‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 4)Chapitre 13 sur 126 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Indépendance américaine ; ses effets sur l'Irlande.

Je ne sais s'il se trouve dans l'histoire du monde un seul événement politique qui ait eu , sur la destinée de tous les peuples , une aussi grande influence que la lutte soutenue

par les États-Unis d'Amérique, à la fin du dix-huitième siècle , pour recouvrer leur indépendance.

La révolution d'Amérique est la première grande révolution qui se soit faite à la lumière de la liberté de la presse , et se soit reflétée dans les discussions publiques d'un gouvernement représentatif et libre. Voyez quel élan celle révolution a imprimé aux débats du parlement anglais ! Il semble que jusque là la liberté de la tribune elle-même fut muette, ou du moins celte liberté parlait sans se faire entendre au loin ; la presse seule lui a donné une grande voix. Sans elle treize colonies de l'Angleterre se fussent peut-être séparées de la mère-patrie , sans que le monde en sût rien autre chose , sinon que c'étaient quelques rebelles qui seraient châtiés par leur maître.

Les petits événements, mêlés à la guerre de l'indépendance , considérés isolément , ont l'air de peu de chose : c'était, disait Lafayelte, une guerre de patrouilles, ou.se résolvait la destinée du monde. Si vous cherchez pourquoi de si petits faits sont si grands , pourquoi cette guerre d'escarmouches va décider du sort des peuples, vous n'en trouverez pas d'autre raison que le principe môme au nom duquel cette guerre est livrée. Ce principe , c'est la résistance juste et légale contre l'oppression et la tyrannie. C'est l'idée qui trouble le monde , et non le fait. Attila passe sur les peuples comme l'ouragan sur les mers. Le fléau étant passé , on le maudit et on l'oublie. Un petit peuple se remue ; à peine le sang coule; il est ù deux mille lieues de nous ; nous n'avons rien à craindre de ses agitations, et nous en sommes profondément émus : le fait est minime , mais le principe est immense.

La grande impression de la crise américaine sur les peuples est venue de ce qu'il ne s'est jamais rencontré de cause juste qui ait été si bien posée ; car il ne suffit pas qu'elle soit juste , il faut encore que l'équité de la cause apparaisse. Les Américains ne se sont pas révoltés contre l'Angleterre , par cette raison seule qu'il vaut mieux être libre que dépendant ;

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leur cause ainsi présentée eût été contestable , car il y avait un contrat existant entre la mère-patrie et les colonies. Mais d'après ce contrat même , qui les liait à l'Angleterre , cellesci ne pouvaient être taxées que par leurs propres représentants. Cependant l'Angleterre veut directement les soumettre à un impôt et les contraindre par la violence : la résistance était leur droit ; elles combattent , triomphent , secouent le joug , et le monde entier applaudit en voyant le triomphe du droit sur la force. Il se fait alors chez tous les peuples un mouvement d'indépendance : comme il y a partout des tyrannies , on tente partout des essais de liberté. Ces grandes époques d'effervescence commune et d'efforts simultanés vers le droit sont rares ; il faut que les peuples en profitent pour conquérir des garanties, cardes qu'elles sont passées, il y a autant d'apathie générale qu'il y avait d'agitation universelle.

Il n'est point de pays sur lequel la révolution d'Amérique ait été plus puissante que l'Irlande. 11 y avait alors analogie dans la situation des deux peuples. Les colonies de l'Amérique du ÎNord étaient , il est vrai , beaucoup plus heureuses que l'Irlande , quoiqu'elles ne fussent que des colonies ; traitées comme telles , elles avaient le bonheur d'être loin de l'Angleterre. L'Irlande, qui ne constituait ni une colonie, parce qu'elle n'avait jamais été occupée à ce titre ; ni une partie de l'Angleterre , parce qu'on ne lui appliquait point les lois anglaises; ni un pays libre, puisqu'on faisait en Angleterre des lois destinées à la gouverner , l'Irlande , disje , avait j)ourtant un point commun avec les États-Unis , c'était d'être en lutte avec l'Angleterre sur ses droits ; elle demandait la liberté pour sortir de sa misère , tandis que les colonies américaines , riches et prospères , voulaient seulement qu'on n'accrût pas leur dépendance.

