‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 4)Chapitre 14 sur 126 · I. lO · texte numérisé non relu

I. lO

l46 INTRODUCTION HtSTORIQUE.

c'est-à-dire en moins de quatre-vingts ans, l'Irlande est religieusement envahie trois fois, et les occupants religieux y restent.

Ainsi, de même qu'en 1172 l'Angleterre s'était trouvée, après la première conquêle , en face d'une société féodale, dont elle ne pouvait méconnaître les privilèges, de môme, à l'époque des agitations du seizième siècle, l'Angleterre protestante vit naître en Irlande une société religieuse dont elle ne pouvait ni ne voulait enfreindre les droits.

On ne comprendrait pas que , dans ces temps d'enthousiasme religieux, auquel se mêlait quelquefois un singulier esprit de nivellement universel, il fût venu à l'idée des Anglais de placer les protestants d'Irlande dans une condition politique inférieure à celle des protestants d'Angleterre ; on eût alors regardé comme une impiété et comme une odieuse injustice tout privilège accordé aux Anglais à l'exclusion de leurs frères protestants d'Irlande.

Alors, il est vrai, il y eut de terribles conflits entre l'Angleterre et l'Irlande; alors, sans doute, on vit encore des vainqueurs et et des vaincus, et ce fut encore l'Angleterre qui fut victorieuse. Mais les vaincus ne furent point des Irlandais, ce furent des catholiques, les uns de race anglaise, les autres Irlandais d'origine. Il y eut un parti religieux abattu, point de nation conquise. Pendant près de deux siècles la majorité des habitants de l'Irlande fut sans droits ni privilèges politiques ; mais elle ne fut point opprimée comme peuple, seulement comme secte.

Le moment où le parti pnpiste d'Irlando subissait la plus terrible tyrannie était précisément celui eu l'Angleterre se montrait la plus libérale envers la xeule population irlandaise qu'elle reconnût alors , c'est-à-dire les protestants. Jamais tant de sympathie n'avait existé entre les deux peuples ; comme ils avaient la môme passion religieuse, ilssemblaient n'avoir plus qu'un intérêt commun; et Cromwell exprima très-bien le sentiment public qui existait alors , en faisant ce qui ne s'exécuta définitivement que cent cinquante ans après

INTRODUCTIOW HISTORIQUE. \ l^n

lui, c'est-à-dire en déclarant l'Irlande unie à l'Angleterre (1).

Il est à remarquer que cette portion immense des habitants de l'Irlande, qui ne jouissaient point des privilèges de la constitution, n'en étaient point directement exclus par la loi; tous même étaient, comme Irlandais, en droit de l'invoquer; leur incapacité ne provenait que de leur conscience qui leur interdisait de prêter le serment religieux dont la loi avait fait une condition de l'exercice de presque tous les droits civils et politiques. Aussi, le jour où l'on a dispensé de ce serment les catholiques et autres dissidents, ceux-ci se sont trouvés, ipso facto, en pleine jouissance de tous leurs privilèges, dont ils n'avaient jamais perdu le droit et dont l'exercice seul avait été suspendu; et ils ont alors tout aussitôt participé aux avantages de la société libre qui n'avait jamais cessé d'exister en Irlande.

On voit par ce qui précède quelle est l'erreur de ceux qui croient expliquer la situation respective de l'Irlande et de l'Angleterre par la nature des rapports qui ont coutume d'exister entre une colonie et la métropole.

L'Irlande n'a jamais eu d'une colonie que le nom. L'état de colonie implique une dépendance politique et législative enversla mère-patrie et une condition d'infériorité auxquelles ne pouvait être soumise ni l'Irlande féodale de Henri II, ni l'Irlande protestante de Cromwell et de Guillaume III.

L'Irlande est d'ailleurs trop près de l'Angleterre pour remplir les conditions d'une colonie ordinaire, que l'éloignement de la mère-patrie protège en quelque sorte, et qui trouve une certaine indépendance dans l'impossibilité même où est la métropole de la gouverner sans cesse. Toute conquête qui touche au pays conquis ne saurait demeurer dans la situation intermédiaire que tient une colonie entre l'indépendance politique et l'entière sujettion. Il fallait nécessairement que l'Irlande, placée sous le sceptre de

(i) En i65i ; dans son plan d'union, l'Irlande envoyait trente membres au parlement.

l48 mTRODLCrfON HrSTORfQfJE.

l'Angleterre, fût trait^'e en égale ou en ennemie, faite libre ou esclave; nous venons de voir comment elle ne pouvait être placée en état de servitude : elle reçut donc, théoriquement au moins , les privilèges de la liberté. Plus d'une fois, sans doute, l'Angleterre méconnut les droits qu'elle avait consacrés ; elle les viola toutes les fois qu'il lui plut de 'e faire; car, pour avoir donné à l'Irlande un gouvernement libre, l'Angleterre ne cessait pas d'être plus forte que celleci et ses intérêts l'emportèrent souvent sur ses engagements et même sur ses passions. C'est ainsi que le premier des Tudors , Henri VII, soumit à une sorte de censure préalable toutes les lois proposées au parlement irlandais [i) ; et plus tard, sous Guillaume III, quand l'Angleterre voulut d'un seul coup anéantir l'industrie elle commerce irlandais, elle alla jusqu'à soutenir que les lois du parlement anglais étaient obligatoires pour l'Irlande.

