein d'insolence quand il ne rampe pas. Ces vices, il est vrai, ajoutent eux-mêmes à sa misère : mais ils sont d'abord venus d'elle. C'est de la même source que découlent ces autres penchants funestes, cette triste habitude du mensonge et cette

358 (AnAcfi'RF. IRLANDAIS.

affreuse disposition aux violences les plus cruelles et les plus iniques.

Il n'est pas besoin d'étudier longtemj)s \v caractère et les mœurs du peuple irlandais pour reconnaître qu'il manque souvent des notions les plus simples du bien et du mal, du juste et de l'injuste.

Au milieu des terribles catastrophes dont son pays a été le théâtre depuis le douzième siècle , dans le tumulte des révolutions terribles qui ont tour à tour fait passer le sol dans les mains de tous les partis , amené le triomphe des principes politiques les plus opposés, élevé des temples et des autels aux cultes les plus divers , il s'est formé chez l'Irlandais la plus étrange confusion d'idées et de croyances , en morale, en religion et en politique. Remontez à l'origine de la tyrannie , que verrez-vous ?

Des hommes que la confiscation a dépouillés de leurs propriétés et réduits à la condition de manœuvres. Ce fait primitif de violence est-il propre à fortifier dans un peuple le sentiment du droit et de la justice ?

Et pourquoi cette spoliation a-t-elle été commise? Pourquoi ces propriétés ont-elles été confisquées sur le possesseur légitime ? Parce que celui-ci a des croyances religieuses auxquelles il tient termement et qu'il a mieux aimé perdre ses biens que de renoncer à sa foi. Est-ce un enseignement moral que ce grand dommage subi par l'homme droit, dont la probité entrauie la ruine, et cette ruine qui profite à l'usurpateur violent et sacrilège (r)?

Cet usurpateur heureux , qui n'est attaché j)ar

Page 1