Ces analogies saisirent aussitôt tous les esprits en Angleterre et en Irlande. Au parlement anglais , pas une discussion n'a lieu sur l'Amérique sans qu'on tourne ses regards vers l'Irlande. Voyez , disaient les orateuts wighs dans le

t36 IKTRODLCTIO.^J lllSTOUiyUL.

parlement anglais , voyez quel est l'effet d'une prétention injuste des gouvernants sur les sujets; craignez d'engager avec l'Irlande une lutte inique, dont l'état de vos colonies d'Amérique peut vous faire pressentir le dénouement. L'Angleterre , s'écrie un ennemi de la liberté irlandaise , en 1774 , a aussi bien le droit de taxer l'Irlande que les colonies (1). — Oui , répond un membre de l'opposition, et les colonies sont en révolte précisément parce qu'on a voulu les taxer. On conçoit quel devait être le retentissement en Irlande de ces grandes discussions parlementaires où se développèrent comme par une sorte de rencontre merveilleuse , les plus grands et les plus extraordinaires talents oratoires que l'Angleterre ait produits, Burke, Pitt, Fox , Sheridan , beaux talents, belles âmes , grands génies, dans lesquels l'amour de la gloire s'unissait si intimement à l'amour de la patrie !

L'Irlande est enflammée par ces discussions : en 1776 l'Amérique est libre ; l'Irlande veut l'être aussi. La déclaration de l'indépendance américaine a été le plus grand instrument de l'indépendance irlandaise (2). L'Amérique apprend à l'Irlande qu'un peuple dépendant peut devenir libre , et à l'Angleterre qu'il est périlleux de refuser la liberté à qui peut la prendre.

Le mouvement imprimé à l'Angleterre et à l'Irlande, par l'émancipation américaine , a eu des conséquences qu'il importe de constater. La première et la plus importante , sans doute , a été l'abolition de quelques-unes des lois pénales portées contre les catholiques d'Irlande ; c'est la première pierre enlevée à l'édifice de la persécution ; c'est le premier pas de la réforme. Voyons en quoi il consiste.

(i) M. Rigby master of the rolls. Plowdcn, I, 428. V. aussi idem, p. 429, 43o, 433, 439.

(a) A voicefrom America Shouted 10 liberty dit Flood-hardy's lifc of lord Charlemoiit , t. I, p. 387.

IJVTttODUCTION HISTORIQUE, iSy

§ I". — Première réforme des lois pénales, [ill^)].

1» On concède aux catholiques le droit de posséder la terre avec bail de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans (1). On leur accorde ainsi le droit de possession illimitée, sans leur concéder le droit de propriété. Un des motifs de cette restriction , c'est que la concession du droit absolu de propriété investirait les catholiques d'une trop grande influence dans les élections.

2' On abolit le droit qu'avait le fils d'un catholique , en se faisant protestant, d'être saisi de la propriété de son père, et de dépouiller celui-ci de la libre disposition de ses biens, dont il n'était plus que le fermier ou l'administrateur comptable envers son fils (2) .

3° La loi qui réglait les successions des catholiques entre eux estaboUe. En conséquence, le partage se fera désormais entre héritiers catholiques comme s'ils étaient protestants (3).

Une pareille réforme est sans doute bien incomplète , et la persécution demeure armée de rigueurs suffisantes pour frapper cruellement ceux qu'elle attaque. Mais le code de la tyrannie est entamé , et bientôt on le verra tomber pièce à pièce. Le mouvement est imprimé à la réforme : désormais nul grand fait ne s'accompUra sans porter son fruit. A mesure que les événements se présenteront , nous montrerons leur conséquence , et rattacherons immédiatement l'efifet à la cause. De même que l'établissement des lois pénales n'avait eu rien de rationnel , il ne faut point s'attendre à trouver de l'ordre et de la logique dans la réforme qui les a détruites. Cette réforme s'est faite comme au hasard , par

(i) Papists may after august 1778 take leases for years not above 999 years 1778. — (George III.) 17-18 Ann., ch. xlix. (3) 17 et 18 George III, ch. xlix, § 6. (3) 17 et iS George III, ch. xnx.