Mais tout en se soumettant , l'Irlande protesta toujours contre ces abus de la force ; et voilà que l'Angleterre ellemême reconnaît solennellement ses excès lorsqu'elle déclare (2) que jamais le parleinent anglais n'a eu le droit de faire des lois pour l'Irlande, ni déporter atteinte à l indépendance du parlement irlandais. Avant que l'Angleterre eût reconnu ce principe, l'Irlande l'avait proclamé elle-même; et ce qui est digne de remarque, c'estqu'en se déclarant libre elle agît non comme une colonie qui brise ses fers et s'émancipe, mais comme un peuple qui rétablit son droit : bien différente des provinces américaines , dont la déclaration d'indépendance fut un signal éclatant de guerre à l'Angleterre , elle ne fut jamais plus étroitement unie à ce pays que le jour où son indépendance parlementaire fut constatée : c'est que cette indépendance était la condition première du pacte social ; par leur émancipation les États-Unis brisaient le contrat, auquel l'Irlande restait fidèle en devenant libre.

(i)Loi Pojning. V. !<■ cliapitre précédenl. (ai Fn i-8a.

INTRODUCTION HlSTORlQlJli. 1 49

Burke a très-bien peint l'événement de 1782 en disant qu'il a été le 1088 de l'Irlande (1).

Abolition de quelques lois pénales. Conséquences de la déclaration de l'indépendance du parlement.

Le mouvement des volontaires , d'où naît la déclaration d'indépendance du parlement d'Irlande , a deux effets distincts : l'un général, qui intéresse tous les habitants de l'Irlande, catholiques et protestants ; et un autre qui est spécial aux catholiques.

Sous le premier rapport, l'indépendance du parlement irlandais , quoique profitant à tous , est un succès surtout pour les protestants qui , étant en possession de tous les avantages sociaux, sont les plus impatients de conquérir un gouvernement libre : ceux qui meurent de faim, les prolétaires, ne songent guère à l'indépendance du parlement comme moyen d'avoir du pain ; ils sont trop misérables pour envier les droits politiques ; leur ambition se porte sur les objets immédiats de leurs besoins , et ils ne considèrent pas que la liberté politique est aussi le meilleur instrument pour créer le bien-être social.

Cependant le parlement irlandais, quoique exclusivement composé de protestants, ne pouvait recouvrer son indépendance sans la manifester par quelques actes favorables aux catholiques.

Aussi, à la même date de 1782, l'Irlande voit-elle abolir les lois qui empêchaient les catholiques d'acquérir, de disposer, de vendre, d'acheter, de succéder, de posséder la propriété comme les protestants (2). Ceci est le complément de la loi de 1778 : c'est la concession du droit de propriété sans restriction ; désormais ce n'est pas comme fermier

(i) Plowden, I, Sai.

(a) ai-aa George III, ch. xxiv(i78a).

tSo INTRODUCTION HISTORIQUE.

perpétuel ou de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans que le catholiciue poss''dera la terre, mais bien comme propriétaire.

— Révocation de la loi qui défendait d'avoir un cheval de plus de 5 livres sterling et permettait, en temps de guerre ou en cas de crainte d'une invasion , de prendre tous les clievaux des papistes (1). Ainsi désormais plus de prohibition contre les catholiijues de posséder des propriétés soit mobilières, soit immobilières.

— Kévocation des lois qui infligeaient aux prêtres catholiques des peines pour avoir célébré un office selon le rit catholique (2) ; reste seulement défense d'officier dans une chapelle avec cloche et clocher (3).

— Abolition de la loi qui permettait d'emprisonner tout papiste refusant de dénoncer un prêtre qui disait la messe et les assistants (V). C'est un acheminement vers la tolérance du culte catholique ; les catholiques ne pourront, il est vrai , célébrer leur culte ni avec pompe, ni avec éclat; mais enliii ils pourront prier en silence selon les formes de leur religion. De là l'abolition de toutes les peines d'emprisonnement, de déportation, portées contre le prêtre catholique.

