QUATRIEME ÉPOQUE
Renaissance et affranchissement de ^Irlande.
Pendant près de cent années l'Irlande catholique a été comme si elle n'existait pas. Les protestants établis en Irlande, minorité faible et presque imperceptible, se sont posés vis-à-vis de l'Angleterre comme composant la nation irlandaise ; c'est à ce titre qu'ils traitent, qu'ils agissent au dedans et au dehors. Ils disent qu'ils sont l'Irlande, et ils finissent par W croire ; ils proclament légitime le pouvoir tyrannique qu'ils exercent , et ils sont peut-être de bonne foi. Assez forts pour se diviser entre eux , en présence de leur ennemi désarmé et abattu, ils finissent par oublier que cet ennemi est en possession d'une terrible puissance , celle du nombre ; ils ne songent pas, le voyant endormi, qu'il peut se réveiller ; pleins de confiance en eux-mêmes, ils le perdent de vue, et font comme si cet ennemi n'était point parmi eux ; ils ne se souviennent plus de lui , et constituant en dehors de lui , de ses besoins , de ses mœurs , de tous ses intérêts , une société qui leur est propre , ils regardent cette société comnie la seule existante , la seule réelle , la seule possible ; tout ce qui n'est point cette société n'est rien à leurs yeux ; tout ce qui se passe hors de son sein leur paraît méprisable et indigne de leur attention.
Il y a au fond d'une pareille situation un vice capital et de grands périls. Car , tandis que , dans son égoïsme confiant, celte minorité ferme les yeux à l'entour d'elle , et se replie tout entière sur elle-même , il se forme dans le lointain des orages qu'elle ne voit point ; la majorité opprimée ourdit des trames de liberté, fait des rêves d'affranchissement, se relève peu à peu de sa dégradation ; elle travaille, elle s'enrichit, elle prend des forces, rappelle son courage évanoui , ramasse ses armes abandonnées , et se prépare pour le combat. La faction ne voit rien de ce que fait contre elle ce peuple qu'elle est habituée à mépriser. Son administration protestante fonctionne bien ; elle a des agents dociles , la législature lui est dévouée; pas une voix ennemie ne s'élève contre elle , elle a toutes les illusions d'un bon gouvernement : elle arrive ainsi par une navigation douce et facile au milieu d'une mer semée d'écueils et féconde en naufrages.
Lorsqu'un peuple tenu sous le joug nourrit secrètement des projets d'indépendance , et contient des germes de régénération , il peut rester longtemps encore inerte et muet ; mais souvent aussi il ne faut, pour le ti,rer du silence et de l'engourdissement , qu'une circonstance extraordinaire , un accident fortuit. Cette circonstance favorable , cet accident heureux, ne manquèrent point à l'Irlande.