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accidents , selon la circonstance et le besoin du moment. Le législateur qui avait créé les lois pénales sans plan et sans méthode les abolit de même.

^^jl IL — Second effet sur VJrlande de V indépendance américaine. (1778 à 1779. )

Association des rolonta'ires.

La guerre de l'Angleterre avec ses colonies ne produit pas seulement sur l'Irlande un effet moral ; elle exerce encore sur le pays une influence que l'on peut en quelque sorte appeler matérielle.

A l'occasion de l'Amérique , l'Angleterre se trouvant en guerre avec la France , les États-Unis et l'Espagne , il y a nécessité de retirer d'Irlande une partie de l'armée anglaise pour l'envoyer en Amérique.

Les côtes d'Irlande étaient menacées journellement d'une descente et d'une invasion de l'étranger; l'Irlande demande du secours ; mais on lui répond qu'elle ait à se défendre comme elle le pourra (1).

— L'Angleterre était comme étourdie de la multitude d'embarras qui pesaient sur elle , tant auprès d'elle qu'au loin.

Ces embarras de l'Angleterre viennent ajouter à la force de l'Irlande , déjà enhardie par le succès d'une première concession obtenue. En ce moment, d'ailleurs, l'Irlande était vivement irritée de ce qu'on lui refusât la liberté commerciale et maritime qu'elle réclamait. Des associations s'étaient formées , dont l'objet était de repousser toute marchandise anglaise , afln que les Anglais , qui contestaient à l'Irlande les avantages commerciaux, en fussent eux-mêmes privés.

(i) Plowden. I. 487. 492. 5 o 5. Gordon, t. afi { Hardy's lil'c of lord CharleuioDt. I. 38u.

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Dans cet état de choses , le vice-roi avait déclaré que le trésor était tellement épuise , qu'il n'avait pas de quoi entretenir une milice régulière (1). Alors, comme par un mouvement universel et spontané , l'Irlande se couvre d'une milice volontaire, qui s'arme, s'enrégimente, s'organise selon sa fantaisie, nomme ses chefs , se fait ses règles de discipline , sans que le gouvernement y ait aucune part soit directe ou indirecte, soit d'action, soit de surveillance. L'association commerciale se transforme en une association militaire.

Le gouvernement semble agir imprudemment en laissant se former et organiser ces corps ; mais comment s'y fùt-il opposé ? Sans doute il l'aurait pu à la rigueur ; mais il ne le voulait pas , et il avait raison ; avant tout , il fallait se mettre en garde contre l'invasion étrangère , qui était imminente , et conjurer ce péril , qui était un péril de mort.

Il est bien malheureux pour les gouvernements tyranniques d'avoir quelquefois un impérieux besoin des peuples ; car une fois que ce recours a eu lieu , le prestige est dissipé : le peuple sait par là qu'il est fort, et que son tyran est faible. Il ne saurait défendre le gouvernement sans apprendre l'art de se défendre lui-même contre celui-ci.

Le gouvernement anglais subit la nécessité de se jeter entre les bras de l'Irlande , et de lui remettre à elle-même le soin de sa propre conservation. Le vice-roi fait distribuer seize mille sabres ou fusils à la milice volontaire. Une force imposante est bientôt sur pied : quarante mille hommes s'organisent en un clin d'œil à leurs frais , et sans autre impulsion que celle du sentiment national. L'Irlande fut sans doute dès ce moment à l'abri des coups de l'étranger , mais dès ce jour aussi elle eut le secret de sa force contre l'Angleterre.

Ces corps armés n'ayant d'autre discipline que celle qu'ils s'iraposeut eux-mêmes, refusant , toute institution royale , se proclament souverains , en ce sens qu'ils ne

(i) Plowden. I. 487 -492.

l4o liVTIlOnUCTIOJV niSTOUIQUE.

veulent tenir que d'eux-mêmes leurs droits de citoyens armés.