— Enfin révocation de la loi qui empêchait les catholiques d'être instituteurs de la jeunesse (5) ; 2" d'être tuteurs de leurs enfants et des enfants dautrui (6).

Ceci est la seconde émancipation catholique : de cette époque datent encore deux changements qui , quoique profitant tout à la fois aux protestants et aux c»tholiques, doivent être considérés surtout comme utiles à ces derniers : on veut parler de la loi par laquelle les juges d'Irlande furent déclarés inamovibles y si ce n'est en cas de prévarication ( au good bchuviour ou quamdiu se benè gesse-

(i) 17K7..— îi-a-i Cioige III, cl), \.\iv, § 12. (i) 178a. — at-aa Geoige III, cli. xmv.

(3) Ilnd.

(4) 1782. — 2i-a2 George Hl, eh. xxiv, § 1 1.

(5) Ibid., cil. Lxii.

(6) Ibid. Ç T).

INTRODUCTION HISTORIQUE. l5l

rint) (1); et la loi d'habeas corpus (2) établissant pour l'Irlande le grand principe de la liberté individuelle sur la même base d'inviolabilité qu'en Angleterre. «

Je dis que ces deux lois générales sont particulièrement favorables aux catholiques : car ce sont surtout les pauvres et les opprimés qui ont besoin de garanties et de lois tutélaires.

§ VII. — Suite du mouvement des volontaires. Convention de 1783.

Il ne serait pas raisonnable de penser qu'un corps aussi puissant , représentant la nation , ayant le sentiment de son droit et la conscience de sa force , après avoir décrété des résolutions aussitôt transformées en lois par les parlements d'Angleterre et d'Irlande, s'en tiendrait là.

Dés que le parlement irlandais eut été proclamé et reconnu indépendant, les volontaires de Belfast (31 juillet 1782) déclarèrent, après délibération , que la nation ne devait point se contenter de ce qui avait été fait (3).

Immédiatement après la déclaration d'indépendance du parlement d'Irlande, une autre chose se présentait naturellement à faire : c'était sa réforme. Ce parlement n'était qu'une représentation mensongère , même de la population protestante ; sous l'influence de la corruption il votait des lois anti-nationales, des lois populaires sous l'empire de la peur. Vainement on l'avait proclamé libre, il ne l'était que de nom. Et comme ses vices tenaient à sa source même , c'est-à-dire au système électoral dont il émanait , c'était une réforme radicale qu'il fallait. En conséquence , les volontaires, réunis en convention nationale, proclament la nécessité d'une réforme •parlementaire [ 1783 ) (4) .

(r) Plovvden, I, 62 3.

(2) Ibid.

(3) Hardy Life of lord Ckarlemont, 11, a5.

(4) Ibid. Lord rlmrlenaonl, ii, 141.

l5.2 IMliODlJCTlOiN HISTORIQUE.

En même temps que ce débat s'agitait dans cette grande assemblée de la nation armée, la même question était portée devant le pjy^lement, réuni à Dublin; de sorte qu'en ce moment on peut dire que l'Irlande avait deux assemblées de représentants, l'une parfaitement légale et impopulaire; l'autre irrégulière, mais sortie du sein du peuple.

Cependant le parlement d'Irlande rejette la proposition de réforme à la majorité de cent cinquante-neuf voix contre soixante-dix-sept. On avait demandé à ce parlement plus qu'il ne pouvait faire. En effet , changer les bases sur lesquelles se faisaient les élections, c'eût été assurer à la majorité de ses membres qu'ils ne seraient pas réélus ; c'était demander un suicide patriotique a de mauvais citoyens. La chambre résolut de maintenir ses privilèges et ses justes droits contre toute entreprise et toute usurpation.

Peut-être le parlement d'Irlande eût fait par peur ce qu'il ne fit pas par esprit de justice et de raison, s'il y avait eu pour lui quelque péril à refuser la réforme parlementaire ; mais ce péril n'existait pas. Les volontaires armes, qui avaient demandé énergiquement et obtenu l'indépendance du parlement, ne sollicitaient point la réforme parlementaire avec la même énergie. La division commençait à se glisser parmi eux ; beaucoup croyaient que, cette indépendance étant obtenue , tout était fait , et qu'il n'y avait plus qu'à se reposer ; d'autres, et ils étaient en grand nombre, commençaient à craindre que les discussions, en se prolongeant, et les réformes , en suivant leur cours , n'amenassent une révolution dangereuse dans l'état des catholiques. Or, presque tous les volontaires étaient protestants.

