‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 4)Chapitre 110 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE, CHAP. IV. SSq · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAP. IV. SSq

aucune sympathie aux Irlandais dont il méprise la race et abhorre le culte , les traite avec une dureté impitoyable : après les avoir dépouillés , il leur interdit le moyen de s'enrichir ; il leur ferme absolument la société politique, leur crée mille gènes dans la société civile, établit un système régulier de persécution religieuse , et organise ainsi le gouvernement le plus anti-social qui ait jamais existé. Trouvera-t-on des leçons de justice dans cette oppression affreuse pesant pendant plus d'un siècle sur des infortunés dont tout le crime fut d'être vaincus, et qui souffrent pou r n'avoir pas abandonné aux vainqueurs leur conscience en même temps que leur patrie?

La première et la plus dure tyrannie que l'Irlandais ait à subir est celle que son culte lui attire. Pense-t-on qu'il reçoive de saines notions sur l'équité et le bon droit quand il voit proscrire sa religion qui , selon sa foi , est le seul vrai mode d'adorer Dieu; lorsqu'il voit ériger en crime l'exercice de ce culte , qui constitue à ses yeux l'accomplissement du premier de tous les devoirs ; quand il voit bannir ses prêtres , c'est-à-dire les hommes qu'il révère sur la terre comme les représentants de Dieu , lorsque , pour entendre les adieux et la dernière parole de ces saints proscrits, il est^obligé de s'envelopper de secret et de mystère , é9ks peine d'encourir de terribles châtiments ? Ainsi , pour pratiquer ce qui est honnête et légitime, il faut quelquefois se cacher aux regai'ds des hommes ; il y a des devoirs qu'on ne peut accomplir au grand jour; ces devoirs sont quelquefois des crimes que la loi humaine punit. 11 existe des actions justes que

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la loi appelle crimes et qui ne sont pas des crimes ! Voilà , soyez-en sûr, des notions de morale qui porteront leurs fruits.

Cependant cette tyrannie cruelle a son cours; elle écrase le peuple sans relâche, pendant longtemps tous la supportent avec une égale énergie; à la fin, tombant dans le découragement, quelques-uns saisissent le seul moyen qui leur soit offert d'alléger leurs maux et d'adoucir leurs souffrances : ils prêtent les serments que leur conscience repousse, ils deviennent renégats, et aussitôt les voilà qui rentrent en possession des droits et des privilèges dont ils avaient été dépouillés. Ainsi l'apostasie , qui , aux yeux des catholiques irlandais , est le plus grand de tous les crimes, reçoit des lois sa récompense. Ainsi, de même qu'il existe des vertus dont la loi humaine a fait des crimes , il se trouve aussi des crimes que

les hommes conviennent d'appeler des vertus

Seconde règle de morale qui , sans doute , aidera beaucoup le pauvre Irlandais à discerner le juste de l'injuste!

Troublé par toutes ces contradictions qui dépassent la portée de son intelligence, voyant constamment la justice, la vérité, le bon droit comme il l'entend, succomber sous la force matérielle, l'Irlandais pr#i(l son parti de plier, et, saisissant les seules armes qui soient à l'usage du faible, il devient rusé, menteur, violent.

Pourquoi donc, se dit-il parfois, ne tuerais-jepas celui qui a fait périr mon frère? Pourquoi ne suis-je pas maître du sol qu'occupait un de mes aïeux? De quoi droit cet homme qui se dit propriétaire d'un

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domaine qui devait m'appartenir prétend-il m'expulser d'une ferme où je traîne une misérable vie? — Et quelquefois, au bout de sa logique, se trouve une effroyable violence.

Mais cette violence est aussitôt réprimée par des assemblées de ses ennemis que ceux-ci appellent des cours de justice, et où les organes de la loi proclament crime capital ce que sa conscience dépra'^e venait de déclarer un acte d'équité. Amené devant ces tribunaux du maître , l'accusé se défend d'ordinaire par le mensonge. Ses pareils sont; appelés en témoignage contre lui; et d'abord on leur fait jurer solennellement de dire la vérité. Seront-ils sincères à leur serment ? Oh ! non , sans doute. Dans ce cas il est honnête de mentir, et dire la vérité serait chose infâme : ils font un faux témoignage en faveur de celui qui est opprimé comme eux , et leur coii' science leur dit qu'ils ont bien fait. Ce faux témoignage est à son tour déclaré crime par ceux qui prennent dans un autre principe leur règle de morale.

Quelquefois un seul individu oppose aux lois cette résistance ouverte; c'est la révolte impuissante d'une misère isolée : souvent plusieurs s'associent dans la rébellion, comme ils sont unis dans le malheur ; alors il naît de leurs efforts une grande perturbation sociale ; ce n'est pas la guerre du brigand vulgaire contre une société qu'il croit juste , c'est la guerre faite à des lois iniques par des hommes qui les jugent telles : c'est la guerre des White-Boys. Enfin, il arrive quelquefois que des masses populaires se lèvent , comme en 1641 et en 1798; alors le sol lui-même tremble et l'état social tout entier est remis en question.

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Dans tous les cas, que la tentative d'affranchissement vienne d'un seul ou de tous, son effet moral , quand elle échoue, est toujours de même nature. Il en résulte un trouble profond pour les âmes qui ont aspiré à leur délivrance et qui , ayant fait un effort stérile, voient s'évanouir encore une fois la justice humaine à laquelle ils étaient près de croire; alors aussi retombent de tout leur poids sur le peuple les chaînes de la tyrannie, comme il arrive à l'esclave qui après avoir tenté de briser ses fers , se retrouve en face du maître : c'est l'instant où il se fait dans les consciences le travail le plus funeste et le plus dépravant; c'est l'heure que choisit la corruption pour pénétrer dans les âmes et y flétrir ce qu'il y reste de vertu. Quelques-uns, qui jusqu'alors avaient tenu courageusement contre la persécution et leur intérêt, se sentent défaillir; ils contractaient sans doute bien des vices dans cette lutte inégale où il fallait combattre la force par tous les petits moyens qui sont le propre de la faiblesse; mais enfin , tant qu'il y avait résistance , le sentiment moral du devoir survivait à toutes les corruptions. Cette lutte cesse-t-elle , aucun lien n'attache plus l'Irlandais renégat au juste et à l'honnête : la dégradation est consommée.

Il n'est arrivé qu'à un très-petit hombre de subir cette dépravation complète ; mais il n'en est peutêlre pas un seul qui, tout en demeurant fidèle à son culte religieux, n'ait été atteint d'une corruption au moins partielle. Tous ont perdu l'amour du vrai parce que la franchise et la sincéi'ité attiraient infailliblement la persécution sur leur tête ; presque

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