Alors ils discutent les aflaires de l'État, et se considèrent comme les vrais représentants de la nation; ils forment une espèce de parlement militaire ; et l'Irlande ne fait plus à l'Angleterre une pétition qui ne soit présentée au bout des baïonnettes. Ils demandent pourquoi le droit des citoyens se bornerait à porter les armes, et pourquoi ils n'auraient pas le droit de délibérer sur les affaires publiques. Ils se réunissent à des jours marqués ; chaque corps nomme ses représentants; des assemblées élues par la majorité des citoyens prennent des résolutions, approuvent ou blâment la conduite du gouvernement, lui recommandent telles ou telles mesures, censurent amèrement les actes du parlement qui lui paraissent nuisibles au pays. A vrai dire, le pouvoir parlementaire est dans les masses populaires, et les masses forment une armée. Une circonstance mémorable s'oppose aux désordres qu'un pareil état de choses semblerait devoir faire naître en grand nombre : c'est que tout ce qu'il y a de riches, de propriétaires, de gens notables, soit dans le commerce, soit dans les rangs de la bourgeoisie et de la noblesse, sont à la tète des corps de volontaires ; ils y sont d'abord entrés par un sentiment national qui a saisi l'Irlande entière quand on a donné l'alarme de l'invasion étrangère ; et puis lorsque les volontaires se sont organisés en corps politique délibérant sur les affaires de l'intérieur , ces notables , bourgeois ou nobles, restent à leur poste par calcul et par raison. Ils voient avec terreur la marche des événements; ils comprennent tout ce qu'a de périlleux une armée délibérante ; mais ils pensent combien plus dangereuse elle serait si ses chefs se retiraient d'elle (1).

Les volontaires apprennent à l'Angleterre -qu'il y a une Irlande redoutable , et avec laquelle il faut compter. Composés pour la plupart de protestants, ils apprennent à l'Angleterre et à l'Irlande elle-même que chez beaucoup de pro-

(i) Hardy's life of Clurlemont, U II, p, i54-

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testants les préjugés contre les catholiques sont affaiblis , puisque ces mêmes volontaires qui demandent les armes à la main un commerce libre et un parlement indépendant , prennent aussi la résolution suivante :

« Que comme hommes , comme Irlandais , comme chrétiens et comme protestants , nous nous réjouissons de voir s'adoucir les lois pénales existantes contre nos concitoyens les catholiques romains , et que nous attendons de la mesure proposée au parlement les conséquences les plus heureuses pour l'union et la prospérité de l'Irlande (1) »

C'est de ce jour que date la naissance en Irlande d'un parti libéral parmi les protestants de ce pays. Jusqu'alors il y avait eu seulement des protestants patriotes , en ce sens qu'ils auraient voulu que l'Irlande ne fût pas asservie à l'Angleterre ; mais ces patriotes qui souffraient impatiemment le joug anglais , trouvaient bon que la population catholique subît le leur. Aujourd'hui ils commencent à invoquer la liberté non-seulement pour eux-mêmes, mais pour tous leurs concitoyens.

Ils ne réclament , il est vrai , que d'une voix timide la fin des persécutions contre les catholiques ; mais enfin ils constatent l'injustice en demandant qu'elle cesse; et la population sur qui pèsent les lois pénales a désormais des auxiliaires dans les rangs de ses oppresseurs.

Les volontaires , leurs actes , le mouvement qu'ils impriment en Irlande à l'opinion publique , leur effet moral sur l'Angleterre , amènent l'indépendance du parlement irlandais.

§ III. — Indépendance du parlement irlandais. (1782,)

La loi Poynings, appelée ainsi du nom du vice-roi , sous l'administration duquel elle fut rendue ,' au temps de Henri VII, établissait qu'on n'assemblerait en Irlande aucun

(i)Plo\vden, 1,567.