Remarquez que , dans le parlement , l'émancipation politique des catholiques était discutée ; on examinait la question de savoir s'ils devaient être appelés à l'exercice des droits électoraux, en même temps qu'on agitait les questions générales de réforme parlementaire. Les deux questions se trouvaient ainsi liées ; on les mêlait de même parmi les volontaires. Ceux-ci , disposés à adoucir les souffrances des catholiques,

INTRODUCTION HISTORIQUE. l53

mais non à les émanciper, avaient pris une délibération établissant que la réforme parlementaire devait avoir lieu, mais que les catholiques ne devaient point être appelés à jouir delà franchise électorale (1 ) . Cependant, lesdeux questions se trouvant confondues et discutées en même temps dans le parlement, on conçoit très-bien comment les protestants devaient craindre que le triomphe de relie qu'ils désiraient ne conduisît au succès de l'autre. Us devaient d'autant plus redouter cette conséquence que la logique y conduisait. Comment discuter rationnellement les principes de la représentation parlementaire fondée sur la propriété , et disputer les droits qui découlent de celle-ci à un certain nombre de propriétaires, sur le seul motif de leur religion, à l'instant même où l'on avait reconnu et proclamé l'mjustice des lois pénales portées contre eux ?

Ceci explique l'indifférence avec laquelle fut accueillie la résolution des communes d'Irlandie , qui repoussait la réforme parlementaire.

§ VII. — Corruption du parlement d^Irlande.

La réforme parlementaire était repoussée; et cependant la corruption de ce parlement était extrême. Les communes se composaient de trois cents membres : s'il eût fallu corrompre trois cents députés indépendants, la tâche eût été difficile et onéreuse ; mais , sur ce nombre , la plupart n'étaient que des créatures de l'aristocratie ; plus de deux cents étaient nommés par des bourgs pourris appartenant soit à des lords, soit à de riches propriétaires, membres eux-mêmes de la chambre des communes ; de sorte qu'il suffisait d'en acheter quelques-uns pour les avoir presque tous (2) ; un seul disposait quelquefois de vingt bourgs.

Il y avait deux manières d'acheter les membres des com-

(i) Hardy, Life of lord Charleœont. rr, ioo-ii3. (a) Gord.,ii, a86.

î54 INTRODUCTION HISTORIQUE.

munes : les emplois et les pensions. La première était le mode honorable de se vendre ; le gouvernement avait à sa disposition une foule de charges. Quand il n'en avait pas un nombre suffisant, il en créait de nouvelles ; lorsque les emplois existants n'étaient pas assez rétribués, on l'augmentait (1). A l'égard des petits offices de judicature et d'administration , qui n'étaient pas de nature à convenir à des représentants de la nation ; on les vendait à qui voulait les acheter, et le prix provenant de ce commerce formait une ressource pour acheter des voix.

Quand la ressource des fonctions publiques était épuisée , on donnait des pensions sur le revenu irlandais (2). L'argent employé ainsi était celui de la pauvre Irlande, qui fournissait ainsi à ses ennemis de quoi payer ceux qui la vendaient en se vendant eux-mêmes. Ces pensions, qui, en 1756, n'étaient que de ii,000 livres sterling , s'rlevnient, en 1793, à 120,000 livres sterling , c'est-à-dire 3,060,000 francs (3), Enfin , quand le gouvernement n'avait plus à sa disposition d'emplois publics à donner, et que le fonds des pensions était épuisé, il prenait dans le trésor public ce dont il avait besoin , sauf à occasionner un déficit dans les caisses de l'État. Il était rare qu'un vice-roi sortît d'Irlande sans y laisser un arriéré de 2 ou 300,000 livres sterling [k).

La corruption se pratiquait avec un incroyable cynisme. « On savait généralement,» dit Gordon, dont le témoignage n'est pas suspect, «qu'on payait la majorité (5). » « Osez «nier cette corruption, » s'écrie Graltan, au sein même du parlement corrompu , et nulle voix ne le contredit.

(i) Plowden, I, 45 1.

(a) Plowden , i , 356. — Infamoiu pensions *to infamoiis mcn , dit Gratlan le 12 octobre 1779. V. t. i, p. 23, speeclies. — Le gouverneluent avait aussi des fonds secrets. V. Plowden, i, 452.

(3) Plowden,!, 373. — Goidun, 1. 11, p. 243 et 33o. Sujet Je déclamation pour les patriotes, dit cet historien.

(4) V. Plowden, p. 404,435, 44 1, 478, 44g, 457, 49?» 545. '5) Gordon, 11, p. 3o-.

INTRODUCTION HISTORIQUE. t^S

Quelquefois, après avoir remarqué une forte opposition dans le parlement , on était tout étonné de la voir s'évanouir subitement ; ce qui arriva en 1765 , à l'occasion du bill relatif à l'exportation des grains. C'est que les opposants ayant pris une attitude alarmante, on en acheta tant qu'on put. « Aussi, disait le docteur Lucas, on sait bien ce qu'ont coûté à la nation certains patriotes qui, ayant fait de l'indépendance, avaient perdu leurs pensions , mais auxquels on les a rendues; qu'il a fallu ainsi pensionner, destituer, repensionner; dépense totale, environ un demi- million sterling (plus de 12,000,000 de francs) (1).»