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parlement, sans que les motifs de sa convocation et les projets de loi qu'on se proposait d'y discuter fussent préalablement examinés et approuvés par le gouvernement anglais (1 ) . Cette loi , qui plaçait le parlement irlandais dans les liens absolus de l'Angleterre , n'avait jamais cessé d'exciter les plaintes de l'Irlande.

Le 19 juillet 1782, le parlement irlandais se déclare indépendant du parlement anglais, et proclame le principe délibéré hautement par les volontaires, qu'aucun pouvoir sur la terre Ji'a le droit défaire de lois obligatoires pour l'Irlande^ si ce n'est le roi, les lords et les communes d'Irlande (;2).

Dans la foule des combattants parlementaires, il faut distinguer un grand chef, Henri Grattan : il est rarement donné à un seul homme d'avoir une plus grande part dans un mouvement national , et de contribuer plus à un succès amené d'ailleurs par des causes générales.

C'est sur sa parole vive et puissante que le parlement d'Irlande adressa au roi cette déclaration énergique :

« Que ses sujets d'Irlande sont un peuple libre ; que la « couronne d'Irlande est une couronne impériale insépara- « blement unie à la couronne d'Angleterre par un lien d'où f< dépendent le bonheur et l'intérêt des deux peuples ; mais « que le royaume d'Irlande est un royaume distinct, ayant « son parlement à lui et sa législature propre ; que nul au a monde n'est compétent pour faire des lois qui obligent « cette nation, sinon le roi, les lords et les communes d'Ir- « lande... (3). »

Cette adresse , appuyée sur une armée de soixante mille hommes, eut plein succès auprès du parlement d'Irlande , qui abolit expressément les lois dans lesquelles l'Angleterre

(i) Leland. II, io8. — Lingard, Vil, 386.— Plowden, I , SgS.

(ï ) Thaï 110 power on earth, save the king, the lords, and the commons had thf rii^Iit to make laws for Ireland. — Plowden, I, 5i3 et 620.

(5) Plowden , I, Sç^S.

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puisait son droit de prédominance et de suprématie législative sur l'Irlande (1).

§ IV. — (1782.) — Conséquences légales de cette déclaration d'indépendance.

On peut considérer l'acte par lequel le parlement d'Irlande se déclara indépendant comme un écho de la déclaration d'indépendance des colonies américaines.

L'Amérique du Nord inspira ce mouvement : l'association des volontaires irlandais donna à l'Irlande la puissance nécessaire pour l'exécuter.

Ce serait pourtant très-mal comprendre la situation constitutionnelle de l'Irlande vis-à-vis de l'Angleterre , que de l'assimiler à celle des colonies américaines vis-à-vis de la métropole.

Kien n'est plus fréquent que d'établir cette comparaison ; on a vu l'Irlande gouvernée pendant des siècles par la force seule, et l'on pense que la force était le seul lien qui l'attachait à l'Angleterre. Adopter un pareil point de vue, c'est méconnaître entièrement la nature du contrat existant entre l'Angleterre et l'Irlande.

Il n'est pas douteux que l'Irlande n'ait été, lors de la conquête et encore longtemps après, à la merci de l'Angleterre; et on conçoit aisément que celle-ci eût pu, si tel avait été son bon plaisir, établir en Irlande un gouvernement purement despotique, uniquement fondé sur le droit de la force et de la conquête. Mais la question n'est pas de savoir s'il était possible qu'elle agît de la sorte , mais bien si elle l'a réellement fait : or, il est constant que telle n'a point été sa façon de procéder envers l'Irlande , et qu'à peine avait-elle envahi ce pays , elle lui a donné des institutions libres ; elle lui a notamment reconnu le droit d'avoir un parlement à elle et de ne payer d'autre impôt que celui voté régulièrement par

%) Plowden , I, 626, U, 20.

l44 INTRODT'CTION HISTORIQUE.

ce parlement. A peine maîtresse de sa grande charte, celle-ci en a étendu les principes à l'Irlande , la liberté individuelle, la garantie de la propriété , le jugement par jury, etc. L'Irlande, pays conquis, s'est trouvée en possession de ces droits, non parce qu'elle constituait un État indépendant, mais parce que le peuple duquel elle dépendait lui en avait fait la concession ; elle tenait ses libertés de celui-là môme qui aurait pu ne lui donner que des chaînes.