Dans l'origine , les parlements étaient annuels ; par abus , ils devinrent rares ; et, peu à peu , on les fit durer toute la vie du roi (2). Il résultait de là que , si la première année le gouvernement avait acheté la majorité, il en demeurait le maître, et en disposait selon son bon plaisir jusqu'à l'avènement d'un nouveau roi. Pour éviter la mauvaise chance d'un règne trop court et d'un nouveau parlement trop rapproché du dernier, il fut un jour proposé au parlement de voter vingt-cinq ans de subsides. C'était aller droit au but; mais la motion échoua.

Sous le régne de Georges III, un autre système fut établi ; le parlement devint octennal, avec charge de se réunir tous les deux ans, ce qui, en huit ans, faisait quatre parlements.

La conséquence fut que tous les huit ans il y eut un nouveau parlement à acheter ; les députés qui s'étaient vendus disparaissaient généralement, et ne revenaient point par l'effet des nouvelles élections ; mais il en venait d'autres avec lesquels on traitait , et ce qu'on considérait comme une garantie d'indépendance ne parut à un grand nombre qu'un surcroît de dépense pour le gouvernement anglais, c'est-àdire pour l'Irlande , qui avait à faire les fonds de la corruption.

(i) Plowdea, i, 382.

(a) Gordon, ii. — Pio\?den, i, ^H^.

l56 INTUODLCTION HîM Olligil-.

La chambre des lords était plus facile encore à gagner. La couronne exerçait sur elle cet ascendant que possède naturellement un supérieur sur ceux qui tiennent de lui tout ce qu'ils ont. Presque tous étaient d'ailleurs d'une noblesse nouvelle , et par conséquent sans racines dans le pays. Le plus grand nombre enfin ne résidait point en Irlande. Occupés à Londres de leurs plaisirs, ou assidus à la cour du roi d'Angleterre , ils aspiraient bien plus à passer pour des lords anglais que pour de courageux défenseurs des intérêts de leur pays. La session des lords irlandais ne se signalait guère que par quelques rapports de courtoisie avec le vice-roi ; et ces rapports , chaque fois qu'ils avaient lieu , faisaient toujours éclater parmi les seigneurs irlandais quelque bassesse nouvelle. Jamais, dit l'auteur des Mémoires de lord Charlemont , on ne vit une noblesse de cour varier, autant que celle d'Irlande, les formes obséquieuses de la servilité (1).

A vrai dire, la chambre des lords n'était point et ne pouvait être un embarras pour le gouvernement anglais. D'un autre côté elle était si faible, comme institution nationale, que son appui avait peu de valeur; mais elle présentait au gouvernement anglais une ressource d'une autre nature, et qui avait aussi son prix. 11 arrivait quelquefois que le fonds des pensions était épuisé, lorsqu'on avait encore besoin d'argent pour corrompre ; dans ce cas on vendait la pairie à des gens qui n'y avaient aucun droit, et qui, par celte raison , s'estimaient heureux de la gagner à prix d'argent; et les sommes provenant de ce trafic servaient à acheter les consciences encore libres.

Le grand mérite de la pairie aux yeux du gouvernement était donc qu'elle lui donnait, en payant ses titres, de quoi corrompre la chambre des communes. Ainsi, disait Grattan, dans le parlement d'Irlande , les ministres vendent les pré-

(i) Hardy. Lord Cbarletnoat, i, io3.

INTRODUCTION HISTORIQUE. iSj

rogatives de la couronne pour acheter les privilèges de la nation (l).

L'agent légal des négociations parlementaires entre l'Angleterre et les deux chambres irlandaises était le vice-roi d'Irlande.

Mais, pendant longtemps ce grand dignitaire ne prit de la dignité que l'émolument. La charge de vice-roi d'Irlande était considérée comme une sinécure dont le gouvernement anglais avait coutume de disposer pour satisfaire quelque exigence politique. Quand un grand seigneur demandait un ministère, malgré une incapacité absolue, on le nommait vice-roi d'Irlande ; c'était aussi quelquefois pour un grand personnage, pauvre ou ruiné, un moyen de faire ou de réparer sa fortune. Le vice-roi possédait dans sa viceroyauté deux palais magnifiques, l'un à Dublin, l'autre aux environs de la ville , mais il n'y résidait point. Le séjour de Dublin ne pouvait lui tenir lieu de Londres, où le retenaient ses habitudes et ses plaisirs. Il y a des vice-rois qui n'ont même pas paru une seule fois en Irlande : par exemple, lord Weymouth, nommé en 1765 (2). D'ordinaire ils allaient y passer quelques mois seulement, de deux ans en deux ans, pour l'ouverture du parlement, après quoi ils revenaient en Angleterre. Quoique son séjour en Irlande fût aussi bref, le vice-roi n'en tirait pas moins de gros profits; lord Wharton y gagna en deux ans 1,200,000 fr. (i5,000 livressterlings) (3). C'était chose tellement insolite en Irlande, qu'un vice-roi résidant , que lorsqa'en 11 68 lord Townsend vint en cette quaUté se fixer à Dublin , tout le peuple se refusait de croire au phénomène , ou le regardait avec stupeur (4) .