Maintenant si l'on réfléchit aux circonstances qui ont accompagné et suivi la conquête, on verra que cette générosité première de l'Angleterre, dotant l'Irlande de liberté au lieu de servitude, ne fut point un accident, et qu'il eût été trèsdifficile pour elle d'agir autrement qu'elle n'a fait.

Il ne faut point oublier que la conquête de l'Irlande par l'Angleterre fut féodale. On a vu plus haut dans quelles circonstances et à quel titre les vassaux et sujets de Henri II s'établirent en Irlande. Ces Anglo-Normands , pour la plupart nobles d'origine, conservèrent en Irlande tous les privilèges inhérents à leur condition; et le roi ne songea pas plus à les en dépouiller, que ceux-ci ne pensèrent à contester au roi sa qualité de seigneur suzerain d'Irlande.

Il faut donc, après la conquête, ne pas voir seulement l'Angleterre aux prises avec des Irlandais indigènes, et faisant peser sur eux le joug du vainqueur ; on doit la considérer surtout dans ses rapports avec les conquérants sortis de son sein, tous hommes libres, Anglo-Normands de race, en face desquels elle se trouve placée , et qu'elle est obligée de traiter comme les habitants de toute autre province relevant du roi. On trouve alors en Irlande des hommes plus ou moins abaissés dans l'échelle féodale , dont la royauté tient le sommet; mais ce sont tous, dans le style de ce temps, des hommes libres, et non des sujets conquis.

A la vérité , pendant un temps très-long, les conquérants de 4'Irlande n'occupèrent pas le pays entier; et longtemps aussi la population insoumise des indigènes qui les entourent est traitée par l'Angleterre en ennemie, privée de tous les

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privilèges accordés par l'Angleterre à ses enfants ; et tant que cet état de choses dure , on peut considérer qu'il y a dans ce pays deux Irlandes : l'une anglaise et conquérante, l'autre vaincue ou rebelle; la première, participant aux institutions libres de l'Angleterre; la seconde, subissant toutes les servitudes attachées à la conquête. Mais la main puissante de Henri VIII s'étant appesantie sur ce pays, les deux Irlandes n'en font plus qu'une ; Anglais ou Irlandais d'origine, tous sont sujets d'un même empire; il n'existe pour tous qu'une seule et même loi ; de sorte qu'à partir de ce temps , la condition faite aux colons anglo-normands par les lois antérieures devient le droit commun de l'Irlande entière. Henri n'était pas prodigue de droits et de privilèges ; on ne saurait dire si, dans ses vues de tyrannie, il voulait élever les Irlandais jusqu'à la liberté anglaise, ou rabaisser ses sujets anglais jusqu'à la servitude de l'Irlande sauvage.

Quoi qu'il en soit, le despote établit le niveau en Irlande ; et plus tard l'Anglais de ce pays ne put invoquer un seul droit politique qui n'appartînt également à tout Irlandais.

Ce principe de liberté politique, dû au caractère féodal de la conquête, trouva, lors des guerres religieuses du seizième siècle , une singulière occasion de se développer.

Lorsque l'Angleterre protestante se trouva aux prises avec l'Irlande catholique, la question de race s'effaça devant celle du culte ; il ne s'agit plus de soumettre au joug les enfants indomptés de la vieille Hybernie, mais bien d'étouffer l'hydre de la superstition et du papisme réfugié en Irlande : et voilà pourquoi l'Angleterre, fanatisée par l'Ecosse, se rue sur l'Irlande. Les colons anglais, qui, à cette époque, envahissent le sol irlandais, s'en emparent non-seulement pour y posséder des terres , mais encore pour y planter et y faire fleurir l'arbre de la vraie religion (1). Ainsi font les Écossais de Jacques I" ; de même les fanatiques de C^omwell ; pareillement les partisans de Guillaume III. De 1015 à 1688,

( i) Expression usitée dans le style du temps (i65o).

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