(i) The ministers hâve sold the prérogatives of the crown to buy the privilèges of ihe peuple. (Graltan sale of peerages, séance du 8 février 1 791). Gratlau Speeches, iv, 17.

(2) PLwden, i, 37a. — Gordon, ii , p. 344.

(3) Gordon, ii, p. 198. (en 1700.)

(4) Gordon, 11, p, 245.

l58 INTRODUCTION HISTORIQUE.

En l'absence du vice-roi , le gouvernement était confié , par intérim , à trois lords justiciers choisis soit parmi les membres du conseil privé , soit parmi les juges des quatre cours, soit encore dans les hauts dignitaires de l'église anglicane. C'était eux que le gouvernement anglais employait pour négocier de la majorité dans le parlement.

Il y avait toujours dans le p.irlement, dit le docteur Campbell, trois ou quatre personnages influents, dont la coalition amenait nécessairement la majorité sur une question quelconque. C'était ces individus qu'il importait de gagner, et avec lesquels les lords justiciers traitaient ensuile : il intervenait alors la plus immorale et la plus scandaleuse des transactions. Les lords justiciers livraient véritablement à forfait l'administration de l'Irlande ; ils remettaient à ces membres influents du parlement la disposition de tous les emplois et dignités dépendants du pouvoir exécutif, le revenu de l'Irlande , le fonds des pensions : moyennant quoi ceux-ci contractaient l'engagement illimité de faire passer dans le parlement toutes les lois que désirerait le ministère anglais. C'était m,ettre à Ventrepri.se le gouvernement de l'Irlande : aussi ces vils agents sont-ils appelés dans l'histoire et dans tous les mémoires du temps, du nom d'entrepreneurs (undertakers) (1).

En vertu des pouvoirs qui leur étaient délégués , ils nommaient à tous les offices de lieutenant de comté, de shériff, de juges de paix, d'avocats de la couronne, d'agents comptables; ils donnaient les pairies, ou plutôt ils ne conféraient gratuitement aucun emploi ni aucune fonction ; ils vendaient tout ce qu'ils donnaient. Le parlement, la justice, l'administration , tout était vénal en Irlande.

Les entrepreneurs avaient sur le vice-roi toutes sortes d'avantages: comme ils étaient toujours sur les lieux, ils connaissaient mieux que lui le courant des affaires et le fond des intrigues. Ils se prêtaient d'ailleurs bien plus sou-

(i) Hardy, Life of lord Charlemont, i, 317. — Plowden, i, 385.

INTRODUCTION HISTORIQUE. iSq

plement que le vice-roi à toutes les basses manœuvres dont on leur demandait d'être les instruments. L'office de la viceroyauté était devenu tellement ignoble , que le vice-roi ne pouvait plus le remplir. Tout le pouvoir étant placé dans ces agents, la vice-royauté n'était plus qu'une dignité nominale, et si un vice-roi eût voulu se prévaloir de son titre pour disposer des places et des honneurs, les entrepreneurs eussent été en droit de se plaindre d'une violation de contrat. En général , si le vice-roi faisait une recommandation , ils n'en tenaient aucun compte (l).

La coterie des gens de justice et des hommes de cour, auxquels cette vile besogne convenait, était la même qui, jadis, dans les temps de guerres civiles, spéculait sur les conûscations ; comme il n'y avait plus de terres à prendre, ils ne tuaient plus personne; ils volaient tout le monde.

Sur vingt vice-rois qui , dans le cours d'un siècle , se succédèrent en Irlande, il s'en rencontra un, lord Townsend, qui , en 1767 , forma le projet d'administrer lui-même (2) ; son intention était honnête et pure ; il voulait écarter des affaires la cabale dominante , et gouverner directement l'Irlande sans aucun intermédiaire.

Mais les corrupteurs étant éloignés , restaient tous ceux qu'avait atteints la corruption , et qui en avaient contracté les habitudes et les besoins. Il y avait désormais, parmi les lords et dans les communes d'Irlande , un certain nombre de membres accoutumés à vivre sur le salaire de l'Angleterre , et qu'on devait se résigner à trouver hostiles si on cessait de les payer. Lord Townsend qui, avant tout, voulait répondre de l'Irlande à son pays, eut recours au seul moyen alors connu de succès. li gouverna seul , il est vrai , mais en payant comme faisaient ceux qu'il avait éconduits (3) ; avec cette seule différence que , novice dans la corruption , il se

(i) Hardy, Life of lord Charlemont, 216.

(2) Gordon, n, a45.

(3) Plowden, I 386. — Gordon, 11, 247.

l6o INTRODUCTION HISTORIQUE.

laissa dicter des conditions très-dures par les consciences qu'il achetait; quoiqu'il ne retirât des marchés aucun lucre personnel , il dépensa plus que les entrepreneurs qui ne donnaient jamais rien sans retenir pour eux-mêmes. A tout prendre, il en coûta plus à l'Irlande d'être gouvernée par un homme d'honneur que par des intrigants (1). C'est que s'il était digne , son système ne l'était pas. Kien n'est plus gauche qu'un honnête homme dans les pratiques de la corruption, il n'entend rien aux roueries avec lesquelles il traite ; il faut laisser aux Ames basses les viles intrigues : elles y sont supérieures.

§ VIII. — A quoi sert un parlement servile ?

On ne saurait voir le parlement d'Irlande et sa vénalité sans être agité d'un doute ; n'eùt-il pas mieux valu pour l'Irlande n'avoir aucune représentation parlementaire que d'en posséder une semblable? De quelle utilité sont pour le pays des représentants qui se vendent? n'est-ce pas une charge de plus pour le peuple qui en définitive les paie? et l'autorité de de ces mandataires de la nation n'est-elle pas un manteau dont le pouvoir se couvre , et qui lui donne pour le mal plus de puissance qu'il n'en aurait, abandonné à ses propres forces?

Il y a sans doute dans la corruption du parlement d'immenses périls. Cependant le pouvoir exécutif n'est pas toujours en mesure d'acheter les membres du parlement, même quand il en a la volonté. Il arrive quelquefois que ceux-ci ne sont pas en humeur de se vendre ; quand ils se vendent, il y a un marché délicat à passer, qui, quand on le connaît, fait scandale et entrave la corruption; enfin l'amour de la liberté est tel que ceux qui s'aliènent , essaient souvent de garder quelque chose d'eux-mêmes ; ils trichent avec les acheteurs, font avec leur propre conscience

(i) Pluwden, 1, 41 1 — Lurd Towusend laissa, quand il quitta l'Irlande, un arriéré de ï65,ooo liv, -t. — Plowden, i, 420.

INTRODUCTION HISTORIQUE. l6l

les plus étranges compositions, s'efforcent de retenir quelque honneur au sein de leur dégradation , et sont tentés de montrer de l'indépendance à l'instant même où ils ont accepté la servitude. Placés entre le mandat de leurs commettants , et l'engagement pris avec le pouvoir auquel ils se sont livrés , ils appartiennent sans doute à celui dont ils reçoivent l'argent , mais non sans quelque retour vers ceux dont ils voudraient garder l'estime. Un pouvoir ennemi du peuple , agissant sans le concours d'une assemblée , ferait tout simplement ce qui lui plaît et ce qui lui est utile , abstraction faite des intérêts du pays ; l'assemblée qui lui est vendue ne l'entravera point sans doute ; mais s'il existe un moyen de faire ce que veut le pouvoir sans nuire au peuple, on peut compter qu'elle le trouvera. Il s'établit souvent dans les âmes les plus vénales et les plus corrompues , de certains compromis d'honneur et d'infamie, suivant lesquels l'homme qui , d'un côté , livre le plus lâchement les intérêts de son pays, les défend intrépidement sur un autre.

Il arrive aussi que les membres du parlement qui se sont vendus font comprendre au pouvoir que , pour être forts , ils ont besoin de ne pas être trop impopulaires ; et quand une mesure de tyrannie leur est demandée , ils la consentent sans doute ; mais, pour échapper à l'anathème, ils demandent qu'on accompagne l'acte oppresseur de quelque mesure nationale (1^.

Il faut considérer aussi que vainement la corruption est pratiquée en grand ; elle n'atteint jamais tout le monde. Il y a toujours quelques âmes élevées jusques auxquelles la séduction ne peut arriver. Voyez Grattan, Currau,Ponsonby , Lucas. Alors la minorité restée pure devient puissante par sa seule vertu , qui éclate en relief des vices de la majorité ;

(i) Ainsi il arriva lorsqu'en 1780 une motion en faveur de la liberté commerciale fut votée jiar le parti ministériel lui-mêùie. (Plowden , r, 491 et 004.) — Ainsi font, en 1769, plusieurs pensionnés du ministère qui, au grand élounement du vice-roi, votent contre le bill qui attribuait au parlpmen? anglais l'initiative des lois d<^ finance. Plowden, i, SgS. I. I î

l62 rM'RODLCTION HlSTOllIQLE.

et à la longue cette minorité est formidable , quand elle s'appuie sur les besoins et sur les sympathies de la nation (1).

Les pratiques de la corruption sont mêlées d'une foule d'obstacles et de difficultés. Si l'homme qu'on achète est de peji de valeur, sa défection fait peu de bruit; mais aussi l'on achète peu de chose. S'il a quelque importance , il vaut bien sans doute l'argent qu'on emploie à le gagner ; mais alors l'intrigue fait éclat. Voyez toute la rumeur qu'excite la défection du patriote Flood , nommé à un emploi révocable du gouvernement i2, . Chose remarquable ! il n'est pas rare qu'au milieu des corruptions qui se pratiquent, on traite de dupes les gens honnêtes qui résistent à l'intrigue , et demeurent fermes au milieu de la faiblesse commune ; et pourtant, où trouver dans l'histoire un caractère indépendant qu'on ne rappelle avec honneur, et un homme servile qu'on ne flétrisse comme infûme?

Le parlement le plus vénal a parfois, d'ailleurs, un avantage. Il est vrai qu'habituellement il aide le pouvoir contre le pays ; cependant , vienne une administration libérale , ce qui se peut rencontrer , vous le voyez voter des lois utiles au peuple avec plus d'ardeur encore qu'il n'en mettait à soutenir des mesures anti-nationales. 11 se fait chez tous ses membres une subite révolution : ce qu'on leur dit de faire s'accorde avec tous leurs désir;- ; ils ont toujours été les amis de la liberté ; ils mettent un z; !o merveilleux à défendre les principes que jusqu'alors ils avaient combattus ; ils donnent plus qu'on ne leur dcmaiide, tani; ils sont heureux de pouvoir être populaires sans cesser de recevoir le prix de la servilité (3). Enfin quelle que soit la corruption, il arrive un moment où elle est impuissarte : ceux qu'on

(i) V. Hommages rendus à la minorité du parlemeni. eu 17S1. jpr les Volontaires de l'Ulsler. Plowden, i, 569. (a) Hardy. Life of lord Cliarlemnnt, i, 355. (3) V. Exemples dans l'Iowilon, i, 596 , 598 et 614.

INTRODUCTION HISTORIQUE. l6.i

paie longtemps finissent par croire que ce qu'ils reçoivent si régulièrement leur est dû , et un jour on les voit , malgré leur engagement de servitude , parler et agir comme s'ils avaient leur liberté.

Quelquefois aussi l'opinion publique se montre si impérieuse, que quelque soit le désir qu'éprouvent les membres du parlement d'y résister, quoiqu'on ajoute encore à leurs pensions, et que l'on établisse, à force d'argent, une sorte de barrière entre eux et le patriotisme du dehors , il y a impossibilité pour eux de refuser ce que veut le pays ; et alors ce parlement servile devient un instrument précieux pour proclamer la volonté du peuple, qui ne se manifesterait que par des actes irréguliers et violents, si elle n'avait pour s'exprimer un organe constitutionnel (1).

Quand il voit les membres vendus du parlement reprendre leur liberté , le gouvernement s'en plaint quelquefois amèrement. Il a tort ; car les consciences qui s'étaient données à lui n'avaient point le droit de s'aliéner. Le plus souvent il se tait ; il craint qu'une défection connue n'en amène d'autres ; et s'il lui arrive de sévir contre les parjures , c'està-dire s'il retire leurs pensions aux députés qui ont fait acte d'indépendance, il en résulte une grande colère chez ceux-ci, qui s'indignent de ce qu'on les dépouille d'une propriété sacrée à leurs yeux, deviennent de ce jour des adversaires d'autant plus dangereux du pouvoir , qu'ils en connaissent toutes les secrètes turpitudes ; et se montrent patriotes d'autant plus zélés, qu'ils ont plus de besoin de prouver la sincérité de leur attachement à la cause populaire.

Quand on est effrayé de ce que coûtent les membres d'un parlement vénal , on ne pense pas à tout ce qui serait dépensé et prodigué sans mesure et sans utilité publique , s'il n'y avait pas de parlement.

Ces considérations , qui sont comme l'histoire du parlement d'Irlande , prouvent peut-être que poUr un peuple il y

(x) Voyez les faits. Plowdeu, t, 535.

l64 INTRODICTION HISTORIQIE,

a ([uolque rhoso de pire que d'avoir une représentation corrompue, c'est de n'en avoir aucune.

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